‹ Œuvres complètes de saint François de Sales (volume 4)Chapitre 43 sur 61 · VIE ÉPISCOPALE DURANT LA FONDATION DE LA VISITATION · texte numérisé non relu

VIE ÉPISCOPALE DURANT LA FONDATION DE LA VISITATION

44. Tous les soins donnés par François à son Ordre naissant étaient loin d'absorber ou de restreindre son activité épiscopale : il était fondateur comme s’il n’eût eu à suivre que cette œuvre; mais il était évêque comme s’il n’eût pas été fondateur. Dans son vif désir de créer un séminaire (Voy. Liv. IV, N° 10 et 86), nous le voyons solliciter pour que le Pape, à défaut d’autres ressources, impose au clergé une cotisation sur les bénéfices; mais cela vainement, quoique Paul V l’appelât un vrai saint : Rome voyait trop de difficultés à une telle concession. Réduit donc toujours à faire le mieux qu'il pouvait, 1l continua à surveiller et exhorter ses prêtres, à étudier et former avec soin les ordinands, à maintenir le concours et à favoriser spécialement les discussions et thèses publiques. Entre autres, « le sieur Ducrest soutenait à Annecy des thèses de philosophie, ayant choisi pour président le chanoine Nouvellet; l'avocat Portier, qui ne faisait presque que de sortir de l’école, argumentait fortement et puissamment, au point de mettre en peine le préstdent, quoique d’ailleurs très-capable. Le charitable évêque prit la parole modestement, et, par un très-bel artifice, expliqua fort bien et dégagea le bon vieillard; de sorte que Portier, trèsmécontent, s’écria que cette distinction était inouïe. « Or bien, » dit le Saint en souriant, il se peut faire que vous ne l’ayez pas » ouïe jusqu'à présent ; mais par ci-après vous n’en direz pas de » même. » Il n’y eut personne en toute l'assemblée qui n'admirât sa modeslie et prudence; et le sieur Nouvellet vint le remercier avec larmes de ce qu'il avait conservé l'honneur à un pauvre vieillard qui avait presque oublié les subtilités de l’école", »

En une autre occasion semblable, invité par le répondant à argumenter lui-même, il pressait son argumentation si merveilleusement que rien plus, quand l’un des assistants, avec l’inso-

1 Ch.-Aug. de Sales.

lent prétexte de faire mieux valoir l’objection, osa l’interrompre et parler à sa place. Un murmure improbateur s’éleva aussitôt ; mais le Saint, baissant les yeux et gardant le silence, écouta tranquillement et sans rien faire paraître : il ne reprit l'argument que pour tâcher de voiler, autant qu’il était encore possible, la honte que l'interrupteur allait justement encourir, en se livrant lui-même au piège.

45. C’est dans l’année 1610, que le grand jurisconsulte Antoine Fabre fut nommé premier président du Sénat. Il devait dès lors séjourner à Chambéry et il céda son hôtel, le plus beau d’Annecy, au saint évêque son ami et son frère. Ce fut là comme un dédommagement à la peine qu'il éprouvait de la séparation après 13 ans de séjour dans la même ville et de relations qui étaient devenues comme une partie de son existence. Nous avons déjà fait connaître le mérite éminent de la haute vertu de Fabre dont les écrits avaient porté au loin la belle renommée. Malgré cela, il trouva des envieux à Chambéry, et leur haine lui créa une grande douleur; mais, sous la direction de François, il avait appris à porter noblement la croix. « Mon cœur, écrivait-il, se » réjouit en notre divin Sauveur, de ce que, par la persécution » etle mépris de ceux du pays, j'ai sujet de rembarrer la vaine » gloire que pourraient m'inspirer les applaudissements que me » valent mes livres et ma réputation. Ailleurs on dit que c’est » bien de la faveur de voir le grand Antoine Fabre; ici on s’es- » timerait heureux d’être défait de ce misérable; et à cela, mon » frère, je me répète après vous dans une parfaite tranquillité : » Nous ne sommes que ce que nous sommes devant Dieu, aux » yeux duquel, ni les louanges des absents ne me haussent, ni » les mépris des présents ne m'abaissent; soyons donc indiffé- » rents aux uns et aux autres, marchant devant Dieu en sain- » teté et en justice. »

Inutile de dire que le Saint, dans le palais de son ami, trouva encore la petite chambrette qu'il appelait /a chambre de François (Voy. Liv. IV, N° 2), et dans laquelle, se trouvant la nuit entre quatre murailles très-rapprochées et sur son petit it, il aimait à se rappeler qu'il n'était qu’un pauvre et misérable homme : moins que jamais il s’estimait et s’occupait de luimême.

C'était sur la fin de juillet, et alors « un gentilhomme de Chablais lui vint raconter sa misère : la tempête avait tellement endommagé ses moissons, qu'il ne lui restait pas de quoi ensemencer ses terres pour l’année suivante. L'homme de Dieu fut

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touché de commisération à ce récit, et, en ayant appris la vérité plus amplement, commanda à son fermier de Viu de semer les terres de ce gentilhomme comme si c’étaient les siennes ; » mais il désira que cette action fût publiée le moins possible’.

46. Dieu glorifie ses saints à mesure qu'ils se cachent, et la renommée grandissait tellement le nom de François, « que l’on venait à lui de tous côtés comme à un oracle et faiseur de miracles. Un prêtre du Valromey lui amena une grande troupe de pauvres possédés, qui allaient hurlant et aboyant comme loups et chiens, en sorte que c'était un pitoyable spectacle. D’entre eux il sépara un jeune paysan qui contrefaisait de visage et de gestes cette misère, et le reprit aigrement de sa méchanceté: mais il fit les exorcismes pour les autres, et les renvoya tous délivrés. »

Sur la fin de cette année encore et au commencement de Ja suivante, il convertit plusieurs hérétiques de Genève et pourvut par lui-même ou par son intervention à ce qui leur était nécessaire *. « Mais surtout la conversion de la dame de Saint-Cergues, sortie d’une famille fort illustre, et très-obstinée à l'hérésie, lui donna un grand renom, parce qu’elle était d’un grand crédit parmi ceux de Genève et pouvait en apprendre aux ministres sur les matières de controverse. Étant venue à Annecy voir des parents, elle fut invitée à se présenter au saint évêque : « Moi, s’écria-t-elle, oh! non; c'est un enchanteur et un sorcier que je méprise. » Cette saillie n’excita que le sourire et l'on continua de la presser, tant qu’à la fin elle consentit à l'entendre prècher. Elle l’entendit et le voulut voir, se promettant bien de lui jeter ses plus forts arguments; elle le vit, et il se montra si facile et si courtois , si modeste et si paisible à ses turbulentes propositions, qu’elle admira grandement une telle mansuétude. Elle en vint bientôt à ne plus contester que sur le célibat des prêtres, et l'homme de Dieu lui proposa tant de solides raisons qu’enfin elle prêta entièrement l'oreille à la voix de ce sorcier qui l’enchantait sâgement, et, se convertissant au Seigneur son Dieu, défendit depuis fortement la foi de l'Église catholique *. » Durant les conférences, M"° de Chantal et ses filles avaient prié; quand M"° de Cergues fut vaincue, c’est dans la petite maison de {4 Galerie qu’elle alla « se récréer un peu »

1 Ch.-Aug. de Sales. — ? Charles-Auguste met dans ce nombre le capitaine La Rose; mais il semble que la conversion ce cet homme était antérieure. Voy Lettres 144e et 196°. — 3 Ch.-Aug. de Sales. \

et se fortifier pour le grand changement qui allait s’opérer dans sa vie; et c’est enfin dans l’oratoire de la Visitation naissante qu'elle fit sa confession et son abjuration : « car, disait Francois, » puisque j'espère que les anges, et surtout la Reire des anges, » regarderont le spectacle de la dernière action de la réduction » de cette âme, je désire qu’elle se fasse autour de votre petite » troupe, afin que nous soyons tous regardés avec une jole » extraordinaire, et qu'avec les esprits célestes nous fassions le » festin d’allégresse sur cet enfant revenu'. »

Un autre prodigue suivit bientôt, qui revenait de plus loin encore. Instruitet lié par les vœux de religion, prêtre enfin, mais livré aux désirs de la concupiscence, il n'avait pas eu peur d’une double apostasie et il s'était marié à Genève. La conversion si éclatante de M*° de Saint-Cergues fortifia des remords qui déjà le torturaient ; il vint et retrouva son vêtement de gloire, et le Saint lui procura bientôt un bénéfice dans la cathédrale de Sion. Il s'appelait Nicolas Bartholonio*.

On frémissait dans Genève et l’on prodiguait les injures, en voyant ces retours qui en amenaient d’autres, quand Dieu en produisit un qui eut encore peut-être plus de retentissement. Le Saint venait de faire paraître la 2° édition de l’?ntroduction, et un exemplaire tomba aux mains du baron de Monthelon, calviniste de Lorraine. Ce seigneur fut profondément touché de la lecture d'un tel livre, et son admiration vint au point qu’il désira passionnément de voir l’auteur. Il fit donc le voyage d'Annecy et se présenta à l’évêque, réclamant des conférences. François le reçut avec sa grâce ordinaire, lui accorda tout ce qu'il voulut, et, malgré de grandes importunités, ne laissa jamais voir qu'une joyeuse condescendance : il fallut six semaines de controverse; mais le baron s’en retourna bon catholique.

47. Les contrariétés ne faisaient point défaut parmi ces œuvres de zèle, et François rencontrait la peine dans ses affections comme dans ses projets. M. de Charmoisy, son ami et son parent, occupait chez le duc de Nemours une position 1mportante; mais il avait des envieux et des ennemis, et il prit fièrement le parti de se retirer. Il avait, au témoignage du Saint, « plusieurs bonnes raisons de le faire; » mais ses amis regrettaient son départ, moins pour lui peut-être que pour le prince, qui perdait « un très-bon, très-utile et très-digne serviteur. » « Je vais pensant, écrit François, comment je pourrais faire pour

1 Lettre 471e. — 2 Ch -Aug. de Sales.

Liv. V. Chap. Il. — nÉFIANCE DU DUC DE SAVOIE. 467

» servir d'instrument à la réparation de tout cela, mais je vois » la chose malaisée ; car les oreilles de Monsieur se remplissent » tous les jours de plus en plus de persuasion contraire... Je me » fourrerai le plus avant que je pourrai en cette entreprise. » On peut croire qu'une telle intervention eut quelque effet; mais la disgrâce au moins ne tarda pas à se montrer de nouveau. L'un des favoris du duc de Nemours, disposé trop souvent à abuser de son pouvoir, et qui avait plus d'influence que de mérite, reçut un jour l'humiliante correction de la bastonade. Il s’en prit à M. de Charmoisy, comme s’il eût conseillé ce guet-apens, et la chose alla si loin, que Charles-Emmanuel porta contre le gentilhomme accusé une sentence qui l’exilait du Genevois et le reléguait, comme un prisonnier, dans une résidence peu agréable. Cette fois encore, et d'autant plus que l’un de ses frères avait presque été compromis, le saint évêque s'interposa fortement ; car il voyait « tant de malice et de ruse dans les calomniateurs À etil la voyait si clairement, qu'il se sentait obligé de parler, et il lui semblait que le silence serait péché. » Ce ne fut pourtant qu'après six mois d'efforts persévérants qu'il put obtenir la liberté de ce digne gentilhomme, et encore lui restait-il à demander quon lui permit de revenir à Annecy?.

D'un autre côté l'esprit ombrageux du duc de Savoie lui créait une peine plus vive, en ce qu’elle touchait à cette liberté si chère à son cœur, de répandre la sainte parole et de travailler au bien. Il avait grandement désiré d’aller à Paris, et il était appelé dans cette ville par le curé de Saint-Gervais pour le Carême de 1611 ; mais il fallut renoncer à ce voyage, qui, pour le Saint, avait un double but. Outre la prédication, en effet, ilse proposait d'aider M. de Bérulle dans la fondation de l’Oratoire, qui s’inaugura cette année même, et l’on voit presque qu’il se plaint dans une confidence d'amitié. « Ces obédiences et mortifications de » n'oser pas être libre, quand on n’est pas serf, ne sont-elles » pas comparables à celles de ceux qui ne sont pas libres » parce qu'ils sont serfs? Il faut néanmoins s’y accommoder, et » tout doucement, qui est l'importance. Que j'étais aise en » cette petite ombre d’espérance que j'avais conçue de me » trouver à Paris auprès de vous, comme je faisais souvent par » limagination, avec laquelle je prévenais le temps de cette » jouissance désirée! Au demeurant, voyant que Dieu le veut, » je m'arrête de très-bon cœur ici... »

1 Lettre 164e, — 2? Voyez Lettres 1203e-1207e; les affaires de M. de Charmoisy durèrent peut-être de 1610 à la fin de 16143. — 3 Lettre 1640,

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48. Bientôt cependant il dut s'éloigner, « pour rétablir le saint exercice de la foi en une bourgade du pays de Gex, hors de l’obéissance de S. A.; » mais il eut soin d'avertir auparavant le marquis de Lans, gouverneur général de Savoie. Cette bourgade élait celle de Divonne, où jusqu'alors un ministre avait tenu la place du curé, recevant même une pension des religieux de Saint-Claude; car les protestants, lorsqu'ils détruisaient le culte catholique, savaient très-bien s'emparer des fonds des églises et imposer ceux dont les propriétaires se trouvaient hors de leur puissance. Pour cette paroisse et encore pour celle de Sessi, François réclama le secours du grand-prieur et de la communauté de Saint-Claude, qui consentirent provisoirement à payer aux curés les pensions qu'ils payaient aux ministres; ils accordèrent même des ornements et vases sacrés et « donnèrent charge à leurs fermiers de fournir argent pour redresser l’autel de Divonne, et autres réparations nécessaires’. » Tout en réglant ces affaires, le Saint avait eu la consolation de retirer un gentilhomme et capitaine à la foi catholique et, en quatre sermons, détromper plusieurs hérétiques. » Ce voyage était done heureux et tout apostolique; mais la calomnié s’en empara encore, accusant l’évêque « de faire certains mauvais ménages d’État avec les étrangers, » et s’étayant de l'amitié qui l’unissait au duc de Bellegarde et au baron de Luz, avec qui naturellement il avait conféré. Cette fois, comme déjà précédemment (Liv. IV, N°128), il dut se disculper près de Charles-Emmanuel et rappeler son zèle de sujet dévoué par les renseignements qu'il avait transmis au marquis de Lans?.

Ses voyages cependant étaient visiblement ceux d’un saint, et ceux qui le voyaient devaient apprendre avec grande douleur qu’on l’accusât de conspiration. « J’atteste, dit l’un d’eux, que » tout le long de la route il nous entretenait de Dieu et des » choses du ciel, mais d’une manière si ravissante, qu'on se » rappelait involontairement l’ange Raphaël voyageant avec le » jeune Tobie, et l’on ne pensait pas que l'envoyé céleste püt » mieux parler. Il récitait d’abord l’Z#inéraire des clercs, puis le » Bréviaire, ensuite le chapelet, en disant sur chaque grain un » Pater et un Ave... en vue de remercier le Père éternel d’avoir » choisi Marie pour être la Mère du Verbe incarné. De là il prit » un jour occasion de parler des sublimes prérogatives de la Mère » de Dieu, et il en pàrla dans un langage si suave, que nos

1 Lettres 165 et 167e, — 2 Lettres, 168e et 171e.

Liv. V. Chap. IT. — GUÉRISONS MIRACULEUSES. 469

» cœurs étaient ravis et merveilleusement excités à la dévotion » envers la sainte Vierge. La conversation dura jusqu’à notre » arrivée à Annecy; et là, après m'avoir fait remarquer que saint » François d'Assise avait été redevable à l’intercession de Marie » de toutes les grâces dont le ciel l'avait comblé, il me dit en » finissant : Soyons les dignes enfants de la Mère et du Fils, » tmitons les vertus de l'un et de l'autre‘. »

49. Partout du reste sa vie était la même; car, en toute circonstance et constamment, son cœur demeurait uni à Dieu de cette union indéfinissable que produit la contemplation et dont l'effet, nous dirions presque à l’égal de la vision béatifique, est de convertir toutes les œuvres en actes de parfaite charité. L'ange gardien veille sur nous, inspire notre âme, supplie et présente nos prières sans interrompre le cantique de ses éternelles louanges au Seigneur ; François aussi louait Dieu, aussi bien en se défendant de la calomnie, en intercédant pour ses amis, en réconciliant ceux qui étaient divisés ?, en assurant les revenus des églises, que lorsqu'il exhortait les prédicateurs, qu'il por-. tait lui-même la sainte parole, qu'il priait ou méditait. Mais en retour Dieu multipliait les miracles sous la main de son serviteur, et au ciel seulement on pouvait les compter. Un jour, c'est une mère désolée qui apporte devant lui sa jeune enfant, dévorée par la fièvre depuis trois mois et réduite à l'extrémité. Le Saint la bénit en disant : « Dieu vous guérisse, ma fille; » et à l'instant elle est guérie. Un autre jour il visite lui-même un malade, que les médecins ont abondonné, qui va mourir et dont la femme se lamente : « Ne pleurez point, dit-il; prions Dieu; » votre mari vivra. » Et peu de jours après le mari était à ses äffaires. C’est un jeune homme paralytique et tout contrefait qu’on lui amène au moment où il va monter à l'autel : 1l le confesse le premier jour et le communie le lendemain; au troisième jour, après la messe, il lui impose les mains sur les épaules, et tout à coup les membres se redressent, le jeune homme est libre de toute infirmité et s’en retourne à pied. « Un prêtre de Rumilly, à la suite d’une fièvre ardente, était tombé dans une folie furieuse qui obligeait à le tenir enchaîné; trois fois il avait rompu ses chaînes et porté partout l’épouvante, courant à travers les champs, les bois et les montagnes. Repris et conduit dans la prison épiscopale, il se livrait aux plus affreux excès, quand François, passant près de la fenêtre, l'appelle à lui, touche sa

1 Dépos. de Rendu, M. Hamon. — ? Voy. Lettre 169e.

joue à travers les barreaux, l'invite à remercier Dieu, le fait mettre en hberté et le renvoie guéri pour jamais. »

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