‹ Œuvres complètes de saint François de Sales (volume 4)Chapitre 39 sur 61 · ET · texte numérisé non relu

ET

Liv. IV. Chap. V. — 11 EST CALOMNIÉ PRÈS DU puc. 403

» de V. À. : je ne sais donc pas comment la calomnie ose me » représenter avec des affections étrangères... Si je ne mérite » pas la faveur, n'ayant rien qui puisse y correspondre, aussi » mérité-je de n'être nullement en disgrâce..…., malheur que je » ne crains aussi point me devoir jamais arriver, moyennant » laide de Notre Seigneur, qui, en faveur de la véritable fidélité » que j'ai à V. A., ne permettra point que les brouillons et les » calomniateurs m'ôtent la gloire d’être invariablement son très- » bon et très-obéissant serviteur". »

Tout en se défendant, il demeurait tranquille et confiant, et il disait : « En vraie vérité, ils ont peu de connaissance de mon » âme, s'ils me jugent si plein de considération et d’appréhen- » sion, que je ne puisse pas faire une petite témérité. Or, j'at- » tends l'événement : cette bourrasque passera tantôt, Dieu aidant ; mais quand je l'appelle bourrasque, ne pensez pas que » j'en sois agité, non plus certes que de la moindre chose du » monde : car il n'y a en cela pour tout aucun sujet de mon côté. » Ceux qui me connaissent savent que je ne pensai jamais à » intelligences, et que je fais mille traits de courage par une » vraie simplicité de confiance. Or, tout cela n’est rien, et je ne » le dis aussi qu’à vous?. »

La bourrasque passa en effet, grâce surtout au compte que le Saint avait rendu de son voyage au marquis de Lans, et par lequel ce seigneur avait clairement vu « que tous les bruits » touchant le dessein des Français sur Genève, n'étaient autre » chose que des chimères que quelques-uns avaient peut-être » fabriquées pour rendre probables leurs prétendus services’. » Le Duc cessa de se défier quand 1l cessa de craindre, et il écrivit à François pour l’assurer de sa bienveillance, en retour de laquelle il espérait son amitié, qui était pour lui trèsprécieuse.

» En ces temps, on faisait aussi courir le bruit qu'on lui devait faire changer d’évêché : de quoi les hérétiques et méchants avaient une joie nompareille, et tous les bons étaient accablés de tristesse; mais lui, toujours égal, se montra autant indifférent pour la cession de son siège que constant pour n'en accepter pas un autre. Il disait avec l’Apôtre : Etes-vous uni à une épouse, ne cherchez point à vous en séparer; en étes-vous détaché, n’en cherchez point une autre. Mais tous ces bruits ne furent que du vent*. »

1 Lettre 150e, — 2? Lettre 1510, — 3 Lettre 1500, — # Ch.-Aug. de Sales.

129. Parmi ces traverses, l’année sécoula pour faire place à une autre qui devait être l'année des grands sacrifices et des grandes joies. Les sacrifices commencèrent comme la préparation providentielle et ils se mêlèrent encore aux joies, qui n’étaient que les œuvres de Dieu.

Dans le Carême de 1609, François avait perdu sa belle-sœur, épouse de son cher frère Louis et fille de son tendre ami, le baron de Pingon-Cusy : sa peine avait égalé son affection, d'autant plus que cette jeune dame, qui laissait Louis avec un enfant en bas âge', était un modèle de vertu. La mort allait cette fois le frapper plus vivement et de plusieurs coups.

M"° de Boisy, pour mettre ordre, disait-elle, aux derniers jours de sa vie, voulut venir passer un mois à Annecy. Là, sous la direction de son cher fils, elle s’adonnait à toutes les œuvres de la piété, suivant tous les offices et toutes les instructions, répandant les aumônes en abondance, donnant tout le temps qui lui restait à la prière, aux saintes méditations, à la revue entière de sa vie. Elle fit aux pieds de François une confession générale avec une merveilleuse contrition de cœur, et elle reçut ses avis et saintes exhortations dans des transports d'amour nompareils; enfin, comme si elle eût été visiblement toute proche de la mort, elle se disposa entièrement, recevant diverses fois le très-saint sacrement de l'Eucharistie. Après cela, ses affaires domestiques la rappelant, elle s’en retourna à son château de Sales avec ces belles paroles : Que jamais elle n'avait reçu tant de consolation de son fils et de son père*.

Le jour des Cendres, étant allée à Thorens, elle se confessa et communia avec grande dévotion, entendit trois messes et assista encore aux vêpres. Le soir, comme elle ne pouvait s'endormir, elle se fit lire trois chapitres de l’Zntroduction, pour s’entretenir en de bonnes pensées, et elle se proposait de renouveler la protestation le matin suivant. Elle se leva en effet et elle s’habillait, quand elle fut frappée d’une apoplexie qui lui paralysa la moitié du corps. Le baron de Thorens, averti sur-le-champ, accourut sans prendre letemps dese vêtir, la releva, la promena, l’aida par des essences et parvint ainsi à la réveiller; mais elle ne put pro-

1 Cet enfant était Charles-Auguste de Sales, plus tard évêque de Genève et le meilleur historien de son oncle. — François eût voulu que Louis ne songeût point à une seconde union et entrât dans le sacerdoce, pour devenir son coadjuteur; mais Louis, en qui l'humilité surpassait les grands talents et la science éminente, n'osa jamais se résoudre à un tel engagement. — ? Ch.-Aug. de Sales.

Liv. IV. Chap. V. — MORT DE MADAME DE BoISY. 405

noncer que quelques mots à peine intelligibles. Durant ce temps, on était allé à Annecy, d’où le Saint vint bientôt à cheval avec le médecin et l’apothicaire. « Elle le reconnut par sa voix et, tout aveugle et presque endormie qu’elle était, le caressa fort : « Celui-ci, dit-elle, est mon fils et mon père. » Et elle le baisait en l’accolant de son bras et le serrant sur son sein ; mais elle baisa premièrement la main, puis la bouche, rendant honneur à la dignité avant que de satisfaire aux affections de la nature. » Elle fut ainsi presque deux jours et demi, dans des alternatives de léthargie et de réveil, mais livrée constamment aux inspirations de la piété, ne parlant que du saint amour, tenant et baisant presque continuellement le crucifix, faisant le signe de la croix sur tout ce qu'on lui présentait à boire, et multipliant les actes de sainte résignation que François lui suggérait. Elle avait reçu les sacrements et l'heure approchait; alors elle tomba pleinement enléthargie, « et le premier mars elle rendit l'âme à Notre » Seigneur doucement et paisiblement, et avec une contenance » et beauté plus grande que j'aie jamais vues. — Encore vous » faut-il dire (c’est le Saint qui parle) que j'eus le courage de lui » donner la dernière bénédiction, lui fermer les yeux et la » bouche, et lui donner le dernier baiser de paix à l'instant de » son trépas. Après quoi, le cœur m'enfla fort, et je pleurai sur » cette mère plus que je n'avais jamais fait depuis que je suis d'É- » glise; mais ce fut sans amertume spirituelle, grâce à Dieu’. »

Il y avait, entre ce fils et cette mère, une de ces affections tendres et fortes que la nature ne suffit point à exciter, mais que l'amour divin élève et transforme en lui donnant le caractère du prodige. L'amour et le respect des parents est, selon la foi, un véritable culte : les parents sont des vrais dieux de la terre et c'est le Dieu du ciel qui consacre leur majesté en lui accordant presque tous les droits qui sont le propre de la sienne. Dire que François professait ce culte etrappeler avec le P. la Rivière que, « le soir et le matin, il allait la saluer et l’embrasser à la ruelle » de son lit, » même depuis qu'il fut évêque, ce n’est là encore rien dire : le Saint considérait bien plus en sa mère l’action de la grâce divine, et comme il avait tous les secrets de cette âme sublime, qu’il en suivait et élevait sans cesse toutes les aspiratons , tous les désirs, toutes les volontés, c’estchose indicible que les sentiments qu'elle lui inspirait. Pour la mère et son maternel amour, on n'expliquera rien non plus en rappelant toute la vie

1 Lettre 4606,

du fils, si pure, si dévouée, si prodigieusement héroïque, si glorieuse pour la famille et pour l'Église, si étonnamment glorifiée et vénérée, si parfaite et si sainte enfin que tous croyaient voir un ange descendu du ciel. La mère se contemple en son fils ; ce n’est là qu'une loi de la nature, quand le fils est grand et que la mère a un grand cœur : cela toutefois peut être sublime. Allons plus loin, car c'était Dieu que M"*° de Boisy considérait en son fils : elle nous l’a dit quand elle le suivait dans ses catéchismes, on nous le répète en nous apprenant que trois ou quatre heures de suaves entretiens ne lui suffisaient pas; c'était comme Marie au repas de Béthanie.

On comprend dès lors tout ce que devait produire la séparaüon, et ce cri qui s'échappe du cœur de notre Saint, avant que l'on sache ce qu'il va dire. « Mais, Ô Dieu! ma très-chère fille, » ne faut-il pas en tout et partout adorer cette suprême Provi- » dence, de laquelle les conseils sont saints, bons et aimables ? » Et voilà qu'il lui a plu de retirer de ce misérable monde notre » très-bonne et très-chère mère, pour l'avoir, comme j'espère » fort assurément, auprès de soi et en sa main droite. Confes- » sons, ma fille bien-aimée, confessons que Dieu est bon et que » sa miséricorde est à l'éternité. Toutes ses volontés sont justes, » et tous ses décrets équitables; son bon plaisir est toujours » saint, toutes ses ordonnances sont très-aimables. Et pour moi, » je confesse, ma fille, que j'ai eu un grand ressentiment de » cette séparation ; car c'est la confession que je dois faire de ma » faiblesse, après celle que j'ai faite de la bonté divine. Mais » néanmoins, ç'a été un ressentiment tranquille, quoique vif, » Car j'ai dit comme David : Je me tais, 6 Seigneur! et n’ouvre » point ma bouche, parce que c'est vous qui l'avez fait". »

130. Le 14 mai, comme on sait, un coup imprévu frappait Henri IV, et cette mort soudaine fut pour François une nouvelle douleur. Nous savons l'amitié de ce grand roi pour le saint évêque, et certes, les relations bien authentiques de ces deux hommes si diversement illustres, servent à éclairer d’un jour plus suave l'esprit et le cœur, les convictions et les légèretés, les bons désirs et les égarements du prince qui a laissé derrière lui de grandes pitiés avec de grandes admirations. Pour le cœur humblement chrétien, l'affection d'un roi, qui est le représentant de Dieu, s'appelle bienveillance, et l'amour qu'on lui rend, mêlé de gratitude et de respect, a quelque chose de la vénération :

1 Lettre 460e.

Liv. IV. Chap. V. — MORT DE HENRI IV, DE M. DÉAGE. 407

il y avait cela d’abord dans le cœur de François de Sales; mais ce cœur d’évêque n’oubliait jamais qu’il tenait de Dieu un ministère plus haut que celui des princes, et, surtout dans la circonstance présente, il ne pouvait oublier l’enseignement. Il faut lire cette page indiciblement éloquente qu'il adressait à M. Deshayes quinze jours après l'événement fatal.

« Ah! Monsieur, mon ami, il est vrai, l'Europe ne pouvait » voir aucune mort plus lamentable que celle du grand Henri IV. » Mais qui n'admirerait l'inconstance, la vanité et la perfidie des » grandeurs de ce monde! Ce prince ayant été si grand en son » extraction, si grand en la valeur guerrière, si grand en vic- » toires, si grand en triomphes, si grand en bonheur, si grand » en paix, si grand en réputation, si grand en toutes sortes de » grandeurs, hé! qui n’eût dit que la grandeur était insépara- » blement liée et collée à sa vie, et que, lui ayant juré une in- » violable fidélité, elle éclaterait un feu d’applaudissements à » tout le monde, par son dernier moment, qui la terminerait en » une glorieuse mort? Et voilà qu'une si grande suite de gran- » deurs aboutit en une mort qui n’a rien de grand que d’avoir » été grandement funeste, lamentable, misérable et déplorable; » et celui que l’on eût jugé presque immortel, puisqu'il n'avait pu mourir parmi tant de hasards,.… le voilà mort d’un mépri- » sable coup de petit couteau, et par la main d’un jeune inconnu, » au milieu d'une rue! Enfants des hommes, jusques à quand » serez-vous si pesants de cœur? Pourquoi chérissez-vous la » vanité? Pourquoi recherchez-vous le mensonge? Au demeu- » rant, le plus grand bonheur de ce grand roi fut celui par » lequel se rendant enfant de l'Église, il se rendit père de la » France... C’est ce seul bonheur qui me fait espérer que la » douce et miséricordieuse providence du Père céleste aura insensiblement mis dans ce cœur royal, en ce dernier article de sa vie, la contrition nécessaire pour une heureuse mort. » Ainsi prié-je cette souveraine Bonté qu'elle soit pitoyable à celui qui pardonna tant d'ennemis'... »

131. François était au milieu de cette peine, quand une autre vint l’assaillir : M. Déage, son ancien gouverneur, mourut le 8 juin. Notre Saint l’honorait comme un père et avait voulu qu'il

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