‹ Œuvres complètes de saint François de Sales (volume 4)Chapitre 47 sur 61 · Victor-Amédée était descendu à l'évêché, beaucoup moins · texte numérisé non relu

Victor-Amédée était descendu à l'évêché, beaucoup moins

parce que c'était le plus bel hôtel que parce qu'il vénérait le saint évêque, et celui-ci saisit l’occasion pour parler fortement de la réforme des monastères : son zèle apostolique ne savait jamais négliger une circonstance favorable.

Son plan général était de séparer la portion des biens destinée aux abbés et prieurs commendataires de celle qui était réservée à la maison et aux religieux : cette dernière serait mise en communauté sous les supérieurs clottriers rééligibles de trois en trois ans. Cet ordre serait établi d’abord à Talloires, où la réforme avait commencé, et à cette maison il faudrait soumettre tous les monastères de Saint-Benoît. Dans les monastères de l'Ordre de Citeaux, on ne réussirait qu'en remplaçant les religieux par des Feuillants !; et pour les maisons de Saint-Augustin, comme il était urgent aussi de changer d’Ordre, on pourrait en retirer quelques-unes dans les villes, pour accroître le nombre des chanoines, en confier quelques autres aux Pères de l’Oratoire, et même en annexer au collège d'Annecv. — Quant aux femmes, il faudrait transporter dans les villes les trois maisons de Cisterciennes, et soumettre tous les monastères aux règlements du Concile de Trente. — Pour tout, le Duc obtiendrait du Pape la nomination d’une commission d’évêques et les ordres à qui de droit; il prêterait en outre l'appui de sa puissance?.

Le prince loua ces sages mesures et promit tout son concours; mais le mal ne cède pas volontiers la place, et le Saint, qui réclamait presque inutilement depuis dix ans (Liv. IV, N°86), devait rencontrer encore tant de difficultés, qu’à peine put-il faire un peu de bien.

71. C'était un temps fécond en licence : au cloître et dans le monde on rencontrait le désordre, avec l’orgueil qui ne veut point être corrigé; mais, ardent et impitoyable quand il s’agissait de réformer les institutions, François se portait, à l'égard des personnes, jusqu'aux dernières limites de la patience et de la charité, surtout quand il y avait pour lui quelque injure à souffrir.

Un gentilhomme de grande qualité, puissant dans le siècle, était aussi très-débauché, et par cela même ennemi du saint évêque, contre lequel il ne cessait d’aiguiser sa langue, ayant même composé d’odieuses satires. Mais « voyant qu'il y perdait sa peine et que l’homme de Dieu ne s’en émouvait aucunement,

1 Bernardins réformés. — ? Voy. Tome V, p. 479.

quelques nuits de suite, au plus fort de l'hiver, il mena une meute de chiens devant les fenêtres de sa chambre, et leur faisait tirer les oreilles par ses serviteurs et autres enfants perdus, afin qu’ils hurlassent comme les loups. Bien plus, ces misérables criaient et clabaudaient comme étant à la chasse, et tiraient des coups de pistolet, de sorte que toute la rue était en émoi; et personne n’osait réprimer cette insolence : la justice même y avait travaillé en vain, tant ce seigneur était puissant. Les serviteurs du Saint voulaient sortir en armes; mais jamais il ne le voulut permettre, et 1l disait doucement : « Non, laissez, » laissez; ils endurent plus que nous : du moins nous sommes » ici chaudement et à couvert, et quand le jour viendra, qu'ils » seront contraints de dormir, ils reposeront avec plus d’incom- » modité. » Et se prosternant, il priait pour eux aux pieds du crucifix : « Père, disait-il, pardonnez-leur; car ils ne savent ce qu’ils font. » Quelquefois ils jetaient des pierres et brisaïent les vitres , et lui disait avec saint Étienne : « Seigneur, ne leur imputez point ce péché. » Poussant plus loin leurs injures, ils emplâtrèrent toute la grande porte du palais épiscopal de boue et d'ordure, et continuèrent à se montrer plus furieux jusqu'à ce qu'un jour l'homme de Dieu, trouvant le misérable auteur de ces insolences dans le parloir de la Visitation, le salua et embrassa très-amoureusement, ajoutant même, selon son ordinaire mansuétude, de très-suaves paroles de bienveillance. Le gentilhomme ne put tenir à ce procédé; il demanda pardon, et protesta souvent depuis que de cette admirable patience il avait fait plus de profit que d’avoir entendu cent prédicateurs. »

« Le frère de cet homme-là, marquis de qualité, comme lui grand ennemi du Saint, avait une querelle furieuse avec un seigneur fort riche et fort illustre : on disait partout qu’elle ne finirait que par le fer, et le seigneur vint bientôt en effet avec douze chevaux, dans l'intention de se battre. Or, comme il passait sous les fenêtres de l'évêché, l'homme de Dieu le vit, le salua et fit signe de lui vouloir parler. Il mit pied à terre, tandis que François descendait, et admira, dès les premières paroles, comment l’évêque pouvait connaître sa volonté de se battre avec le marquis, puisqu'il ne s'en était déclaré à personne. L'homme de Dieu prêcha fortement la paix, et fit tant, que ces deux hommes s'en remirent à son arbitrage : peu de jours après ils étaient pleinement d'accord, et depuis ils furent bons amis". »

1 Ch-Aug. de Sales.

Liv. V. Chap. III. — PATIENCE ET CHARITÉ. 499

72. « Un autre gentilhomme, qui même lui était allié, s’estimant offensé de quelque chose, vint aussi au palais avec une meute de chiens , des cornets et trompettes, et fit sonner l'alarme dans la cour avec un bruit et tintamarre très-horrible. Non content de cela, il monta à la chambre du Saint, écumant de rage et remplissant l'air de mille menaces et injures, avec un scandale qui méritait le plus rigoureux châtiment. François l’entendit sans s’émouvoir et ne lui répondit que brièvement, en paroles douces et courtoises; d’où cet insensé conçut une plus grande fureur, et ne se retira que quand il n'eut plus de voix. Le Père Claude de Coëx, témoin de cette insolence, ne put s’empècher d'interroger l'homme de Dieu : « Monseigneur, comment » faites-vous en ces occasions pour ne vous point mettre en-co- » lère? I1 semble que vous deviez reprendre fortement et répri- » mer cet insensé : c'eût été plutôt charité. »— « Voyez-vous, mon » Père, j'ai fait un pacte avec ma langue, pour qu'elle prenne » bien garde à se taire quand on dit quelque chose qui me » pourrait fâcher. Et véritablement il ne fallait pas davantage » aigrir ce pauvre homme, ni lui faire connaître sa témérité : » il sera un jour sage et se repentira de cette faute. » Et en effet, quelque temps après, il vint avec larmes demander pardon au bon prélat ’.

13. Un avocat nommé Pillet était tenu à des redevances envers l'Église de Genève et refusait de s’y soumettre : on le contraignit par les voies judiciaires. Furieux, il s’en prit à l'évêque et Suisissait toutes les occasions de le diffamer : aucune société ne lui pouvait inspirer le respect, aucune injure ne lui paraissait outrée, aucune grossièreté n’était de trop. L'homme de Dieu l’apprit bientôt et n’en conçut qu'un plus vif sentiment de compassion, et l'ayant un jour rencontré dans la rue : « Monsieur, dit-il » en le prenant par la main, je sais que vous me voulez du mal » et cherchez par tous moyens à me perdre de réputation, de » cela, j'en suis sûr; mais il faut que vous sachiez que, quand » vous m'arracheriez un œil, je vous regarderais de l’autre avec » affection. » Le malheureux demeura confus, mais non touché : sa colère même le porta jusqu'à ce point qu'il couvrit de boue et d’ordure les lettres monitoriales affichées aux portes de l’église, qu’il tira son pistolet contre les fenêtres de l'évêché, et encore blessa d'un coup d'épée le chanoine Rogès, vicaire général et official. La Mère de Chantal conjura le Saint de laisser agir

1 Ch.-Aug. de Sales.

contre ce misérable ; mais il répondit : « Laissez-moi faire ; nous » nous vengerons bien : cet homme a trois filles, nous en rece- » vrons une gratuitement à la Visitation. » Ce qui s’accomplit.

Mais le Sénat avait été informé : le coupable fut mis aux fers et allait être condamné à mort, quand le Saint, recourant aux juges et à Son Altesse, obtint enfin sa grâce. Il alla lui-même dans la prison porter cette bonne nouvelle ; mais il ne reçut que des injures, et ce fut encore vainement qu'il se jeta aux pieds du malheureux demandant pardon des offenses qu'il aurait pu lui faire sans le vouloir. « Cet endurci fit depuis une misérable fin, par un juste jugement de Dieu’. »

.. 14. Les importunités sont parfois aussi désagréables que les injures et le Saint les supportait avec la même charité, comme s'il n’eût eu que le droit de subir les exigences. Un gentilhomme de Normandie, agité par le doute et grandement tourmenté de scrupules, s'était vainement adressé aux plus illustres docteurs : il portait son mal comme un cancer dévorant, avide de la paix et chaque jour plus troublé. Mais enfin il se sentit inspiré de venir à Annecy : la grande réputation du saint évêque lui ouvrait une espérance, et, si l’on disait vrai, son âme enfin trouverait le repos. On était à dîner quand :l se présenta à l’évêché; mais, comme poussé de l'Esprit de Dieu, François se leva aussitôt pour le recevoir, et l’introduisit dans sa chambre. Là conférence durait encore à l’heure du souper; M. de Sainte-Catherine vint avertir, d’autres messagers se succédèrent, et enfin l’on témoigna la crainte que le défaut de nourriture n’amenât une défaillance. « L’äme , répondit le Saint, n'est-elle pas plus que la nourri- » ture? C’est ma nourriture de faire la volonté de mon Père. » Que l’on demeure tranquille à mon sujet. » Et il continua son œuvre de zèle et de patience, jusqu'à ce qu'il n’y eut plus ni doutes ni inquiétudes. La séance avait duré dix heures; mais l'étranger disait en se retirant au prêtre qui le reconduisait : « O que vous êtes heureux de jouir d’un prélat si saint, d'un » directeur si habile! J'étais perdu, personne en France n'avait » pu me rendre la paix : béni soit Dieu qui m'a conduit près de » votre saint évêque! On m'en avait dit des merveilles; mais ce » qu'on m'a dit n’est pas l'ombre de ce que j'ai vu. Entre la re- » nommée et la réalité, 1l y a la différence du tableau à l’homme » qu'ilreprésente. »

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