‹ Œuvres complètes de saint François de Sales (volume 4)Chapitre 45 sur 61 · EP 2 MAP AS · texte numérisé non relu

EP 2 MAP AS

Duc voulut qu'il préchât ‘et fût l’un des évêques qui présenteraient l’auguste relique à la vénération des fidèles. Il faut l’entendre raconter lui-même ce qui eut lieu durant cette cérémonie. « J'étais, 1l y a un an, et environ ces heures, à Turin; et » montrant le Saint-Suaire parmi un si grand peuple, plusieurs » gouttes de la sueur qui tombait de mon visage rencontrèrent » dedans le Saint-Suaire même ; et notre cœur sur cela fit ce sou- » hait : Hé! plaise à vous, Sauveur de ma vie, mêler mes in- » dignes sueurs avec les vôtres, et détremper mon sang, ma vie, » mes affections dans les mérites de votre sacrée moiteur ! Le » prince-cardinal se pensa fâcher de quoi ma sueur dégouttait » sur le Saint-Suaire de mon Sauveur; mais il me vint au cœur » de lui dire que Notre Seigneur n'était pas si délicat, et qu’il » n'avait point répandu de sueur ni de sang que pour les mêler » avec les nôtres, afin de leur donner le prix de la vie éternelle. » Ainsi puissent nos soupirs s’allier aux siens, afin qu’ils mon- » tent en odeur de suavité devant le Père éternel?! »

Il demeura à Turin quelque temps encore, très-occupé de «mille petites affaires et visites qu'il recevait. » L'une de ces. affaires était d'obtenir la grâce de M. de Charmoisy et de ses prétendus complices, et nous savons qu'elle traîna encore en longueur : de plus, après avoir apaisé Charles-Emmanuel, il fallait en faire autant du duc de Nemours, ce qui n'était possible « qu’en présence. » Restaient encore des dépêches à expédier quand le Saint partit, et il confia à M. de Blonay le soin de les solliciter *. Il prit sa route par le mont Cenis et rentra dans Annecy la veille de la Pentecôte, 25 mai, escorté d’une grande suite des plus apparents de la ville, qui avaient été à sa rencontre.

Le lendemain, il officia pontificalement dans sa cathédrale. « Or les chanoines avaient fabriqué à la voûte une machine simulant les nues, de laquelle, pendant l'élévation, devait sortir une colombe entre deux flammes, pour représenter la descente du Saint-Esprit. L’artifice réussit heureusement; mais la co-

1 C'était l'usage qu'un évêque étranger ne portât le camail qu’avec la permission de l’évêque du lieu, et François parut en chaire ayant seulement le rochet et l'étole. Cela fâcha le Duc, qui ordonna à l'archevêque de Turin d'envoyer son propre camail par un prêtre. Le Saint le reçut en témoignant qu'il obéissait au prélat et le baisa avant de s'en revêtir, puis, le sermon fini, il l’ôta et alla le reporter avec des paroles si humbles, que l'archevêque en était confus; et les assistants édifiés se dirent d'un à l’autre : Tout préche en ce saint évêque, jusqu'aux vêtements. » — 2 Lettre 510. — 3 Leltre 5010.

Liv. V. Chap. IT. — POSSÉDÉS DÉLIVRÉS. VOYAGE À GEx. 479

lombe, après avoir volé çà et là par l'église épouvantée de la musique et de la multitude du peuple, alla enfin choisir son repos sur la tête nue du saint évêque, qui était debout à l'autel, et qui demeura immobile, absorbé par le sentiment de Celui qu’elle figurait : il fut ainsi jusqu'à ce qu'elle s’envola d’ellemême. » À vêpres, il prêcha son peuple, disant qu’il apportait la bénédiction du saint archevêque de Milan : « Hélas! ajouta- » t-il, je viens d'honorer les vestiges de la sainteté d'un grand » serviteur de Dieu, près duquel je ne suis qu'une ombre et un » fantôme d’évêque, indigne de baiser la trace de ses pieds. » . 58. Son peuple néanmoins, touten admirant sa profonde humilité, qu'il voyait chaque jour très-sincère, ne laissait pas de le célébrer comme un grand saint, et dans tout son diocèse on le considérait comme ayant reçu du ciel le don des miracles. C'étaient surtout des possédés qu'on lui amenait en grand nombre. « Sept ou huit de ces malheureux lui ayant été présentés, il s’arrêla longtemps tout pensif et en silence, tenant les yeux fixés sur eux ; alors Rolland vint tout doucement par derrière et lui dit : « Monseigneur, vous ne parlez pas à ces pauvres gens; ils » ont une grande confiance en vous et attendent que vous leur » disiez quelque chose : quatre ou cinq paroles seulement, ce » leur serait assez. » Le saint prélat se mit à sourire : « Eh bien, » dit-il, je leur parlerai. » Puis se tournant à d’autres : « Voyez- » vous, je suis bien aise que notre M. Rolland m'apprenne à » faire des miracles. » À la même heure, il parla à ces malheureux , les toucha, les bénit et les renvoya délivrés. — Il en fut de même pour dix ou douze de la Roche-Sevin, qui furent amenés par leurs parents en un état lamentable, faisant des contorsions et mouvements qui effrayaient le peuple. Dès qu'il eut su le détail de leur misère, qu'ils eurent communié de sa main et reçu sa bénédiction, ils s’en retournèrent pleinement guéris. À la vérité, c'était une chose commune et solennelle, que tous ceux qui s’adressaient à lui étaient assurés d'obtenir tout ce qu'ils désiraient". »

59. Il était cependant « en un continuel tracas que la variété » des affaires du diocèse lui produisait incessamment; » mais surtout le pays de Gex réclamait son active intervention. L’autorité royale avait bien accordé toute la restitution des églises et des biens; mais les ministres et Genève continuaient une opposition que rendait trop efficace la politique timide de la France.

1 Ch.-Aug. de Sales.

Les curés et les missionnaires avaient peine à attirer le peuple, que trompaient les calomnies, et ils se trouvaient presque sans ressources ; toute l'espérance du Saint se réduisait à cette considération que, « n'étant point ouïs des hommes, ils étaient vus » de Dieu, qui sans doute agréait bien leur inutilité présente, » laquelle il récompenserait par après d'une moisson plantu- » reuse !

Au mois de novembre, il se rendit dans le bailliage et y séjourna assez longtemps, car « les affaires de religion s'y acerols- » saient tous les jours; » et ses efforts cependant n’abouürent qu'à l’établissement régulier de huit paroisses. Il régla la vie et le ministère des curés, les obligeant rigoureusement à la résidence, établit un économe, fixa le traitement du maître d'école catholique de Gex et la situation jusque-là indécise des missionnaires Capucins. « Mon Dieu, disait-il parmi toutes les diffi- » cultés, que ce m'est une honorable et douce peine que celle- » ci, qui me fait espérer que, sinon maintenant, au moins par » ci-après, tout ce pays pourra être purgé de tant d'infections que » le malheur de l’hérésie y avait assemblées... Je me porte fort » bien, grâce à Notre Sauveur, qui me donne un certain courage » nouveau de l’aimer, servir et honorer plus que jamais, de tout » mon cœur, de loute mon âme, et de tout moi-même; mais je » dis de tout moi-même, n'étant avis que jusqu’à présent je n'ai » point eu l’ardeur ni 1e soin convenables au devoir que j'ai à » cette immense bonté. Hélas! je vois ces pauvres brebis er- » rantes ; je traite avec elles et considère leur aveuglement. O0 » Dieu! la beauté de notre sainte foi en paraît si belle que j'en » meurs d'amour! Dieu, qui en cela m'assiste; veuille retirer » et ma personne et mes actions à sa gloire et à son honneur! » Sa bonté me fait savourer des douceurs, certes, extraordinaires » et suaves... Oh! que notre Sauveur est bon, et comme il » traite tendrement avec mon chétif courage ! Mais je suis bien » résolu de lui être fort fidèle ?. »

Et sans se laisser arrêter par les difficultés et les lenteurs, sans se décourager du peu de fruit qu’il voyait, tout à l’espérance de l'avenir, il agissait et sollicitait par tous moyens. Son action à la Cour de France était incessante et sa gratitude répondait aux plus petits bienfaits. « Sire, rien n’est caché à la chaleur du soleil » en ce monde; rien non plus n’est éloigné du soin des bons rois » en leurs monarchies : c'est pourquoi Votre Majesté a regardé

1 Lettre 2060, — 2 Lettre 594e.

Liv. V. Chap. IL. — LES ÉVÈQUES ET LES OKFICIERS ROYAUX. 481

» l'Église de Gex, qui est sur le fin bord du royaume, et, la voyant » extrêmement misérable , lui a ordonné l’aumône de 300 écus, » pour laquelle je vais maintenant en esprit, avec tous les ca- » tholiques de ce lieu-là, en faire actions de grâces à votre cha- » rité royale ‘. » Ainsi s’exprimait le Saint à la seule annonce de cette aumône ; il eut soin de remercier encore après l'avoir reçue, observant toutefois qu'il y voulait voir « des arrhes de plus grands » bienfaits pour l'avenir; d’où nous espérons, ajoutait-il; que la

» royale bonté de Votre Majesté regardera de son œil propice la » misère à laquelle l’hérésie a réduit ce pauvre bailliage ?. »

Ces bienfaits plus grands vinrent peu à peu, selon qu'il fut possible au roi de les accorder : car Louis XIIT se montra constamment animé des meilleures intentions; et cinq ans plus tard, nous le trouvons occupé à concerter avec le saint évêque les moyens de rétablir enfin le couvent des Carmes. Ces religieux montraient quelque exigence, contrariant même, en vue de leur propre rétablissement, ce que François avait dû régler pour l’emploi des revenus ecclésiastiques; et le prince demandait « s’il ne serait point plus à propos d'introduire en la ville de Gex quelques compagnies de religieux réformés. » C’est en répondant aux intentions royales, que le Saint appelait l'attention sur les prêtres de l'Oratoire et sur l'importance « de mettre dans le bailliage des officiers catholiques, moyen sans lequel les autres ne devaient opérer que faiblement *. »

Il avait beaucoup à se plaindre en effet de l’ingérance des officiers royaux, presque tous protestants, jusque dans les actes de sa juridiction spirituelle, et nous voyons qu'il tenait fortement à ce que d’énergiques remontrances fussent faites sur ce sujet aux États généraux de 1615. L’évêque de Belley y était député; c'est à lui qu'il écrivit ces lignes : « Je vois bien, Monseigneur, que » nous ne saurions conserver les libertés ecclésiastiques que les » ducs nous avaient laissées. Oh ! Dieu bénisse la France de sa » grande bénédiction, et y fasse renaître la piété qui régnait du » temps de saint Louis. Mais cependant, puisque ce pauvre petit » clergé a le bonheur que vous parliez en son nom, nous serons » délivrés de tout scrupule, si, après nos remontrances, nous » sommes réduits en la servitude... Quelle abjection que nous » ayons le glaive spirituel en main et que, comme simples exé- » cuteurs des volontés du magistrat temporel, il nous faille frap- » per quand il l’ordonne, et cesser quand il nous le commande!..,

1 Lettre 214. — 2 Lettre 2150, — 8 Lettre 288e,

» Vous verrez nos articles, et ferez, je m’assure, tout ce qui se » pourra pour la conservation des droits de Dieu et de son Église; » et tandis que notre Josué sera là, nous tiendrons les mains » haussées , et prierons qu’il ait une spéciale assistance du Saint- SSP. »

60. C'était sur la fin du mois d'août 1614 que le Saint écrivait de la sorte, et Dieu paraissait alors le distinguer plus spécialement par les signes de sa bienveillance. Le jour de la Nativité de la sainte Vierge, comme il officiait dans sa cathédrale et était assis sur son trône, une colombe, remarquable par sa blancheur, entrant par une fenêtre, vint se placer sur son épaule et de là sur sa poitrine, à la grande édification des fidèles émerveillés et heureux. Le soir, il prêcha sur les grandeurs de Marie et rappela la venue de cette colombe dont l’Esprit-Saint a dit : « Vous êtes » toute belle, 6 ma bien-aimée ! 6 ma colombe! et il n'y a nulle » tache en vous. » Et sa parole, émue de ferveur, pénétra tellement l’auditoire qu'il en fut attendri jusqu'aux larmes.

A cette année aussi se rapportent plusieurs faits qui révèlent dans notre Saint le don de prophétie. Le châtelain Pollient, de Choisy, avait un ennemi qui ne cessait de menacer sa vie, etil se trouvait en grande frayeur, tellement qu'il eut recours à François. « N'ayez pas peur, mon enfant, lui fut-il répondu ; » mettez votre confiance dans le Seigneur : si l’on tire sur vous, » l'arquebuse ne prendra point feu, et ainsi il ne vous arrivera » aucun mal. » Et quelques jours après, l'ennemi, avantageusement posté, tira en effet inutilement, en sorte que le châtelain passa heureusement et en remerciant Dieu. — Une autre fois, comme un habitant d'Annecy lui présentait son enfant, âgée de six ou sept ans, le Saint la toucha à la joue et dit avec compassion : « Pauvre enfant! vous ne passerez pas la dix-septième » année ! » Et la prédiction s’accomplit, malgré la bonne constitution que l’enfant paraissait avoir. — La province d'Annecy était menacée de la disette, car la récolte avait manqué, et tout le peuple était dans l’anxiété. Or, un jour que le Saint prêchait à Saint-Dominique , on l’entendit s’écrier : « Mes enfants, con- » fiez-vous en Dieu; je vous promets de sa part que vous ne » périrez point de famine, pourvu que vous observiez ses com- » mandements; mais de plus je vous dis et vous assure que vous » ne souffrirez point de pauvreté. » — « Et il prononça cela tellement et si amoureusement, que tous, merveilleusement con-

1 Lettre 217e.

Liv. V. Chap. IT. — LES BARNABITES ET LES CHARTREUX. 483

solés, pleuraient de grande joie ,.et de vrai, les affamés furent remplis de biens, et pas un de tous ceux qui avaient eu tant de crainte ne se vit accablé de cette misère ‘. »

61. Un plus grand bienfait pour la ville était la remise du collège aux Pères Barnabites. Dès son retour de Milan, Francois avait pour cela proposé son dessein aux syndics, louant beaucoup ces religieux , « qüi étaient entièrement selon son cœur; » et sur la réponse « que point de mal ne pouvait partir de ses mains , » il s'était hâté de terminer cette affaire importante. Le général envoya Dom Simplicien Fregoze, Dom Juste Guérin, et Dom Vitalien Berrette, tous trois éminents par la science et la vertu; et le Saint les mit en possession, inaugurant leur établissement par un remarquable discours sur ces paroles de Thémistocle : « Nous élions perdus, si nous n'eussions été per- » dus, » faisant entendre que l’état misérable du collège avait été la cause du plus grand bien qui lui pût arriver. Cette grande confiance de l’homme de Dieu ne fut point trompée : le Père Simplicien fit venir les plus habiles maîtres, dont les leçons atürèrent les écoliers en grand nombre, et en même temps ces religieux furent pour Annecy de véritables apôtres. Aussi François les entourait de toutes les marques de son estime, se plaisant avec eux au point de se dire lui-même Barnabite, prenant part à leurs repas et les invitant à sa table, assistant à leurs conférences sur les cas de conscience, officiant, prêchant et catéchisant volontiers dans leur église, comme l’un d’entre eux. Une fois, après avoir exposé que saint Paul, par une fidèle correspondance à la grâce, en était venu à pouvoir dire : « Je vis; non, ce n’est pas moi qui vis ; c’est Jésus-Christ que vil en mor, » il fut tout à coup tellement embrasé de l’amour divin, qu'il demeura quelque temps en extase.

Le Saint désirait aussi beaucoup que les Chartreux eussent une maison dans son diocèse : étant à Turin , il avait demandé pour eux l’abbaye de Filly; puis, quand le Due voulut lui donner pour lui-même l’abbaye de Ripailles, 1l offrit de la leur concéder. Charles-Emmanuel ne pouvait opposer de difficultés à un acte de pareil désintéressement ; il consentit aussitôt, et l'influence des nouveaux religieux se fit promptement sentir dans tous les environs, au grand profit de la religion et des âmes *.

62. Nous avons dit (N° 32) que le saint fondateur de la Visitation se rendit à Lyon pour traiter avec l'archevêque de l’établis-

1 Ch.-Aug. de Sales. — ? Foy. Lettre 212e.

sement du second monastère. Ce voyage, très-heureux pour la ville, qui vénéra l’homme de Dieu et s’édifia grandement de ses instructions et de ses vertus, devait être suivi d'un autre, qui tarda néanmoins de cinq mois, et ne fut pas moins important pour le bien de la religion‘.

Lié d'une sainte amitié avec l’évêque de Sion, Adrien de Richmartin, François regrettait sa mort, « arrivée dans le temps qu’on y pensait le moins, » quand il apprit l'élection d'Hildebrand Josse (ou Jodoque), prélat éminemment recommandable. Il se bâta d'écrire pour féliciter l'élu, offrant jusqu'aux services « qu'il pourrait attendre d’un très-fidèle et très-humble serviteur, » et Hiüldebrand tint à grand bonheur de l'avoir comme assistant à son sacre *. [I partit au temps marqué, ayant eu soin de prévenir le comte de Tournon, qui commandait la Savoie en l'absence du marquis de Lans; et, « après avoir mis ordre à quelques affaires à Thonon et à Évian en son passage, récréa la province de Valais de sa présence. Au pont de Morges, le doyen de la cathédrale, accompagné d’un bon nombre de chanoines et des principaux de la ville, se présenta et le salua par une harangue latine, et dans la ville, le révérendissime élu le recut avec très-grand honneur. Le jour de la solennité, il monta dans la haute chaire en habits pontificaux et prêcha de la dignité et autorité épiscopale avec tant d’érudition, de force et de pieuse éloquence que ce grand peuple s'échappa en applaudissements. » Il y eut des mères qui sortirent pour aller chercher leurs petits enfants et leur faire voir le saint évêque de Genève. Chose merveilleuse! dans une ville où il était fortement interdit de traiter la controverse, François put établir la succession apostolique dans la seule Église Romaine, sans provoquer une plainte et en s’attirant au contraire les louanges des hérétiques qui étaient là en majorité. Ce discours fut l’occasion d’un grand nombre de retours à la foi, qui suivirent des conférences particulières auxquelles le Saint se prêta avec sa mansuétude ordinaire ?.

Malgré ces occupations tout apostoliques, le Saint put démêler certaines intrigues entretenues par le gouverneur de Milan pour

1 Le Saint partit pour Lyon le 25 juin et demeura là huit jours : il n’alla à Sion que le {er décembre; dans l'intervalle, et en l'absence de l'archevêque de Tarentaise, il alla consacrer une église nouvellement bâtie par les Capucins (Lettre 218e). — ? Le consécrateur devait être encore l'ancien archevêque de Vienne, Pierre de Villars. Voy. Lettres 209, 210e, 218, — 3 Ch.-Aug. de Sales. — A cette occasion le Saint médita le Projet pour la conversion des hérétiques, No 237e des lettres. - :

Liv, V. Chap. IL. — ACCUSATIONS CALOMNIEBUSES. FERMETÉ. 485

attirer le Valais à l'alliance espagnole en le détachant de la Savoie. Il se hâta, comme fidèle sujet, d'informer le marquis de Lans et le Duc : « Les fers, disait-il, sont si avant au feu, que si » S. À. n'y remédie promptement, je ne sais comment on en » pourra empêcher les effets. Et déjà plusieurs dizains sont ga- » gnés et auraient fait faire le coup, si ce n’eut été la vive résis- » tance de M°' de Sion et des autres dizains. » [| montrait ensuite librement que le représentant du Duc avait donné lieu au mécontentement , parce qu'il n'avait point paru au sacre, et il croyait tout perdu si personne ne se présentait au nom deS. A. à la prochaine assemblée des dizains *.

En ce temps sévissait la guerre que Charles-Emmanuel avait entreprise, après la mort de son gendre, Frédéric de Mantoue (1612), pour faire valoir d'anciens droits sur le Montferrat. La paix d'Asti (1° décembre 1614) était intervenue inutilement, parce que l'Espagne avait refusé de la signer, et ce ne fut qu’à la fin de 4617 (9 octobre) que les hostilités cessèrent complètement, après que l'intervention de la France eut réduit les Espagnols à n’attendre plus que des défaites ?. Pour subvenir aux frais de cette longue lutte, le Pape avait accordé un subside à prendre sur les biens du clergé, et François, au retour de Sion, se trouva chargé du pénible devoir d’exhorter ses prêtres à le payer. I] avait à lutter contre des répugnances que légitimait en quelque sorte la pauvreté des bénéficiers; mais il décida tout le monde par son exemple, en s'imposant pour une somme qui dépassait de beaucoup la proportion de ses revenus. Nous verrons bientôt, et durant cette même guerre, d’autres preuves de l’ardent patriotisme du saint évêque.

63. Cependant, certaines gens, « qui eussent dû baiser la terre qui avait l'honneur d’être foulée de ses pieds, » ne cessaient de le harceler par leurs indignités. Abusant de la confiance trop facile du duc de Nemours, et cédant aux viles inspirations de l’envie, ils ne cessaient de calomnier les frères du Saint, Bernard et Janus, et faisaient remonter jusqu’à lui la cause des crimes qu'ils inventaient. Les intrigues réussirent à ce point que François jugea prudent de se retirer à Sales avec les deux pauvres accusés, pour laisser au temps le soin de démasquer les calomniateurs ; mais lorsque vint le Carême, qui le rappelait à Annecy, « il trouva que la persécution était plus forte que jamais, » et alors il se résolut à une défense énergique.

1 Lettre 219. —2 Voy. Gerdil, Hist. de la Maison de Savoie.

486 VIE DE S. FRANÇOIS LE SALES. Re

Ayant affirmé l'innocence de ses frères et de lsurs prétendus complices ‘, il ajoutait : « Monseigneur, je supplie très-hum- » blement Votre Grandeur de me permettre la discrète liberté » que mon office me donne envers tous. Les papes, les rois et » les princes sont sujets à être souvent déçus par les accusations » et les rapports...; c’est pourquoi ils renvoient à leurs cours, » sénats et conseils, afin que, parties ouïes, il soit avisé...; et » les belles qualités des accusateurs ne servent à rien pour » exempter leurs accusations de l’examen convenable, sans le- » quel le monde... serait tout à fait dépourvu de justice. Les » princes ne peuvent se dispenser de suivre cette méthode, y » étant obligés à peine de damnation éternelle. V. G. a reçu des » accusations contre ces pauvres affligés et contre mes frères : » elle à fait justement de les recevoir, si elle ne les a reçues que » dans les oreilles; mais si elle les a reçues dans le cœur, elle » me pardonnera si, étant son très-affectionné, quoique très- » indigne pasteur, je lui dis qu’elle a offensé Dieu, et est obli- » gée de s’en repentir, même quand les accusations seraient » véritables; car nulle sorte de parole qui soit au préjudice du » prochain ne doit être crue avant qu’elle soit prouvée, et elle » ne peut être prouvée que par l'examen, parties ouïes. Qui- » conque vous parle autrement, Monseigneur, trahit votre âme; » et que les accusateurs soient tant dignes de foi que l’on vou- » dra, encore faut-il admettre les accusés à se défendre ?.., »

Mais, avant d'envoyer cette lettre, le Saint la soumit à son cher frère, le président Fabre. On voit dans ce qu'il écrivait à ce digne ami toute la grandeur de sa peine et toute la prévention que le prince avait conçue. « On nous ravit le bien le plus » précieux que nous ayons, qui est la bonne grâce de nos » princes... Est-il possible que S. G. m'aime, qui, ce semble, » prend plaisir aux rapports qu’on lui fait.., puisqu'elle a déjà » trouvé que ce sont ordinairement des impostures, et néan- » moins elle les reçoit, elle les croit, elle fait des démonstra- » tions d’une très-particulière indignation? C'est crime pour » tout le monde de haïr le prochain; ici, c’est crime de l’ai- » mer... Certes, mon cher frère, j'ai la gloire d’être aimé par » vous et d’être passionné pour vous; mais puisque mon mal- » heur est si grand, pour Dieu, ne disons plus mot désormais. » Dieu et nos cœurs le sachent seulement, et quelques-uns

1 On voit que l'accusation portait sur quelques méfaits de nuit : « Ces pauvres gens de bien prouveront que ces nuits ils étaient ailleurs, et seraient bien marris d'avoir ni coopéré ni consenti à telles malices. » — 2 Lettre 1211e.

Liv. V. Chap. If. — FERMETÉ ET DOUCEUR. 487

dignes d’un secret amour. Un jour viendra que de m'aimer ne sera plus reproche à personne, comme personne de ceux qui m'aiment entièrement ne méritera jamais reproche *. »

64. En proie à cette peine de famille ou personnelle, le saint

prélat en éprouvait une autre comme évêque, et sur laquelle nous devons l'entendre. « Depuis que je suis en cette charge,

écrit-il à un président au parlement de Bourgogne, rien ne m'est arrivé qui m'ait tant affligé que ce mouvement fait par les syndics et plusieurs des habitants de Seyssel contre la justice et la piété. Ils ont depuis peu un procès avec mon chapitre, à raison des dimes, qu'ils prétendent ne devoir payer, quant au blé, que de trente gerbes l’une, et quant au vin, de soixante charges l’une. J’ai täché de tout mon pouvoir d'accommoder ce différend à l'amiable ; mais il n’y a jamais eu moyen. Îls ont estimé que la force leur serait plus favorable que la justice; et, après plusieurs menaces: il y a eu un extrême mépris du devoir que l’on à aux magistrats, et une trop furieuse passion contre les curés et ecclésiastiques. Je suis done affligé si cette violence n’est réprimée, car elle croîtrait tous les jours davantage; d’ailleurs je suis aussi affligé si on châtie cette mutinerie, parce que les mutins sont mes diocésains et enfants spirituels. : mieux vaut toutefois que je pleure leur tribulation temporelle, que s'ils se précipitaient en l’éternelle. Tout plein de bons personnages de ces lieux là sont marris dece soulèvement; ils n’ont pu néanmoins arrêter le torrent de ce désordre. Or, forcé de mon devoir, j'envoie ces deux porteurs, qui ont été plus que témoins oculaires de ce fait, surtout M. Rogès, doué d’une incomparable probité, prédicateur fort capable, contre lequel ils émurent les femmes, pour le faire jeter dans le Rhône par ce sexe facile à s'émouvoir, comme s’il eût parlé contre l'honneur de toutes; de quoi s’exeusant : Hélas! dit-il, j'avais si grande peur parmi ces gens, que, quand j'eusse parlé mal toute ma vie, je me fusse bien tu alors. En somme, il me semble que cette msolence est trop publique pour être dissimulée, trop fâcheuse pour demeurer impunie, trop dangereuse pour n'être pas réprimée. Me remettant néanmoins entièrement à votre prudence, je vous supplie seulement qu’il vous plaise, monsieur mon frère, me favoriser, à ce que mon Église subsiste en ses droits, et qué désormais ces gens-là demeurent en devoir ?. » |

1 Lettre 1209e, — 2 Lettre 221e,

65. C’est ainsi qu'il alliait constamment la fermeté et la mansuétude; mais on rapporte à cette année 1615 différents traits qui seraient inexplicables, si François de Sales n’en était le héros.

Une dame de qualité, quittant le monde pour la Visitation, avait donné à l'Ordre « certains droits et une bonne somme d’argent; » ce qui blessa tellement l’un de ses parents, qu'il n’oublia vis-à-vis du Saint ni reproches, ni indignités scandaleuses. François cependant resta calme et doux : « Voyez, dit-il à ce furieux, » et prenez garde que vous n’ayez été surpris par de faux rap- » ports : c’est bien la vérité que j'ai su ce que cette dame vou- » lait faire ; mais je vous assure que je n’ai pas élé son conseil. » Et comme la colère de l’insolent allait jusqu'à menacer de rompre les portes du monastère : « Allez un peu plus douce- » ment, répondit-il : les menaces ne valent rien envers personne, » et vous pourriez à mon égard vous tromper davantage encore; » je suis d’une qualité que la justice ne laissera jamais outrager » impunément. » Puis il laissa le malheureux se retirer, et comme on assurait que sans doute il briserait les portes de la Visitation ; car il en avait fait le serment : « Non, non, non, dit » le Saint en affermissant de plus en plus sa voix, {ne le fera » point. » Et il en fut ainsi*.

Un autre seigneur, mais de très-haute noblesse, vint lui demander une certaine cure vacante pour un ecclésiastique qu'il protégeait, et il lui fit connaître la loi qu'il s'était imposée, de ne donner les bénéfices qu'au concours, ajoutant qu'il serait heureux si le candidat proposé l’emportait. Cette réponse provoqua une terrible colère, de grandes menaces, et François essaya vainement de calmer l’orage par ses douces paroles; le gentilhomme s’en moquait et raillait amèrement, appelant cela des hypocrisies mielleuses, bonnes à endormir les femmes et les enfants. « Et bien, dit l’évêque, je vais examiner devant vous- » même votre protégé. » Celui-ci, qui se savait incapable, n'y voulut jamais consentir, et le Saint s’écria : « Quoi donc! voulez- » vous que, les yeux bandés, je confie la charge des âmes dont » j'aurai à répondre ? Voyez s’il y a de la justice dans ce pro- » cédé. » Le seigneur ne voulut rien voir et ne se retira que quand il fut las de vomir des injures; mais François demeura comme s’il n’entendait rien, et à un prêtre, témoin de la scène, qui s’étonnait de ce calme prodigieux : « Voyez-vous, dit-il, ce

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» n'était pas lui qui parlait; c'était la passion. Dieu a vu de » toute éternité que J'aurais cet affront à souffrir, et a voulu que » je le souffrisse patiemment : ne fallait-il pas boire amoureuse- » ment ce calice? Oh! qu'il m'est cher, venant de la main d’un » si bon père!» — « Mais, Monseigneur, avez-vous donc été tout » à fait sans sentiment? » — « J’ai fait diversion, et me suis » occupé à penser aux bonnes qualités de ce gentilhomme... ; » j'espère que quand sa mauvaise humeur sera passée, quand » ces brouillards se seront dissipés, la clarté du jour reviendra, » et il me reverra avec sérénité. » Bientôt, en effet, le coupable vint demander pardon et ne cessa de témoigner au saint prélat toute son estime et son affection .

Un autre encore, commandeur de l’ordre de Malte, distingué par ses services militaires, vint réclamer une cure pour un de ses domestiques, qu'il avait fait ordonner prêtre. On soumit le candidat au concours et il échoua, de sorte que la cure fut donnée à celui que les examinateurs avaient trouvé plus capable. À cette nouvelle, le commandeur furieux se rend à l'évêché, éclate en injures et s’oublie au point de prendre violemment le Saint par la barbe : « Si tu n'étais pas évêque, s’é- » crie-t-il, je t'apprendrais à me respecter ; mais, si tu n’as aucun » égard pour ma qualité, tu devrais honorer la croix que je » porte. — « Monsieur, reprit doucement François ; et comment » dites-vous cela? Je porte aussi la croix, et comment ne lui » porterais-je pas de l'honneur, puisque j'ai composé un livre » pour sa défense? » Ce fut une réponse inutile, et le commandeur ne sortit que plus furieux; comme le Saint voulait le reconduire : « Je te le permettrais, cria-t-il, si tu me portais l’hon- » neur que tu me dois; mais puisque tu fais si peu d'état de » moi, je ne veux point de tes compliments. » Mais la nuit porte conseil, et « ce pauvre homme, tout confus, ne tarda pas beaucoup à demander pardon de son insolence; il l’obtint facilement et depuis honora fort le Saint qu’il avait offensé ?. »

On conçoit après de tels faits, comment le P. de la Rivière * put dire, en terminant la station du Carème : « Que vous êtes » heureux, habitants d'Annecy, qui jouissez de la présence d’un » si saint évêque? [Imitez ses vertus; car, je le répète, c’est un » saint, et de lui on peut dire comme la reine de Saba : Bien- » heureux ceux qui sont toujours auprès de vous et entendent

1 Esprit, Part. XIV, Sect. 27. — 2 Ch.-Aug. de Sales. — 3 C’est l’un des bons historiens du Saint, remarquable surtout par l’onction.

» votre sagesse. » Mais ce compliment fit rougir l’homme de Dieu, qui en demeura triste tout le jour, et le soir il dit au prédicateur : « Vous aviez si bien prêché tout le Carême ; pour- » quoi avez-vous tout gâté par vos louanges et flatteries? Hélas! » Je ne suis nullement saint, et plût à Dieu que je le fusse! A » quel propos me comparer à Salomon? Vraiment! je suis un » brave Salomon ! Ah! si vous saviez ma misère, vous parleriez » bien autrement. » — « Néanmoins, ce docte et vertueux religieux ne s’est jamais repenti d’avoir dit des paroles si véritables, et qui furent reçues avec un applaudissement général de tout le peuple ‘. »

66. Comme prince du saint empire, François avait été convoqué par l’empereur Mathias [° à la diète de Ratisbonne, dans laquelle on devait chercher les moyens d’arracher complètement la Hongrie au joug des Turcs; mais « la rébellion des hérétiques genevois ayant totalement dépouillé de secours humains sa chaire épiscopale, » le saint prélat dut s’excuser de répondre à une telle convocation. Il ne pouvait qu'offrir ses prières et sacrifices, et « je n'omettrai jamais, disait-il, de prier Dieu tout » bon et tout-puissant qu’il envoie à V. M. I. son secours d’en- » haut, et qu’il confirme tout votre pieux dessein ?. » Le travail du reste et la multiplicité des affaires l’absorbaient complètement, sans compter les infirmités, qui le faisaient parler de sa vieillesse, alors qu'il n'avait que 48 ans ?.

A la place des maîtres laïcs, aux mains de qui dépérissait le collège de Thonon (Liv. IT, N° 21), il avait désiré établir les Pères Barnabites, dont la capacité, les vertus et le zèle émerveillaient Annecy. L'affaire, bientôt conclue avec les religieux, très-agréable à la Cour de Turin et patronée à Rome par l’ambassadeur de S. A., s'était terminée par l'approbation de Paul V. Le Saint partit donc pour Thonon le 31 août, avec Dom Juste Guérin , et le 3 septembre, les dernières conventions étant arrêtées , il mit l'Ordre en possession : cet acte s’accomplit en présence des personnages les plus recommandables, tels que l’ancien archevêque de Vienne, Vespasien Grimaldi, le marquis de Lullins, le chevalier Berghera, protecteur de la sainte Maison, M. de Blonay (préfet?), et autres. « L'arrivée de ces Pères, également doctes et religieux, illustra grandement la ville et pro-

1 Ch.-Aug. de Sales. — ? Lettre 2240. — 3 Voy. Lettre 223e : « Vous savez bien qu'il faut plus de sujet pour faire remuer les vieilles gens que les jeunes. » Il s'agissait encore une fois de le fixer en France.

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fita à tout le Chablais; mais de plus, ces deux collèges d'Annecy et de Thonon, qui leur furent procurés par l’homme de Dieu, leur ont été deux très-féconds séminaires, par le moyen desquels ils se dilatèrent depuis en toute la France’. »

C’est à Thonon que François apprit la mort de son grand-vicaire, et il fit choix, pour le remplacer, de son frère Jean-François. « J’ai regretté dès hier au soir la perte que nous avons » faite de notre bon M. le Vicaire... L'amitié fraternelle que ce » pauvre défunt nous portait à tous, m’obligera à jamais de » chérir et honorer sa mémoire, et de prier souvent pour son » âme... Il y a longtemps que je prévoyais cet accident..., et » ayant pensé... quije pourrais rendre successeur en sa charge, » enfin, après plusieurs considérations, j'ai résolu de vous v

» appeler ; et ce seul motif vous suffira pour l’accepter, et à tout » le monde pour approuver, que de cette charge dépend une » grande partie du bien de ce diocèse et de mon honneur, dont » votre proximité vous pressera d’avoir plus de soin et de jalousie » que nul autre... Vous ne devez pas alléguel que vous n'avez » pas la connaissance des choses des procès, car c’est la moindre » des fonctions du grand-vicaire...; nous en parlerons à mon

» retour. Cependant, faites pour moi comme si déjà vous étiez

» établi; et sera bon de mettre la cure de Roussi au concours au » plus tôt?. »

C’est probablement à l’occasion de cette cure, que le Saint écrivait encore : « Cette affaire donnera lieu à la clabauderie, » en laquelle il faut demeurer grave et tranquille, ne répliquant » rien, sinon qu'on à suivi la pluralité des voix. [Il est expédient » qu'on assûre bien la pension du pénitencier, de manière qu'il » n'ait rien à démêler avec le curé; car l'esprit humain est si fà- » cheux en tout ce qui touche l'intérêt, que malaisément pourra- » t-on autrement procurer au pénitencier ce petit entretien. » — Et comme la peste ravageait Genève, il rassurait son frère et sa ville en ces termes : « Ne soyez nullement en peine pour moi; il » n'y a aucun danger dans tout le Chablais, et, quand même le » mal prendrait accroissement, je suis sage et me garderai, Dieu » aidant. Toutefois, à mon retour, je m’arrêterai quelques jours » dans une maison séparée, hors la ville, si l'autorité civile le » désire, pour ne donner sujet d'appréhension à personne et té- » moigner le respect qu’on doit à la santé du pays*. »

1 Ch.-Aug. de Saies. Voy. aussi Lettre 226°. — 2 Lettre 227, — 3% Lettre inédite, citée par M. Hamon.

N devait d’ailleurs « arrêter trois ou quatre jours en chemin, » étant prié par M. d’Angeville de passer à la Roche, pour voir » certain différend qu'il avaitavec ses chanoines. » En attendant rien n’échappait à son attention : on le voit recommander à Son Altesse un protestant convert qui, ayant choisi la profession ecclésiastique, avait besoin d’être relevé de la misère?; et plus tard 1l écrivait encore pour que le prince favorisât l'introduction au Chablais de l’art de faire la soie.

67. Le saint évêque rentrait à Annecy le 20 septembre, ayant hâte de tout préparer pour recevoir dignement le cardinal de Marquemont; mais ce prince de l'Église n’arriva que le 30 octobre ainsi que nous l'avons vu (N°32). Dès le lendemain, il put admirer tout ensemble la fermeté tout apostolique et la charité. de François. Un concours était ouvert pour une cure, et parmi les candidats se trouvait un gentilhomme qui, tout fier de la recommandation du Duc, prétendait bien qu’elle effacerait les autres titres‘. Le Saint ouvre un missel et tombe sur l'Évangile où Jésus-Christ réprime l'ambition des fils de Zébédée; il demande au gentilhomme de traduire et de commenter ces paroles : Nescitis quid petatis (Vous ne savez ce que vous demandez), et il n'obtient que le honteux aveu d’une ignorance qui provoque les rires de l'assemblée. L’ambitieux néanmoins persiste à réclamer avec hauteur, et alors l’évêque lui dit tranquillement : « Mon- » sieur, pour me servir des paroles de Notre Seigneur, vous ne » savez ce que vous demandez. Je crois bien que vous pourriez » jouir des revenus de ce bénéfice ; mais vous bien acquitter de » la charge des âmes avec ce peu de capacité, je le crois impos- » sible : c’est pourquoi je n’ai pas à vous donner cette cure; car » je ne suis pas donneur de bénéfices, mais seulement dispensa- » teur, et je les dois dispenser aux plus capables. » Et en effet, dans la séance même, il pourvut un docteur également éminent en science et en piété.

Le gentilhomme se retira en menaçant de la colère du Duc, et le dimanche suivant, pendant l'office, il ent l’impudence d’aller présenter à François, assis dans sa chaire épiscopale, un libelle diffamatoire rempli des injuresles plus grossières. Tout cela n’émut aucunement le Saint; mais le chapitre releva l’injure faite ainsi à la dignité pontificale, et déjà la sentence était portée contre le coupable, quand l'intervention et les prières de l’offensé

1 Lettre 2276. — 2 Lettre 228e. — 53 Lettre 229e. — # « Il n'avait salué les lettres que de bien loin, » dit spirituellement Charles-Auguste.

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obtinrent grâce. Non content de cela, l’homme de Dieu agit près de Charles-Emmanuel et procura bientôt à ce malheureux insolent une charge laïque très-honorable, « selon sa condition et naissance : de sorte que c'était un proverbe tout commun en Savoie, qu'il fallait offenser l'évêque de Genève pour en recevoir toutes sortes de bienfaits". »

Denis de Marquemont admira cette grande action, mais d’ailleurs toute la vie de François excitait son enthousiasme, etilne s'émerveillait pas moins de son ineffable piété et de la sagesse de ses paroles que de ses allures et de ses actions. « Il prononça diverses fois que c'était un saint, qu’il ÿ avait en lui de l’extraordinaire et du surhumain, et, tout archevêque, primat des Gaules et cardinal qu'il était, il tint à honneur de le qualifier du nom de père?. » Inutile de dire que, de son côté, l’évêque honora grandement le cardinal, dont il put reconnaître d’ailleurs les belles qualités. Le jour de la Toussaint, il le fit officier et prècher dans sa cathédrale; le 4 novembre, il le pria d’officier chez les Barnabites et d’y faire le panégyrique de leur saint patron : « Mes » Pères, dit-il aux religieux en le leur présentant, quand vous » n’aviez que moi à votre solennité, vous n’aviez que l'ombre de » saint Charles; mais voici en M® de Lyon sa copie vivante. »

68. Après quelques jours seulement de vie toute fraternelle entre les deux fprélats, M de Marquemont retourna dans son diocèse, dont il faisait la visite; mais il avait à peine quitté Annecy, que la calomnie alla réveiller les soupçons dans l’âme du duc de Savoie. Ce prince, toujours facile aux soupçons, informa le marquis de Lans, qui aussitôt demanda compte à François de la venue de l’archevêque et de ses fréquents entretiens avec lui. La lettre du gouverneur de Savoie, datée du 14 novembre, arriva le 15 à Annecy, et le Saint répondit sur-lechamp. Il rappelait le projet formé par le cardinal de venir le premier ; la visite que lui-même avait faite à Lyon, « n’estimant pas qu'il dût se laisser prévenir; » il marquait comment cette venue de l'archevêque n'avait pas été concertée, puisqu'il n’en avait eu l'assurance que le jeudi 29 octobre; il remarquait que ME: de Lyon était entré publiquement, escorté de huit hommes à cheval; il affirmait enfin que tous leurs mutuels discours n'a- « vaient été de chose quelconque, sinon conformément à leurs » vocations, » et il ajoutait noblement : « Votre Excellence ne m'o-

1 Ch.-Aug. de Sales. Voy. la lettre 230e où se lisent en particulier ces mots : « Pour des bénéfices, je lui en désirerais d'autre nature que de ceux qui portent charge d’âmes. » — 2 Ch.-Aug. de Sales,

» bligera pas peu, si elle en assure Son Allesse, et je lui engage » pour cela mon honneur et ma réputation, et à Dieu, qui le » sait, ma conscience et mon salut... Je suis né, nourri et ins- » truit, et tantôt envieilli en une solide fidélité envers notre » prince souverain, à laquelle ma profession, outre cela, et » toutes les considérations humaines qui se peuvent faire, me » tiennent étroitement lié. Je suis essentiellement savoisien, et » moi, et tous les miens; et je ne saurais jamais être autre » chose. Je ne sais pas donc comme je puis jamais donner aucun » ombrage, principalement ayant vécu comme j'ai fait. Je me » promets de la faveur de Votre Excellence que Son Altesse de- » meurera parfaitement satisfaite, et que rien ne se saura de cet » ombrage, qui affligerait le bon M£' de Lyon beaucoup plus qu'il » ne m'afflige, moi qui, par la suite du temps el des événements, » serait toujours reconnu très-assuré et très-fidèle serviteur !. »

Fort de son innocence et comptant que cette lettre suffirait à la rappeler, François continua, selon ce qui a été dit, à traiter avec le cardinal les affaires de la Visitation. Sans doute, il croyait le Duc parfaitement revenu à la bienveillante confiance qu'il avait souvent montrée; mais il n’en était rien, et le marquis de Lans écrivit de nouveau, sommant cette fois qu’on eüt à lun découvrir ce dont les deux prélats avaient traité. Le saint évèque alors répondit au prince directement, et, sans donner aucun détail, 1l affirma la vérité entière de sa première lettre, ajoutant seulement qu’il eût tout révélé de lui-mème, si l'on eût voulu l’entretenir de choses d'État, auxquelles d’ailleurs le pieux cardinal ne songeait point, et enfin se déclarant fort paisible dans la confiance que devait inspirer toute sa vie”*.

1 Lettre 2336. — 2 Lettre 232e.

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