‹ Œuvres complètes de saint François de Sales (volume 4)Chapitre 38 sur 61 · APTE · texte numérisé non relu

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exbortation, les encouragea à la vertu et à la perfection religieuse, après quoi, étant instamment prié, il donna son jugement de chacun, et leur prédit ce qu'ils deviendraient. Il visita l’église et le Hotatar es monta à l’ermitage de Saint-Germain, dont il voulut que l’on réparûât la chapelle, et s’en retourna à Annecy. »

Quelques jours après, le prieur écrivit au saint évêque, lui rendant compte de l’état des esprits et lui révélant qu'un bien petit nombre, même parmi ceux qui étaient restés, se montraient décidés à la réforme : il demandait la conduite à tenir dans une pareille situation. François répondit par une lettre admirable de sagesse et de douceur, recommandant l'humilité et la simplicité, la patience et la constance du courage, et donnant des règles provisoires, en particulier pour les vêtements et les lits, les exercices de piété, les offices et la pénitence extérieure. Il se résumait en finissant par ces belles paroles : « Plantez bien avant » cette affection dans votre cœur, de rétablir les murs de Jéru- » salem ; Dieu vous assistera de sa main. Surtout prenez garde » d’user de lait et de miel, parce que les viandes ne pourraient » être encore mâchées par les faibles dents des invités. Adieu, » et ayez bon courage d'être l’un de ceux par lesquels le salut » sera fait en Israël". »

« Enfin, par les soins continuels de ce très-fervent évêque et du prieur, la discipline régulière se rétablit, en sorte que de ce monastère sortit bientôt une bonne odeur d’édification, et plusieurs jeunes hommes, touchés du désir de la vie religieuse, réemplirent les sièges de ceux qui s’étaient retirés. Le monde s’étonna que de si petits commencements aient pu sortir de tels résultats; mais le Saint remerciait de tout la divine Majesté, et s'entretenait à penser toujours des choses plus grandes?. »

124. « En ce temps, il reçut des lettres du révérendissime élu de Belley, Jean-Pierre Camus, par lesquelles ce nouveau Timothée le priait de se porter jusques à Belley pour le consacrer évêque. On ne saurait dire la joie qu’il conçut de cette nouvelle; il partit aussitôt et, le 30° jour du mois d’août, par la très-heureuse imposition de ses mains, consacra ce très-digne prélat dans l’église cathédrale Saint-Jean-Baptiste de Belley, et le reçut en qualité de fils*. »

Camus n'était qu'un jeune homme, âgé de 25 ans à peine, et que sa grande réputation d’éloquence avait déjà rendu célèbre :

1 Lettre 784. — 2 Tout le récit de cette réforme est tiré de Charles- Auguste de Sales. — 3 Ch.-Aug. de Sales.

son mérite ayant frappé Henri IV, ce prince s'était empressé de le nommer avant le temps (car il fallait 27 ans accomplis, d’après le concordat de Léon X), et le Pape avait volontiers accordé la dispense d'âge, que sollicitaient avec le roi plusieurs cardinaux et d’autres personnages recommandables. Ce jeune evêque avait une grande foi, beaucoup de piété, un désir du bien très-prononcé, un cœur excellent, et ces qualités charmèrent le saint consécrateur, très-habile à juger les hommes et qui de là augurait de grandes choses; mais l'imagination était d'une vivacité extrême, et qui emportait souvent le jugement : Camus était visiblement un homme à former; et heureux pour son bien, pour son repos et pour sa gloire, si la vénération toute filiale qu'il professa dès lors pour François, eût pleinement corrigé ces exubérances incroyables et ces violentes exagérations contre les mauvais moines, qui ont couvert sa réputation de taches imméritées, mais peut-être indélébiles!

En témoignage de sa reconnaissance et de son affection, l’évêque de Belley rendit promptement visite à l’évêque de Genève, et « depuis lors, dit-il lui-même, ils se visitèrent réciproquement tous les ans, et chaque visite durait une semaine entière, sans compter le jour de l’arrivée, m1 celui du départ. » Ces huit jours étaient un temps de retraite, d'abandon familier et de saints épanchements : Camus y apprit tous ces traits délicieux qui enrichissent l'Esprit du B. François de Sales, et François y donna ces saintes leçons qui ont rendu fructueux le ministère de l’évêque de Belley.

125. Le respect du fils était grand : on eût dit un culte, et il avait le caractère d’une vénération en quelque sorte extatique. Jusque dans le secret de la solitude, le Saint pouvait à peine être seul ; car les regards de Camus le suivaient à travers la serrure ou par des trous pratiqués aux portes, et ces regards contemplaient toutes les actions, toutes les contenances, cherchant à épier jusqu'aux mouvements de l’âme, et cette surveillance inquiète n'avait qu'un but : chercher à mieux connaître pour imiter plus parfaitement. Cette imitation eût été jusqu'aux défauts, si François avait pu en faire voir; et l’on sait comment l'évêque de Belley, si vif et si bouillant, si emporté par l’imagination et le cliquetis des figures, en vint jusqu'à vouloir copier dans la prédication la manière un peu trop lente de l’évêque de Genève. C'était plus prononcé encore pour la conduite, et un

1 Esprit, Part. 1, Sect. 23.

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jour Camus en fit l’aveu ; mais François répondit : « C’est grande » pitié que l'affection, ainsi que le fol amour, ait un bandeau » sur les yeux, et nous empêche de discerner entre les défauts » et les perfections d’une personne aimée. Il faudra donc que je » vive près de vous comme en une terre d’ennemis, et que vos » yeux et vos oreilles me soient aussi suspects que des espions! » Or sus pourtant, vous me faites plaisir de me parler de là sorte, » car un homme averti en vaut deux: c’est me dire : Fils de » l’homme, prends garde à toi!... Mais Dieu m'a donné d’autres » sentiments pour vous ; car j'ai pour ce qui vous regarde une » telle jalousie de Dieu , et je désire avec tant d’ardeur de vous » voir marcher droiten vos voies, que le moindre défaut en vous » m'est insupportable, vos mouches me sont des éléphants; et » tant s’en faut que je les voulusse imiter, que je vous proteste » que je me fais une extrême violence quand je les dissimule » quelque temps, attendant pour vous en avertir, une rencontre » qui me semble opportune *, »

Et le Saint attendait ainsi les occasions, parce que lui-même élait pénétré de respect pour Camus, voyant en lui Jésus-Christ, à cause du caractère épiscopal, mais il attendait encore pour ne jamais brusquer et précipiter, désirant corriger par l'exemple la propension du jeune prélat à tout vouloir réformer sur-lechamp, et son habitude des répréhensions trop vives. Éviter la précipitation et l’empressement, les paroles aigres et la mauvaise humeur; supporter en patience, et l’inutilité des efforts, et les oppositions, même les dénigrements et les injures ; se faire tout à tous, ne préférant jamais n1 les personnes plus considérables, ni les fonctions auxquelles on a plus de goût ; se prêter aux âmes en toute charité dans le saint tribunal, dans la chaire travailler à instruire et non à flatter ou à briller; pour la sainte messe même, en vue de ne pas attiédir ou ennuyer le prochain, éviter les longues préparations et actions de grâces : ce sont là d'importants enseignements que le Saint répétait au besoin, sous toutes les formes, et par tous les moyens de la plus admirable charité.

L'évêque de Belley se modifiait et se formait peu à peu; mais il avait des fraveurs, des inclinations à écrire, des désirs de solitude et des pensées de retraite, que même il en vint à réaliser quand il n’eut plus son guide. Le Saint alors prêchait la défiance de soi-même et la confiance en Dieu ; il parlait de la vocation,

1 Esprit, Part. VI, Sect. 12.

il recevait le courage; il dissipait les illusions : « Si, disait-il, » vous quittiez votre Église pour chercher le repos, Dieu peut- » être permettrait que votre prétendue tranquillité fût troublée » par mille peines intérieures ou extérieures ‘. Dieu haït la paix » de ceux qu'il a destinés à la guerre. » Une fois il en vint à discuter la question comme un cas de conscience ; et les quatre propositions de sa lettre sont très-remarquables. Voici la der-=. nière, que nous avons traduite du latin : « Il me semble en-

tendre Jésus-Christ disant : « Simon fils de Jean, ou Pierre-Jean,

» w'aimes-tu? — Et Pierre-Jean répondant : Vous savez que je » vous aime. — Et alors le Seigneur commandant gravement :

» Pais mes brebis; il n'y à pas de meilleure preuve de dilection » que l’accomplissement de ce ministère ?. »

126. François était à peine revenu de Belley, après le sacre de Camus, qu’il reçut ordre d'aller à Gex, pour conférer avec le. baron de Luz sur le rétablissement du culte catholique. Il partit immédiatement avec une suite de douze personnes ; mais en arrivant au Rhône, il le trouva tellement gonflé et si furieux , que tenter le passage sur une barque était évidemment se livrer à la mort. Cette voie étant fermée, il n’en restait point d'autre que le pont de Genève; mais pouvait-on songer à traverser cette ville, et l’évêque, objet d'une haine mortelle pour tous les habitants, ne trouverait-il point là une mort plus certaine et plus terrible? Tous, et particulièrement le curé de Ville en Salaz, François Chambet, insistaient pour que l’on attendiît la baisse des eaux; mais le Saint ne voyait que le danger de compromettre parce délai la cause catholique dans le bailliage, et il désirait avancer. Pour fixer sa volonté , il se rendit à Saint-Julien, petite ville assez rapprochée de Genève, afin d’y offrir le saint sacrifice et d'implorer les lumières de l'Esprit-Saint : « Nos citoyens de Genève, » disait-il gaîment, ne veulent point entendre la messe, je veux » leur en porter une toute dite. » Après la consécration, s'étant arrêté quelques instants les yeux fixés sur le Saint-Sacrement, il se sentit pleinement décidé, et tous ceux de sa suite éprouvèrent une disposition semblable. Refusant de passer 22cognito , parce que, disait-il, « le pasteur qui va chercher ses brebis ne doit point se cacher à elles, » il répondit aux questions craintives

1 C'est ce qui arriva en effet; et Camus, ne pouvant plus souffrir le repos, en vint à administrer le diocèse de Rouen comme vicaire général : il se consacra ensuite aux pauvres dans l'hospicé des Incurables, el y mourut au moment où il allait prendre le diocèse d'Arras.

2 Lettre 204e.

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de ses serviteurs qui ne savaient comment le désigner à la sentinelle : « Et bien! vous m'appellerez l'évêque du diocèse! et passons outre à la garde de Dieu. »

On se mit en marche sur cette parole, et les voyageurs s'étant présentés à la porte, l’'évèque en habit violet, et douze hommes à cheval autour de lui, l'officier de garde demanda à l’un d'eux le nom du seigneur qu'ils accompagnaient. — « C'est l'évêque » du diocèse, répondit celui-ci hardiment. — Du diocèse ! re- » prit l'officier ; je ne connais pas ce pays-là. » Et il écrivit gravement sur son livre : À telle heure, est passé l'évêque du diocèse. La valeureuse troupe continua son chemin tranquillement et traversa la ville sans être reconnue; mais elle trouva fermée la porte de Gex parce qu’on était au prèche : il fallut monter à l'hôtel de la Croix-Blanche et y demeurer une heure. Tout autre eût tremblé; mais le Saint demeura paisible et serein, jusqu'à ce que la porte fut ouverte. Alors tous remontèrent à cheval et sortirent : bientôt ils arrivèrent heureusement*.

Les Genevois ne tardèrent pas à revenir de leur aveuglement et à comprendre quel était l’évéque du diocèse : furieux d’avoir manqué une si belle occasion, plus furieux encore des railleries dont ils étaient l’objet, ils n’eurent d’autre ressource que de publier des écrits injurieux portant cette devise : Qu'il y revienne! Et ils juraient qu'ils lui eussent tranché la tête sur cette . même place du Molard où 13 ans auparavant il avait confondu leur ministre (Liv. II, N°71). « Hélas! dit le Saint en apprenant » Ce propos, je le voudrais bien si leur conversion était à ce » prix; mais, puisque ma vie leur est inutile, que GREDEUMeRE » ils à ma mort? »

127. Le baron de Luz apprit avec effroi cette expédition hardie : « Et vous n'avez pas eu peur, s’écria-t-il, de tomber entre » les mains de ces perfides! O Dieu! s'ils vous eussent fait » quelque mal, ils étaient perdus, mais nous l’étions aussi. » — « Et que pouvaient-ils ? reprit doucement François; me faire » mourir? Et que leur en serait-il revenu? Me retenir? Mais » jamais je n’eusse cédé de mes droits. J'avais confiance en Dieu » et il m'a délivré de leurs mains; n’ayons plus de crainte d’une » action passée, mais remercions le Seigneur el passons à » d’autres choses. »

Il traita en effet avec le baron des affaires de l’Église et huit

1 Ch.-Aug. de Sales; Esprit, Part. I, Sect. 14; De Maupas; Michel Fabre dans sa déposition : c'est lui qui répondit à loffcier,

paroisses furent rétablies. En même temps, par ses prédications et ses conférences, il ramena beaucoup d’hérétiques, et ouvrit dans la ville de Gex un précieux asile destiné à recevoir les jeunes protestantes qui voulaient se convertir'. Voulant répondre en quelque sorte aux menaces des Genevois, il écrivit aux ministres qu'il demeurait prêt à retourner dans la ville pour discuter publiquement sur la religion; mais cette provocation fut éludée comme tant d’autres.

Ayant terminé les affaires de Gex, il se rendit à Monthelon, où il bénit le mariage de son frère Bernard, baron de Thorens, avec Marie-Aimée, fille aînée de M*° de Chantal, et très-digne, comme nous le verrons, d’être la fille d’une telle mère. Par là se trouvait réalisé un des grands désirs de la famille de Sales, et en particulier du saint évêque, qui retourna tout joyeux à Annecy.

128. Une fièvre violente le saisit à son arrivée; mais la calomnie, en essayant de le rendre suspect à son prince, l’affligea bien autrement. On disait, et l’ombrageux duc avait presque admis cette fable, que Henri IV, ayant des vues sur Genève, s'était servi de l’évêque et l’avait chargé de traiter avec les principaux habitants : ce que François avait fait, demeurant une heure dans la ville, portes fermées. Car, ajoutait /insolent, » qu'a-t-il tant fait à Gex, et qui lui donne cette assurance de » passer en cette ville tant ennemie du nom qu'il porte et de sa » qualité, sans sauf-conduit, sans se déguiser, sans désavouer » cette qualité même? »

Le Saint, qui, au contraire, avait fait acte de sujet dévoué, « remarquant soigneusement tout ce qu'il pouvait estimer utile » au service de S. À. pour lui en donner avis, » écrivit promptement à Charles-Emmanuel : « J'ai gravé trop avant dans mon » cœur, disait-il, le devoir que j'ai à V. A. pour jamais me relà- » cher à faire aucune sorte de chose qui puisse tant soit peu » nuire au service de ses affaires, et j'ai une trop grande oppo- » sition au tracas des affaires d’État, pour jamais m'en vouloir » entremettre. Ni moi, Monseigneur, ni pas un de mes proches » n'avons rien, ni en effet, ni en prétention, hors l’obéissance

1 Cet établissement, détruit en 1793, fut relevé en 1837, sous le nom d'Œwuvre des saints Anges dans le couvent de la Visitation; mais le pieux restaurateur, Mer Devie, ne put guère lui donner d'autre fondement que la Providence : les religieuses toutefois, héritières de la sainte confiance de leur fondateur, ne se résignent jamais à refuser les demandes d'admission, Puisse la charité des fidèles leur tendre une main secourable !

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