‹ Œuvres complètes de saint François de Sales (volume 4)Chapitre 41 sur 61 · L'ORDRE DE LA VISITATION · texte numérisé non relu

L'ORDRE DE LA VISITATION

1. Si nous nous en souvenons, de la première hôtellerie où il s'était arrêté, après avoir quitté Dijon, en 1604, François avait adressé à M°° de Chantal ces paroles remarquables : « Dieu, ce » me semble, m'a donné à vous; je m'en assure à toutes les » heures davantage!. » C'était à la fin d'avril, et dès le 3 mai, rentré dans Annecy, ilécrivit de nouveau : « C’est toujours pour » vous assurer davantage que j'observerai soigneusement la pro- » messe que Je vous ai faite de vous écrire le plus souvent que » je pourrai. Plus je me suis éloigné de vous selon l'extérieur, » plus je me sens ont et lié selon l'intérieur, et ne cesserai ja- » mais de prier notre bon Dieu qu'il lui plaise de parfaire en » vous son saint ouvrage, c'est à-dire, le désir et dessein de » parvenir à la perfection de la vie chrétienne : désir que vous » devez chérir et nourrir tendrement en votre cœur, comme une » besogne du Saint-Esprit et une éüncelle de son feu divin... » Votre désir doit toujours fructifier par les occasions qui se » présentent d’en effectuer quelques parties tous les jours, et » néanmoins il ne doit jamais cesser de souhaiter des objets et » sujets de passer plus avant; et ces souhaits sont des fleurs de » l'arbre de votre dessein; les feuilles seront les fréquentes con- » naissances de votre imbécillité, qui conservent et les bonnes

1 Lettre 386e. =

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œuvres et les bons désirs : c’est là Zune des colonnes de votre » tabernacle. — L'autre est l’amour de votre viduité, amour » saint et désirable pour autant de raisons qu’il y a d’étoiles au » ciel, et sans lequel la viduité est méprisable et fausse : celles » qui n'aiment pas leur viduité ne sont veuves qu’en apparence; » leur cœur est marié... Tout l'édifice de votre bonheur est ap- » puyé sur ces deux colonnes; regardez au moins une fois le » mois si l’une ou l’autre n’est point ébranlée... Mais en tout et » partout je désire que vous ayez une sainte liberté d'esprit tou- » chant les moyens de vous perfectionner ; pourvu que les deux » colonnes en soient conservées et affermies, il n'importe pas » beaucoup comment. Gardez-vous des scrupules, et vous repo- » sez entièrement sur ce que je vous ai dit de bouche; car je l’ai » dit en Notre Seigneur. Tenez-vous fort en la présence de Dieu » par les moyens que vous avez. Gardez-vous des empressements » et inquiétudes; car il n'y a rien qui empêche plus de cheminer » en la perfection. Jetez doucement votre cœur ès plaies de » Notre Seigneur, et non pas à force de bras. Après l'amour » dé Notre Seigneur, celui de son épouse l’Église. louez Dieu » cent fois le jour d'être fille de l'Église. Ayez grande compas- » sion à tous les pasteurs et prédicateurs...; priez Dieu pour » eux..., et en cet endroit je vous supplie de ne jamais m'ou- » blier.… Ecrivez-moi le plus souvent que vous pourrez, avec » toute la confiance que vous saurez‘... »

2. On dirait entendre le directeur, et cependant, ni de part ni d'autre, aucune résolution n’était prise encore à ce sujet. M"° de Chantal, loin d'être rassurée, souffrait au contraire de plus en plus : beaucoup de signes lui montraient la volonté de Dieu; mais pouvait-elle quitter son confesseur sans violer ses vœux? Ces hésitations étaient un vrai martyre, et elle le souffrit une fois si violemment durant 36 heures, qu'elle ne put prendre ni nourriture ni repos. Accablée et hors d'elle-même, elle confia tout au P. de Villars, et ce saint religieux, l'ayant entendue, lui répondit sérieusement et fortement, avec des sentiments de Dieu extraordinaires : « C’est la volonté de Dieu que vous vous » rangiez sous la conduite de Monseigneur de Genève; elle vous » est convenable, et non celle que vous suivez maintenant. Il a » l'esprit de Dieu et de l'Église; et Dieu veut quelque chose de » grand de vous, vous donnant ce séraphin terrestre. »

Ces paroles produisirent une grande paix, clarté et assu-

-1 Lettre 387e.

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rance, mais qui dura peu. Le confesseur revint, et, sans blâmer ce que sa pénitente avait fait, sans lui défendre d'écrire au Saint, la rappela au vœu qui la liait à sa direction. Cela ramena les tourments et elle écrivit; François répondit par une lettre qu'elle pouvait montrer, bien qu’écrite en toute vérité et sincérité, puis bientôt il en envoya une autre pour la baronne seule. Il la garantissait de toute crainte, en marquant avec précision et fermeté comment se doit entendre la règle de l'unité du directeur, qui « ne forclôt point la confiance et communication » avec un autre, pourvu que l’obéissance promise demeure » ferme en son rang et soit préférée : » il citait l'exemple de sainte Thérèse, liée aussi par vœu à son père spirituel, « mais » qui ne laissait pas d’avoir toujours quelque particulier et grand » confident. » C'était à tort que le confesseur avait voulu sur cela donner du scrupule, et le Saint, avec l'autorité de sa science et de son caractère, le faisait très-délicatement, mais aussi trèsclairement sentir : ce religieux recut une belle lecon de son maître quand il lut cette lettre admirable.

François ajoutait : « Arrètez-vous là, je vous supplie, et ne » vous mettez nullement en peine de savoir en quel degré vous » me devez tenir; car tout cela n’est que tentation et vaine » subtilité... Faites valoir mon affection, usez de tout ce que » Dieu m'a donné pour le service de votre esprit : me voilà tout » vôtre; et ne pensez plus sous quelle qualité et en quel degré » je le suis. Dieu m'a donné à vous; tenez-moi pour vôtre en lui, » et m’appelez ce qu'il vous plaira : il ne m'importe... Je suis » consolé que vous avez en horreur la finesse et duplicité; car » il n'y a guère de vice qui soit plus contraire à l’embonpoint » et grâce de l'esprit... Vous devez être ferme en la résolution » que je vous donnai, que ce qui se dit au secret de la péni- » tence est tellement sacré qu'il ne se doit pas dire hors d’elle.…; » et cependant ne vous mettez nullement en scrupule; car vous » n'avez point offensé en le disant. Je suis enfin autant vôtre » que vous sauriez souhaiter. Gardez-vous des empressements, » des mélancolies, des scrupules. Vous ne voudriez pour rien » du monde offenser Dieu : c’est bien assez pour vivre joyeuse”. »

3. Comme on le voit, François ne se chargeait pas exclusivement du soin de conduire cette âme d'élite ; mais dans son guide il voyait un excès funeste, et sa parole, si affirmative et si sage en même temps, devait inspirer de vifs désirs, que le Père de

1 Lettres 388e et 389e,

Villars excitait encore : « Je ne vous dis pas seulement que vous » vous dépreniez de cette première conduite et que vous vous » rangiez totalement sous celle de Monseigneur de Genève; mais » je vous dis de la part de Dieu que, si vous ne le faites, vous » résistez au Saint-Esprit. » Un religieux Capucin, très-renommé pour sa doctrine et ses vertus, joignit alors sa décision à celle du Jésuite : « Ne tardez plus, dit-il, rangez-vous sous la con- » duite de Monseigneur de Genève : si Dieu vous envoyait, » par une façon miraculeuse, son propre esprit pour vous » guider, il ne le ferait pas plus sûrement que par ce digne » prélat. »

La sainte baronne alors écrivit lettres sur lettres; car l'attrait divin croissait à mesure que les réponses de ses conseillers devenaient plus fermes : François, comme hésitant encore, s'en remit à une entrevue, et fixa pour cela d’abord Thonon, puis Saint-Claude ; et tous deux en attendant priaient et consullaient le Seigneur. On arriva le 21 août, le Saint avec sa mère, et la Sainte avec M°° Brulart. Dès le soir même, il la prit à part et lui fit rendre compte de tout ce qui s'était passé dans son âme depuis quatre mois; puis il la quitta sans autre parole Ou recommandation que de tout abandonner à Dieu.

Le lendemain de grand matin, il revint et paraissait épuisé : « Asseyons-nous, dit-il; je suis tout fatigué : toute La nuit j'ai » travaillé à votre affaire. L/ est fort vrai que c’est la volonté de » Dieu que je me charge de votre conduite spirituelle, et que » vous suiviez mes avis. » Et après un peu de silence, levant les yeux au ciel : « Madame, vous le dirai-je? Il le faut dire, puis- » que c’est la volonté de Dieu : ces vœux précédents ne valent » rien qu'à détruire la paix d'une conscience. » — « J’écoutais, » dit-elle, le saint prélat, comme si une voix du ciel m'eût » parlé; il semblait être dans un ravissement, tant il était re- » cueilh, et allait quérir ses paroles l’une après l’autre, comme » ayant peine à parler. »

Des liens à jamais indissolubles entre le père et la fille se trouvaient enfin formés : un double vœu les resserra en quelque sorte durant la messe. Elle se consacra de nouveau à l'obéissance, pauvreté et chasteté; lui, renouvelant les promesses de Paris, de Lorette et du sous-diaconat, y joignit celle de conduire Jeanne-Françoise Frémiot : on eût dit que jusqu'alors les vœux de toute sa vie n'avaient pas eu leur motif; et en effet, devant Dieu, cette œuvre qu'il allait commencer était sa grande œuvre. Au sortir de l'autel, il dressa l'acte de ces mutuels

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engagements et le remit à la Sainte, qui depuis le porta toujours suspendu à son cou ‘. Ce jour-là même elle commença sa confession générale, qu'elle finit le 25 août, jour pour elle à jamais mémorable. Le Saint ensuite lui traça une nouvelle règle de vie, changea sa manière d’oraison et fixa les vertus qu’elle devait d’abord rechercher plus spécialement. Le 28 août, elle retournait à Dijon, heureuse de l'amitié de M”* de Boisy, plus heureuse encore d'avoir enfin son guide céleste; et dès son arrivée elle fut à Notre-Dame d'Étang, où elle renouvela encore ses vœux, en dressa l'acte et le signa de son sang sur l'autel, pour le porter toujours avec celui du Saint.

4. On croirait après cela qu'elle devait être en pleine paix; mais l'ennemi sentait le mal que cette nouvelle direction allait Jui faire : car c’est son mal que notre innocence et notre progrès dans la vertu. Des doutes survinrent au sujet du changement de guide, puis de terribles tentations contre la foi et l'Église : le Saint est admirable pour détruire ces chimères, et pour tracer la vie que la sainte veuve devra suivre parmi la variété des devoirs que lui imposent, et son désir de la perfection, et ses titres de veuve, de fille, de mère et de grande dame; 1l faudrait tout lire et tout méditer.

« Le choix que vous avez fait a toutes les marques d'une » bonne et légitime élection; de cela, n’en doutez plus, je vous » supplie. Le grand mouvement d'esprit qui vous y a porté » presque par force et avec consolation; la considération que

1Je, François de Sales, évêque de Genève, accepte de la part de Dieu les vœux de chasteté, d'obéissance et de pauvreté, présentement renouvelés par Jeanne-Françoise Frémiot, ma très-chère fille spirituelle, et, après avoir moimême réitéré le vœu solennel de perpétuelle chasteté, par moi fait à la réception des ordres, lequel je confirme de tout mon cœur, je proteste et promets de conduire , aider, servir et avancer ladite Jeanne-Françoise Frémiot, ma fille, le plus soigneusement, fidèlement et saintement que je saurai, en l'amour de Dieu et perfection de son âme, laquelle désormais je reçois et tiens comme mienne, pour en répondre devant Dieu notre Sauveur; et ainsi je le voue au Père, au Fils et au Saint-Esprit, un seul vrai Dieu, auquel soit honneur, gloire et bénédiction, dans les siècles des siècles, Amen.

Fait en élevant le très-saint Sacrement de l'autel, en la sainte messe, à la vue de la divine Majesté, de la très-sainte Vierge Notre-Dame, de mon bon ange et de celui de ladite Jeanne-Françoise Frémiot, ma très-chère fille, et de toute la Cour céleste, le 22e jour d'août, octave de l'Assomption de la glorieuse Vierge, à la protection de laquelle je recommande de tout mon cœur ce mien vœu, afin qu'il soit à jamais ferme, stable et inviolable. Amen. — FRANÇOIS DE SALES, évêque de Genève. — (Extrait de la Vie de sainte Chantal, par M. l'abbé Bougaud.)

» j'y ai apportée avant d’y consentir ; ce que ni vous ni moi ne » nous en sommes fiés à nous-mêmes, mais y avons appliqué le » jugement de votre confesseur (le P. de Villars), bon, docte et » prudent; ce que nous avons donné de loisir aux premières » agilations de votre conscience, pour se refroidir si elles eussent » été mal fondées; ce que les prières, non d’un jour ni de deux, » mais de plusieurs mois ont précédé, sont indubitablement des » marques infailhibles que c'était la volonté de Dieu... — Sachez » que dès le commencement que vous conférâtes avec moi de » votre intérieur, Dieu me donna un grand amour de votre » esprit. Quand vous vous déclarâtes à moi plus particulière » ment, ce fut un lien admirable à mon âme..…., qui me fit » vous écrire que Dieu m'avait donné à vous... Mais maintenant » ilest survenu une certaine qualité nouvelle.….; l'affection que » je vous ai à une certaine particularité qui me console infini- » ment, et, pour dire tout, qui m'est extrêmement profitable. » Tenez cela pour une très-véritable vérité, et n’en doutez plus. » En voilà bien assez pour répondre ci-après à toutes ces sug- » gestions, où au moins pour vous donner courage de vous » moquer de leur auteur, et de lui cracher au nez. »

« Il faut en votre tentation tenir la posture que l’on tient en » celle de la chair, ne disputer »2 peu ni prou... Il ne faut nul- » lement répondre, ni faire semblant d'entendre ce que l'ennemi » dit : qu'il clabaude tant qu'il voudra à la porte, il ne faut pas » seulement dire : Qui va là?... Après ce remède, je vous en » donne un autre... Faites qu’au lieu de disputer avec l'ennemi » par le discours, votre partie affective s’élance de vive force sur » lui, et même joignant à la voix intérieure l’extérieure, criant : » Ah! traître, ah! malheureux, tu as laissé l'Église des anges, » et tu veux que je laisse celle des saints! Déloyal, infidèle, » perfide, tu présentas à la première femme la pomme de perdi- » tion, et tu veux que j'y morde! Arrière, Satan... Eve voulant » disputer se perdit... Vive Jésus, en qui je crois! Vive l'Église » à laquelle j'adhère !... En troisième lieu, il sera bon d'appliquer » quelquefois cinquante ou soixante coups de discipline, ou » trente, selon que vous serez disposée !. »

5. Les exercices de la piété sont réglés après ces avis et . remèdes : ils composent une journée toute de ferveur, toute passée en Dieu; mais cependant, remarque le Saint, «je ne veux » point changer les offres que vous fites la première fois que

1 Lettre 390e,.

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» vous vous vouâles, ni la place qui vous fut donnée (de veuve » et de mère), ni tout le reste. Et s’il vous advient de laisser » quelque chose que je vous ordonne, ne vous mettez point en » scrupule; car voici la règle générale de notre obéissance : » Il faut tout faire par amour et rien par force; il faut plus » aimer l’obéissance que craindre la. désobéissance. Je vous » laisse l'esprit de liberté : non pas celui qui forclôt l'obéissance, » car c’est la liberté de la chair; mais celui qui forclôt la con- » trainte et le scrupule, ou empressement. Si vous aimez bien » fort l’obéissance et soumission, je veux que, s'il vous vient » occasion juste et charitable de laisser vos exercices, ce soit » une expèce d'obéissance, et que ce manquement soit suppléé » par l’amour. » |

Suivent les avis les plus sages pour la méditation, son sujet et sa durée; le jeûne, l’abstinence, la mortification : la discipline n’est point oubliée; c’est l’avoine de l’änesse. I] ne faut pas relâcher de la fréquente communion, sinon que le confesseur le commande. La mère a ses avis pour l'éducation des enfants, la conduite des affaires et de la maison, la visite des pauvres et des malades; la fille sait ce qu’elle doit à son père et à son beaupère : toute la famille intéresse le Saint; qui s’y insinue à la manière des anges, par des mouvements gracieux et sans violence.

Il faut lire ensuite ce qui est écrit de l'esprit de liberté : c'est le désengagement du cœur chrétien de toutes choses, pour suivre la volonté de Dieu reconnue. Telle est la liberté des enfants bien-aimés; et ses marques, signes, effets et occasions, l'instabilité et la contrainte, ou la dissolution et la servitude, qui sont les vices opposés, tout est exposé et expliqué d’une façon nompareille. Tout se réduit à la volonté de Dieu qui se manifeste par la nécessité, par la charité et par l’obédience, et tout se résume pour nous dans l'indifférence de toute affection autre que celle de faire la sainte volonté. « Saint Jean-Baptiste » alla au désert à l’âge de cinq ans, et savait que notre Sauveur, » et le sien, élait né tout proche de lui, c’est-à-dire une jour- » née, ou deux, ou trois, comme cela. Dieu sait si le cœur de » saint Jean, touché de l'amour de son Sauveur dès le ventre de » sa mère, eût désiré de jouir de sa sainte présence! Il passe » néanmoins 25 ans là au désert, sans venir une seule fois pour » voir notre Sauveur, et partout s’arrète à catéchiser, sans venir » à Notre Seigneur, et attend qu'il vienne à lui : après celà, l'ayant baptisé, il ne le suit pas, mais demeure à faire son

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