‹ Œuvres complètes de saint François de Sales (volume 4)Chapitre 37 sur 61 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

CHARITÉ ET MORTIFICATION. L'ABBAYE DE TALLOIRES. L'ÉVÊÈQUE DE BELLEY. FRANCOIS À GENÈVE. MORTS PÉNIBLES.

1609 et 1610.

118. La grande réputation du saint évêque allait croissant chaque jour, et le beau livre de l’Introduction portait de tous côtés le bruit de son nom, de sa gloire et de ses vertus; mais pour lui le bonheur et la joie étaient bien loin de cette renommée. « Cependant, dit Charles-Auguste, il retirait un grand nombre d'hérétiques de la babylonienne Genève, lesquels il instruisait de la foi catholique et sustentait de toutes sortes de secours humains. Jacques Cusin, parent d’un insigne ministre, offrait de belles dispositions; il l'entretint à ses dépens au collège des Jésuites de Chambéry l’espace de trois ans. Un autre fut placé chez un maître coutelier; et à deux convertis qui voulaient se rendre à Rome, il donna un secours et des lettres de recommandation ‘. » C'était avec une tendresse plus que paternelle et une sollicitude merveilleusement ingénieuse qu'il suivait du regard et protégeait partout ceux que la divine grâce avait ramenés à la foi : qu'il eût été l'instrument de leur conversion, ou que le Seigneur se fût servi de tout autre, peu lui importait; il savait que souvent la nécessité ramenait de grands périls pour une croyance encore mal affermie, et il épuisait pour y parer toutes les ressources de son zèle et de sa charité.

Tout cela néanmoins ne privait en aucune façon les autres pauvres et indigents, et il n'était pas besoin qu'ils demandassent, quand par lui-même il pouvait savoir ou être informé. « Durant l'hiver, et en un jour de froid extraordinaire, Claude Melchior Gerod, maître d’école de la ville de Cluses, vint pour lui parler de quelques affaires, et pénétra jusque dans sa chambre. Alors le miséricordieux prélat vit qu’il était vêtu à la légère , presque tout déchiré et tremblant de froid, et, sachant qu'il n'avait pas de meilleurs habits qu'il eût pu mettre : « Atten- » dez-moi ici, lui dit-il, je vais revenir à l'instant. » Il entra dans

! Voyez lettre 156e.

Liv. IV. Chap. V. — GRANDE CHARITÉ. 391

son cabinet, où il pensait trouver les vêtements qu'il avait quittés la veille; mais comme les serviteurs les avaient retirés, il se dépouilla de sa chemisette, qu’on lui avait fait faire depuis peu, et revenant : « Tenez, dit-il, prenez ceci, cachez-le et » n'en parlez à personne. » Et lui-même n’en parlait pas et souffrait le froid, ce qui dura jusqu'à ce que son valet de chambre s’en aperçut'. »

C'était souvent, entre lui et son économe, de petites querelles dont sa charité était la seule cause; mais toujours il avait le dernier mot par ses réponses toutes empreintes de foi sublime ou de naïve gaîté. Il montrait le crucifix et 1l disait : « Peut-on » rien refuser à un Dieu qui s’est mis en cet état pour l'amour » de nous! » Ou bien il répondait simplement : « Vous avez » raison ; je suis un incorrigible : le pis est que j'ai l’air de l'être » longtemps. »

Nous avons déjà dit ce qu'il pensait de sa pauvreté; mais nous trouvons dans une lettre à M”*° de Chantal, sur ce sujet, des choses que lui seul pouvait dire. « J’ai ri vraiment, et de bon » cœur, quand j'ai vu votre dessein de vouloir que votre serge soit employée pour mon usage, et que je donne ce qu’elle pourra valoir aux pauvres; mais je ne me moque pourtant pas, car je vois bien que la source de ce désir est belle et claire... » O Dieu! mon Dieu me fasse tel que tout ce que j'emploie à » mon usage soit rapporté à son service, et que ma vie soit » tellement sienne que ce qui sert à la maintenir puisse être dit » servir à sa divine Majesté!.. Mais, bien que votre intention » vous vaille devant Dieu, j'en suis content pour une pièce : » mais qui me l’estimera à sa juste valeur? Si je voulais rendre » aux pauvres son prix selon que je l’estimerai, je n’aurais pas » cela vaillant, je vous assure... Or sus donc, soit dit pour une » fois; car sachez que je ne fais pas toutes les années faire des » habits, mais seulement selon la nécessité ; et pour les autres » années, nous trouverons moyen de bien loger vos travaux » selon votre désir?. » s

119. Rien pour lui-même et tout pour Dieu et les besoins du prochain, voilà ce qui rendait riche son dénûment et féconde sa pauvreté; mais ce que l’on a peine à comprendre, c’est jusqu’à quel point il portait le désintéressement, même quand il s'agissait de ses droits : humainement on pourrait dire qu'il tarissait la source des aumônes tout en les multipliant. Pierre Rigaud, de

TZ

1 Ch.-Aug. de Sales. — 2 Lettre 412.

Lyon, qui avait imprimé l'{ntroduction à la vie dévote, s'était fait par là un bénéfice extraordinaire, et comme témoigagne de sa gratitude, il vint offrir 400 écus d’or. François refusa ce présent, ne voulant, disait-il, d'autre récompense de son travail que de savoir qu'il avait été utile aux âmes. Il fallut des instances plusieurs fois renouvelées et très-pressantes; et il ne se rendit à Ja fin qu'en disant : « Et bien, puisque vous le voulez, j'accepte » votre argent; mais soyez bien assuré que je ne le placerai pas » à usure. » Et il envoya les 400 écus à une bonne fille qui désirait entrer en religion, mais que l'impossibilité de fournir la dot empêchait d’être admise.

Plus tard, nous le trouvons diverses fois en discussion avec Georges Rolland, devenu comme le surintendant de sa maison, pour des actes de condescendance plus grande encore. Un curé du Faucigny étant mort sans héritiers institués, ses biens, assez considérables, revenaient de droit à l’évêque. Quelques parents ou alliés vinrent offrir une assez faible somme, alléguant leur pauvreté extrème; mais Rolland indigné n’y voulut pas entendre, « et il les attendait avec une plus grande somme, ou avec un procès. Eux plus fins attendirent son absence, et furent trouver le bon évêque, se plaignant que l’intendant n’eût pas eu considération de leur misère et pauvreté, agissant de paroles et de contenance comme gens très-misérables, et offrant encore la même somme qu'ils avaient offerte. Le saint homme la prit et leur donna promptement quittance de tout, disant : « Voilà qui » serà bon pour les pauvres. » Rolland l'apprit bientôt, et, tout courroucé, se plaignit en paroles aigres, car il avait mille peines à joindre au bout de l’année. Alors le Saint lui répondit d'un visage serein : « Et si ce bon prêtre ne fût pas mort, n'eussions- » nous pas eu de quoi vivre? Or bien, Monsieur Rolland, nous » n'y retournerons plus; toutefois pour maintenant les pauvres » en sont déjà saisis. » Le fidèle serviteur sortait mécontent quand survint un ami : « J'ai fait une friponnerie à Monsieur » Rolland, dit François : il attendait une certaine somme de » quelques biens tombés en deshérence; je l’ai reçue sans qu'il » en sût rien, et l'ai distribuée aux pauvres : mais Dieu nous » garde d'un plus grand mal'! »

120. Avec la même facilité, mais pour un autre motif de charité apostolique, toutes les fois que ses officiers, défendant les droits de son siège, avaient gagné quelque procès, il s'empressait

1 Ch.-Aug. de Sales,

Liv. IV. Chap. V. — CHARITÉ ET MORTIFICATION. 393

de faire condonation des dommages et amendes. Il alliait ainsi deux vertus qui se divisent presque toujours dans le tracas des plaidoiries, la justice ferme et la douceur de la charité : toujours vigilant à maintenir intacts des droits qui n'étaient pas les siens et qu'il défendait par devoir; toujours merveilleusement indulgent pour céder ce qui était à lui : « Maintenant, disait-il, que » l'Église a gagné son procès, il faut regagner l'amitié du pro- » chain, que nous perdons pour l'ordinaire en plaidant. Hélas! » il faudrait plaider, si c'était possible, pour gagner cette amitié » quand nous ne l'avons pas; et un père ne doit-il point se faire » aimer de ses enfants? »

Ne pouvant plaider de la sorte, il faisait du moins les avances, comme si, en remettant à ses parties ce que la justice lui avait acquis, il eût été l’obligé. Dans une circonstance où plusieurs gentilshommes ävaient été condamnés, comme Rolland insistait pour tout exiger à la rigueur : « Quoi donc? lui dit-il : comptez- » vous pour rien le gain des cœurs que ces procès ont rendus » peut-être mes ennemis? Moi, je le compte pour tout, et je » veux que vous allez les trouver, et leur dire que je les tiens » quittes, à la seule condition qu'ils reconnaîtront pour l'avenir, » comme je les en prie, les droits de l'évêché constatés par la » sentence du Sénat’. »

121. François devait prêcher le Carême à Annecy; mais auparavant il était allé se revoir à Sales, comme dans le lieu où il avait beaucoup plus la liberté du repos, des saintes communications et de la pénitence. « Étant à table avec sa mère et ses frères, un jour maigre, et ayant devant soi un plat où l’on avait mis, avec de l’eau simple, des œufs pochés, attentif à de bons propos, qu'il tenait toujours en mangeant, presque tout le long du repas il mangea son pain seul, le détrempant avec cette eau, comme si c'eût été la sauce la plus excellente”. « On l’avertit à la fin et il répondit : « Certes, vous avez eu grand tort de me » découvrir une si agréable tromperie ; car je vous assure que » je n'ai guère mangé de sauce avec plus de goût que celle-ci : » il est vrai que mon appétit y contribuait un peu*. »

Cette grande maxime de l'Évangile : Mangez ce qui sera mis devant vous, était pour lui la règle ordinaire de la mortification. Il l’enseignait aux autres, par le désir surtout d’éloigner la sin-

1 Ch.-Aug. de Sales. Tous les faits consignés dans les Nos 119 et 120 sont de dates diverses; mais il nous a semblé qu'ils paraîtraient mieux dans leur jour étant groupés. — 2 Ch.-Aug. de Sales. — 3 Esprit, Partie IV, Sect. 19.

gularité, qui est facilement une tentation aux âmes novices , et une belle cachette à l’amour-propre; et pour lui-même il la pratiquait toujours, quand ce qui lui était servi pouvait être désagréable. Comme on lui avait présenté par mégarde un œuf tout pourri, il le mangea sans rien dire et sans apparente répugnance, et quand on s’excusa de la méprise : « Et bien, dit-il » doucement, nous en avons si souvent mangé de bons; pour- » quoi n'en mangerions-nous pas de mauvais, si Dieu permet » qu'ils nous soient présentés? »

Sur sa table, à moins qu’il n’y eût des étrangers, on ne servait jamais que des choses fort communes; car 1l avait, disaitil, un estomac de paysan, qui ne s’accommodait point des mets délicats : ces mets délicats étaient les restes qu'il faisait distribuer aux pauvres, quand il avait été contraint de les recevoir sur son assiette; car les pauvres désiraient ses restes autant par dévotion que par besoin. Le même principe lui servait d'excuse chez les autres, quand on lui passait quelque morceau choisi; tout en avouant que les viandes délicates flattaient plus ce qu’il appelait l'appétit, c'est-à-dire le sens du goût, il le disait naïvement moins propre à la nourriture, et il ajoutait bonnement qu'on est à table pour se nourrir et non pour satisfaire la qourmandise. « Pour faire honneur à votre bonne chère, dit-il un » jour à un ami qui le pressait, je vous donnerai contentement, » Si vous avez patience : après avoir jeté les fondements du » repas par ces nourritures plus substantielles, je les couvrirai » par les délicatésses que vous avez à me servir'. »

Beaucoup, comme cet ‘ami, appelleront ces réponses les défaites de la mortification ; nous pensons tout autrement. Avec sa vie d'incessant travail et de sollicitudes si variées, les repas simples et communs, pris en petite quantité et encore peu souvent, mais d’une facon régulière, étaient plutôt un moyen d’hygiène qu'un signe de mortification. D'ordinaire, et même sans être immortifiés, nous donnons au corps plus que le nécessaire, et l'esprit s'en trouve moins libre, parce que son serviteur en devient plus pesant : la santé n’y gagne rien, mais les occupations en souffrent; « ceux qui sont sobres de leur na- » turel ont un grand avantage pour l'étude et pour les choses » sptrituelles?. » C’est pour cela que, durant nombre d'années, il ne faisait par jour qu’un seul repas et une légère collation qu’on lui portait le soir dans sa chambre; et quand, docile aux

1 Esprit, Part. V, Sect. 5. — 2 Jbid., Part. IV, Sect. 9.

Liv. IV. Chap. V. — RÉFORME DE L'ABBAYE DÉ TALLOIRES. 395

exhortations de M"° de Chantal, il se résolvait à prendre soin de lui, voici comme il parlait : « Savez-vous quelle parole je vous » donnera bien ? C’est d’avoir plus de soin de ma santé doréna- » vant, quoique j'en aie toujours eu plus que je ne mérite ; et, » Dieu merci, je la sens fort entière maintenant, ayant absolu- » ment retranché les veillées du soir, et les écritures que j'y » soulais' faire, en mangeant plus à propos aussi?. »

C'était donc moins dans la nourriture qu'en toutes choses que notre Saint se mortifiait, etlaraison se joignait à la foi pour cette mortification universelle; car la foi, le saint amour plutôt, lui apprenait à être toujours raisonnable : c'est là un grand secret de la vertu.

122. Au commencement de l'été, François entreprit l’œuvre de la réforme dans l’abbaye de Talloires. C'était un monastère magnifique et très-agréablement situé sur les bords du lac d'Annecy, à huit kilomètres de cette ville. Fondée par Rodolphe, dernier roi de Bourgogne”, en l'honneur de la Sainte Vierge et pour l’accroissement de l'Ordre de Saint-Benoît, cette maison avait été longtemps comme une pépinière de saints; mais le temps et la négligence des abbés commendataires furent cause de la chute, et que l'or de la religion s’obscurcit, puis se changea en ordure. Le nombre des religieux avait décru, et si quelques-uns vivaient encore”"avec quelque piété, la plupart allaient sans règle, ayant la solitude à dégoût et promenant dans le monde, avec leur ennui, le spectacle de leur relâchement. Depuis longtemps François criait au Saint-Siège apostolique, et enfin il avait obtenu des lettres de Paul V, portant ordre de rétablir en sa pureté la règle de saint Benoît.

Bien qu'il fût ainsi commissaire du Pape, il voulut avoir l’agrément et la délégation de l’abbé de Savigny, de qui le monastère dépendait ; et ce fut avec le titre de son vicaire qu'ilse présenta aux religieux de Talloires. Ses douces et éloquentes paroles tirèrent des larmes des yeux du plus grand nombre, et les portèrent à accepter la réforme; mais quelques-uns demeurèrent hautement rebelles, déclarant qu’ils avaient entendu prendre la vie que l’on menait à leur entrée, et non cette nouveauté que proposait l’évêque. François les mit à part, et exhorta les autres à faire l'élection d’un prieur : malgré plusieurs agitations qu'il parvint à calmer, le choix se fit et parut l’œuvre du ciel; car le P. Claude de Coëx, qui fut élu, était un religieux édifiant et qui,

1 Souloir, avoir coutume. — 2 Lettre 412e. — 3 Mort en 1032.

depuis longtemps, appelait la réforme de tous ses vœux. Le Saint lui donna pour sa conduite les instructions les plus sages; puisil se retira pour le laisser agir, attendant que l'expérience lui apprit ce qu'il devrait faire ensuite.

Les religieux indociles, voyant que l'affaire était sérieuse, excitèrent une sédition terrible, en sorte que le prieur dut fwr, et se retira dans une maison voisine. Leur rage les aveugla même à ce point que trois des plus déterminés, croyant que sa mort mettrait fin à tout, l’allèrent attendre à la porte de son asile avec des pistolets et tirèrent sur lui ; mais le P. de Coëxne fut pas atteint, et la peur amena la réflexion. Deux des coupables se présentèrent à luile lendemain, confessant leur crime, faisant les plus belles promesses et le conjurant de n’informer que l’évêque, mais non le Sénat de Chambéry. Plus sûrs encore d'obtenir leur pardon par l'entremise de François, ils allèrent se jeter à ses genoux, et quand le prieur vint l’informer à son tour : « Et bien, Père prieur, lui dit-il dès qu'il l’aperçut, nous éton- » nons-nous point de ces caresses extraordinaires ? Si le coup eût » rencontré au gré de l’arquebusier, étions-nous bien résolus de » mourir et de pardonner ? Mais cela n'est rien. Ces bons enfants » me sont venus trouver; ils ont peur qu'on ne les accuse à » Chambéry : non, il ne le faut pas faire. Sans doute 1l faut se » ténir sur ses gardes, et ne pas aller chercher le martyre parmi » n0S amis; mais patience, d'autant qu'au jour du jugement, » s'ils sont sauvés avec nous, ilne nous auront point été si enne- » mis qu’on pourrait estimer. Je les ai bien avertis et ils m'ont » promis des merveilles : je vous prie de ne leur témoigner » point de mécontentement. Laissons gouverner la Providence, » et que sait-on si Dieu ne les rappellera point ? »

123. Ayant ainsi remis le prieur, il résolut néanmoins d’agir avec fermeté et promptitude, afin que les mauvais n’eussent pas le temps de revenir de leur frayeur. Muni des lettres qui constataient son droit, il invoqua l’appui du Sénat, et avec le sénateur délégué François de Buttet, il se rendit au monastère. Là, il somma les religieux d’embrasser l’observance régulière, ou de vider la maison dans trois mois; et comme plusieurs déclarèrent qu'ils aimaient mieux sortir, il les prit au mot : « par ce moyen la paix demeura à ceux qui aimaient la loi de Dieu, et dès lors il ne se fit plus de scandale. »

« Le bon prélat, ayant regardé et considéré attentivement ce petit troupeau qui était resté, embrassa tous les moines avec une tendresse qui leur excita les larmes, et, par une très-fervente

Page 1