‹ Œuvres complètes de saint François de Sales (volume 4)Chapitre 49 sur 61 · MORT DE M. DE SAINTE-CATHERINE · texte numérisé non relu

MORT DE M. DE SAINTE-CATHERINE

Liv. V. Chap. IT.

sans quelque inquiétude, parce qu’alors la Mère de Chantal était dangereusement malade. Mais il'disait, pour cela comme pour toutes choses : « La volonté de Dieu soit à jamais l'unique refuge » de la nôtre, et son accomplissement notre consolation t. »

« Il fut à Grenoble, dit Charles-Auguste, pour y faire des merveilles à son accoutumée, mais non toutefois à la réjouissance des ministres, qui savaient fort bien qu’il ne venait que pour leur dommage. Or ils allaient fort souvent écouter ses prédications, afin de le surprendre en ses discours, puisqu'ils ne pouvaient remarquer la moindre imperfection en sa vie. Mais il prêcha plus doctement et puissamment que jamais, en sorte qu'ils furent réduits à jeter dans leur ignorante populace des injures et des calomnies; et tout cela pour néant, car il-les laissait bonnement crier, et cependant apportait toujours une très-ample moisson dans les greniers de l'Église. »

88. Au mois de janvier (1618), il revint à Annecy, d'autant plus joyeux qu'il savait la guérison de la Mère de Chantal?; mais celte joie fut bientôt troublée par la perte de deux hommes trèsprécieux pour le bien et très-chers à son cœur, le P. Simplicien, supérieur du collège, et M. de Sainte-Catherine, Philippe de Coëx , frère du prieur de Talloires, chanoine et grand-pénitencier, « vers lequel il avait coutume d’épancher sa conscience au sacrement de Pénitence. » Il pria Dieu fervemment pour ce prêtre excellent , sachant que c'était un serviteur fidèle et prudent sur son peuple; mais il apprit du Seigneur qu'il devait mourir : c'est pourquoi, après avoir adoré la divine volonté, il alla pour le visiter et l’encourager, promettant de ne le point quitter, s'il lui était nécessaire. Il fut en effet longtemps près de lui, et en sortant il dit au prieur : « J'ai prié chaudement pour » la santé de notre très-bon frère; mais Dieu m'a révélé qu’il le » voulait. C’est le Maître et le Seigneur; prenez garde de n’en » dire mot : les douleurs qu’il souffre maintenant sont celles » qu’il eût dû souffrir en purgatoire, »

Le vertueux malade, voyant ensuite son frère qui pleurait amèrement : « Essuyez vos larmes, lui dit-il, et ne vous affligez » point de ma mort, car Monseigneur m'a promis qu'il aurait » soin de vous. Mais gardez, oh ! gardez bien de ne rien faire n1 » entreprendre sans son conseil! Et voici ce que je vous dis en » me séparant de vous; car je ne dois pas emporter dans l'autre » monde une chose de si grande importance : Monseigneur est

1 Lettre 5792, — 2 Lettre 577e,

» un grand saint; tenez-le comme un saint Jean-Baptiste, quant » à la virginité, et comme un saint Charles, quant à l'humilité » et pauvreté d'esprit. »

« IL était déjà nuit quand on alla rappeler François, qui interrompit soudain son souper, et vint à son cher confesseur : « Cou- » rage, mon frère, lui dit-il; nous mourrons, mais nous mourrons » bien ; l'éternité est proche, et vous verrez bientôt le Seigneur » notre Dieu en la terre des vivants. » Et le malade levait dévotement les yeux, jusqu'à ce qu'il fut aux derniers moments. Alors le saint évèque, se jetant à genoux avec tous les assistants, récita les litanies, recommanda son âme à la divine Majesté, lui donna la sainte bénédiction au moment de son départ, lui ferma les yeux et pleura sur lui. Mais parce qu'il l'avait toujours tenu pour un serviteur de Dieu, il voulut avoir son chapelet et sa ceinture. Le jour même (25 janvier) il écrivait : « Dieu, qui nous » l’avait donné pour son service, nous l’a Üté pour sa gloire : » son saint nom Soit bénit.… Il réparera cette perte et nous sus- » citera des ouvriers, au lieu de ces deux qu'il lui a plu retirer » de sa vigne pour les faire asseoir à sa table. Tenez votre cœur » en paix, Car il le faut : pleurez un peu sur les trépassés, mais » pourtant tenez Dieu en consolation, puisque notre espérance » est vive". »

« Presque en même temps il y avait un malade bien différent. qui, pour la multitude de ses péchés, désespérait de son salut. Plusieurs confesseurs avaient longtemps travaillé en vain pour le ramener à l’espérance ; mais le serviteur de Dieu, par ses caresses et sa douceur, lui donna tant d'assurance de la bonté et miséricorde divine, qu'enfin ce pauvre homme releva son courage, se réconcilia très-bien et mourut chrétiennement?. »

. 89. « Pour le Carème il retourna à Grenoble, et bientôt il put écrire : « Me voici au milieu des prédications et d’un grand » peuple, et plus grand que je ne pensais; mais si je n’y fais » rien, ce me sera peu de consolation. » L’auditoire croissait prodigieusement, et un prédicateur qui eût aimé sa propre gloire se serait grandement félicité ; mais lui se tenait de plus en plus humble, se qualifiant en des termes que l’on peut à peine citer : « Ce bon Père dit que je suis une fleur, un vase de » fleurs et un phénix; mais en vérité je ne suis qu'un puant » homme, un corbeau, un fumier *. » Et pour cette grande humilité, le Seigneur le favorisait de plus en plus : « Pourtant,

ue

1 Lettre 5810,— ? Ch.-Aug. de Sales. —- 3 Lettre 583e.

Liv. V. Chap. III. — SECOND CARÈME DE GRENOBLE. D17

‘ aimez-moi bien; car Dieu ne laisse pas de m’aimer, et de me » donner des extraordinaires désirs de le servir et aimer pure- » ment et saintement. — Vraiment, j'ai eu de grands sentiments » ces jours passés des infinies obligations que j'ai à Dieu, et, » avec mille douceurs, j'ai résolu derechef de le servir avec le » plus de fidélité qu'il me sera possible... Mon Dieu! que je vou- » drais volontiers mourir pour l’amour de mon Sauveur! Mais » au moins, si je ne puis mourir pour cela, que je vive pour cela » seul'! »

Tout entier à ce grand amour, il consacrait son temps pour le salut des âmes qu'il avait accepté d’évangéliser, et toutefois il voulait que personne ne craignit de l’importuner : quiconque avait besoin de lui parler le trouvait libre et tranquille comme s’il n’eût eu qu'à l'entendre. Il exigeait spécialement que ses religieuses fussent tout à l'aise pour lui écrire : « Ne me dites » point que vous abusez de ma bonté à m'écrire de grandes » lettres: car en vérité je les aime toujours suavement. » Etil prenait joyeusement sur Le temps du repos pour leur répondre : « Me voici bien avant dans la nuit, mais plus avant dans la con- » solation que j'ai de m'imaginer le doux Jésus assis sur votre » CŒUT. »

Parmi les fruits de ses prédications, il eut une joie particulière de voir s'établir à Grenoble une maison de la Visitation : c'était la quatrième de l'Ordre, et elle s'ouvrit le 8 avril’. L'idée en avait été émise par plusieurs dames dès le premier Avent (1616), et le Saint, procédant avec sa prudence ordinaire, avait doucement levé les principaux obstacles : la Mère de Chantal imaugura le monastère et y laissa comme supérieure la Mère de Chastel*.

90. Avant de revenir à Annecy, le saint évêque voulut visiter la Grande-Chartreuse, qui n’est qu’à trois lieues de Grenoble, et il y fut reçu avec de très-grands honneurs par le général Dom Bruno d'Affringues et par ses religieux. On connaît l’acte de merveilleuse simplicité par lequel cet illustre chef d’Ordre rendit à jamais précieux pour François le souvenir du monastère : il estimait cet acte à l’égal des plus grands prodiges*.

Rendu à son troupeau, il retrouva d’incessantes occupations, outre le flux et reflux interminable des visites, et ces mille dé-

1 Leltres 583e et 584e. — 2 Annecy et Lyon étaient les deux premières; la 3e maison avait été établie à Moulins le 25 août 1616. — 3 Voy. Lettres 560e, 562e, 519, 585e, 588e et 589e, — + Voy. Esprit, Part. III, Sect. 32.

fails dans lesquels il devait entrer pour les affaires de son Ordre, pour la direction des âmes, pour les services à rendre à ses amis. Sur la fin de juin, la réforme de l'abbaye de Sixt, comme nous l'avons dit (Liv. IV, N° 29) l'appelait dans le Faucigny, d’où il passait encore dans le Chablais. En s’en allant, comme il était au village de Saint-Joire (Saint-Georges), après avoir visité le prieuré de même nom, il fut saisi d’une grande soif, et voyant que ses serviteurs, dit Charles-Auguste, allaient séchant, il résolut de s'arrêter jusqu'à ce que le gros de la chaleur fût passé. Or il n’y avait là qu’une seule hôtellerie, où l’on descendit pour demander du vin : « Ah! plutôt, Monseigneur, dit l'hôte, » je vous conseillerais de boire de l'eau; car je n’ai que du vin » Corrompu, et si vous en huviez, certainement vous seriez ma- » lade. » Le Saint pourtant en demanda avec instance, par deux ou trois fois, et fit tant qu'enfin ce brave homme se résolut d’en apporter un peu au fond d’un verre. Le serviteur de Dieu l'ayant goûté : « Mais, dit-il, voilà de très-bon vin: n’hésitez point d'en » donner à nos gens. » L'hôte but dans le même verre, après son bienheureux évêque, et, tout émerveillé, courut pour offrir du vin aux serviteurs qui, non contents d'étancher leur soif, voulurent en emporter pour le reste du chemin. Chacun reconnut que c'était un miracle; mais l'humble prélat, selon sa coutume, ne parla plus jamais de ce fait'.

Le résultat de ce voyage, comme toujours, fut la remarque de certains besoins et de certaines œuvres à faire, qui réclamaient l'assistance et l'intervention du Duc : François y eut recours dès qu'il fut arrivé, déclarant avec une sainte liberté les moyens qu'il jugeait les plus propres?.

C'est encore en ce temps qu'il écrivit au P. Léonard Lessius, celte lettre longtemps rejetée comme apocryphe dans laquelle il approuve son Traité de la Prédestination. « Je n'ai pas laissé de » remarquer, dit-il, que V. P. était de cette opinion si ancienne, » si consolante et si autorisée par le témoignage même des Écri- » tures prises dans leur sens naturel, que Dieu prédestine les » hommes à la gloire en conséquence de leurs mérites prévus ; » ce qui à été pour moi le sujet d’une grande joie?. »

91. Cependant, pour cimenter l'union qui avait régné entre les deux maisons de France et de Savoie, durant la dernière guerre,

1 Ch.-Aug. de Sales, — ? Lettre 297e. Voyez pour différentes choses les Lettres 292e à 2980, — 3 Lettre 299%, En faveur de l'authenticité de cette lettre, il suffirait de dire que la même doctrine se trouve dans le Traité de l'amour de Dieu.

Liv. V. Chap. III. — VOYAGE EN FRANCE. 519

Charles-Emmanuel désirait obtenir à son fils aîné la main de Christine , sœur du roi Louis XIII: Il choisit pour négocier cette affaire importante un de ses autres fils, le jeune cardinal Maurice , et il lui adjoignit le saint évêque, le président Fabre et le comte de Verruë, Philibert Gérard Scaglia. Le départ eut lieu sur la fin d'octobre, et l’on passa les fêtes de la Toussaint à Orléans, d’où l’on se dirigea vers Paris à petites journées. « Le » voyage, écrit François, à été très-heureux. Notre Sérénissime » maître a voyagé très-gaiement,; il a reçu beaucoup de caresses » et d’applaudissements de la part des grands et des petits, cha- » cun bénissant Dieu et la maison de nos princes, et témoignant » une ferveur particulière pour l’objet de notre demande. Pen- » dant les cinq jours de navigation, j'ai eu le temps de jouir de » la présence du Sérénissime cardinal; non sans lui parler de » beaucoup de choses bonnes. »

Là, comme partout en effet l’évêque et le saint se montraient. Respectueux et condescendant jusqu'à tenir les rames avec le prince qui en faisait un amusement, se faisant tout à tous parmi les gens du cortège, il ne négligeait aucune occasion d’exhorter à la vertu, à la dévotion, au saint amour, dont le Seigneur avait voulu qu’il fût l’apôtre. « Il parlait, dit un témoin, d'une ma- » nière si délicieuse, qu'il intéressait tout le monde et que per- » sonne n'en éprouvait d'ennui. Il nous disait que la piété, aus- » tère dans les anachorètes, doit se montrer sous un visage doux » et aimable dans la Cour des princes; que la vertu n’oblige » personne plus que les grands ; qu’on doit être humble à mesure » qu'on est plus élevé; que la magnanimité est bien différente » de l’orgueil et l'humilité de la pusillanimité.. Il nous parlait » de la gloire des saints, du bonheur de l'éternité, de l’aveu- » glement des hommes qui s’attachent à cette pauvre terre. Il » nous représentait le bonheur d’avoir en Dieu un Père digne » de toute notre filiale confiance et de tout notre amour. Plutôt » mourir, disait-il, que d'aimer autre chose que Dieu ! plutôt » tout perdre que l'espérance de l’aimer éternellement! Et il dé- » veloppait ces vérités d’une manière si gracieuse, qu'on avait » un plaisir indicible à l'entendre. »

L'entrée à Paris, fut comme un triomphe : « On ne peut dire » avec combien d'honneur a été reçue S. A., ni à quel nombre » était le peuple qui vint au-devant de nous pour la voir : de » mémoire d'homme, on n’a jamais vu tant de foule pour une » entrée de prince. Le Roi, la Reine, Monsieur, Madame aînée » et Madame jeune firent au prince de très-grandes fêtes ; mais

» par-dessus tous le Roi : tous les siens disent qu il a donné des » signes extraordinaires d’allégresse'. »

92. Assurément la renommée de Charles-Emmanuel et les grandes espérances que faisait concevoir Victor-Amédée inclinaient les cœurs à la joie en vue du mariage projeté; mais on était particulièrement fier à la Cour de recevoir une ambassade aussi extraordinairement distinguée, « et l’on disait ouvertement que le duc de Savoie ne pouvait mieux montrer son bel esprit qu'en l'élection de ces trois grands personnages, François de Sales, Antoine Fabre et le comte de Verruë. »

François de Sales, avec sa grande renommée de talent, de science et de sainteté, se détachait encore de ce groupe admiré : tout Paris était dans la joie par l'espoir de l'entendre prècher bientôt; et avant même qu'il fût arrivé, M. de Monthelon lui avait fait écrire pour qu'il préchàt l'Avent et le Carème, à Saint-André-des-Arts ?. C'était chose réglée quand il entra dans la ville, où il fut logé à l'hôtel du maréchal d'Ancre, « parce que le roi le désirait voir assidu près de sa personne; » mais, en attendant la station et malgré l'affaire importante du mariage, «en laquelle il frappa le plus grand coup, » on voulait goûter son éloquence.

Il accepta de prècher la fête de saint Martin dans l'église des Oratoriens, et à cette nouvelle, on ne peut dire le grand mouvement qui se fit. Le roi, la reine, les princes et princesses, les grands, plusieurs évêques, les savants les plus renommés, une foule immense enfin se réunirent et se pressèrent à l'heure du sermon : quand le Saint voulut entrer, tout passage était fermé; il fallut ouvrir une fenêtre et y dresser une échelle’. Dans la chaire, au lieu de considérer l'honneur qui lui pouvait revenir, il s’humilia devant Dieu, et tandis que les auditeurs cherchaïent dans son discours le riche morceau d'éloquence que l’exorde avait fait pressentir, il commença le simple récit des actions du grand évêque de Tours. Ce fut un véritable désenchantement, et il y eut des plaintes presque injurieuses, des critiques amères , qu’il entendit tout en parlant ou qui lui furent ensuite rapportées : « Hélas! dit-il bonnement, que peut-on attendre d’un arbre ‘de montagne sinon des fruits sauvages? »

Le monde ne pouvait comprendre un pareil fait; mais voici

1 Lettre 596e. — ? Lettre 305. — 3 Il en fut de même le 25 août, quandil dut préeher dans l’église des Jésuites le panégyrique de saint Louis (Ch.-Aug, de Sales).

Liv. V. Chap. 1IF. — PRÉDICATIONS CONTINUELLES. 521

comme le jugeait un autre ami de Dieu, qui a pris là l'esprit de sa Congrégation : « Voilà comme les saints répriment la nature, » qui aime l'éclat et la réputation; voilà comment nous devons » faire nous-mêmes... Ce qui convient à notre pauvreté et à l’es- » prit du christianisme, c’est de fuir toute espèce d’ostentation » et de nous cacher; c’est encore de chercher le mépris et la » confusion, comme a fait Jésus-Christ, e{ quand nous aurons » celte ressemblance avec lui, 1l travaillera avec nous!. »

93. Jésus-Christ donc allait travailler avec notre Saint, et nonseulement en fécondant sa parole, mais en attirant sur lui, d'une facon plus merveilleuse, la vénération de tous. L'aspect de sa physionomie, de sa démarche et de toute sa personne avait quelque chose de si doux et de si imposant à la fois’; qu’il paraissait tout céleste, et rappelait Notre Seigneur même conversant parmi les’hommes. « Quand il marchait par les rues chacun tâchait de le toucher, d'autant qu'une certaine vertu ravissante sortait de lui. À la Cour même on était étonné de voir comme il traitait habilement les affaires tout en demeurant visiblement l’homme de Dieu, et les courtisans, qui louent bien rarement la vertu, confessaient qu'il y avait en lui du surnaturel. » Aussi, malgré ce qui s'était passé dans l’église de l’Oratoire, quand il parut dans la chaire de Saint-André, l'auditoire était compact, et l’on y vit « des cardinaux, des évêques, des princes du sang, des chevaliers de l'Ordre, des conseillers et autres seigneurs de marque, qui accouraient de tous côtés. » Chaque jour, la foule revenait plus nombreuse et plus avide de l'entendre : « Jamais, disait-on, les Apôtres n'avaient prêché » plus saintement et plus apostoliquement. » On l’admirait avant qu’il eût rien dit; car tous l'avaient suivi du regard depuis l'autel où il avait prié, jusqu’à la chaire où il montait rempli de Dieu. Ses paroles les plus communes, embrasées du feu de la charité, perçaient et attendrissaient les cœurs, et chaque mot portait coup.

Ce n'était pas qu'il mît en ses discours plus de couleur que la première fois : car, prêchant même « devant la reine et tout son » beau monde, il ne parla point, dit-il lui-même, avec plus de » soin, plus d'affection, plus de plaisir qu’en sa pauvre petite » Visitation ; mais la vive présence du Roiï et de la Reine du ciel, » en éclipsant devant les yeux de son cœur toutes les grandeurs » de la terre?, mettait sur ses lèvres des paroles et dans les

1 Saint Vincent de Paul, lettre du 9 novembre 1655. — 2 Lettre 306e.

âmes des sentiments qui rendaient son éloquence merveilleuse et multipliaient les conversions.

94. La station finie, les marguilliers de Saint-André lui offvirent inutilement un riche service de vaisselle d'argent : il voulait des âmes et il cherchait la gloire de Dieu; là devait être toute sa récompense, et son bonheur était de rompre le pain de la sainte parole. On comprend qu'il prêcha encore bien des fois, entre l'Avent et le Carême; on le demandait partout et jamais 1l ne savait refuser, quand les affaires le laissaient libre. Le jour des Rois, dans l'église Saint-Mathurin, il parla sur la beauté de l'Église naissante, montrant dans le mystère de la fête un mystère de vocation et d’offrande, de lumière et d'amour, et dans chaque communion comme une nouvelle Épiphanie. Huit jours après, dans l’église Sainte-Madeleine, il avait donné pour texte cette parole : Jésus a été obéissant jusqu’à la mort de la croix; et un calviniste vint lui dire après, d’un air suffisant, que ce texte était inopportun. « Monsieur, répondit-il en souriant, il » était très-opportun pour vous, puisque vous désobéissez à » l'Église. » Cet homme rougit de se voir deviné, réfléchit, se fit instruire et abjura bientôt.

Le 17 janvier, faisant le Panégyrique de saint Antoine, quise sanctifia dans la solitude parmi les luttes acharnées que lui suscitaient les démons, il montra combien seraient inexcusables les chrétiens, qui se perdent dans un pays catholique, avec tant de moyens de salut. Le 20, parlant de saint Sébastien et rappelant l’écriteau que Dioclétien fit attacher sur la poitrine du généreux martyr, ce fut avec une ferveur incomparable qu'il vita les fidèles à porter toujours le nom de Jésus gravé dans leurs . cœurs et comme imprimé dans leurs discours et leurs ac- : tions.

Le Carême vint et fut plus suivi encore; et dans ce temps, comme précédemment et après, les prédications se multiplièrent. « Il prêchait bien souvent deux, trois et quatre fois le jour ; d'où l’on a remarqué depuis qu'il fit autant de discours à Paris qu’il y a de jours dans l’année. » Ses amis et ses serviteurs s’effrayaient de le voir si facile à accorder toutes les demandes ; ils allaient presque jusqu'aux reproches, et lui répondait simplement : « Laissez faire; Dieu nous fera la grâce de multiplier » notre pain : à est riche en muséricorde sur ceux qui l'in- » voquent. 1 fortifiera l'esprit pour lui donner de quoi parler, » et ne délaissera point le corps par lequel se distribue sà pa- » role. Ne sommes-nous pas par état la lumière du monde? On

Liv. V. Chap. III. — coNVERSIONS REMARQUABLES. 523

» a tort de se plaindre qu’un flambeau se consume en éclairant. » Pour moi, j'ai un cœur qui ne sait rien refuser ; j'ai plus tôt fait » un sermon que de dire nenni'. »

95. Aux prédications il faut joindre bien d’autres œuvres : les confessions , les entretiens dans les monastères , les conférences particulières, la correspondance, les affaires de son Ordre et celles qui l'avaient conduit à Paris. « Tous ceux qui faisaient en quelque façon profession de la vertu et de la sincère dévotion venaient à lui comme à un oracle; et les évêques le respectaient comme leur père, et lui déféraient en tous lieux et en toutes occasions. Les théologiens l’environnaient pour avoir de lui la résolution de leurs difficultés, et dès qu'il s'agissait de ramener un protestant, c'était lui seul qu'on en jugeait capable. Il en remit un grand nombre au bercail de Jésus-Christ et de la sainte Église Romaine. »

Le gouverneur de La Fère, en Picardie, gentilhomme de haute naissance, mais hérétique obstiné, se trouvait à Paris dangereusement malade, en sorte que plusieurs de ses amis, vrais catholiques, redoutaient grandement son malheur éternel. Ils firent si bien l'éloge du Saint, que le malade ne put à la fin refuser de le voir, et se promit seulement de tenir ferme. François vint, et dès qu’il l’eut aperçu : « Hé! cria-tl, que venez-vous » faire ici? Vous croyez sans doute me convertir à votre reli- » glon ; mais si vous en venez là, ce sera un miracle plus grand » que ceux de saint Pierre. » L'évêque répondit en souriant : « Vous ne savez, Monsieur, ce que Dieu vous garde; » puis il commença de l’entretenir et aborda peu à peu la doctrine catholique. Le gouverneur écoutait comme malgré lui, dominé, presque convaincu et ne trouvant rien à répondre; il en vint à désirer la lumière : « Je ne suis, dit-il, ni capable, ni en état de » discuter; mais revenez dans huit jours : le ministre Dumoulin » sera là, et vous conférerez en ma présence. » François s’en alla plein d'espoir et ne manqua pas le jour marqué; mais le ministre ayant refusé de se mesurer à lui , et ni les sollicitations, ni les appels à la conscience n'avaient pu changer sa volonté. « Ah! dit amèrement le malade, voilà cinquante ans que l’on » me trompe, et ce Dumoulin, qui n’a pas voulu discuter avec » vous, montre bien que sa cause est mauvaise : je désire m'ins- » truire de la religion catholique et rejeter Calvin. » L'homme de Dieu rendit grâces et commença l'instruction : en peu de

1 Voy. Esprit, Part. IV, Sect. 34, et Part. XIV, Sect. 30.

d24 VIE DE S. FRANÇOIS DE SALES.

jours elle fut achevée et le gouverneur, ayant reçu, par les prières de son doux catéchiste, la santé du corps avec celle de l'âme, retourna dans son pays où il convertit sa nombreuse famille.

Un autre gentilhomme était parent de M®° de Montigny, qui recevait parfois le Saint, et qui disposa tout pour une entrevue entre le calviniste et l’évêque. Tout s’y réduisit à la question du purgatoire, dont François établit longuement et solidement l'existence, montrant et faisant valoir à ce sujet tous les passages de l'Écriture'. Le résultat fut la pro mpte conversion du gentilhomme.

« JÏY en eut un autre que la curiosité porta à disputer avec l'homme apostolique, seulement pour expérimenter s’il était aussi docte que l’on disait. Il l’accosta donc et discuta; mais 1l fut pris en sa curiosité et converti. Enfin le Saint retira de l’abîme de l’athéisme un homme déjà avancé en âge et graudement qualifié dans le siècle. Interrogé par cette brutale question : « Quelle chose est-ce donc que ce Dieu dont vous parlez » si souvent? » il tira de la nature visible des ar; uments si puissants, il raisonna avec tant de solidité et enfin établit si bien la nécessité de la foi, que ce malheureux, rougissant des épaisses ténèbres dans lesquelles il était enseveli, des fautes sans nombre qui l’avaient conduit si loin, se mit à pleurer amèrement et commença dès lors une vie de sérieuse pénitence?. »

96. Ceux qui l’abordaient montraient parfois une brusquerie presque insolente, et toujours sa grande douceur les changeait ou les faisait rougir. Philippe Jacob, ancien ministre dans le Palatinat, s'étant présenté avec arrogance et en exigeant de lui parler à loisir, fut immédiatement admis. « Et bien, Monsieur, » dit-il sans autre préambule, que faites-vous 11? » — « Je suis: » venu pour un grand bien de paix. » — « Mais vos brebis, com- » ment se portent-elles, maintenant que vous êtes absent ? » — «Je les ai commises à personnes capables et plus doctes que » moi, qui en auront soin jusqu'à mon retour. » — « Mais la » résidence des évêques, est-elle de droit divin, ou humain? »—

! Voy. aux Controverses.

2 Ch.-Aug. de Sales. — Alors aussi il ramena à l'espérance un malheureux condamné à mort que les crimes les plus affreux avaient jeté dans le désespoir. C'était un prêtre qui vérifiait ainsi en lui cette parole de l'Esprit-Saint : La pire corruption est celle des meilleurs, c'est-à-dire de ceux qui devraient être meilleurs par état. Il mourut en redisant souvent : « O Jésus! je m'abandonne à vous, je me confie en vous » (Voy. Esprit, Part. IIT, Sect. 40 et 41).

Liv. V. Chap. III. — sr LES APÔTRES ALLAIENT EN CARROSSE, 525

« À généralement parler, j'estime qu'elle est de droit divin. » — « Les évêques de maintenant sont-ils évêques comme ceux de la » primitive Église? » — « Oui, sans doute; car ils ont le même » pouvoir et la même dignité. » — « Peuvent-ils faire des mi- » racles comme saint Pierre? » — « Encore qu’ils ne seraient que » l’ombre de saint Pierre, toujours l'ombre de saint Pierre ferait » des miracles. » — Après cela, la dispute fut de deux heures, et à la fin Jacob fut pleinement satisfait : « Il n’y a pas long- » temps, dit-il, que j'ai fait profession de la foi romaine, et ces » difficultés m'étaient restées. Or, Dieu m'a beaucoup aimé, me » faisant la grâce de rencontrer en vous un prélat si doux et si » bienveillant. Vous avez très-bien chassé mes ténèbres et » rompu les filets dans lesquels j'étais pris et embarrassé ; mais » je vous assure que si vous m'aviez traité autrement, pas plus » tard que demain je courais à Charenton et retournais au Calvinisme’. »

Un autre vint et, sans plus de révérence : « Est-ce vous, dit- » il, que l’on nomme l’évêque de Genève? » — « Monsieur, l’on » m'appelle ainsi, quoique je n’aie pas grand accès dans cette » ville, mais assez dans le reste du diocèse qui est commis à ma » charge. » — « Je voudrais bien savoir de vous, que l’on tient » partout pour un homme apostolique, si les Apôtres allaient en » carrosse? » — «Mais, Monsieur, ils allaient en carrosse quand » la commodité et l’occasion s’en présentait, témoin l’apôtre » saint Philippe. » — « Mais ce carrosse n’était pas à lui; et en- » core aurait-on vu les Apôtres dans des carrosses dorés, brodés » et si riches que le roi n’en a pas de plus précieux, comme est » le vôtre ? C'est ce qui me scandalise en vous, qui faites le saint » et que les papistes tiennent pour tel : vraiment; voilà de » beaux saints, et qui vont en paradis bien à leur aise! » — « Hélas! Monsieur, ceux de Genève, qui retiennent le bien de » mon évêché, m'ont coupé l'herbe si courte, et m'ont mis le » râtelier si haut, que c’est tout ce que je puis faire de vivre » petitement et pauvrement de ce peu qui me reste; je n'eus » jamais de carrosse à moi, ni le moyen d’en avoir... Celui que » vous voyez si pompeux appartient à S. M.; il est de ceux » qu'elle a ordonnés pour la suite de Messieurs les princes de » Savoie... » Le protestant se retira très-satisfait de cette entrevue et tint depuis le Saint en grande estime*.

1 Ch.-Aug. de Sales. — 2? Esprit, Part. 1, Sect. 26. — Beaucoup de dames tenaient aussi à l'éntretenir et souvent elles étaient importunes. Un jour qu'il

97. Si, lorsqu'il allait par la ville à la suite des princes, on le voyait dans un brillant équipage, en retour, c'était pour l’ordinaire à pied qu'il faisait ses courses apostoliques. Assurément, dans les rues alors si boueuses de Paris, cette marche était souvent pénible pour lui, d'autant plus que depuis longtemps il avait une jambe très-mauvaise ; mais cette peine lui semblait peu de chose. « Mon engourdissement de jambes, écrit-il, n’est rien » de douloureux ni qui m'empêche de marcher, dès que j'ai fait » dix où douze pas. Je pense que c’est que je suis vieux (il avait » 52 ans). En somme, ce n’est rien, je vous assure‘. »

Même au sortir d’une grave maladie, qui avait mis en émoi la Cour et la ville, il ne s’épargna point, dit Charles-Auguste; mais au contraire il se mit à travailler plus fortement que jamais. Après bien des difficultés, le sixième monastère* de la Visitation s’élait ouvert à Paris (1* mai), et un jour, « devant prêcher dans l'église de ses très-chères filles, quoique son logis fût fort distant et le temps incommode, il alla pourtant à pied. Après le sermon, un certain seigneur lui fit tenir prêt son carrosse, avec commandement à ses serviteurs de le ramener; mais il les remercia très-courtoisement et refusa de monter. Or, il pleuvait alors à grosses et violentes gouttes, et toute la ville était en boue : c’est pourquoi un prêtre de qualité, qui le suivait, se laissant emporter à l’impatience , ne put s'abstenir de dire : « Vrai- » ment, 1l fat beau voir qu’en pareil temps nous nous crottions » comme (es maîtres ès-arts, et allions trottant comme des pro- » cureurs ! » Le Saint entendit cette plainte et, avec son visage » serein, se tournant vers les plus proches : « Voyez-vous, dit-il, » M. l’abbé a encore un peu de vanité! » — Le prêtre entendit, rougit et marcha désormais en silence.

98. Pour la direction de son monastère de Paris, François avait eu le bonheur de rencontrer un prêtre selon son cœur, qu'il appelait /e saint prétre, le plus dique prétre qu’il eur connu : c'élait Vincent de Paul, qui proclamait de son côté que la douceur, la majesté, la modestie, tout l'extérieur et toutes les vertus du saint évêque, lui retraçaient vivement l’image de

en était environné au sorlir d'un sermon et que toutes parlaient à la fois : « A votre avis, dit-il gaiement, dans une assemblée où tout le monde parle et où personne n'écoute, qu'est-ce qu'on y dit? » Elles se turent et remirent à parler l'une après l’autre (Esprit, Part. III, Sect. 43).

! Lettre 600°. — 2 Le 5e fut celui de Bourges, établi par sainte Chantal, le 15 novembre 1618. — 3 Ch.-Aug. de Sales,

Liv. V. Chap. IIT. — SAINTES RELATIONS. 527

Jésus-Christ. Pendant quarante ans, les filles de François de Sales goûtèrent les admirables avis du Père de la Charité, du digne émule de leur fondateur, appelé même du ciel à réaliser deux grandes œuvres que l’évêque désirait grandement et qu'il dut abandonner. Combien il est regrettable d'ignorer les entretiens de ces deux âmes, objet éternel de vénération dans l'Église‘! 2

L'un et l’autre professaient une grande affection et un incomparable respect pour le docteur André Duval, supérieur général des Carmélites de France, doyen de la Faculté de théologie, dès longtemps lié avec notre Saint (Liv. III, N° 50). François disait de lui : «Je ne suis pas digne de délier la courroie de ses sou- » ders; » et le docteur, pour faire l'éloge de l’évêque, ne savait non plus dire autre chose. [ls se confessaient mutuellement et s’admiraient dans les avis que chacun recevait; sur un seul point il n’était presque pas possible de les mettre d'accord : comme assez souvent ils travaillaient de concert à ramener les hérétiques, l’un déférait toujours à l’autre le mérite du succès.

Le P. Suffren, jésuite , confesseur du Roi, publiant son Année Chrétienne, ouvrage encore excellent quoique le style ait vieilli, a dit dans la Préface : «Il y a plus de 20 ans que, conférant de » la vie spirituelle avec le grand évêque de Genève, et traitant » de l’aide qu'on pouvait donner aux âmes pour leur salut, ilme

1 Nous ne résistons pas au désir de citer la lettre suivante, de saint Vincent de Paul (12 juin 1659) à M. Jolly, supérieur des prêtres de la Mission à Rome : « Monsieur, la grâce de notre Seigneur soit avec vous pour jamais. Comme » je suis l’un de ceux qui ont plus d'estime pour le B. H. évêque de Genève et » d’ardeur pour sa canonisation, je prends la confiance de manifester l’uneet l’autre » à notre saint Père le Pape par la lettre que je me donne l'honneur de luiécrire, » ainsi que font quantité de prélats et autres personnes insignes en piété et » en mérite; et bien que je ne sois qu'un pauvre et très-indigne prêtre, je dois » néanmoins ce témoignage à la vérité et au souhait de nos Mères de Sainte- » Marie, d'autant plus que j'ai eu le bonheur de voir et d'admirer la haute vertu » de leur saint Patriarche , non-seulement en ses œuvres admirables, mais en » Sa personne sacrée, l'ayant vu agir et oui parler en plusieurs occasions; tant » publiques que privées. Je vous prie, Monsieur, si ces bonnes Mères vous » adressent mon paquet, de le rendre vous-même, et de vous employer pour ce : » saint œuvre en toutes les manières qu'elles le désireront. En quoi vous ferez » une chose très-agréable à notre petite Compagnie, et à moi très-sensible, qui suis » plein de vénération pour la mémoire de ce grand prélat, et d'affection pour le service de son saint Ordre de la Visitation.

» Je suis aussi en Notre Seigneur, Monsieur, votre très-humble serviteur, » ViNGENT DE PAUL, indigne prêtre de la Mission. »

» conseilla de composer pour elles un livre qui fût comme un » bréviaire spirituel..…., où elles eussent leurs pratiques pour tous » les jours, semaines, mois et diverses saisons de l'année. » C’est une grande marque de l’estime de François, qu’il ait confié à ce religieux la composition d’un ouvrage que lui-même avait pensé pousser dehors (Liv. IV, N° 117) et que ses grandes occupations l’'empêchèrent d'écrire.

L’ardent réformateur du clergé, Adrien Bourdoise, eut aussi le bonbeur de conférer avec le Saint, qui l’apprécia grandement, en dépit des regrettables écarts d'un zèle que la prudence ne retenait pas toujours. Non content, en effet, de visiter le séminaire de Saint-Nicolas du Chardonnet et d’assister souvent aux conférences qui s’y faisaient chaque semaine, François aimait à Jouer ce prêtre vertueux, à l'emmener avec lui quand il allait prêcher; et il le défendait volontiers par ces paroles : « Nous » n'avons jamais oui dire que personne ait été damné pour avoir » trop ardemment poursuivi le rétablissement de la discipline » ecclésiastique ‘. »

99. C’est enfin le temps où la Mère Angélique Arnaud, tristement célèbre depuis, mais alors éprise d’un noble désir de perfection et de réformation religieuse, désira soumettre son âme au plus saint comme au plus habile des directeurs; et non-seulement elle le consultait pour sa conduite particulière, mais encore elle lui soumettait ses beaux projets et ses grands désirs pour les maisons qui dépendaient de Port-Royal. A sa demande, il se rendit à Maubuisson, et y demeura quelques jours pour l'aider de ses prédications et de ses conseils. Ce furent à l’abbesse et à la communauté entière des jours de salut et de bonheur : on ne pouvait se lasser d'admirer l’homme de Dieu. « Il prenait sa réfection au parloir et, après le repas, la Mère Angélique prenait les restes pour le sien, usant avec une singulière vénération de son couteau, de sa fourchette, des plats et autres choses qui lui avaient servi, Quand il fut parti, les linges; les tapis, les chaises, le lit même et tout ce qu’il avait pu toucher, dut être à jamais réservé comme un précieux trésor de saintes reliques. Longtemps, et presque jusqu’à la mort du saint évêque ‘la Mère Angélique eut un désir inexprimable de quitter son Ordre pour la Visitation : « Je pense souvent, écrivait-elle à la

1 Le P, Bourdoise a raconté à sa manière, qui n'offre aucune vraisemblance, l'entretien qu'il eut avec François, sur la fondation d'une Congrégation de prêtres. Voy. Esprit, Part. X, Sect. 14.

Liv. V, Chap. II. — LA MÈRE ARNAULD. VÉNÉRATION. 529

» Mère de Chantal, que si ce que je souhaite n'arrive pas il est » impossible que je n’en meure, ne me pouvant aucunement » résoudre de vivre dans ma condition. Quoique je dise assez » que Je le veux si Dieu le veut, ce n’est point de bon cœur; et » je le dis plutôt de peur que, si l’on reconnaissait autre chose, » on ne dit que c'est une tentation, ce que je ne veux nullement » croire. Il me semble que quand même Monseigneur me le » dirait, je ne le croirais pas... quoique j'aimerais mieux mourir » que lui désobéir. Je ne pourrai, ce me semble, jamais arra- » cher ce désir de mon cœur’. »

Il fallut l’arracher pourtant; car, après l’examen que réclamait une décision si importante, après les actes d’une impartialité qui en lui s’appelait indifférence, après les œuvres et les prières qui devaient l’éclairer, le Saint déclara bien que ce désir était une tentation et que la Mère Arnauld, plus propre à commander qu'à obéir, devait rester dans sa vocation. Heureuse si, toujours fidèle aux admirables avis d’un saint, elle n'eût pas couru, sous la main d’un autre guide, dans les sentiers de l’hérésie et du schisme ?!

A Port-Royal gouvernait la Mère Agnès, en l'absence de sa sœur, et François qui affectionnait la famille entière, visita cette maison et y prècha; mais, au milieu du sermon, les larmes l’obligèrent à s’arrêter quelques instants. Comme l’abbesse lui en demandait la cause : « Hélas! dit-il, Dieu m'a fait connaître » que votre monastère perdra la foi. Le seul moyen de la conser- » ver, c'est l’obéissance au Saint-Siège. »

100. Il serait vraiment impossible de dire toutes les œuvres, tous les travaux, toutes les merveilles de la vie de notre grand évêque et de notre grand Saint, dans le temps qu'il fut à Paris. A mesure qu'approchait le terme de ses jours mortels, il était visiblement plus consommé en Dieu, et Dieu aussi faisait paraître davantage les grâces et les miracles extérieurs qui notifient et popularisent la sainteté. C'était pour tous, grands et petits, une faveur de l’approcher, de lui parler, de toucher ses vêtements, quelque chose qui eût été à lui ou qu'il eût touché, qui eût touché même ses habits. On priait son frère de mettre, la nuit, dans sa poche des mouchoirs et des linges, on réclamait le même office de ses serviteurs; et « c'est chose assurée, dit Charles-Auguste, que par l'imposition ou application de ces

1 Lettre 699e. — 2? Voy. Lettres 679 et suivantes : c'est une correspondance très-intéressante.

linges, plusieurs malades ont depuis recouvré la santé. Plusieurs aussi demandaient de ses cheveux pour reliques à François Fabre, qui lui faisait la barbe et la couronne. »

Un jour qu’il allait chez les Pères Augustins, pour assister à des thèses de philosophie, il trouva devant le monastère une grande quantité de pauvres, auxquels il fit signe de ne pouvoir faire l'aumône, « parce qu'il croyait bien véritablement n'avoir point d'argent. » Ils se retirèrent à sa parole; mais une femme, plus pressée de besoin, insista, même avec importunité, jusqu’à le suivre dans le cloître. Voyant cela, il mit la main à sa poche et en tira une pièce d'argent, qu'il lui donna, disant ensuite à l'abbé de Lauray, qui l’accompagnait : « Il faut bien que cette » femme ait besoin de cette pièce, puisque Dieu me l’a envoyée » pour la lui donner". »

101. Nous savons depuis longtemps que le soulagement des malheureux était pour lui comme un insatiable besoin; mais pourtant ilne voulait demander qu’à sa pauvreté les ressources qu'il prodiguait si largement. Ses amis, qui ne comprenaient pas toujours les secrets de la Providence, cherchaient ou saisissaient volontiers les moyens d'augmenter ses revenus, constamment étonnés de le voir refuser. L'abbaye de Sainte-Geneviève, qui donnait annuellement environ 4,000 écus, étant venue à vaquer pendant son séjour à la Cour de France, ils l'excitèrent fortement à la demander au Roi, qui certainement se ferait une joie de la lui accorder; mais toutes leurs instances furent inutiles, et leur indignation même, au témoignage de Charles- Auguste, ne put tirer de lui que cette parole : «Je n’ai besoin » de rien. » Plus on le pressait, plus il s’abimait dans des senti ments qui lui eussent fait considérer la richesse comme un malheur : « Quel contentement à saint Joseph et à la glorieuse » Vierge allanten Égypte, lorsqu'en la plupart du chemin ils ne » voient chose quelconque, sinon le doux Jésus! C’est la fin de » latransfiguration de ne plus voir ni Moïse, ni Élie, mais Jésus- » Christ... O que bienheureux fut Joseph l’ancien, qui n'avait ni » boutonné ni agrafé sa robe, de sorte que, quand on le voulut » attraper par elle, il la lâcha en un moment! J'admire avec » suavité le Sauveur de nos âmes, sorti nu du sein de sa Mère, » et mourant tout nu sur la croix, puis remis dans le giron de » sa Mère pour être enseveli *?. »

Dans ces sentiments, qui se fortifiaient en lui de jour en jour,

1 Ch.-Aug. de Sales. — ? Lettre 612e.

Liv. V. Chap. III. — GRAND DÉTACHEMENT. 31

il avait suivi le roi à Fontainebleau et là, comme il se promenait dans le jardin, le cardinal de Retz !, évêque de Paris, le prit à part et le pria, le conjura de vouloir être son coadjuteur. Il offrait une forte pension annuelle et plein pouvoir pour gouvérner le diocèse : « Je ferai, ajoutait-il, que l'évêché de » Genève demeure pour M. votre frère; je n’omettrai rien pour » obtenir le consentement de S. M. et de S. A. de Savoie; je » fournirai tout ce qu'il faudra pour les lettres apostoliques. » C’est la gloire de Dieu, Monseigneur, que je cherche en tout » cela : car pouvez-vous ignorer combien vous êtes aimé de ce » peuple, et quel bien vous pourrez faire dans ce grand diocèse ? » Je n’ai pas à ajouter que vous m'obligerez infiniment. »

Cette grande bienveillance toucha le Saint, mais sans le fléchir en aucune manière. Il était lié à son Église, qu'il ne quitterait jamais pour une autre et qu'il songeait seulement à remettre en des mains plus vigoureuses ; car il allait penchant vers la vieillesse, désormais sujet à beaucoup de maladies et d’incommodités. Il remerciait donc très-humblement le cardinal qui avait daigné jeter les yeux sur son incapacité. Henri de Gondi demeura émerveillé de cet humble détachement, et Francois, le lendemain, exprimait en ces termes au président Fabre ce qu'il avait éprouvé : « Que mon âme me fit hier un grand plai- » sir, quand non-seulement elle ne regarda pas ces honneurs, » mais les méprisa, et n’en fit non plus de compte que si j’eusse » été au point de la mort, où tout le monde ne semble que » fumée! »

102. Il eut pourtant une faveur qu'il ne put refuser : la nouvelle princesse de Savoie, Christine de France, le voulut avoir à la tête de sa maison comme grand-aumônier. Il accepta, mais à la double condition que cette charge ne nuirait en rien à ses devoirs d'évêque, spécialement à celui de la résidence, et qu'il ne toucherait aucun traitement comme aumônier. Tout ce que put faire agréer la priacesse fat un diamant estimé 500 écus; et encore le reçut-il par ces pe : « Voici qui sera fort bon » pour nos pauvres d'Annecy. »

Avec elle, tout le monde était heureux de ce choix, et les courtisans les plus habitués à l'intrigue ne savaient qu 'applaudir. Il écrivait : « Leurs Altesses ont voulu que je fusse le grand- » aumônier de Madame ; et vous me croirez aisément, quand je » vous dirai que je n'ai, ni directement, ni indirectement am-

1 Ne pas le confondre avec le fougueux frondeur du même titre.

» bitionné cette charge. Non, véritablement; car je ne me sens » nulle sorte d'ambition, que celle de pouvoir utilement em- » ployer le reste de mes jours au service de Notre Seigneur. » Non, certes; car la Cour m'est en souverain mépris, parce » que ce sont les souveraines délices du monde, que j’abhore de » plus en plus, et lui, et son esprit, et ses maximes, et toutes » ses niaiseries... Que votre cœur et le mien soient à jamais » remplis du divin et très-pur amour !. »

Parmi les tracas des affaires et de la Cour, il trouvait moyen de goûter la solitude : « Ce matin, j'ai fait commencement à ma » revue, que j'achèverai demain. Je sens insensiblement au fond » de mon cœur une nouvelle confiance de mieux servir Dieu en » sainteté et justice tous les jours de ma vie; et je me trouve » aussi nu, grâce à celui qui est mort nu, pour nous faire en- » treprendre de vivre nus ?. »

Dans ces ardeurs du dépouillement, il aspirait au départ, rappelant même au duc de Savoie « le devoir qu'il avait de retourner à sa résidence; » et ce fut avec bonheur qu'il vit enfin arriver le temps qui était pour lui l'heure de la délivrance. Il prit congé de ses amis, qui pleuraient comme ces fidèles d'Éphèse , alors que saint Paul leur déclarait qu'ils ne verraient plus son visage; et lui-même, à l'exemple de l’Apôtre, se laissa attendrir pour leur consolation.

103. 1 suivit à Angoulême le prince et la princesse, qui allaient rendre leurs hommages à la Reine-mère, alors comme exilée ; puis 1lles accompagna jusqu'à Amboise, où était la Cour. De Tours, il écrivait : « La Reine-mère m'a fait caresse, et pour- » tant je n’en suis point plus glorieux pour cela : la vue de ces » grandeurs du monde me fait paraître plus grande la grandeur » des vertus chrétiennes, et me fait estimer davantage leur » mépris... Or sus, je vous écrirai de Bourges, et de Moulins.…, » et de Lyon‘. »

Tel fut en effet l'itinéraire, qui lui permit de voir ses chères filles; mais, s'il les voyait comme leur Père, il les oubliat quand sa présence eût été pour elles un honneur. À Bourges, il conduisit la princesse dans toutes les maisons religieuses, excepté à la Visitation ; et comme il en reçut une sorte de reproche : « Ah! dit-il, je veux vous apprendre à être humbles, » cachées, et pleinement détachées de toutes les vaines curio- » sités de la terre. »

1 Lettre 309e, — 2 Lettre 615e, — 3 Lettre 12308, — + Lettre 619.

Liv. V. Chap. IV. — RETOUR A ANNECY. 533

A Lyon, il reçut deux gentilshommes réduits à une telle misère que leurs vêtements tombaient en lambeaux; et quoiqu'il ne lui restât que très-peu d’argent, il leur fit acheter des habits convenables à leur condition. [1 était abimé d'occupations, quand on lui vint dire qu’un autre, étranger .et inconnu, le priait de l'entendre en confession, et réclamait avec instance que ce fût secrètement et säns délai. Touché par la lecture de PIntroduction, 1 avait fait 120 lieues pour voir l'évêque de Genève, qui répondrait de son salut s’il différait de l'entendre. Ces vives exigences et ce mystère donnèrent quelque crainte, en sorte qu’on choisit pour lieu de l’entrevue le parloir de la Visitation. Le Saint s’y rendit et rencontra son homme qui, aussitôt entré, ferma la porte au verrou et coupa le cordon de la sonnette, pria le serviteur de Dieu de s’asseoir, se jeta à genoux devant lui, fit sa confession générale l’espace de quatre heures, remercia son bienfaiteur avec larmes, monta à cheval et disparut”.

De Lyon, les voyageurs allèrent à Grenoble, où là princesse posa la première pierre de l’église de la Visitation. Invité à faire la cérémonie, François s’y refusa, déférant l'honneur à Alphonse de Lacroix de Chevrières, coadjuteur du diocèse; mais 1l consentit à prècher, et du zèle pour la construction des églises il tira celui que nous devons avoir pour l'édification spirituelle de nos âmes, qui sont la demeure aimée du Dieu d'amour.

Enfin, il demanda congé pour rejoindre son cher troupeau, concédant volontiers que son frère suivit les princes à Turin comme premier aumônier ; car il lestimait plus propre que lui aux fonctions qui demandaient la résidence à la Cour.

EHAPEEFRE IV.

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