‹ Œuvres complètes de saint François de Sales (volume 4)Chapitre 42 sur 61 · NT OA A · texte numérisé non relu

NT OA A

» office... Cet exemple étouffe mon esprit de sa grandeur!. »

5. « Dieu m'a donné à vous, » tel doit être le mot de tout directeur; car c'est Dieu qui dirige les âmes, et 1l se sert de l'homme comme d'un instrument, et ce n’est point la valeur de l'instrument qui assure à l'âme une marche plus ou moins rapide et plus ou moins certaine. Or cette fois néanmoins c'était un instrument de choix que Dieu avait préparé pour l'âme de la sainte baronne, et il y avait quelque chose de plus visiblement providentiel dans le don qu'il lui en faisait. Désormais donc plus d’inquiétude sur ce point : « Je ne vous dirai plus rien du doute que » vous aviez si Dieu voulait ou ne voulait pas ce qui se passa à » Saint-Claude; car, puisque sa bonté s’est inclinée jusqu'aux » oreilles de votre cœur pour s'en déclarer à vous, il n’est plus » question que vous en doutiez. Pour moi, 2/ ne me serait pas » possible, quand je le voudrais, d'en entrer en aucune difji- » cullé. »

De là, malgré l'humilité la plus profonde en notre Saint, des enseignements qui ont tout le caractère de l'in/aullibihté?, et que vraiment il donne comme infaillibles; de là en M°° de Chantal une confiance absolue, aveugle, dirions-nous, la confiance de l'enfant qui ne se connaît pas, qui ne sait rien , qui interroge et raconte ce qu'il éprouve, naïvement, pour savoir, et qui sait, dès que son père a parlé. Mais il y avait en cette femme d'élite une indicible ardeur, que le guide précédent avait excitée encore, sans voir qu'il portait ainsi les désirs au delà des forces, que l’âme dès lors ne verrait que son impuissance et qu’elle irait au dégoût : elle devait y aller d'autant plus que l’amourpropre n’a rien qui le modère dans ces ardeurs surexcitées. « Je viens à votre croix. C'est une certaine impuissance, dites- » vous, des facultés ou parties de votre entendement, qui l’em- « pêche de prendre le contentement de la considération du bien; » et ce qui vous fâche le plus, c’est que voulant alors prendre » résolution, vous ne sentez point la solidité accoutumée, mais » vous rencontrez une certaine barrière qui vous arrête tout » court, et de là vient le tourment des tentations de la foi. Vous » ajoutez que néanmoins la volonté, par la grâce de Dieu, ne » veut que la simplicité et fermeté en l'Église... Oh! Dieu soit

1 Lettre 390e. — ? Pour le pénitent, tout le progrès est dans l'obéissance à son guide comme s’il était infaillible ; car il ne peut se tromper pour le mal de l'âme, Dieu réglant sou action, qui est tout, simplement sur l’obéissance : il . importe absolument de retenir cela.

WE

Liv. V. Chap. [. — DIRECTION DE MADAME DE CHANTAL. 417

» béni! L’infirmité n’est pas à la mort, mais afin que Dieu en » soit glorifié. » — C'est le combat de l’amour-propre, qui ne meurt jamais que quand nous mourons, contre l'amour de Dieu, qui est plus jeune et doit surmonter. Des convulsions de ce combat « s'ensuit un certain dégoätement qui fait que vous » ne savourez pas les meilleures viandes... Croyez-moi, ce n’est » que le goût qui vous manque; ce n’est point la vue : vous » voyez, mais sans contentement; vous mâchez le pain comme » si c'étaient des étoupes, sans goût ni saveur. [1 vous semble » que vos résolutions sont sans force, parce qu'elles ne sont pas gaies ni Joyeuses, mais vous vous trompez... Vous ne vous sen- » tez pas ferme, constante, ni bien résolue ; il y a quelque chose » en moi, dites-vous, qui n’a jamais été satisfait, mais je ne sau- » rai dire ce que c’est... Ne serait-ce point peut-étre une mul- » ditude de désirs qui fait des obstructions en votre esprit? L'oi- » seau attaché sur la perche se connaît attaché et sent les se- » cousses de sa détention seulement quand il veut voler ; et tout » de même avant qu'il ait ses ailes, il ne connaît son impuis- » sance que par l'essai du vol. Pour un remède donc, puisque » vous n'avez pas encore vos ailes, ne vous débattez point, ne » vous empressez point pour voler... Je crains infiniment que » vous n'ayez un petit trop d’ardeur à la proie; que vous ne vous » empressiez et multipliiez les désirs un petit trop dru... Cet » empressement est un défaut en vous, et c’est ce je ne sais quoi » qui n’est pas satisfait, car c’est un défaut de résignation : vous » vous résignez bien, mais c’est avec un mais; Car VOUS vou- » driez bien avoir ceci et cela, et vous débattez pour l’avoir'. »

1. La résignation corrige l’empressement, et ainsi les ailes se fortifient plus aisément; c'est elle qui dit aussi : « Tant de » sécheresses qu'on voudra , tant de stérilités, pourvu que nous » aimions Dieu. » — « J’approuve néanmoins que vous remon- » triez à notre doux Sauveur, mais amoureusement, votre afflic- » tion : Car il se plaît que nous lui racontions le mal qu'il nous » fait, et que nous nous plaignons de lui, pourvu que ce soit » amoureusement et humblement, et à lui-même... Cependant » il faut encore un petit souffrir et doucement... Dieu veut que » je le serve en souffrant les stérilités, les angoisses, les tenta- » tions... Servez Dieu comme il veut; vous verrez qu'un jour » il fera tout ce que vous voudrez, et plus que vous ne sauriez » vouloir. »

1 Lettre 391e.

Ces grandes lecons furent reçues comme elles devaient l'être;

mais leur application se faisait lentement. « Je vois encore, dit

le Saint, quelque peu d'inquiétude et d'empressement qui empêche le dernier effet de votre patience... Dieu vous veuille délivrer de ces deux dernières incommodités, et tôt après vous serez délivrée de l’autre mal. Bon courage ; je vous supplie : vous n’avez souffert l'incommodité du chemin que trois ans, et vous voulez le repos; mais... les enfants d'Israël furent 40 ans parmi les déserts..…., et néanmoins six semaines pouvaient suffire... ; et Moïse, le plus grand ami de Dieu de toute la troupe, mourut sur les frontières de la terre de repos... [Il me semble que vous vous arrêtez un petit trop à la considération de votre mal... Passez outre, je vous supplie, et pensez à cette grande déréliction que souffrit notre Maître au jardin des Olives..… Après que vous aurez prié le Père qu'il vous console, s’il ne lui plaît pas de le faire, n’y pensez plus,

» et roidissez votre courage à faire l'œuvre de votre salut sur la

croix, Comme si jamais vous n’en deviez descendre... Bref, pour l’honneur de Dieu, acquiescez entièrement à sa volonté, et ne croyez nullement que vous le servissiez mieux autrement; car on ne le sert jamais bien, sinon quand on le sert comme il veut. Or, 1l veut que vous le serviez sans goût, sans sentiment, avec des répugnances et convulsions d'esprit. Ce service ne vous donne pas satisfaction, mais il le contente; il n’est pas à voire gré, mais il est au sien... »

« Vous ne pouvez croire que les tentations contre la foi et l’Église viennent de Dieu; mais qui vous a jamais enseigné que Dieu en fût l’auteur? Bien des ténèbres, bien des impuissances, bien du /tement à la perche, bien de la déréliction et destitution de vigueur... ; mais de suggestions de blasphème, d'infidélité, ah! non, elles ne peuvent sortir de notre bon Dieu... C'est le diable qui va partout autour de notre esprit, furetant et brouillant, pour voir s'il pourrait trouver quelque porte ouverte... Laissez-le se morfondre, et tenez toutes les avenues bien fermées : il se lassera enfin, ou, s'il ne se lasse, Dieu lui fera lever le siège... Vos tentations sont du diable et de l'enfer, mais vos peines et afflictions sont de Dieu et du paradis : méprisez les tentations, embrassez les tribulations". »

Sous l'empire de cette admirable direction, la Sainte portait

toujours sa grande croix, mais qui lui pesait moins, parce

1 Lettres 39{c et 392.

Liv. V. Chap. I. — SAINTE CHANTAL À SALES. 419

qu'elle avait plus de force; et le Saint s’écriait : « O Sauveur » du monde! que voilà qui va bien! Il faut porter sa croix : » quiconque la portera plus grande se trouvera mieux. Dieu » donc nous en veuille donner de plus grandes, mais qu'il lui » plaise nous donner de grandes forces pour les porter‘! »

8. Malgré tout, la distance paralysait un peu les effets de la conduite du céleste guide, et la baronne désirait le revoir : François y consentit, choisit le château de Sales comme le lieu de la réunion, et fixa pour l’arrivée le samedi suivant J’Ascension, 21 mai. M"° de Chantal arriva en effet ce jour-là, et le Saint fut au devant d'elle à quelque distance : comme elle eut du retard, il dut attendre trois heures, et, retiré seul dans une grange, au bord du chemin, il fut comme ravi en Dieu et pressentit les grandes choses que cette venue devait amener.

Elle fut à Sales dix jours, pour la revue de lout son état intérieur; et ces deux grandes âmes, s’appréciant de plus en plus dans leurs communications intimes, découvrirent mieux encore tous les prodiges de l'action divine. L’angélique prélat comprit entièrement sa chère fille : il sonda ce cœur nompareil, il admira grandement, et il remercia Dieu; mais surtout il s’appliqua, voyant les progrès déjà faits, à les développer encore, et son moyen fut de poursuivre jusqu'aux plus imperceptibles traces de l’amour-propre et des petites attaches de la nature ou de la condition. Désormais, la grande dame allait disparaitre sous les vêtements communs d’une veuve presque abîmée, quoique volontairement, dans une abjection indicible, et rien absolument ne devait lui tenir au cœur, si ce n’est l’amour de Dieu par la croix : il faudrait néanmoins qu’elle gardât, parmi ses devoirs de fille et de mère, parmi des œuvres de pénitence et de charité qui excluaient toute répugnance, au sein des angoisses de l'âme et de sacrifices que l’on dirait impossibles, nonseulement la sainte liberté d'esprit et la résignation, mais la joie qui va jusqu'à se montrer expansive, /a joie qui chante. Vraiment, le Saint de la douceur paraïîtrait dur à la poursuite de cette mort, — car c'était une mort qu'il voulait, — si l’on ne savait que lui-même était sous la main de Dieu, et que sa volonté si ferme n'était que l'organe de la volonté divine : « O ma fille, disait-il, ma chère fille, il tombe bien de l'eau du ciel! » Et cette eau était la rosée de la grâce qui descendait merveilleusement abondante et prodigieusement fructueuse”,

1 Lettre 393e, — 2 Nous ne pouvons entrer dans les détails des coups qui amenérent cette inort. Il faut lire et méditer toutes les lettres, et voir la Vie de sainte Chantal.

Cependant, malgré tout le mépris du monde, qui devait ètre regardé comme fiente et ordure, il n’était point question encore de le quitter. La Sainte y aspirait; mais la réponse du Saint, tardive et sérieuse comme si les mots fussent descendus du ciel, ouvrait mystérieusement l'avenir, le laissait dans une vague indécision et posait comme une loi de s'occuper seulement du présent : « J’ai appris que je dois vous conseiller un jour de » tout quitter. » Ce fut là sa parole dès l’entrevue de Sales , et jamais, avant le mois de juin 14607, il ne se prononça plus clarement". |

9. En attendant, il épiait en quelque sorte tous les mouvements de l’âme, devinait, réglait et corrigeait, non-seulement les actions, mais les pensées, les désirs, les aspirations, et jusqu'à ces inclhinations involontaires qui préviennent le jugement et la volonté : rien ne lui échappait, de quelque nature quil pût être, dans cette vie aux devoirs si multipliés et en apparence si divers; nous dirions volontiers qu'il était pour M®° de Chantal à l’égal de Dieu et de son bon ange. Nous ne parlons pas de l'éducation des enfants et des devoirs de la famulle; nous ne suivons pas le progrès des règles tracées pour l'emploi du temps, pour les œuvres d'une héroïque charité, pour les exercices de la piété et spécialement l’oraison et les sacrements ; nous croyons enfin avoir suffisamment indiqué, soit les principes de la vie de perfection, soit les postures à tenir dans les tentations, dans les abandonnements et sur la croix : avec le regret de ne pas revoir, pour les retracer ici, des suavités sublimes comme le ciel, nous rappellerons seulement trois faits qui marquent comme des traits particuliers dans la lutte héroïque de la sainte veuve.

Elle avait le cœur aussi affectueux que grandement dévoué ; mais surtout elle éprouvait, pour son époux défunt, un de ces amours qui se changent en désolation presque amère, quand l’objet en à été ravi. Nous avons vu sa douleur, qui était presque un désespoir, et ses prières passionnées, qui parlaient aux médecins comme aux maîtres de la vie, qui offraient tout à Dieu, sauf le sacrifice qu’il avait marqué. Le temps n’avait rien ôté à cet enthousiasme d'amour; elle se plaisait à rappeler, même au saint évêque, les traits de vertu qui parurent en l'âme du baron; après cinq ans de veuvage, elle ne pensait qu'en frémissant au malheureux gentilhomme qui, en frappant M. de Chantal, s'était privé du plus cher de ses amis. Il fallut que ces frémissements

{ Voy. Lettres 399c, 4100, 4180,

Eiv: V: Chap. [. — SAINTE CHANTAL ET M. DE CHAZELLES. 421

et cette révolte intérieure disparussent : « Vous voyez donc que » sil vous pouvait parler (votre époux), il vous dirait ce que je » vous ai dit, pour l’entrevue de celui qui lui fit le coup de son » trépas. Or sus, ma chère fille, haut le cœur : ce vous est un » contentement de savoir qu'il était bon, doux et gracieux à » ceux qui l'avaient blessé ou offensé; maintenant il en aura » bien à voir que nous en voulons faire de même. Mais que » dirai-je de notre Epoux moderne (Notre Seigneur)? quelle dou- » ceur exerça-t-il à l'endroit de ceux qui le tuèrent, et non pas » par disgrâce et mégarde, mais par une pleine malice! Ah! » qu'il aura bien agréable que nous en fassions de même!! —

. » Je veux que vous portiez votre cœur doux, gracieux et com- » passant. Je sais que sans doute 1l se remuera et se renver- » sera, que votre sang bouillonnera; mais qu'est-ce que céla? » Ainsi fit bien celui de notre cher Sauveur à la vue de son La- » zare mort, et de sa Passion représentée. Oui, mais que dit » l'Écriture? Qu’à l'un et à l’autre il leva les yeux au ciel. C’est » cela, ma fille, Dieu nous fait voir en ces émotions combien » nous sommes de chair et d'os, et non d'esprit... Je n’entends » point que vous recherchiez la rencontre de ce pauvre homme, » mais que vous soyez condescendante à ceux qui vous la vou- » dront procurer, et que vous témoigniez que vous aimez toutes » choses : oui, la mort même de votre mari; oui, celle de vos » pères, enfants et plus proches ; oui, la vôtre, en la mort et en » l'amour de notre cher Sauveur. Courage, ma fille; cheminons » et pratiquons ces basses et grossières, mais solides, mais » saintes, mais excellentes vertus?. »

La fille eut ce courage ; elle vit M. de Chazelles et son accueil fut gracieux : bien plus! comme un enfant était né à ce seigneur, elle s’offrit à le tenir sur les fonts du baptême, et contracta ainsi, en dépit de son cœur, l’union la plus sacrée qui lui fut possible.

10. La naissance, les grâces, la jeunesse et la vertu, même la réputation d’une extraordinaire sainteté, frappèrent le monde que la baronne voulait fuir, et il se trouva de nobles cœurs selon le monde, qui crurent pouvoir demander le sien. Longtemps elle fut tranquille dans ses refus; mais il y eut une demande persistante qui souleva une véritable tempête. Un gentilhomme, jeune encore, était veuf et extrêmement riche ; il avait plusieurs enfants que le mariage unirait à ceux de la baronne : ce serait

1 Lettre 402e, — ? Lettre 4140.

une maison de grande opulence; et le président Frémiot, qui

aimait extrêmement ce seigneur, excité encore par tous ses pa-

rents, employa tour à tour les prières, les larmes et le commandement. «J’eusse bien voulu, dit-elle, être chez mon beau-père; » toutes les persécutions que j'y avais soufferles me semblaient » des roses auprès de ces épines. Tant que je le pouvais, je me » tenais serrée à l'arbre de la sainte Croix, crainte que tant de » voix charmeresses ne fissent endormir mon cœur en quelques » Complaisances mondaines. » Et l’on sait qu'un jour, livrée à un assaut plus terrible, elle s'échappa de l’assemblée de ses parents pour courir dans sa chambre : là, à genoux, elle pria longtemps avec larmes, puis soudain , comme inspirée de Dieu, elle s’arma d’un poincon, le fit rougir au feu, et traça sur sa poitrine le nom de Jésus; et du sang qui coulait de ces traces profondes elle écrivit de nouveau la promesse de ses vœux !

Le Saint la soutenait dans ce martyre, et il écrivait, malgré son affection pour la famille entière : « Qui sont ces téméraires » qui veulent rompre et briser cette blanche colonne de notre » sacré tabernacle? Ne craignent-ils point les chérubins qui se » tiennent decà et delà, et le couvrent sous l'ombre de leurs » ailes? C’est bien dit, ma fille; il faut couper court et tran- » cher net en ces occasions : il ne faut point amuser les cha- » lands, puisque nous n’avons pas la marchandise qu'ils de- » mandent... Vraiment, ce sont de braves gens ; ne voient-ils pas » que nous avons Ôlé l'enseigne; et rompu le trafic que nous » pouvions avoir avec le monde?... O donc! il faut être toute » simple en ces endroits, et ne point ouïr de capitulation. Laissez » faire, Dieu gardera bien notre père ‘ sans perdre la fille. Vrai- » ment, ce n’est pas mal parler : sainte Agathe, sainte Thècle, » sainte Agnès ont souffert la mort pour ne point perdre le lis » de leur chasteté; et l’on voudrait vous faire peur avec des fan- » tômes?! »

11. Parmi toutes ces tortures, qu'augmentaient encore les peines de l’âme, et dans les efforts admirables de ce détachement universel, M"*° de Chantal sentait croître en elle de vifs attraits pour la vie religieuse, et ces attraits mêmes étaient devenus des désirs; mais le Saint persistait à attendre et à ne rien exprimer des desseins de Dieu : elle quitterait tout; mais comment? 7 y avait du temps pour se décider! De là vint une véritable tentation, d'autant plus violente qu'elle se montrait

1 M. Frémiot, qui surtout devait gagner à ce mariage. — ? Lettre 4059

Liv. V. Chap. [.— TENTATION D'ENTRER AUX CARMÉLITES. 423

plus sainte en son objet. Une maison de Carmélites avait été fondée à Dijon, et la vertu de ces religieuses, plus spécialement encore de la supérieure, que l'on égälait au moins à sainte Thérèse!, était un parfum qui franchissait la clôture et qui attirait toutes les âmes généreuses : on vit des monastères entiers se prendre au désir de quitter leur chemin pour gravir le Carmel. La sainte baronne courait à la chapelle, avide de chants qui la ravissaient; elle allait au parloir, où chaque mot des religieuses était pour elle comme un oracle : elle en vint presque à recevoir. là une direction qui contrariait celle de François, et enfin son désir d'entrer en religion devint wne espérance , et si forte, que la seule pensée d'y renoncer lui était comme odieuse.

Le Saint reçut une longue lettre et répondit aussi très-longuement : sa parole est gracieuse comme toujours ; mais ila vu,dirait-on, comme une décadence en l'âme de satrès-chère fille, et il est presque grondeur quand il attaque l'empressement, les plaintes sur de prétendues impuissances qui empêchaient d’aller à Dieu, sur les stérilités, les apandonnements et les ténèbres. « Que je n'entende plus ces paroles d'une fille qui veut servir » son Dieu selon son divin plaisir, et non selon les goûts et agi- » lités sensibles... C'est assez dit, ma fille, et plus que je ne vou- » lais sur ce sujet déjà tant discouru entre nous : non plus, je » vous prie. Aimez Dieu crucifié parmi les ténèbres ; demeurez » auprès de lui... Aimez votre abjection... Qu'est-ce autre chose, » être abject, qu'être obscur et impuissant? Aimez-vous comme » cela pour l'amour de celui qui vous veut comme cela, et vous » aimerez votre propre abjection. » Puis il écrit deux pages sur cet amour qui coûte tant à la nature, et il ajoute : « Quelles sont » les meilleures abjections! Je vous dis que ce sont celles que » nous n'avons pas choisies..., et, pour parler net, celles de » notre vocation et profession. Je dis qu’à chacun son abjection » propre est la meilleure, et notre choix nous ôte une grande » partie de nos vertus. Qui me fera la grâce que nous aimions » bien notre abjection, ma chère fille? Nul ne le peut, que celui » qui aima tant la sienne, que pour la conserver il voulut mou- » rir. C'est bien assez. »

La question de l’entrée en religion vient ensuite, et il y a deux pages encore, où le Saint paraît dans un état que nous croyons

1 On adit qu'elle avait autant de dons surnaturels et plus de qualilés naturelles; et celui qui prononça ce jugement avait confessé l'une et l’autre : elle s'appelait la Mère Anne de Jésus.

avoir été peu compris jusqu'alors. Oubliant la vision de Sales (Liv. IV, N° 34) et mille lumières surnaturelles dont son cœur a plus d’une fois épanché les rayons, oubliant la direction constamment imprimée à la baronne, et en parüculier l'œuvre de la visite des pauvres et des malades à laquelle 1l l’excitait, on a dit qu'il ne connaissait pas les desseins de Dieu et que l’avenir lui était comme fermé. C’est là, croyons-nous, une véritable erreur : il se savait appelé à fonder un Ordre; il croyait que M”"° de Chantal serait sa coopératrice, ou, comme il devait dire plus tard, la mère abeille de la nouvelle ruche; il voyait enfin Le sommaire et premier crayon de l'ouvrage, que Dieu conduirait à la perfection que lui seul savait. Mais les ardents désirs de sa chère fille devenaient une épreuve, dans laquelle sa décision était plutôt agitée qu'ébranlée; et encore faut-il attribuer l’hésitation qu'il semble montrer moins peut-être à l'importance du dessein qu'à la grande défiance qu'il avait de lui-même. Écoutons-le.

« Vous me demandez si je ne pense pas qu’un jour vous quit- » Liez tout à fait et tout à plat toutes les choses de ce monde » pour notre Dieu, et que je ne vous le cèle pas, mais que 7e » vous laisse cette chère espérance. O doux Jésus! que vous di- » rai-je, ma chère fille? Sa toute bonté sait que j’ai fort souvent » pensé sur ce point, et que j'ai imploré sa grâce au saint sacri- » fice et ailleurs ; et non-seulement cela, mais j'y ai employé la » dévotion et les prières des autres meilleurs que moi. Et » qu'ai-je appris jusqu'à présent? qu'un jour, ma fille, vous » devez tout quitter; c'est-à-dire (afin que vous n’entendiez pas » autrement que moi), j'ai appris que 7e vous dois conseiller un » jour de tout quitter. Je dis tout; mais que ce soit pour entrer » en religion (dans un Ordre existant), c’est grand cas : il ne » m'est encore point arrivé d’en être d'avis, j'en suis encore en » doute, et ne vois rien devant mes yeux qui me convie à le » désirer. Entendez bien, pour l'amour de Dieu : 7e ne dis pas » que non, maïs je dis que mon esprit n’a encore su trouver de » quoi dire oui. Je prierai de plus en plus Notre Seigneur. Et » sachez qu’en cette enquête je me suis tellement mis en l’in- » différence de ma propre inclination, pour chercher la volonté » de Dieu, que jamais je ne le fis si fort ; et néanmoins l’ou ne » s'est jamais pu arrêter en mon cœur..…., et /e non, au contraire, » s'y est toujours trouvé avec beaucoup de fermeté. Mais parce » que ce point est de très-grande importance, et qu'il n'y a rien » qui nous presse, donnez-moi encore du loisir... ; et encore

Eiv., V. Chap. [. — vOYAGE À ANNECY. DECISION. 425

» faudra-t-il, avant que je me résolve, que je vous parle à sou- » hait, qui sera l’année prochaine, Dieu aidant; et après tout » cela, encore ne voudrais-je pas qu’en ce point vous prissiez » entière résolution sur mon opinion, sinon que vous eussiez » une grande tranquillité et correspondance intérieure. Je vous » la dirai bien au long, le temps étant venu, et, si elle ne » vous donne pas du repos intérieur, nous emploierons l'avis de » quelque autre, à qui Dieu peut-être communiquera plus claire- » ment son bon plaisir... Demeurez, ma fille, toute résignée aux » mains de Notre Seigneur...; que votre cœur ne conçoive que » de la rosée du Ciel, et non des eaux du monde, et vous verrez » que Dieu vous aidera, et que nous ferons prou, et au choix » et à l’exécution'. »

12. À partir de ce moment, le Saint continua à s'occuper tou- - jours de la grande affaire, qu'il appelait un mattre coup; mais il tenait l'âme de la baronne sur la croix, et pour son désir de sortir du monde, ce qu’il trouvait de mieux, c'était qu’elle le mit en dépôt aux mains de la Providence céleste, afin qu'il n'occupdt point son dme inutilement. Elle fut ainsi tranquille et patiente, malgré des peines infinies, jusqu’au temps marqué pour son voyage à Annecy, où elle devait arriver le 30 mai 1607 : dix mois durant, elle avait ainsi marché sur ses désirs pour attendre un avenir inconnu !

- Des circontances imprévues retardèrent son départ de quelques jours ; mais elle s’imposa des marches forcées et voyagea même toute une nuit, malgré la pluie et la tempête, pour se trouver au temps fixé; elle arrivait avec la plus grande indifférence, sans aucun désir que d'embrasser fidèlement ce que Dieu lui ordonnerait par l'entremise du saint évéque. « Jusqu'à » la Pentecôte, dit-elle, il me parla de beaucoup de choses, me » fit rendre compte de tout ce qui s'était passé dans mon âme, » sans rien me déclarer de ses desseins, mais seulement me di- » sant de bien prier Dieu et de me remettre sans réserve entre » ses bénites mains... Enfin, le lendemain de la Pentecôte, m'a-

» dressant la parole avec un visage grave, sérieux et recueilli, » il me dit qu'il avait pris son parti sur moi. — Et moi, répon- *» dis-je en tombant à genoux, je suis résolue à vous obéir en » tout. — Eh bien! il faut être sœur Clarisse. — Mon Père, je » suis toute prête. — Non, vous n'êtes pas assez robuste; il faut » être sœur hospitalière. — Mon Père, tout ce qu’il vous plaira.

1 Lettre 418c.

» — Ce n’est pas encore ce que je veux; il faut être Carmélite. » — Mon Père, je suis prête à obéir. — Non, ma fille, ce n’est

» point là ce que Dieu veut de vous : il vous destine à établir un » Ordre où présideront la douceur et la charité de Jésus-Christ, où seront admises les faibles et les infirmes, et qui s’'emploiera » à soigner les malades et visiter les pauvres. — Alors je sentis » une grande correspondance intérieure, avec une douce satis- » faction et lumière, qui m’assurait que telle était la volonté de » Dieu; ce que je n'avais pas senti aux autres propositions, : » quoique mon âme y fut entièrement soumise’. »

43. Depuis lors, le Saint n’hésita plus et jamais le doute ne vint même effleurer son âme : il voyait mille difficultés sans découvrir humainement aucune issue, et rien toutefois ne troublait en son cœur le calme de la confiance, ni l’ineffable joie d’un enthousiasme tout divin. La sortie de M**° de Chantal, qui laisserait là ses enfants, son père et son beau-père; la situation d'Annecy et le manque de ressources; les efforts de Henri IV pour lirer François de son pays; les criailleries du monde et ses critiques, tout cela, bien effrayant en apparence, disparaîtrait sous la main de Dieu. « Vous ne sauriez croire combien mon » cœur s’affermit en nos résolutions, et comme toutes choses » concourent à cet affermissement. Je me sens une suavité ex- » traordinaire, comme aussi de l’amour que je vous porte : car » j'aime cet amour incomparablement. Il est fort impliable et sans » mesure ni réserve, mais doux, facile, tout pur, tout tranquille; » bref, si je ne me trompe, tout en Dieu... Pour vous, ne per- » mettez point à votre cœur de s'appliquer à d’autres désirs, » mais, bénissant Dieu de l'excellence des autres vocations, ar- » rêtez-vous humblement à celle-ci, plus basse et moins digne, » mais plus propre à votre suffisance, et plus digne de votre peti- » tesse. Demeurez donc simplement en cette résolution, sans re- » garder ni à droite ni à gauche. Tenez votre cœur ferme, et » haut élevé en Dieu par une entière confiance en sa sainte pro- » vidence, laquelle, sans doute, ne vous a pas donné le dessein » de la-servir, qu’elle ne vous donne tous les moyens de le faire. » Humiliez-vous bien fort; mais, ma fille, toujours d’une humilité » douce et non empressée. Ne vous étonnez de rien : moquez- . » vous des assauts de notre ennemi... Nous aurons assez à faire » de réduire en effet nos résolutions, lesquelles néanmoins me » contentent tous les jours de plus en plus, et j'y vois toujours

Ca

1 Mémoires de Ste Chantal.

Liv. V. Chap. |. — DÉCISION DERNIÈRE. 427

» plus de la gloire de Dieu, en la seule providence duquel j’es- » père cet événement. Je ne suis guère prudent, et c’est une » vertu que je n'aime pas trop : ce n'est que par force que je la » chéris parce qu'elle est nécessaire ; et sur cela je vais tout à la » bonne foi. Je vous souhaite un courage grand, et non point » chatouilleux; un courage lequel, tandis qu'il peut dire résolu- » ment : Vive Jésus sans réserve! ne se soucie ni du doux ni de » lamer, ni de la lumière ni des ténèbres. Hardiment, ma fille ; » cheminons en cet amour essentiel, fort et impliable de notre » Dieu, et laissons courir çà et là ces fantômes de tentation : » qu'ils entrecoupent tant qu'ils voudront notre chemin‘. »

14. On était là quand la mort de Jeanne de Sales au château de Tote, fixant la résolution de la baronne pour le mariage de sa fille avec le baron de Thorens , amena une première espérance de rompre les premières difficultés. La famille entière, comme nous l'avons dit (Liv. IV, N° 96), donna son consentement à cette union avec une facilité qui parut un coup de la Providence; les fiançailles furent faites au mois de septembre 1608, et, pour achever de régler les conditions du contrat, M°**° de Chantal put venir passer à Annecy le Carême de 1609 : ses trois filles l’accompagnaient.

Ce séjour devait en plusieurs manières avancer et favoriser la réalisation des grands desseins. L’éminente vertu de la sainte veuve embauma, pour ainsi dire, toute la ville et y produisit une impression qui ne pouvait que grandir quand elle viendrait définitivement; ses fréquentes entrevues avec le Saint permirent de méditer et de combiner mieux, jusques dans ses détails, la fondation projetée ; et enfin, ne devenait-il pas évident que la baronne , après le mariage d’Aimée, aurait un moüf plausible de s'établir en Savoie avec ses autres filles, laissant le jeune baron aux soins du président Frémiot et de l'archevêque de Bourges ? La seule difficulté serait de faire consentir les parents de la Sainte à son entrée en religion, et l’on ne voyait point que cette difficulté pût demeurer bien grande, parce que la nature même du nouvel Ordre écarterait les principales objections.

Après les fêtes de Pâques, M"° de Chantal retourna à Dijon : là elle chercha longtemps l’occasion de s'ouvrir à son père, et enfin, se trouvant seule avec lui, elle témoigaa la peine qu’elle éprouvait d'élever ses enfants à Monthelon. Le vieillard répondit : « Et bien! Marie-Aimée doit épouser bientôt le baron de Tho-

1 Lettres 426e à 432e, passin.

» rens; vos deux cadettes peuvent êtres mises en pension dans un » cloître, et je me charge de votre fils. » — « Oh! alors, mon » cher père, ne trouvez pas mauvais que je quitte le monde pour » la religion, où Dieu m'appelle depuis longtemps. » Ces paroles furent pénibles au cœur du président, et sa fille se hâta de dire qu'elle lui avait voulut confier ses désirs, plutôt qu'un projet arrêté; mais que pourtant MS de Genève regardait ce dessein comme venant du ciel. — « MS de Genève, reprit-il alors, à » vraiment l'esprit de Dieu; mais je vous prie de ne rien ré- » soudre que je ne lui aie parlé. » — « Mon très-bon père, je » vous le promets, et j'aime mieux ce que vous déciderez en- » semble que mes propres sentiments. »

15. Bientôt elle retourna à Monthelon, et nous savons que François s’y rendit, au mois d'octobre, pour bénir le mariage de son frère avec Marie-Aimée : ce fut là que l’on prit la décision dernière. Le lendemain des noces, et tandis que la baronne priait avec d'abondantes larmes, le président et son fils tinrent conseil avec le saint directeur; puis elle-même fut appelée et subit devant son père un véritable interrogatoire. Avec une netteté admirable, elle exposa sa vie entière et la marche de ses désirs, modérés et dirigés avec une lenteur parfois si incompréhensible pour elle; l’état des affaires de ses enfants, qui demeuraient libres de dettes et de procès; les soins qu’elle pourrait donner encore, soit à leurs biens, soit à l'éducation de ses plus jeunes filles, puisque le nouvel institut lui en laisserait la hberté. Sa parole, comme inspirée, étonna le vieillard et l’archevêque, et ils ne songèrent plus à discuter l’œuvre de Dieu; mais leur affection désira que la première maison fût établie à Dijon ou à Autun : ce dont les détacha encore la sainte veuve, en exprimant le besoin qu'un Ordre naissant avait continuellement de la présence du fondateur, et combien 1l était nécessaire qu’elle-formât au train d'une grande maison la jeune baronne de Thorens. On accorda tout, et il n’y eut plus qu’à prévenir le vieux baron de Chantal, dont les larmes et les cris s’apaisèrent encore sous l’action des paroles insinuantes de sa belle-fille.

Le dimanche suivant, tous les gens du château et une partie des habitants du village, après s’être confessés au saint évêque, entendirent sa messe dans l’église de la paroisse et communièrent de sa main : il parla à l'Évangile et son éloquence fut si fortement persuasive, qu'un athée, venu par bravade, se convertit et renonça au monde pour entrer chez les Capucins. Tout. cela se passait à la suite du voyage de Gex (Liv. IV, N° 127).

Liv. V. Chap. [. — PREMIÈRES COMPAGNES. 429

16. Près de M"° de Chantal, à Monthelon même, François avait vu pour la première fois celle qui devait être la plus illustre compagne de la sainte fondatrice : c'était Charlotte de Bréchard. Après une vie de martyre indescriptible, aussi bien pour l'âme que pour le corps, formée par Dieu seul, elle était arrivée à un tel degré de vertu qu’on l’avait admise au Carmel; mais sa faible santé l'avait contrainte d'en sortir, et vainement encore elle s'était essayée chez les Ursulines. Amenée à Monthelon par le président Frémiot comme une amie de la famille, elle ouvritson cœur au saint évêque, et lui, dont le coup d'œil était si divinement sûr, comprit toute la valeur de cette âme de choix : « Ma » fille, lui dit-il, vous contenteriez-vous de courir le même prix » que M°* de Chantal? » — « Oh! Monseigneur, s’écria-t-elle, ce » serait avec grande joie. » — « Et bien donc, ma fille, demeu- » rez en paix, et ne pensez plus qu’à bien aimer celui qui vous » veut toute sienne. »

Tout près de lui, nous dirions presque dans sa famille, une autre grande âme attendait aussi : Marie-Jacqueline Fabre, l’une des filles du président. Jeune et riche, unissant merveilleusement aux dons de l’esprit et aux qualités du cœur toutes les grâces de la beauté, recherchée du monde et heureuse d’y briller, mais surtout fière et ennemie de toute dépendance, elle avait encore de petits mouvements de dévotion, qu'elle essayait de développer en s'occupant de pensées lugubres, et que la conversation, les attraits de la société, la danse surtout dissipaient rapidement. Le Saint l'avait connue telle, et il la dirigeait doucement, sans trop l'assujettir, mais la maintenant pure , quand une circonstance imprévue la changea tout à coup. Dans lentrain d'un bal donné pour elle, tant on aimait à la voir danser, sa conscience frémit : « Pauvre Fabre, se dit-elle, quelle récom- » pense auras-tu de ces pas mesurés ? On dira : Cette fille a bien » dansé. Voilà tout! » Et elle courut demander à quitter le monde, alors que son mariage était presque arrêté : Louis de Sales avait demandé sa main, le président l'avait promise avec joie, et Francois de Sales voulait qu'elle fût à Dieu. Il ne décida pas son ami sans quelque peine; mais 1l était sûr de son frère. — « Vous ne savez pas, lui dit-il un jour en sortant de table, » que vous avez un rival redoutable? » — « Comment donc, un » rival? Et qui oserait ? » — « Jésus-Christ, mon frère, que Ma- » demoiselle Fabre a choisi pour époux! » Louis se tut à cette parole, et bientôt, rencontrant celle qu’il avait aimée, il la laissait toute libre d’être à Jésus-Christ seul.

Pour compléter ce que nous appellerons le premier personnel, Dieu avait amené à Annecy Jacqueline Coste, cette humble servante de Genève dont nous avons parlé (Liv. I, N° 85). « Il faut » que je vous dise, écrit le Saint, que dimanche dernier je fus » très-consolé. Une paysanne de naissance, très-noble de cœur et » de désir, me pria, après l'avoir confessée, de la faire servir » les religieuses que je voulais établir. Je m’enquis d’où elle sa- » vait une nouvelle encore toute cachée en Dieu. — De personne, » me répondit-elle; mais je vous dis ce que je pense. — O Dieu! » dis-je en moi-même, avez-vous donc révélé votre secret à » cette pauvre servante? Son discours me consola beaucoup... » Cette bonne servante prétendue me demande souvent quand » Madame viendra. Voyez-vous, ma fille, votre venue lui est bien » à cœur, parce qu'elle espère de servir bien Dieu en votre per- » sonne, et en celle des filles et femmes qui seront si heureuses » de vous suivre en là petite, mais sainte et aimable reträite que » nous méditons'. »

17. Cette retraite en effet devait être sainte et aimable, quoique petite selon l'estime du monde : elle comblerait, dans la pensée du Saint, comme une lacune qui se montrait dans lorganisation religieuse. Combien de personnes, ainsi que Charlotte de Bréchard, grandes et généreuses par le cœur et la piété, se trouvaient pourtant condamnées, par la faiblesse de leur corps, à d’inutiles aspirations pour la solitude et la communauté ! Puis chacun des monastères bien réglés alors était un cloître où les religieuses, à l'abri de grilles impénétrables, ne montraient qu'à Dieu leur vie de travail, de pénitence et d’oraison : vie sans doute bien utile au monde, qui prie si mal et qui expie si peu; mais qu'il était possible de joindre à des œuvres extérieures, surtout à la visite des pauvres, des malades et des moribonds. C'était donc avec cette idée que François, selon son expression « ouvrait la porte d’une petite assemblée ou Congré- » gation de femmes et de filles vivant ensemble par manière » d'essai, sous de petites constitutions pieuses. »

« Nous commencerons, disait-il, avec la pauvreté, parce que » notre Congrégation ne prétendra s'enrichir que de bonnes » œuvres. Leur clôture sera telle pour le commencement: aucun » bomme n'entrera chez elles que pour les occurrenes esquelles » ils peuvent entrer dans les monastères réformés; les femmes » aussi n'y entreront point sans la licence du supérieur, j'en-

! Lettre 441e. Voy. aussi Lettre 450e,

OR PRE AP ET ra. oz ri. 3 DT arr

Liv. V. Chap. [. — PREMIER PLAN. LES ADIEUX. 431

» tends de l'évêque ou de son commis. Quant aux sœurs, elles :» ne sortiront que pour le service des malades, après l’année de

» leur noviciat, pendant lequel elles ne porteront point d’habit

» différent de celui des femmes du monde; mais il sera noir, et

» elles le rendront à l'extrémité de la modestie et humilité chré- :

» tienne. — Elles chanteront le petit office de Notre-Dame, pour » avoir en celà une sainte et divine récréation. — Au surplus,

» elles vaqueront à toutes sortes de bons exercices, notamment ) à celui de la sainte et cordiale oraison. J'espère que Notre Sei- » gneur sera glorifié en ce petit dessein". »

C'était là /e sommaire, qui comprenait bien l'essence de la vie religieuse, et que le temps, ou plutôt l'inspiration de Dieu, devait modifier et développer. François penchait à mettre ses filles sous la protection de sainte Marthe, parce qu'elles uniraient l’action à la vie contemplative?; puis il sut que sa Congrégation devait être dédiée à la Sainte Vierge, et il adopta le nom de sœurs Oblates*; etenfin, à cause de la visite des pauvres, il ajouta le nom de la Visitation, qui fut conservé malgré les modifications ultérieures.

18. Cependant M** de Chantal continuait à se préparer devant le Seigneur, dans l’abaissement sublime de l'humilité, du sacrifice et des grändes œuvres. Un événement douloureux à son cœur de mère vint éprouver son abnégation de toutes choses, et un autre, aussi pénible peut-être, servit à hâter son départ : elle perdit presque subitement sa petite Charlotte, et M** de Boisy. qui avait tant pressé le mariage d’Aimée de Chantal, s’en fut chercher la couronne si bien acquise par ses vertus. Il devenait nécessaire que la sainte baronne conduisit elle-même sa fille, et elle fit ses adieux à Monthelon parmi les larmes d’une foule immense qui perdait tout en la perdant. À Autun, où elle passa quelques jours, la visite des hôpitaux et des saintes reliques occupa sa piété en forüfiant son courage pour le dernier assaut qu'elle devait subir à Dijon; puis, dans cette ville encore, et à Fontaine et à Notre-Dame d’Etang, elle se prépara saintement aux terribles adieux.

Le jour vint (29 mars 1610), et l’on peut concevoir les larmes et les regrets des parents et des amis réunis’ chez le président Frémiot; mais Dieu voulait plus que cette douleur, et il fallait que M°° de Chantal, quittant le monde, lui laissât à méditer

! Lettre 467. Voy. aussi lettre 474. — 2 Voy. Lettre 431e, si charmante à lire, — 3 Lettre 473e,

l'exemple d'un héroïsme incompréhensible. Tous savent que cette mère, la plus tendre peut-être et la plus affectionnée que ce siècle ait pu voir, ne se dégagea des étreintes passionnées de son fils que pour le retrouver plus loin étendu sur le seuil d’une porte et lui passer sur le corps. Puis elle se trouva dans les bras de son père, qu’elle allait quitter pour ne plus le revoir 1ci-bas ; et ce fut, entre ces deux âmes sublimes, à qui se montrerait plus surnaturellement généreux. L'entretien se prolongea quelque temps à voix basse, interrompu par des embrassements et des sanglots; puis elle tomba à genoux et le vieillard, levant les yeux et les mains au ciel : « O mon Dieu, dit-il à haute voix, il » ne m'appartient point de juger vos éternels décrets. J’y ac- » quiesce de tout mon cœur, et je consacre de mes mains, sur » l'autel de votre volonté, cette fille unique, qui m'est aussi chère » qu'isaac l'était à votre serviteur Abraham. » Et la relevant pour lui parler et l’embrasser encore : « Arrêtons, dit-il enfin, » le cours de nos larmes pour faire plus d'honneur à la sainte » volonté de Dieu; et que le monde ne croie point que notre » constance est ébranlée! » C’est alors qu’il lui remit pour le saint évêque cette lettre admirable : « Monseigneur, ce papier devrait » être marqué de plus de larmes que de lettres, puisque ma fille, en laquelle j'avais mis la meilleure partie de ma consolation » pour ce monde, et du repos de ma misérable vieillesse, s’en » va et me laisse père sans enfants... Elle va donc se consa- » crer à Dieu; mais c'est à la charge qu'elle n’oubliera pas son » père, qui l’a si chèrement et tendrement aimée. Elle emmène » deux gages, l’un desquels j'estime heureux, puisqu'il entre en » votre bénite famille ; pour l’autre, je voudrais bien qu'elle » voulût nous le conserver. A l'égard de son fils, j'en aurai le » soin qu'un bon père doit à ses enfants, et, tant que Dieu aura » agréable de me laisser en cette vallée de pleurs et de misère, » je le ferai élever en tout honneur et vertu... »

1 Lettre 416e. Celse-Bénigne de Rabutin-Chantal, épousa Marie de Coulanges dont il eut une fille qui fut Mme de Sévigné : il fut tué à l'ile de Rhé le 22 juillet 1622. Françoise, mariée au comte de Toulongeon, en eut deux enfants et resta bientôt veuve. Nous verrons mourir la baronne de Thorens. C'est Mme de Chantal qui, retirée du monde et chargée du soin de 80 maisons, éleva ses petits-enfants devenus orphelins. Voilà la mère dont le monde a voulu suspecter la tendresse, alors qu'elle se sacrifiait pour lui; mais, aux victimes qui passent par l'autel de Dieu, et qui lui attirent la grâce, le monde préfère celles que lui-même sacrifie et qui font qu'il est le monde. « Le monde ne me connait » point, dit le Seigneur. »

PPT ARTE M

Liv. V. Chap. |. — ARRIVÉE À ANNECY. DÉLAI. 333

19. Ainsi dégagée, et munie pour le voyage par la bénédiction paternelle , M**° de Chantal monta en voiture, accompagnée de M'° de Bréchard, du baron de Thorens et de ses deux filles. Inutile de raconter cette pieuse marche de six jours : elle fut toute entière consacrée par la prière et les œuvres de charité, et le 4 avril, jour des Rameaux, on approcha d'Annecy. A 8 kilomètres de la ville, François vint au devant, escorté de vingteinq personnes, et l'entrée fut comme un triomphe que relevaient les acclamations du peuple.

La baronne descendit chez le président Fabre, qui avait tenu

- à grand honneur de la recevoir; là elle acheva de gagner Marie-

Jacqueline. Ayant passé à Annecy la semaine sainte et les fêtes de Pâques, dans des œuvres qui préludaient à sa vie future.et dans de saints entreliens avec Dieu et son incomparable directeur, elle partit pour le château de Thorens afin d'y organiser la maison des jeunes époux. Elle revint enfin quelques jours avant la Pentecôte, et, pour être plus entièrément aux mains de la Providence, elle fit authentiquement à ses enfants l'abandon de tout ce qu’elle possédait. Le monde bläma ce qu’il appelait une folie; car pouvait-on sagement se priver de toute ressource à la veille de fonder un Ordre qui en aurait si peu d'ailleurs? Mais le Saint avait approuvé joyeusement et les âmes connaissant le bon Dieu y virent la preuve irrécusable des bénédictions réservées à l’œuvre naissante.

François devait ouvrir le saint asile le jour même de la Pentecôte, afin que ses filles, « enfermées comme dans un petit cé- » nacle, recussent le Saint-Esprit et fussent enivrées de cette » grâce qui fait parler un nouveau langage et vivre d’une nou- » velle vie. » Un contretemps singulier, mais providentiel, amena un délai de huit jours. La maison devait être prête, et, au nom d'une grande dame qui aspirait à la solitude, un seigneur avait tout disposé pour loger une douzaine de personnes, avec l’ornement d’un petit oratoire; mais la dame, après une grande ardeur, s'était tout à coup refroidie, et il fallut au dermer moment que François, dépourvu de tous moyens humains, achetât en son propre nom, au faubourg de la Perrière, la maison dit de la Galerie’. Jamais on ne le vit plus heureux qu'au

1 Cette petite maison, située presque sur les bords du lac, avait d'un côté une cour, de l’autre un verger séparé [par un chemin sur lequel était jeté un pont avec une galerie couverte : de là le nom. — Pour le contretemps, Voyez, entre autres , les lettres 453e et 467e.

moment où il eut signé le contrat, et il disait : « Je suis tout » joyeux, maintenant que j'ai trouvé une ruche pour mes » pauvres abeilles, une cage pour mes petites colombes. » Un prodige encore vint ajouter à cette joie. Comme 1l se promenait dans sa chambre en disant son chapelet, tout à coup deux colonnes de feu apparurent à ses côtés et lui firent escorte pendant quelque temps. Il raconta humblement ce fait à son confesseur; « et il semble, disent les Mémoires manuscrits de la fondation, que Dieu envoya ces colonnes et ces lumières divines à ce grand Moïse pour le conforter à la sortie de son pauvre petit peuple élu hors de l'Égypte de ce monde. »

20. Le samedi 5 juin, on acheva les préparatifs dans la pauvre maison et dans la petite chapelle. M*®*° de Chantal se retira la dernière, et à peine s’était-elle mise au lit qu’une horrible tentation vint l’assailir : elle croyait entendre, avec le blâme sévère du monde, les reproches de sa famille entière, et surtout de son vieux père et de ses enfants ; les paroles mêmes de l'Écriture résonnaient à son oreille comme l’accusant d’être pere qu'une infidèle; elle avait sans doute déçu le saint évêque et lui aussi s’était trompé; mille beaux expédients se présentaient pour l'aider à se retirer honorablement. Pendant deux heures, sa foi et sa raison luttèrent vaisement contre ces fantômes, et enfin, comme épuisée, elle tomba à genoux en s’écriant : « Mon Dieu! » je m'abandonne à votre providence : que mes parents, mes en- » fants et moi-même périssions, si vous l’avez ordonné, il n’im- » porte; mon seul désir, au temps et dans l'éternité, est de vous » obéir et de servir votre Majesté souveraine. » Elle avait fait ce que le Saint lui avait mille fois insinué, ce qu'il lui eût rappelé s’il eût été présent; la tempéte s’apaisa et il se fit une grande tranquillité.

Le dimanche, ayant communié de la main de Francois, les trois saintes femmes sanctifièrent la journée par la visite des églises et des pauvres, et sur le soir elles allèrent implorer la bénédiction de leur saint fondateur. « Vous êtes bienheureuses, » leur dit-il, vous que le Seigneur a choisies, ayez un courage » grand et humble : Dieu sera votre Dieu, et, sous son divin » regard vous compterez des victoires. » Puis il remit à M®° de Chantal un premier essai des Constitutions, et, levant les yeux au ciel, 1l les bénit « au nom du Père qui les avait attirées, du » Fils qui les conduisait, et du Saint-Esprit qui les animait de » ses flammes amoureuses. »

Elles partirent alors, le baron de Thorens conduisant sa belle-

ts hiiel

Liv. V. Chap. |. — L'ENTRÉE AU NovicIaAT. 435

mère, Louis M'° de Bréchard, et Jean-François M'° Fabre. On avait choisi le soir pour que la marche se fit dans le silence; mais la ville entière était aux aguets, et les rues encombrées permettaient à peine le passage : elles ne purent s’avancer que lentement parmi les cris de bénédiction. Sur la porte de la maisun de /a Galerie, Anne-Jacqueline Coste attendait, et elle se jeta à leurs pieds, offrant ses humbles mais dévoués services : elle ne se releva qu'aprés avoir ainsi, la première, consacré son obéissance, et elle les suivit à la chapelle, pour s’unir à leur joie et à leur reconnaissance. M*° de Chantal n'oubliait point que ce jour était celui de la fête de saint Claude ; elle vit la main du Seigneur dans le retard qui avait eu lieu pour leur entrée, et elle s'écria : « Voici le lieu de nos délices et de notre repos.» Quand la foule eut disparu, les deux filles se jetèrent dans les bras de la Mère, tandis que Jacqueline Coste se tenait à quelques pas; et après la promesse d'obéissance, la lecture du règlement et la prière du soir, toutes gagnèrent leurs pauvres cellules et déposèrent pour jamais les vêtements du siècle. M®* de Chantal était trop émue pour pouvoir dormir : toute sa vie se représentait, remplie d’inexprimables merveilles, et toutefois une nouvelle tentation agitait son esprit; elle se croyait téméraire en se voyant sans ressources. Enfin, elle s’abandonna de nouveau à la Providence, et dormit un peu; mais de bonne heure elle était debout pour éveiller ses compagnes qui avaient goûté toute la nuit le sommeil le plus délicieux. Toutes trois se félicitèrent au fond du cœur en échangeant les habits de la veille contre ceux du noviciat, si simples qu'ils firent l'admiration du saint évêque. 24. Sur les huit heures du matin, il vint dire la messe et leur donner la communion, mais 1l remit au soir à les entretenir, car la foule avait encore envahi la maison. Le soir, il ordonna la clôture pour la première année, adopta le nom de Mère et de Billes pour la supérieure et ses compagnes, approuva leur costume et régla diverses choses. Le lendemain, on commença à s'occuper du chant, que le Saint modifia pour leur usage, et Jean-François s’occupa le reste du mois, avec un zèle tout dévoué, à les mettre en état de bien inaugurer, le jour de la fête de la Visitation , le chant du petit office de Notre-Dame. Cependant la petite congrégation commençait, comme toutes les grandes choses de l'Église, par la pauvreté; mais c'était une pauvreté si grande qu'on à peine à la concevoir. Il n’y avait pour la première nuit ni pain, ni vin, ni huile, ni provision d’aucune sorte; et pour le premier repas, la bonne Jacqueline

Coste servait quelques herbes bouillies dans un peu de lait emprunté à une voisine, lorsqu'un domestique du président Fabre vint apporter du pain, du vin et de la viande. « Cette pauvreté, » à écrit sainte Chantal, était l’une de nos principales consola- » tions, et je me souviens de la joie que nous éprouvâmes lors- » que, notre sœur tourière ayant acheté un sac de charbon trois » sous, nous allâmes toutes trois avec nos clefs, selon que là » Règle l'ordonne, pour ouvrir le coffre de l'argent, et n’y trou- » vâmes que ces trois sous. Nous nous réglions en tout selon » notre pauvreté, mais jamais chose quelconque du nécessaire » ne nous à manqué. »

La faveur toutefois et la rigueur de l’observance étaient plus remarquables encore. « Il est impossible de pouvoir raconter les » grâces et les faveurs célestes que notre bon Dieu versait dans » ces chères âmes. Aussi voyait-on reluire en cette communauté » une grande ferveur, exactitude et obéissance; un admirable » recueillement et esprit d’oraison, une candeur et innocence » enfantines, avec une suavité et sainte joie et douceur en leur » conversation, et un si grand amour d'union entre elles, que » c'était un paradis de délices... Nous faisions conscience de la » moindre observance, à ce point que nos deux chères sœurs, » ayant goûté sans la manger une des poires du verger qui » étaient tombées, pour voir s’il était temps de les cueillir, en » eurent un grand scrupule, qu'elles communiquèrent à notre » bienheureux Père; et il leur commanda de s’en confesser et de » le dire à la Mère, ainsi que tout ce qui leur échapperait contre » leur observance, quelque petite que la chose leur parût... » Nous jouissions d'une sainte paix dans notre retraite, favo- » risées des sacrées instructions qu'il nous donnait avec sa » suavité et son zèle incomparable, si heureuses nous trois, » avec la bonne sœur tourière, et dans si grande douceur, que » notre chère sœur Fabre disait souvent que, si ce n’était la » gloire de Dieu, elle eût voulu que nous eussions passé notre » vie sans accroître notre nombre. »

22. Ce nombre au contraire devait grandir beaucoup, et dès le mois de juillet, trois sœurs de grande vertu se présentèrent : Claude-Françoise Roger, Marie-Péronne de Chastel, et Marie- Marguerite Milletot. Bientôt suivit Marie-Adrienne Fichet, puis Claude-Marie Thioller; et quand finit l’année du noviciat, on s'attendait à recevoir bientôt Agnès de la Roche et Marie-Aimée de Blonay : la première, arrachée au monde à 19 ans, parce qu'elle prètait aux sœurs le secours de sa belle voix et qu’elle

Liv. V. Chap. [. — LA PROFESSION. 43T

s'était appliquée à copier, par dérision, la tenue de Jacqueline Fabre à l’église; la seconde, formée, dès l'enfance par lapôtre du Chablais (Liv. IT, N° 103) et que des circonstances exceptionnelles avaient empêché de venir au premier jour‘.

Le 16 juin 1611 approchait, et les ferventes novices soupiraient, avec une ardeur incomparable, après le moment de leur profession. François vint les examiner et les exhorter plus spécialement; et en même temps il régla tout le détail des vêtements de l'Ordre, n'ayant pour guide que l’amour de la pauvreté et de l'humilité. Elles s’occupèrent ensuite de parer la chapelle, et surtout l'autel; mais l'argent manquait, et M. Fabre avait promis 20 écus qui n'arrivaient point. Dans le coffre se trouvaient bien quelques pièces d’or que le Saint avaient données; mais c'était avec ordre de ne s’en servir que pour les malades. Les deux sœurs jugèrent qu’on pouvait les prendre provisoirement, et la Mère céda; puis elle s’en repentit et écrivit aussitôt à François un billet pour s’accuser. Il fut très-sensible à cette faute, et vint de grand matin en témoigner sa peine. M*° de Chantal se jeta à ses pieds, renouvelant son accusation : « Ma » fille, répondit-il avec un visage grave et triste, voilà la pre- » mière désobéissance que vous m'ayez faite; je n'en ai pas » dormi une partie de la nuit. » Et il la laissa pleurer à genoux plus de la durée d’un muserere.

Le grand jour parut enfin, et le saint fondateur vint de bonne heure confesser et exhorter :ses trois chères filles : son visage rayonnait de joie suave et de majestueuse gravité. Il célébra la messe et, à l'Evangile, vêtu de ses habits pontificaux, il monta en chaire : ayant comparé les trois sœurs aux trois grains de froment que l’on jette dans une terre jusque-là stérile, et qui multiplient de telle sorte que le pays devient riche en peu de temps, il termina par ces mots : « Ainsi verrons-nous que ces » trois petites âmes, que la providence de Dieu a semées en ce » petit coin de la terre, se multiplieront sans nombre; la divine » miséricorde les bénira d’une grande postérité et sera glorifiée » en elles. » La profession suivit le discours et fut à peu près ce qu'elle est aujourd’hui dans l'Ordre*; car M*° de Chantal, dans le transport de son allégresse, ajouta spontanément à ce que

1 Mlle de Blonay n'était pas encore arrivée le 28 novembre 1611 (Voy. lettre 487€). — ? Sauf quelques mots, la formule des vœux est celle du renouvellement, qui se trouve au tome V, page 410. Ajoutons que les vœux véritables pe furent prononcés qu'après la modification demandée par l'archevèque de Lyon.

François avait fixé, le chant trois fois répété de ces paroles : « C’est ici pour jamais le lieu de mon repos; je l'habiterai » parce que je l'ai choisi. »

Quatre j Jours après cette ce cérémonie, le Saint écrivait : « Dieu m'a donné cette nuit la pensée que votre maison de la » Visitation est, par sa grâce, assez noble et assez considérable » pour avoir ses armes, son blason, sa devise et son cri d'armes. » J’ai donc pensé, ma chère Mère, si vous en êtes d'accord. » qu’il nous faut prendre pour armes un unique cœur percé de » deux flèches, enfermé dans une couronne d'épines, ce pauvre » cœur servant dans l’enclavure à une croix qui le surmontera , » et sera gravé des sacrés noms de Jésus et Marie. Ma fille, je » vous dirai à notre première vue mille petites pensées qui me » sont venues à ce sujet : car vraiment notre petite Congrégation » est un ouvrage du cœur de Jésus et Marie; le Sauveur mou- » rant nous a enfantés par l'ouverture de son sacré cœur. »

23. L'Ordre existait ; mais ses Constitutions allaient seulement être à l'étude : le saint fondateur voulait s'inspirer de l’expérience, aussi bien que de la réflexion. Tous les jours, à moins qu'il ne fût absolument empêché, il allait visiter ses chères filles, et, les réunissant autour de lui, les instruisait et les écoutait : chacune pouvait parler et l’interroger; et, dans ces entretiens d’une affabilité merveilleuse, une foule de petits détails trouvaient une solution qui, dès lors, devenait une loi. Rien n'est charmant de sainte dilection comme ces colloques naïfs et purs, qu'animait visiblement l'esprit de Dieu et que la piété des religieuses a conservés dans leur grâce ineffable?.

Mais l'épreuve ne manque jamais aux œuvres divines, et ici elle fut aussi pénible que longue : heureusement elle ne pouvait ni surprendre ni émouvoir de découragement et de défiance des âmes aussi fortes que celles de François de Sales, de la Mère de Chantal et de ses admirables compagnes.

. I n'y avait que deux mois écoulés depuis le jour de la profession, quand le Saint, un matin après la messe, prit à part l'héroïque supérieure : « Ma fille, lui dit-il avec un visage triste » et recueilli, Dieu veut être votre unique Père, car il a retiré à » soi celui qu'il vous avait donné sur la terre. Vous perdez un

1 Lettre 477e. Ne dirait-on pas comme une prédiction de cette apparition merveilleuse qui devait, un siècle plus tard, illustrer l'Ordre et consoler l'Église, puis de nos jours placer sur la liste des bienheureux la vénérable Marguerite-Marie? — ? Il faut voir la Vie de sainte Chantal, par l'abbé Bougaud.

mt

Liv. V. Chap. |. — MORT DU PRÉSIDENT FRÉMIOT.. 439

» bon père, je perds un bon ami; Dieu l’a voulu, Dieu soit » béni! » — « Dieu soit béni! répéta-t-elle; et comment ce cher » père a-t-il terminé sa vie? » — « Très-saintement, ma chère » fille, comme il avait vécu; Mf de Bourges a été son Père » spirituel en ce dernier moment. » — « Dieu soit donc béni! » redit-elle encore, puis elle se tut. Mais dès que François se fut retiré, la nature réclama ses droits avec une telle force que la sainte femme fondit en larmes; et en même temps une horrible tentation vint l’assaillir comme un remords : elle avait quitté son père quand il était visible que sa mort était proche; elle avait manqué à ses derniers moments, et n’eût-elle pas dû prévoir que son fils bientôt demeurerait sans appui? Le Seigneur se montra durant cette tourmente; elle vit clairement sa volonté, et, s’äbandonnant encore une fois aux mains de la Providence, elle retrouva le calme.

Attentif à toutes choses, François jugea qu’elle devait partir pour la Bourgogne, afin de recueillir et de transmettre à ses enfants l'héritage de leur aïeul, et de pourvoir à l’avenir du jeune baron de Chantal. Elle fit donc rapidement ses préparatifs, et, ayant recu à la profession les sœurs Roger, de Chastel, Fichet et Milletot, ayant délégué la sœur de Bréchard pour gouverner en son absence, elle quitta pour plusieurs mois ses filles inconsolables. Heureusement, Dieu mit au cœur de toutes le vif sentiment d’un abandon absolu et d'une confiance sans bornes ; car le lendemain de cette séparation, le Saint partait aussi pour un petit voyage’. Comme la Mère de Bréchard se plaignait de son isolement devant le crucifix, elle entendit bien distinctement ces paroles : « Le Père et la Mère se retirent, mais je » demeure! »

24. En Bourgogne, la Sainte mit ordre à toutes les affaires, et l'adresse qu’elle déploya fit regretter d'autant plus qu’elle eût quitté le monde : dans la famille, on parla de la retenir; on invoquait la conscience et son titre de mère, et il y en eut même qui parlèrent de mettre son voile en mille pièces. « Qui » aime mieux sa couronne que sa tête, répondit-elle avec fer- » meté, ne perdra jamais l’une sans l’autre. » Et toute poursuite cessa dès lors : le Saint d’ailleurs veillait partout sur elle?.

Cependant la petite communauté portait aussi sa lourde croix :

1 Il allait en visite pastorale : « J'ai achevé, dit-il, ce bout de visite assez heureusement, et avec espérance de quelque fruit pour les âmes (Lettre 485e). — 2 Voy. Lettres 484 et 485e, La sœur Fabre accompagnait la Sainte.

presque toutes les sœurs lombèrent malades et la sœur de Chastel fut même quelque temps désespérée; mais les prières de François la rappelèrent, et elle se trouva guérie après qu'il lui eut donné l’extrême-onction. Durant cette épreuve, la Mère de Bréchard n'eut besoin que d’être modérée : « Ma très-chère » fille, écrivait François, 1l faut prendre du repos, et du repos » suffisamment, laisser amoureusement du travail aux autres, et » ne vouloir pas avoir toutes les couronnes : le cher prochain » sera tout aise d'en avoir quelques-unes... Dieu nous sera bon, » ma fille; j'espère qu'il vous menace pour ne vous point » frapper”. »

La veille de Noël, M** de Chantal rentra à Annecy, et, malgré la fatigue du voyage, elle voulut assister à tout l'office de la nuit; sa présence enflamma toutes les sœurs de ferveur et de joie. Le 1° janvier, on procéda à l'élection définitive de la supérieure et de ses officières : la Sainte demeura /a Mère de la petite famille ; la sœur Fabre fut choisie pour assistante; la sœur de Bréchard eut le soin des novices, eic. Alors la sœur Fabre se mit à genoux et dit : « Ma Mère, nous demandons l’obédience » pour visiter les malades, afin qu’au jour du jugement Notre » Seigneur nous dise : J'ai été malade, et vous m'avez visité. » La Mère donna en effet l’obédience, d’après ce que le Saint avait réglé; mais elle voulut être la première, avec son assistante, pour remplir ce ministère de charité sublime, qui, ne voyant vraiment que Jésus-Christ dans la personne de ceux qui souffraient, ne savait que se montrer plus dévouée quand la créature était humainement plus indigne et le mal plus repoussant.

Un jour que la Mère Fabre et la Mère Fichet, en tour de visite, passaient sous les fenêtres de l'évêché, le Saint les fit appeler : « Vous allez, leur dit-il, panser les pauvres malades ; » en voici un qui a une plaie à la jambe, voudriez-vous bien lui » faire la charité? » On devine leur joie et leur respect; mais cela même fit trembler leurs mains, et il souffrit beaucoup sans le laisser paraître. « Mes filles, leur dit-il après, lorsque vous » pansez les pauvres, il faut bien assurer la main, et ne pas » tant se dépècher; car, quand on touche la chair vive trop » rudement, cela fait de grandes douleurs. » C'était seulement pour les voir à l’œuvre qu'il les avait fait venir; mais vainement la Mère de Bréchard, qui était très-habile, s’offrit-elle à le

1 Lettre 486e,

Liv. V. Chap. [. — MALADIE DE LA MÈRE DE CHANTAL. 441

panser : « Je ne vous verrai point, répondit-il, jusqu’à ce que » je puisse porter ma mauvaise jambe au parloir. »

25. Cependant la Mère de Chantal, depuis le temps du noviciat, demeurait en proie à une maladie aussi inquiétante qu’inexplicable. S'il y avait des intervalles de repos et même de santé, si encore le courage de la sainte femme dominait prodigieusement le mal, parfois cependant un véritable danger se faisait voir. Les médecins consultaient inutilement, les remèdes semblaient plutôt nuisibles, et le plus savant docteur de Genève n'avait su donner qu'une réponse, c'est que la cause de cette maladie était inconnue pour la science. Le Saint écrivait : « Je » recommande à vos sacrifices la Mère abeille de notre nouvelle » ruche; elle est grandement travaillée de maladie, et notre » bon M. Grandis, quoi qu'il soit l’un des doctes médecins que » j'aie vus, ne sait qu'ordonner pour ce mal, qu'il dit avoir » quelque cause inconnue à Galien. Je ne sais si le diable vent » nous épouvanter par là, ou si elle n’est point trop âpre à la » cueillette. Et toutefois je sais bien qu’elle n’a point de remède » à son gré que de s’exposer au soleil de justice. Quoi que c'en » soit, j'ai tant à cœur cette entreprise, qui ne vient que d’en- » haut, que rien ne m'étonne en sa poursuite , et crois que Dieu » rendra tout à fait cette Mère une sainte Paule, sainte Angèle, » sainte Catherine de Gênes, et telles saintes veuves qui, comme » belles et odorantes violettes, ont été si agréables à voir dans » le sacré jardin de l'Église’. »

Dans cette peine, il restait calme et plein d'espérance; et on le voit plus ocèupé, pour ainsi dire, de l’âme du grand médecin hérétique appelé par lui, que de la guérison de la Mère, à qui pourtant son œuvre la plus chère semblait tenir uniquement. » Je recommande à vos sacrifices ce pauvre médecin malade. » Dites trois messes à cette intention, afin qu'il puisse guérir » notre Mère et que nous le puissions guérir. Elle est bien ma- » lade, cette bonne Mère, et mon esprit est un peu en peine sur » sa maladie; je dis un peu en peine, et c’est beaucoup. Je sais » néanmoins que si le souverain Architecte de cette nouvelle Con- » grégation veut arracher du fondement la première pierre » fondamentale qu'il y a jetée, pour la mettre en la sainte Jéru- » salem, il sait bien ce qu'il veut faire du reste de l'édifice : » dans cette vue, je demeure en paix?. »

Cette paix et cette confiance ne se démentirent jamais, ni dans

1 Lettre 474e. — 2 Lettre 187e.

le cœur du Saint, ni dans le cœur de la Sainte, même alors que la science eut déclaré définitivement son impuissance, après divers essais infructueux; mais lui voulut néänmoins appliquer un remède de sa façon. Il mêla à la boisson de la malade un peu de poudre des reliques de saint Charles Borromée et voua le pèlerimage de Milan. A peine eût-elle goûté ce breuvage qu'elle poussa un grand soupir, puis, ouvrant les yeux : « Mon Père, » dit-elle, je ne mourrai pas; je sens que je suis guérie et me » porte fort bien, grâce à Dieu et à son Saint. » François entonna le Te Deum, que poursuivit la communauté entière, et quelques jours après, la Mère se retrouvait pleine d'activité au milieu de ses filles.

26. Cette épreuve disparaissait ainsi; mais d’autres se montraient ou persévéraient. Sous tous les rapports, la Visitation se présentait au monde avec des caractères nouveaux : cette admission de femmes et de filles, de personnes fortes et de personnes débiles ou infirmes: ce sacrifice de soi-même en dehors de la prescription des austérités corporelles; cette vie toute intérieure privée pourtant de la garde de la clôture; cette obéissance et cette union que consacraient de simples engagements; cette solitude jusque dans la rue et près du chevet des malades, tout étonnait et tout froissait l’idée que le monde avait pu se faire d’une congrégation de femmes. Et il y eut comme une clameur de railleries, de critiques, de sinistres prédicüions parmi lesquelles encore le hbertinage osa jeter la boue de ses calomnies : ce que voyaient de mieux certains hommes bien placés et dont l'esprit pouvait passer pour bon : c’est que la durée d’un tel Ordre ne tenait qu'à l'existence phénoménale de François et de M°° de Chantal; l’un ou l’autre manquant, tout l'édifice croulerait infailliblement.

Le Saint dédaigna les attaques personnelles; mais il écrivit des pages admirables pour défendre la conception de son œuvre qui, à ses yeux, #e pouvait venir que d'en-haut. En même temps il consultait ceux de ses amis en qui il devait avoir plus de confiance, parce qu'ils savaient mieux apprécier la diffusion surnaturelle des dons célestes. Son cœur trouva une grande consolation dans les réponses qui lui vinrent, et qui, presque toutes, respiraient l'admiration et l'enthousiasme. Nous ne citerons que la moins ardente, émanant d'un célèbre Jésuite : « Monseigneur, on dit que vous élevez un hôpital plutôt qu'un » monastère; mais ainsi est fait le monde : il faut qu'il trouve à » redire en tout. Nous avons des monastères sévères, ét le

hé bd ès ’

Liv. V. Chap. [. — CRITIQUES ET DÉSINTÉRESSEMENT. 443

» monde leur reproche une indiserète rigueur. Par votre Visita- » tion, qui n'est ni trop douce pour les fortes, ni trop âpre pour » les faibles, vous élevez des imitatrices de la bénignité du » Verbe humanisé, qui ne rejetait personne; et le monde cen- » sure cela! Têtes vides des maximes du Crucifix, qui ne savent » pas ce que coûte à la nature cette parole : Mourir à soi pour » vivre à Dieu, renoncer à soi-même pour porter sa croix... On » trouve dans votre dessein la pauvreté de Bethléem et les rai- » sonnables commodités de Nazareth, la solitude du désert et la » douce conversation de Béthanie; enfin, l’on voit dans M"*° de » Chantal la ressemblance du Sauveur pauvre, doux, bénin, » cordial, caché, retiré, priant, conversant, aimant la solitude et » servant le prochain, glorifié au Thabor et crucifié au Cal- » vaire!, »

217. Fortifié par de tels éloges, plus contre sa défiance de luimême que contre les critiques, François compta que la protection de Marie, qui était la vraie Mère de l'Ordre, lui assurerait une grande extension; et dès ce temps d'ailleurs le nombre des novices et des sœurs s'était accru à ce point que la maison de la Galerie, malsaine et éloignée de la ville, fut jugée trop petite. On acheta une maison dans Annecy même et, le mardi 30 octobre 1612, la communauté s’y trausporta : elle comptait 16 rehigieuses. C'était là que l’on se proposait de bâtir le premier monastère , et les saints fondateurs cherchèrent en conséquence à acheter plusieurs maisons voisines; mais une double opposition surgit tout à coup. Les magistrats, ayant gagné à leurs idées jusqu'aux officiers du duc de Nemours, prétendirent que le nouvel établissement nuirait au quartier, et en même temps un couvent déjà ancien s’effrayait à la pensée du préjudice que lui causerait un monastère voisin : pour une cause ou pour l’autre, la plupart des habitants mêlèrent leurs cris et leurs réclamations. François en référa d’abord au duc de Nemours qui, bien instruit, autorisa les achats projetés, puis, à force de prudence et de douceur, on fit taire le couvent, et la tempête céda pour un temps. La Sainte se vengea d’un de ses principaux persécuteurs en lui prodiguant ses soins dans une longue maladie.

Un fait éclatant servit en outre à faire taire bien des contradicteurs. La baronne de Bonvillars, très-pieuse, très-riche et parälytique, gémissait d’être privée par sa fortune des soins que les sœurs rendaient aux pauvres. Le Saint l'apprit et lui promit la

1 Le P. Aïrand, cité par M. Hamon.

visite, et elle fut si heureuse d’une telle faveur, qui se continua jusqu’à sa mort, qu'elle constitua l'Ordre son unique héritier, mais sans le faire savoir aux religieuses. La Mère de Chantal l’apprit seulement quand on vint lui déclarer que c'était à elle à s'occuper des obsèques; et elle fit en sorte que les derniers hon= neurs répondissent au rang et à la vertu de la défunte. Les parents ne réclamèrent nullement cette charge; mais aussitôt après ils crièrent et commencèrent à intriguer pour faire annuler le testament. On pouvait plaider et la cause était bonne, au senüment du président Fabre; toutefois les saints fondateurs se désistèrent, ne conservant des dernières volontés de la baronne que celle qui les obligeait à une messe tous les samedis. Il ne faut ajouter qu'une réflexion, c’est qu’alors la communauté manquait de tout.

28. Au mois de juin 1613, mourut le vieux baron de Chantal, assisté et ramené aux sentiments chrétiens par un religieux que la Sainte avait laissé près de lui. L'état désordonné de ses affaires nécessita un second voyage en Bourgogne, et ce voyage, sancüfié comme le premier, fit voir plus spécialement encore la capacité, le désintéressement et l'humble charité de cette femme admirable. Presque au scandale du baron de Thorens, elle conserva des égards pour l’indigne servante qui l'avait tant fait souffrir et qui gardait encore un ton de maîtresse alors qu'il suffisait de vouloir pour en être débarrassé : « Oh! disait la Sainte » en souriant pour apaiser son gendre, patience; ceci n’est plus » rien : j'en à vu bien d’autres du vivant de mon beau-père. »

Quand elle revint, dans le courant du mois d'août, les fatigues et les chaleurs lui occasionnèrent une fièvre violente, qui mit bientôt sa vie en danger. François, la voyant presque à la mort, fit apporter, par le curé de Saint-Maurice, les reliques de sant Blaise, pria quelque temps et les appliqua sur la malade, qui fut aussitôt guérie. « Vraiment, dit la sœur Fichet, il n’était pas » nécessaire d'aller chercher un saint du IV° siècle et du fond de » l'Arménie; Monseigneur aurait bien guéri notre Mère. » François entendit, rougit et pleura, puis il reprit sévèrement la sœur, qui dut implorer le pardon de saint Blaise et jeûner pendant trois ans la veille de sa fête.

29. Cependant la nouvelle maison n'était toujours qu'une maison, ce n’était pas un monastère, et les saints fondateurs s'occupaient de le bâtir. Avant toutes choses, François voulut assurer à son Ordre une haute protection, et il réclama celle de l’infante Marguerite, veuve du duc de Mantoue, la même qui, douze

Liv. V. Chap. |. — LE PREMIER MONASTÈRE. 445

ans auparavant, avait obtenu pour Thonon la grâce du Jubilé (Liv. III, N° 53). Charles-Emmanuel entra parfaitement dans ces vues, et la pieuse princesse, ayant recu la demande du Saint", s'en déclara presque reconnaissante : une lettre de cachet adressée au sénat, le 17 mat 1614, consacra authentiquement la faveur réclamée.

Ces puissants appuis, et la faveur du duc de Nemours, qui donna même un terrain considérable, firent tomber toutes les difficultés relatives à l'acquisition du sol : il n'y eut qu'un jardin qu'il fut impossible d'acquérir et l’on se résigna doucement à s’en passer. Le 18 septembre 1714, la première pierre fut bénite par François et posée au nom de la princesse par la comtesse de Tournon *.

Ainsi commença le premier monastère de l'Ordre, appelé depuis la Sainte source, mais il ne s’acheva qu’au milieu des plus grandes difficultés. Dans cette ville d'Annecy, que François ennoblissait par ses grandes œuvres et qui devait surtout recevoir comme un bienfait inappréciable l'établissement des sœurs, il y eut des gens qui s’acharnèrent à arrêter les constructions, insultant les ouvriers, les chassant à coups de pierres, cachant leurs outils, dispersant leurs matériaux, faisant ouvrir les digues du canal pendant la nuit pour inonder les fondations. Un jour même, on courut en toute hâte avertir le Saint qu’un malheureux mendiant brisait à coups de hache le bâtardeau * sans lequel il était impossible de travailler. Il vint et somma par trois fois le coupable de s'arrêter; mais ce fut inutilement, et il fallut qu'il s’avançât pour prendre lui-même la hache : ce qu'il fit en raffermissant son visage et annonçant, d’un ton de grande autorité, qu'à la fin sa longanimité pourrait avoir un terme. Cet homme se retirait tremblant, et la suite de François était indignée à ce point que l’un des aumôniers s’écria : « Viens encore prendre » des lettres de faveur’ ! » Mais le Saint rappela les maximes de l’école de Jésus-Christ ; et comme il apprit bientôt que le pauvre l’accusait de s'être fortement irrité, voici ce qu'il écrivit : « Vraiment j'ai ri, mais de bien bon cœur, quand j'ai vu qu’on » vous avait dit que je m'étais mis en grande colère... O0 mon -» fils ! si celui qui vous a fait un narré de ma colère n’en eût pas

1 Lettre 51e, — ? C'était la première pierre de l’église, sur laquelle était gravée l'inscription que nous avons donnée au tome VII, page 417. — 5 Un bätardeau est une digue ou barrière en bois que l’on établit pour détourner les eaux quand on construit dans leur lit. — + Lettres de recommandation pour avoir plus facilement des secours.

T O2? ERA à PA ET j \

» plus eu que moi, vous ne seriez pas en peine de ce chétif » père. Mais, je vous supplie, quand il retournera à vous, em- » brassez-le de ma part, et lui donnez double charité... »

La construction s’acheva enfin, et les sœurs, au nombre de vingt-six, occupaient saintement le monastère, au commencement de 1615, quand une colonie partit pour Lyon.

30. La seconde maison de l'Ordre allait s'établir, mais bien des difficultés avaient précédé et il en devait surgir d’autres, au point que la Visitation se trouva essentiellement modifiée, et que le Saint put dire : « Je n'ai pas fait ce que je voulais, et jai » fait ce que je ne voulais pas. »

Une religieuse du Paraclet, Marie-Élisabeth de Gouffier (ou Desgouffiers) voyait avec peine l’état du monastère où elle vivait et des désirs de vie parfaite assiégeaient constamment son âme, quand l’Introduction à la vie dévote tomba entre ses mains. Elle s’informa de l’auteur, apprit qu'il venait de fonder un Ordre, demanda et obtint de visiter le monastère d'Annecy. Passant à Lyon, elle fit connaissance de M*° d'Auxerre et de deux veuves ses amies, M Bellet et Collin : toutes trois aspiraient à la vie religieuse, et voulurent suivre M*° de Gouffier, « pour épier saintement si la nouvelle Congrégation était la terre que Dieu leur voulait donner. » Après douze jours passés dans la joie et l'admiration, M°° de Gouffier se décida à rester comme novice; les autres retournèrent bien résolues à préparer la fondation d’un monastère à Lyon. Bientôt, en effet, une maison fut achetée, avec l’assentiment de l'archevêque, cardinal de Marquemont; mais alors on vit naître en quelques esprits assez présomptueux comme une sorte d'envie à l’égard de notre Saint : le cardinal, disait-on, ne pouvait-il pas aussi bien créer une Congrégation ? Là-dessus on arrêta le titre, qui fut celui de la Présentation ; les Constitutions, promptement rédigées et approuvées par le prélat, furent envoyées à Paris, où de puissants protecteurs devaient solliciter les lettres royales; et l’on enferma les trois dames avec quelques autres. Dieu n’avait point béni cette æuvre toute humaine, qui s’abima presque aussitôt dans les tiraillements et la division : M" d'Auxerre écrivit au Saint une lettre de vif repentir, et en même temps elle alla se jeter avec ses: deux amies aux pieds du cardinal, confessant tout et implorant la faveur de pouvoir appeler des sœurs d'Annecy. Denis de Marquemont voulait le bien, et il écrivit lui-même à « son bon et

1 Voir sur cette sœur Leltres 601e et 6026,

Liv. V. Chap. I. — LE MONASTÈRE DE LYON. 44T

très-cher confrère » une lettre dès plus pressantes : bientôt encore il fut confirmé par un prodige aussi surprenant qu'incontestable. Dans les lettres envoyées à Paris, dans les Constitutions, dans les lettres patentes du roi, partout où l’on cherchait à lire la Présentation, il y avait /a Visitation; et nulle part on ne voyait de rature. « Ce trait de la Providence me plait fort, » écrivait le Saint quand il l’eût appris; et tous comme lui reconnurent « que la maïîn de Dieu travaillait pour ses religieuses. »

31. M. Ménard, grand vicaire de Lyon, était venu à Annecy : il repartit avec la Mère de Chantal, les sœurs Fabre, de Chastel et de Blonay, et M*° de Gouffier, que lon appelait dès lors la sœur Marie-Élisabeth.

La bénédiction du Saint avait inauguré ce voyage, et ses vœux accompagnèrent le long du chemin /a Mère et les filles’; mais surtout le Seigneur était leur guide et leur appui. Au moment où elle franchissait la frontière, M°*° de Chantal sentit que l’ange de la France lui faisait accueil; et elle eut une grande certitude intérieure du progrès et du fruit que l'Institut ferait dans le royaume. La sœur de Chastel fut encore l’héroïque instrument d’une autre merveille. On se trouvait dans une hôtellerie et la nuit approchait; les voyageurs étaient rangés autour d’un foyer ardent, au milieu duquel paraissait un morceau de fer rouge. J'ai oui dire merveille de l’obéissance que l’on professe à Sainte- Marie, pensait M. Ménard, et tout à coup : « Ma sœur Marie- » Péronne, dit-il, prenez, par charité, ce fer que vous voyez » dans le feu. » Le fer était dans les mains de la religieuse quand il regarda : « Laissez, dit-il tout ému; il n’en faut pas » davantage. » Et faisant ouvrir les mains, il les trouva sans atteinte !

Le 1° février 1615, après six jours de marche, on était à Lyon, et le lendemain, fête de la Purification, ayant célébré solennellement, M. Ménard installa les sœurs et déclara le nouveau monastère canoniquement établi. Le même jour, M*° d'Auxerre et ses deux amies prirent l’habit de novice; et la maison prit aussitôt toutes les saintes allures du monastère d'Annecy. L'épreuve cependant approchait.

32. Le cardinal était absent lors de l’arrivée des sœurs ; quand il fut de retour, son intervention porta l’angoisse au cœur de la Mère de Chantal. Animée par sa grande confiance en la Providence toute paternelle de Dieu, soutenue encore par les saintes

1 Lettres 518 et 519e.

exhortations de son bienheureux Père, elle voyait tranquillement la maison sur le point de la mendicité, car les frais d’établissement avaient absorbé toutes les ressources; mais c'était pour elle une peine indicible de voir que l’on prétendait mettre la main à l’œuvre du saint fondateur et l’altérer dans son essence. M de Marquemont, en effet, ne comprenait point cette œuvre, qui était pour son temps une véritable innovation; et il commença par ordonner la clôture et prohiber la visite des pauvres et des malades, attendant l’occasion de réclamer davantage. La Sainte demanda conseil, et le cardinal écrivit de son côté; conjurant François « d'entrer en une sainte amitié avec lui, à la façon des anciens évêques. qui n'avaient qu'un cœur et qu'une âme, et qui, par la reciproque communication des inspirations qu'ils recevaient du ciel, s’entr'aidaient à supporter leurs charges. » Il promettait d'aller bientôt à Annecy, pour exposer ses idées relativement à l'Institut.

François n’estima point qu'il dût se laisser prévenir, « M5 de Lyon étant le premier des évêques de France, et lui le dernier de Savoie. » Il partit donc pour Lyon, où les deux prélats eurent ensemble de longues conférences, mais qui n’aboutirent point, malgré l’ardente et pieuse affection qu'ils se vouèrent dès lors. A la fin d'octobre, ces conférences recommencèrent à Annecy, où le cardinal s'était rendu, et la Mère de Chantal, qui avait confié à la sœur Fabre la maison de Lyon, fut plusieurs fois appelée : on se rapprocha quelque peu, et il paraît que le Saint renonça à la visite des pauvres; mais on demeura encore trèsloin de s'entendre. Enfin, M de Marquemont rédigea un long mémoire, et le Saint, tout en y répondant admirablement, montra une telle condescendance que cette fois l'accord devint inévitable. Il faut lire le mémoire et la réponse, dont nous ne pouvons donner qu'une courte analyse”.

33. La question fondamentale est de savoir si l’Institut sera converti en Ordre proprement dit, ou s’il gardera la forme de simple Congrégation, sans autre approbation que celle des Ordinaires : c’est là tout le mémoire et sa division.

La Congrégation n’est point approuvée du Saint-Siège; dès lors les vœux ne seront que simples?, et les sœurs ne seront jamais proprement religieuses. Elles auront les obligations essen-

1 Voy. tome V, pages 308 et suiv. — ? Ce qui fait la différence entre les vœux simples et les vœux solennels, c'est le caractère que leur donne l'Église en les recevant : le vœu solennel invzlide les actes contraires, le mariage, la possession, le vœu simple les prohibe seulement.

Liv. V. Chap. [. — oN VEUT MODIFIER LA VISITATION. 449

tielles de la religion, sans en avoir le nom, le mérite, la perfection et les indulgences : de là une peine pour elles, et, du moins plus tard, parce que les engagements ne sont pas si indissolubles , des tentations de sortir et des désordres. Avec le vœu simple de pauvreté, elles ne devront pas posséder, et la loi pourtant réservera leur droit à l'héritage de la famille :

source de troubles, d’oppositions et de procès. « On propose

» pour remède à cela, de convertir ces Congrégations en vraies » et formelles Religions... Quand les sœurs seront religieuses et » qu'elles auront fait des vœux solennels, elles seront pour leur » regard en état plus parfait; elles, les monastères et les parents » hors des dangers, craintes et appréhensions susdites..» Du reste, la principale fin de la Visitation subsistera, « qui est d’ou- » vrir une porte par laquelle puissent passer au service de Notre » Seigneur les personnes déjà âgées ou faibles, ou qui ne se » sentent pas appelées aux rigueurs des Religions plus étroites. » L'autre fin, d'admettre des personnes ayant encore des affaires au monde, est impossible en formelle Religion, à cause de la clôture ; mais la nécessité de telles admissions est si rare. Aussi est-ce chose inouïe dans l'Église, et l'on ne trouverait pas une seule Congrégation comme la Visitation; « et certes, il semble » inconvenant qu'une femme que l'on a vue, en grande solen- » nité, couverte d'un drap de mort dans l'église, comme mou- » rante à toutes les choses du monde, on la voie quelque temps » après dans le soin d’un ménage temporel: ce qui ne se dit » point... pour trouver à redire en celles qui, assistées de l’Es- » prit de Dieu, et de la direction d’un angélique prélat, ont » frayé heureusement ce chemin, et se font admirer et non » reprendre. Mais il faut jeter les yeux dans les années à venir... » il faut penser au jugement du monde, » au jugement même des hommes expérimentés, qui blâmeraient la Visitation, si l'on Ôtait le nom de l’auteur.

Si, malgré ces considérations, on demeure en simple Congrégalon, comme on ne doit plus visiter les malades, le terme de Visitation n’a plus sa raison d'être, et l'on propose la Présenta-

tion. — L'on voit dans la Congrégation les trois vœux émis

avec solennité ecclésiastique; est-ce permis sans l'approbation

du Pape? N'est-ce point contraire aux conciles qui prohibent

l'érection des Religions nouvelles, sinon par autorité aposto-

lique? Il faut bien s'assurer de ce côté, et si l'on ne trouve pas

de quoi se bien autoriser, il se faut restreindre au vœu de

chasteté, avec un simple engagement pour le reste, el consigné VIE DE SAINT FRANCOIS D2 SALES. 29

seulement dans la Règle. Il faut modérer les entrées des hommes, restreindre les sorties des sœurs au seul cas d’une nouvelle fondation; et pour les veuves, ne leur permettre d’aller aux affaires qu’en simple habit de veuves et durant le noviciat, que l'on prolongerait au besoin : n’admettre telles veuves qu'à bon escient. — Or, il se faut accorder; et si on ne le peut, « MF de » Genève disposera des siennes (sœurs) comme il lui plaira, et » l’archevêque de Lyon disposera des siennes comme il jugera » à propos... »

34. Ce mémoire avait été consciencieusement étudié et rédigé : l’auteur admirait les Constitutions provisoires, il admirait le fondateur et son monastère ; mais la hardiesse du plan l’éton-

nait, et, ne Considérant pas assez que Dieu inspire spécialement les saints, connaissant même trop peu son temps et son pays, il redoutait l'avenir avec exagération. François, dans sa réponse, tout en déclarant que «la Congrégation de la Visitation fut sim- « plement projetée et érigée pour Annecy, sans prévision qu'elle » dût être dilatée ailleurs, » établit la légitimité de son œuvre, s'appuyant de l’exemple de la province de Milan, « la mieux » disciplinée qui soit en Italie, » et s’autorisant de ce que S.S. « témoigna la trouver bonne, accorda des indulgences et béné- » dictions.. » Comme l’œuvre est loisible , les fruits en sont approuvés, et l’on ne peut douter qu'elle ne soit très-utile. « La fin » particulière de l'érection de la Congrégation fut la retraite des » filles infirmes de corps..., et des veuves encore aucunement » attachées aux affaires de leurs enfants...; comme encore 4e » refuge et retraite des femmes qui demeurent au monde, » quand elles désireraient prendre des instructions et résolu- » lions pour mieux el saintement vivre en leurs maisons et » ménages. » Le Saint y avait joint la visite des malades, œuvre « qui excitait une odeur de grande suavité parmi son peuple; » mais il y renonce et consent volontiers, soit que l'Institut demeure simple Congrégation avec perpétuelle clôture et les précautions nécessaires au repos des familles et au bon ordre des monastères, soit qu'on le convertisse en Religion formelle , sous la Règle de saint Augustin. Il laisse cela bonnement, et presque toutes autres choses accessoires, au jugement de l'archevêque ; mais il maintient fermement le nom de /a Visitation et il établit admirablement que, même dans la Religion proprement dite, la fin qu’il s'est proposée d’abord peut être maintenue. Malgré cela encore, poussant la condescendance aux dernières limites, il se déclare « en une parfaite indifférence pour agréer avec

Liv. V. Chap. I. — L'AFFAIRE PORTÉE À ROME. 451

» une parfaite suavité le choix qu'il plaira à M# l'archevêque de » faire, » priant seulement que la décision soit prise sans délai.

Il y eut sans doute, même après cela, échange de communications et d'observations, et enfin le cardinal accorda tout ce que le Saint désirait, pourvu que l’Institut fût érigé en Religion formelle.

39. C’est à partir de la fin de cette année 1615 que nous consi- . dérons {a Visitation comme définitivement assise, quoique l’affaire de son organisation, en se portant à Rome, soit entrée dans une nouvelle phase, et ait amené, par la tenacité de l’archevêque, une modification à laquelle il avait renoncé : le monde chrétien devrait la déplorer, si l'initiative de saint Vincent de Paul, un peu plus tard, n'avait merveilleusement tracé la voie que saint Francois de Sales fut contraint d'abandonner, après l’avoir si admirablement ouverte.

Comme on était pleinement d'accord, le cardinal promit de faire agir l'ambassadeur de France à Rome, les religieuses implorèrent l'appui de leur protectrice, l’infante Marguerite et François « ne voulut pour intercesseur que le grand cardinal Bellarmin'. » Cet homme si pieux et si illustre était tout disposé à favoriser un évêque dont « il connaissait et révérait depuis longues années les grandes et nombreuses vertus, » mais il voyait que personne, en dépit des promesses de l'archevêque, « ne s'intéressait à Rome dans cette négociation, » et il jugeait « certain qu'on ne pourrait jamais obtenir du Saint-Siége l’éta- » blissement en titre de religion, avec les conditions énoncées ; » cela le mettait forc en peine. « Je veux cependant, ajoutait-il, » vous donner un conseil, que je prendrais pour moi-même , si » J'étais dans la position où vous êtes : je laisserais ces filles et » ces veuves dans l’état où elles sont, et Je ne changerais point » ce qui est bien fail, » et il donnait les raisons qui autorisaient son avis, citant en particulier la Congrégation de sainte Françoise Romaine ?.

Comme on le voit, urte grande autorité se Joignait à celle de notre Saint, et celui-ci revint à l’idée de s’en tenir à la simple Congrégation; mais alors le cardinal de Marquemont se montra plus décidé à vouloir un Ordre proprement dit : il posa des conditions « hors desquelles il ne voulait pas établir {4 Visitation

1 Lettre 551e. Il la faut lire : le Saint y expose la fin de l'Ordre absolument comme dans la réponse au mémoire; c'est pourquoi nous disons que l’archevèque avait d'abord renoncé à la modification qu'il exigea ensuite, parce qu'il tenait à une Religion formelle. — 2 Lettre 557e.

» en son diocèse, » quoique la maison fût ouverte depuis deux ans, et François dût se résigner'. La Visitation devint, en apparence et pour l'extérieur, un Ordre comme les autres, et Paul V l’'approuva par son bref du 23 avril 1618 ; mais, dans sa nature, ses Constitutions et son esprit, il conserva ce cachet particulier qui montre l’œuvre de saint François de Sales?.

36. La Règle est celle de saint Augustin, très-générale, comprenant les grands conseils et les devoirs fondamentaux de la vie religieuse, mais sans tracer aucune forme de gouvernement ; c'est comme une cité dans laquelle on peut varier les édifices particuliers, et François pouvait y placer à l'aise /a petite ruche de ses pauvres abeilles.

En tête des Constitutions, se trouve clairement marquée la fin pour laquelle l'Ordre a été établi : recevoir à la vie religieuse les filles et les veuves qui, « ou par la faiblesse de leur com- » plexion naturelle, ou pour être déjà affaiblies par l'âge, ou » enfin pour n'être pas attirées à la pratique des austérités et » rigueurs extérieures, ne peuvent pas entrer dans les Religions » actuelles, et par là sont contraintes de s’arrèter parmi le tracas » du monde. » A l'exception des maladies contagieuses, le Saint ne porte aucune exclusion, pourvu que l'esprit soit sain et le cœur capable de concevoir l'amour sacré; et toujours on le voit, devant les critiques du monde comme en présence de l'hésitation de ses filles, dans ses entretiens et dans ses lettres, maintenir fermement ce but, aussi touchant que hardi. « Je suis bien aise » que vous aimiez les boîteuses, les bossues, les borgnes et même » les aveugles, pourvu qu'elles veulent être droites d'intention; » car elles ne laisseront pas d’être belles et parfaites au ciel; » et si l’on persévère à faire la charité à celles qui ont ces im- » perfections corporelles, Dieu en fera venir, contre la pru- » dence humaine, une quantité de belles et agréables, même » selon les ÿeux du monde*. »

Comme conséquence, il fallait modifier et adoucir les mœurs monastiques : des personnes faibles ne pouvaient ni coucher sur la dure, ni se lever la nuit pour l'office, ni facilement s’accoutumer au Bréviaire, ni supporter les austérités, les abstinences et les jeûnes prolongés. « Les lits seront de matelas » (le chevet toutefois pourra être de plume) et entourés de » futaine blanche; et l'été elles pourront, si elles veulent, les » retourner pour prendre l'air. » Le lever à 5 heures et 5 heures

1 Lettre 5746, — ?2 Lisez le tome V. — 3 Lettre 608.

MA

Liv. [. Chap. [. — LES CONSTITUTIONS. 453

et demie, selon les temps; le coucher à 10 heures : l'office de Matines aura été dit à 9 heures moins un quart. En tout temps, c’est le petit office de la sainte Vierge; et pour la plus grande partie, sauf aux jours de fête, il est psalmodié à droite voix. L'abstinence selon les lois de l'Église et aux jours de jeûne; le jeûne en Carême, et tous les vendredis, et à certaines vigiles, outre celles qui sont de précepte; pas d’autres macérations que quelques coups de discipline le vendredi, et défense sévère aux supérieures de jamais laisser introduire aucunes austérités corporelles que celles de la Règle.

37. Mais, si la nature était mise à l'aise du côté de la chair, il fallait qu'elle fût brisée et broyée quant à l'esprit et à la volonté. Le premier frein est celui de la pauvreté : la maison, dès qu'elle aura ce qui suffit, ne demandera rien de celles qui entrent, sinon pour s’entretenir, et il n’y aura que des meubles simples (sauf une cuiller d'argent à chaque sœur pour l’honnéteté) aucune sœur ne possédera quoi que ce soit, et chaque année on changera les chambres, les lits, les médailles, croix, chapelets et images, et le sort sera le juge, comme pour les billets des saints. Il faut « que les sœurs vivent en une parfaite abnégation des choses dont elles useront. » — Après la pauvreté, l’obéissance. Non-seulement « elles obéiront soigneusement, fidèle- » ment, promptement, simplement, franchement et cordiale- » ment à la Supérieure, comme à leur mère, » sous peine d'être soigneusement corrigées; mais cette obéissance sera telle que jamais une religieuse n'aura la disposition libre d’une minute de son temps. « Après la récréation du diner, toutes se présen- » teront devant la Supérieure, qui leur ordonnera ce qui se » devra faire jusques awsoir; et de même, après la récréation » du soir, elle leur départira les choses à faire jusques au di- » ner du jour suivant. » Etla Règle, aidant la Supérieure, divise tellement toutes les heures, que jamais une sœur n’a un seul moment de liberté; comme aussi, jamais elle ne se trouve seule, car la cellule n’est que pour la nuit : toutes sont constamment en face de toutes, obligées de se montrer toujours douces, humbles, gracieuses, sacrifiées aux autres; il faut à chacune le dépouillement de soi-même le plus absolu.

Mais ce dépouillement n’est possible que par l’union intime avec Dieu, et les exercices s’enchaînent et se succèdent de telle manière, que la vie devient une véritable contemplation. Sous

1 Voir les raisons aux lettres 551e et 586e.

ce rapport, le saint fondateur est évidemment le guide le plus sûr, le maître spirituel le plus éloquent, et sa vie comme ses œuvres offrent quelque chose d’inexprimable : tout a‘passé dans ses Règles et s’est développé, expliqué dans ses Entretiens de façon à ämprégner l'âme de chacune de ses filles.

38. Les sœurs se divisent en trois rangs de religieuses proprement dites et gardant la clôture, outre les tourières, qui ne font publiquement que le vœu d’obéissance. Il y a les sœurs de chœur; les sœurs associées, qui sont dispensées de l'office, et les sœurs domestiques, qui n'ont « nulle voix, ni active, ni passive. »

Chaque monastère est gouverné par une Supérieure, élue au scrutin secret par toutes les sœurs des deux premiers rangs : on ne doit parler qu’à Dieu de l'élection. Elue pour trois ans et rééligible une première fois, la Supérieure est ensuite déposée, et va prendre place au dernier rang : il faut qu'elle réaprenne l'obéissance. Mais dans le temps qu'elle gouverne, c’est la Mère vénérée de toutes : « tous les mois elles lui découvriront leur » cœur sommäirement et brièvement, et, en toute simplicité » et fidèle confiance, lui en feront voir tous les replis, avec la » même sincérité et candeur qu'une enfant montrerait à sa mère » ses égratignures, ses boutons, ou les piqûres que les guêpes » lui auraient faites. » Pour elle, si c'est un devoir d’être ferme et grave, c'en est un plus encore de se montrer douce, affable, miséricordieuse, aimable : «Ja Supérieure doit être principale- » ment pour les faibles et débiles, bien qu'aussi elle ne doive » pas abandonner les parfaites. »

Au-dessous de la Supérieure est l’Assistante : c'est la seule officière que la Supérieure soit obligée de prendre dans le premier ordre des sœurs, parce que le chœur est à sa direction; ainsi l’Assistante, par son rang de sœur, peut être au-dessus de la Supérieure.

Un conseil de quatre sœurs, qu'elle choisit parmi les plus anciennes, aide la Supérieure dans le gouvernement; mais de plus elle doit choisir une sœur « qui aura charge de l’admo- » nester des fautes qu’elle commettra, et à laquelle toutes les » sœurs s’adresseront pour faire la correction à la Supérieure, » afin que celle qui doit aider et corriger toutes les autres ne » demeure pas, elle seule, privée du bien d’être aidée et corri- » gee. »

Toutes les maisons sont indépendantes l'une de l'autre, sans autre lien visible que des communications de charité; mais toutes, aujourd'hui encore, sont merveilleusement unies par

Liv. V. Chap. [. — L'ESPRIT DE L'ORDRE. 455

l'esprit de leur saint fondateur : ‘cet Ordre, en apparence coupé en autant de parties qu'il y a de monastères, n'a montré encore aucun besoin de réforme. Chaque couvent est sous la surveillance directe de l'évêque diocésain : il l’exerce par un prêtre qui a le titre de supérieur, mais qui est consulté seulement « dans les affaires de grande considération. Un autre prêtre est le père spirituel : il traite les sœurs avec révérence, comme épouses sacrées de Jésus-Christ; et pour elles, il est l’ange visible député à la conservation des âmes du monastère. »

39. Pour bien exprimer toutes les Règles, il faudrait transcrire intégralement les Constilutions, qui ne supportent guère l'analyse; mais, ce qui importe plus que les Règles et sans quoi elles seraient inutilement très-sages, c'est l'esprit de l'Ordre, admirable mélange de douceur cordiale, d’humilité et de simplicité, que notre Saint personnifiait et qu'il a merveilleusement traduit dans une page charmante.

Un jour qu'il présidait une récréation, une bonne sœur converse, que sa belle simplicité avait fait surnommer sœur Simplicienne, lui dit tout naïvement : « Monseigneur, je veux tenir. » votre place au couvent, et faire toutes mes actions comme » vous les feriez. » — « Ah ! que dites-vous? reprit-1l tout joyeux, » que vous voulez tenir ma place céans, et faire ce que je ferais, » si j'y étais? Et qu'y ferais-je, ma fille? Pas si bien que vous, » sans doute, car je ne vaux rien; mais il me semble qu'avec la » grâce de Dieu, je me tiendrais si attentif à la pratique des » petites et menues observances, que par ce moyen je tâcherais » de gagner le cœur de Dieu. Je ferais si bien le silence, et par- » lerais aussi quelquefois, même au temps du silence; je veux » dire toujours quand la charité le requérerait, mais non jamais » autrement. Je parlerais bien doucement et v ferais une atten- » tion particulière, parce que la Constitution l'ordonne. Je fer- » merais et ouvrirais les portes bien doucement, parce que notre » Mère le veut, et nous voulons bien faire tout ce qu'elle veut » qu'on fasse. Je porterais la vue bien basse et marcherais fort » modestement; car, ma chère fille, Dieu et ses anges nous re- » gardent toujours et aiment extrèmement ceux qui font bien. » Si l'on m'employait à quelque chose, ou que l’on me donnât » une charge, je l’aimerais bien et tâcherais de faire tout à pro- » pos. Si l'on ne m'employait en rien, et quon me laissât là, » je ne me mélerais de chose quelconque, que de bien faire » l'obéissance et bien aimer Notre Seigneur... Oh! il me semble » que j'aimerais bien de tout mon cœur ce bon Dieu, et qu à

» cela j'appliquerais tout mon esprit, et à bien observer les » Règles et Constitutions. Oh! ma chère fille Simplicienne, il » le faut bien faire le mieux que nous pourrons. N'est-il pas vrai » que nous nous sommes faites religieuses pour cela nous deux? » Je suis certes bien aise qu’il y ait une sœur céans qui veuille » bien tenir ma place, et être religieuse pour moi, mais j'aime » bien que ce soit ma sœur Simplicienne. Voulez-vous que je » vous dise encore, ma très-chère fille? Il me semble que je » serais bien joyeux et que je ne m'empresserais jamais. Cela, » Dieu merci, je le fais déjà, car jamais je ne m'empresse; mais ‘ » je le ferais encore mieux. Je me tiendrais bien bas et petit; je » m'humilierais et ferais les pratiques selon les rencontres; et si » je ne m'étais pas humilié, je m'humilierais au moins de ce que » je ne me suis pas humilié. Je tâcherais, le mieux qu'il me » serait possible, de me tenir en la présence de Dieu et de faire » toutes mes actions pour son amour. Et savez-vous, ma chère » fille? j'espère que je laisserais bien faire de moi tout ce qu'on » voudrait, et lirais souvent les chapitres de /’Humulité et de » la Modestie de nos Constitutions. O ma chère fille! il les faut » bien lire souvent, et les pratiquer. »

40. Cest là, au jugement de sainte Chantal, l’abrégé de la perfection de l'Ordre; c'est comme le résumé, ou mieux, pour parler avec notre Saint, /a moëlle des Constitutions et des Règles, que complète le Directoire spirituel, mais que développent merveilleusement les Entretiens.

Nous avons déjà dit comment François aimait à visiter ses sœurs, comment il saisissait toutes les occasions pour former leur cœur selon le moule divin que Dieu avait préparé en lui. Chacune de ses conversations, avidement écoutée, pieusement recueillie, laissait dans toutes les âmes la joie et la ferveur, et un ardent désir de l'entendre encore, avec une grande crainte d'oublier quelque chose de ce qu'il avait pu dire. De là vint l'idée, que Dieu bénit certainement, d'appliquer le concours de toutes les mémoires à retenir toutes les phrases, à les remettre dans leur ordre, à reconstituer enfin, pour le pouvoir relire, tout ce que l’on avait entendu; et de là sortit un livre précieux, le livre des Entretiens, qui est la peinture achevée de l’Institut et de son fondateur’, mais que toute âme pieuse aimera certai-

1 La sœur de La Roche avait une si prodigieuse mémoire, « qu'elle récitait mot à mot tout ce que le Saint avait prèché plusieurs jours auparavant ; » c'est à elle surtout que l’on doit le livre des Entretiens, et la plupart des sermons.

Liv. V. Chap. I. — LES ENTRETIENS. 457

nement à méditer. L'analyse en ést ici impossible; nous cueillerons seulement quelques fleurs dans ce jardin richement émaillé.

Si d’elles-mêmes les Constitutions n’obligent nullement sous peine de péché, leur violation volontaire, avec mépris Ou sCandale, est certainement une grande offense. En général, « le » mépris des choses bonnes et saintes n’est jamais sans quelque » péché, même pour les choses qui ne sont que conseillées : » tout bien, sans doute, ne nous oblige pas à le suivre, mais il » nous oblige à l’honorer et estimer, à plus forte raison à ne le » point mépriser. » Les signes de ce mépris sont nombreux : on est repris et l’on s’en moque ou l’on murmure, et l’on persé- . vère, et l'on aime à dire qu’il n’y a pas d'obligation; le scandale se joint au mépris, et l’on méprise toute la Règle rien qu’en en méprisant deux ou trois points. Le dégoût doit être traité comme une tentation: il faut s’humilier des faiblesses et s’accuser de la paresse ou négligence.

Les Règles sont au moins un lien de charité; or, /a dilection est forte comme la mort, elle doit suffisamment attacher aux Règles. Il faut aux sœurs une dévotion infime, en sorte qu'elles ne fassent rien par coutume, et tout par élection et application de la volonté; une dévotion forte à supporter les tentations, la variété des esprits, les imperfections d'autrui, forte à combattre les imperfections, à mépriser les paroles et jugements du monde, à se tenir indépendante des affections, tendresses et consolations, à entreprendre une guerre continuelle contre les inclinations de la nature; une dévotion généreuse qui ne s'étonne, ni des difficultés, ni de nos misères, qui marche simplement, sans se croire seule bonne, sans vouloir tirer les autres à son train. « Les filles de la Visitation parleront toujours très- » humblement de leur petite Congrégation, et lui préféreront » toutes les autres quant à l'honneur et estime, et néanmoins la » préféreront aussi à toute autre quant à l'amour. »

« Vous me demandez si une âme ayant le sentiment de sa » misère peut aller à Dieu avec une grande confiance. Je réponds » que non-seulement l'âme qui a la connaissance de sa misère » peut avoir une grande confiance en Dieu, mais qu'elle ne peut » avoir une vraie confiance qu’elle n’ait la connaissance de sa » misère + cette connaissance nous introduit devant Dieu; le » trône de la miséricorde de Dieu, c’est notre misère. » — Cette confiance doit aller jusqu’à l’entier abandon de soi-même, « qui » n’est autre chose que nous défaire de gotre volonté pour la » donner à Dieu, » par l’obéissance à ses ordres, par la soumis-

sion à son bon plaisir, par l'indifférence de tous événements :il faudrait être pour le Dieu très-bon comme le pelit FRE avec sa mère, et cela même dans l’oraison.

41. Tels sont les deux premiers Entretiens, et il y en a vingt encore, tous si remplis de considérations suaves, qu’il faudrait tout citer. Le troisième est une méditation de la fuite en Égypte ettraite de la fermeté que nous devons avoir parmi les accidents du monde; il termine ainsi : « Certes, il faut finir, et par » ce moyen vous laisser en Égypte avec Notre Seigneur, lequel, » comme je crois, comme aussi d’autres tiennent, commençait

: » dès lors à faire de petites croix, quand il avait du temps de » reste, après avoir aidé en quelque petite chose à saint Joseph, » témoignant dès lors le désir qu'il avait de notre rédemption. »

Le quatrième est de la cordialité : comment les sœurs se doivent aimer d’un amour cordial, accompagné d’affabilité et bonne conversation, sans user néanmoins de familiarité qui ne soit sainte. Il traite aussi de l'esprit d’humulité. Cette vertu revient au cinquième, comme compagne et source de la générosité : « d'autant que l'humilité nous fait plus abaisser par la » connaissance de ce que nous sommes de nous-mêmes, par le » peu d'estime qu’elle fait de ce qui est en nous et de nous, » d’autant aussi nous fait-elle grandement estimer à cause des » biens qui sont en nous, et non pas de nous, qui sont la foi, » l'espérance, l'amour de Dieu, une certaine capacité de nous » unir à Dieu par le moyen de sa grâce, et notre vocation qui » nous donne assurance de la possession de la gloire et félicité » éternelle..…., et cette estime est le fondement de la générosité » de l'esprit. 11 y a des personnes qui s'amusent à une fausse et » miaise humilité, qui les empêche de regarder en eux ce que » Dieu y a mis de bon. Ils ont très-grand tort... L'humilité qui » ne produit point la générosité est indubitablement fausse... » Suit la peinture de cette générosité, sans laquelle « il se fait fort peu d’actes de vraie contrition, » qui est ferme tout en se défiant, qui accepte même les charges en s’en jugeant indigne, qui marche enfin aussi bien dans les sécheresses, les dégoûts et les accablements, comme dans « les faveurs et les prospérités d’un esprit plein de paix. »

Le sixième Entretien est de l'espérance, au sujet du départ des sœurs qui vont fonder une nouvelle maison. L'espérance d'Abraham qui va sacrifier son fils; l'espérance des Apôtres qui partent avec rien, saus même s'occuper de ce qu'ils diront, qui songent à leur travail et non au fruit qu'il produira : voilà le

Liv. V. Chap. [. — LES ENTRETIENS. 459

modèle des filles qui s’en vont, envoyées çà et là « pour faire « aussi que les âmes aient la vie. » Ce départ produit sans doute une séparation douloureuse, mais plus apparente que réelle; car les cœurs sont tellement unis, « qu'ils ne peuvent souffrir nulle « division ni séparation toutes s’en vont et toutes demeurent, » comme toutes, dans la même maison, font les offices de chacune; il n'y a qu'un seul cœur, comment se pourrait-il diviser ?

Le Saint-Esprit est descendu sur Jésus-Christ en forme de colombe, « et toutes les âmes qui sont dédiées au service de la » divine Majesté, sont obligées d’être comme de chastes et » amoureuses colombes. Or, les lois des colombes lsont toutes » infiniment agréables, et c’est une méditation très-suave que » de les considérer. » L'honnêteté et propreté, la simplicité, la douceur, cent autres lois des colombes sont infiniment aimables; mais je n'en veux pas rappeler que vous ayez déjà : « j'en ai » donc choisi trois tant que seulement, qui sont d’une utilité nom- » pareille, et qui apportent une très-grande suavité à l'âme qui » les considère, parce qu’elles sont toutes d'amour et extrème- » ment délicates pour la perfection de la vie spirituelle... » Ces trois lois se traduisent pour l’âme par un tel abandon, que l'on veuille tout pour Dieu, rien pour soi; par une telle exactitude que rien n'arrête nos bonnes œuvres, en sorte que nous soyons aussi ardents parmi les sécheresses et dégoûts qu’au sein des consolations; par une telle égalité enfin, que, comme les colombes chantent toujours le même air, dans la joie comme dans la tristesse, nous aussi disions toujours : Le nom de Dieu soit béni! Tel est le septième Entretien.

42. Le huitième est de la désappropriation et dépouillement de toutes choses, en sorte que, de toutes manières, l’âme puisse avoir oublié cette idée de éien et de mien; il s’agit surtout de se détacher de ses affections, et jusqu’à ce point que, « s'il se pré- » sentait une occasion de faire quelque œuvre de vertu, et que » Notre Seigneur nous demandât qui nous aimerions mieux qui » Ja fit, il faudrait répondre : Seigneur, celle qui la pourra faire » plus à votre gloire. »

« Vous demandez ce que c'est que la vraie modestie. » Quatre vertus en portent le nom : « la bienséance de notre maintien extérieur, » qui évite la légèreté et une contenance affectée, qui est précieuse en ce qu'elle nous assujettit fort et constamment et qu’elle édifie beaucoup le prochain, qui varie toutefois selon le temps, le lieu et les personnes; « l’intérieure bienséance de notre esprit et de notre volonté, » qui évite la curiosité et la

nonchalance de l'entêtement ; la modestie « en notre conversation et en nos paroles, » qui évite la rusticité silencieuse et la babillerie ; enfin « l'honnêteté et bienséance dans les habits, » qui fuit également la saleté et la superfluité. — « Vous désirez, en se- » cond lieu, de savoir comment il faut faire pour bien recevoir » la correction, sans qu'il en demeure du sentiment ou de la » sécheresse du cœur... Humiliez-vous d’une humilité douce et » paisible, et non pas d'une humilité chagrine et troublée; car » c’est notre malheur : nous portons devant Dieu des actes d’hu- » milité dépiteux et ennuyeux, et par ce moyen nous n’apaisons » pas nos esprits... » — « Vous demandez, en troisième lieu, » comment vous pourriez faire pour porter votre esprit droit en » Dieu, sans regarder ni à droite ni à gauche... Il faut faire ce « que vous dites, aller à Dieu sans regarder à droite ni à gauche; » mais ne vous occuper ni des distractions, ni des sentiments agréables : c’est notre travail qui est bon, et non pas notre goût... — Enfin, vous m'avez demandé « comment vous pourrez » faire pour bien affermir vos résolutions et faire qu’elles réus- » sissent en effet. Il n’y a pas de meilleur moyen que de les » mettre en pratique... »

Ce neuvième Entretien porte ainsi sur des points divers, et tous éminemment pratiques ; les deux suivants traitent de l’obéissance, qui a pour caractères « d’agréer la chose qu'on nous commande, aimant à être commandés, » d’être prompte et persévérante. — Vient ensuite la simplicité, qui nait de « l’abandonnement continuel de soi-même aux mains de Dieu, » et qui dès lors est assez prudente (Entretien 12°). — Puis le Saint explique l'esprit de la Visitation, qui consiste essentiellement à aimer la fin de cet Institut et à être exacte en l’observance des moyens de cette fin, qui sont les Règles et Constitutions. Or, quelle est la fin de la Visitation? « J'ai toujours jugé, dit-il, que » c'était un esprit d’une profonde humilité envers Dieu, et d'une » grande douceur envers le prochain, d'autant qu'ayant moms » de rigueur pour le corps, il faut qu'il y ait tant plus de dou- » ceur de cœur (Entretien 13°)... » — Comme conséquence, il attaque fortement le propre jugement et la tendresse que l’on a sur soi-même, qui fait que l’on se dépite en voyant ses imperfections (Entretien 14°).

Les quatre Entretiens suivants (15-18), très-riches en considérations utiles pour tout le monde, offrent cependant des détails qui tiennent plus particulièrement à la vie intime d’une communauté. Les manifestations de la volonté de Dieu, spécialement

SL

Liv. V. Chap. |. — LES ENTRETIENS. 461

par les supérieurs, la conduite à tenir en confession, « le grand honneur qu'il faut porter à ceux qui annoncent la parole de Dieu; — les aversions, la manière de recevoir les livres distribués selon la Règle, l'attitude à garder quand on remarque des défauts, même chez les supérieures ; — les motifs par lesquels on doit se diriger pour donner sa voix relativement à l'admission des filles, soit à la profession soit au noviciat'; — la préparation aux sacrements et les signes du profit que l’on en retire, l'office enfin et l’oraison : » tels sont les sujets variés que le Saint explique avec une sagesse incomparable, évitant les extrêmes de la rigueur et du relâchement, et donnant à la vérité ce caractère indiciblement raisonnable qui fait que l’on s’y attache comme naturellement.

L'Entretien 19° est une méditation des vertus de saint Joseph, et le suivant traite de la prétention que l’on doit avoir entrant en religion : or, « l'unique prétention des filles de Sainte-Marie doit » être de s’unir à Dieu comme Jésus-Christ s’est uni à son Père, » qui a été en mourant sur la croix. » Au 21° est exposée cette grande maxime, qui est encore tout le Saint et toute la Visitation : Ve rien demander, ne rien refuser. « Je parlais un jour à » une excellente religieuse, qui me demandait si, ayant désir » de communier plus souvent que la communauté, on le peut » demander à la Supérieure. Je lui dis que, si j'étais religieux, » je pense que je ferais ceci. Je ne demanderais point à commu- » nier plus souvent que la communauté le fait; je ne demande- » rais point à porter la haire, le cilice, la ceinture, à faire des » jeûnes extraordinaires, ni disciplines, ni aucune autre chose; » je me contenterais de suivre en tout et partout la communauté : » si j'étais robuste, je ne mangerais pas quatre fois le jour, mais » si on me faisait manger quatre fois, je le ferais et ne dirais » rien; si j'étais débile et que l'on ne me fit manger qu’une fois » le jour; je ne mangerais qu’une fois le jour, sans penser si je » serais débile ou non. Je veux peu de choses; ce que je veux, » je le veux fort peu, je n’ai presque point de désirs; mais si » j'étais à renaître, je n’en aurais point du tout : si Dieu venait » à moi, j'irais aussi à lui; s’il ne voulait pas venir à moi, je me » tiendrais là, etn’irais pas à lui. Je dis donc qu'il ne faut rien » demander, ni rien refuser, mais se laisser entre les bras de la » Providence divine, sans s'amuser à aucun désir, sinon à vou- » loir ce que Dieu veut de nous. ».

1 Ce 17e Entretien offre une doctrine remarquable sur la vocation.

43. Ces Entretiens furent comme semés dans le reste de la vie du Saint, et ils se résumèrent en quelque sorte dans le dernier, qui fut presque un testament. « Bonsoir, mes chères filles; je » viens ici vous dire le dernier adieu. Il faut que je m'en aille; » je viens finir la satisfaction que j'ai reçue jusqu’à présent avec » Vous : car je n'ai plus rien à vous dire. » Il avait tout dit en effet, et il ne pouvait que répéter, pour les graver à jamais, des instruction qui avaient été incessantes; car, depuis l'entrée au noviciat de ses premières filles, jusqu’au moment où Dieu lui donna la couronne, on le voit presque à toute heure, dans toutes les occasions, de. toutes les manières s’insinuer dans les âmes comme la grâce dont il est l'instrument, comme l'ange de l’Institut. Les fondations les plus importantes se firent avant sa mort : Moulins, Grenoble, Nevers, Orléans, Montferrand, Paris, Turin, eurent leur monaslère, bien d’autres villes en réclamaient qui ne purent que plus tard obtenir une telle faveur; et pas une supérieure ne commença l’œuvre sans avoir été préparée et choisie par ses soins, sans emporter des avis qui ne lui convenaient pas moins qu'ils élaient appropriés aux lieux et aux circonstances ; pas une difficulté ne surgit qu'il ne fût là pour l’enlever ou pour placer convenablement sur les épaules de ses filles la croix qu’elles devaient porter; pas une sœur ne recourut inutilement à ses conseils de père, pas une conscience ne lui demeura fermée. Rien ne se fit sans lui, et chaque chose se fit parfaitement comme si elle eût été son unique affaire : les plus minutieux détails attiraient son attention; mais l'importance de chacun était sainement appréciée, et rien n'était hors de sa place. Disons que Dieu le secondait merveilleusement : comme lui, M*° de Chantal était un prodige vivant; comme /e Père et la Mère, les filles étaient des miracles de sainteté. Le monde admirait; mais François admirait bien plus encore, parce qu'il voyait mieux l’action divine, parce qu'il savait mieux jusqu'à quel point tant d'âmes qui étonnaient le monde, rivalisaient de ferveur et d’indicible amour avec les saints et les anges du ciel.

Liv. V. Chap. IT. — THÈSES PUBLIQUES. 463

Page 1