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Et au temps même de cette revue, méditant le mystère de la naissance du Sauveur, il écrivait avec une grâce presque enfantine : « Voilà le tant petit aimable Jésus qui va naître en notre » commémoration ces fêtes-ci prochaines; et puisqu'il naît pour » nous visiter de la part de son Père éternel, et que les pas- » teurs et les rois le viendront réciproquement visiter au ber- » ceau, je crois qu'il est le père et l'enfant tout ensemble de » cette sainte Marie de la Visitation. Or sus, caressez-le bien ; » faites-lui bien l’hospitalité avec toutes nos sœurs; chantez-lui » bien de beaux cantiques, et surtout adorez-le bien fortement » et doucement, et en lui sa pauvreté, son humilité, son obéis- » sance et sa douceur, à l’imitation de sa très-sainte Mère et de » saint Joseph. Et prenez-lui une de ses chères larmes, douce » rosée du ciel, et la mettez sur votre cœur, afin qu'il n'ait ja- » mais de tristesse que celle qui réjouit ce doux Enfant... Je » salue chèrement la chère troupe de nos sœurs, que je regar- » de comme de simples bergères veillant sur leurs troupeaux, » c’est-à-dire sur leurs affections; qui, averties par l'ange, vont » faire l'hommage au divin Enfant, et, pour gage de leur éter- » nelle servitude, lui offrent le plus beau de leurs agneaux, qui » est leur amour, sans réserve ni exception‘. »
107. À la fête des Rois, les sœurs d'Annecy, tirant le roi de la fêve, avaient voulu que leur bien-aimé Père eût sa part du gâteau; la royauté lui échut et il écrivit à la Mère de Chantal (à Paris) : « Je suis roi de bon jeu en votre maison, et nos » sœurs en sont fort contentes : elles m'ont envoyé par écrit » une grande protestation de leur soumission et obéissance, et » m'ont demandé quelques nouvelles lois, selon lesquelles elles » vivront. Je les méditerai pour leur en porter, quand je pourrai » leur faire une exhortation, que je m'essaierai de faire dans » cette octave, le plus gracieusement que je saurai; car j'ai » déjà une idée agréable pour cela ?. »
Cette maison d'Annecy était la joie du saint fondateur, et le développement de son Ordre devait faire sa consolation; car de toutes parts affluaient les demandes et cinq monastères promettaient de s'ouvrir bientôt, à Dijon, Orléans, Montferrand, Nevers et Turin. L’embarras était de trouver des sujets, quoique les vocations fussent nombreuses ; et surtout 1l y avait quelque peine à trouver assez de supérieures. Pour les cas où une nou-
1 Lettre 623. — 2 Lettre 627e. L'’exhortation dont il s'agit est sans doute l'Entretien VII.
Liv. V. Chap. IV. — GRANDE SOLLICITUDE. 937
velle fondation lui paraissait dans les vues de la Providence, il disait : « Or, Dieu fera des filles, quand il les devrait tirer des » pierres, et donnera l'esprit de gouvernement à mesure qu'il » voudra mulliplier les maisons'. » Mais d’ailleurs il luttait énergiquement contre ce défaut , assez ordinaire aux congrégations en grande vogue, d'admettre trop facilement de nouveaux sujets : « Ne recevez pas légèrement des filles; mais, selon que » la prudence vous enseignera, ou de différer, ou de hâter, » faites-le : si elles s’en vont ailleurs, Dieu les veuille conduire » et en soit loué ?. »
On trouve, pour cette année 1620, un grand nombre de lettres qui révèlent de la part du Saint une sollicitude incessante.: partout il préside à l’organisation, partout 1l décide sur l'admission des filles qui ont pu donner quelque doute, partoutil signale les défauts à éviter, soit du dehors, soit dans l’intérieur des maisons. C’est, dans une profession, un prêtre qui croit important à sa réputation qu'il fasse ou ne fasse pas l'office ; et il appelle cela justement une vérilable humanité : « Je vous assure, qu’une » fille de considération se faisant Carmélite, je fis l’exhortation, » et M. Duval, docteur en théologie, fit l'office, qui eût mieux » prèché que moi, et moi mieux fait l'office que lui. O Dieu! à » quoi demeurons-nous accrochés*! » C’est une sœur à l’humeur jeûneuse, une autre qui recherche les macérations , une même qui, sous prétexte d'union à Dieu , songe à quitter la Congrégation ; ce sont spécialement quelques répugnances à vaincre pour l'admission des infirmes : « Je suis, dit-il, grand partisan des » infirmes, et ai toujours peur que les incommodités que l’on » en recoit n’excitent un esprit de prudence dans les maisons, » par lequel on tâche de s’en décharger, sans congé de l'esprit » de charité‘. » On ne finirait point d'exprimer les mille détails qui eussent absorbé une autre vie et qui pourtant le laissaient libre pour toutes les affaires qui le réclamaient sans relâche*.
108. Une espérance de soulagement lui était cependant offerte ; car il s'agissait beaucoup de lui donner son frère pour coadjuteur. « Monsieur de Boisy est toujours à la Cour, où il apprend » la mortification de la propre volonté excellemment, et encore » plus celle de l’impatience, activité et soudaineté; car il faut » demeurer trois et quatre heures à attendre le moment du ser- » vice, beaucoup plus , certes, que quand il trouvait quelqu'un à
1 Lettre 639e, — 2 Lettre 658e, — 3 Lettre 629e, — # Lettre 6336. — 5 Voy. Letlres 626e-661e.
» l'autel de la Visitation. Mais au reste, c'est la vérité qu'il fait » des merveilles : non-seulement notre chère Madame, mais » $. À., ettous les princes et princesses, seigneurs et dames le » chérissent et l'estiment grandement; et dès maintenant, sans » que j'en aie parlé en sorte quelconque, on le va jeter dans la » coadjutorerie, si Madame en est crue, afin que son premier » aumônier soit évêque :. »
Cette affaire eut son cours, et le Saint écrivait au mois de mars : « La coadjutorerie s'en va être toute arrêtée et accomplie » avec tant de faveur que rien plus, et il ne se peut croire com- » bien mon frère témoigne d'esprit et de vertu auprès de Madame » et de ces grands princes; de sorte que je commence d’être » connu et aimé, parce que je suis son frère?. » — Puis enfin, le 14 mai: « Voilà mon frère évêque. Cela ne m'enrichit pas, » il est vrai; mais cela m'allège et me donne quelque espérance » de me pouvoir retirer de la presse. Cela vaut mieux qu'un » chapeau de cardinal. Mais, dit-on, vos neveux seront pauvres. » Je considère qu'ils ne le sont pas déjà tant comme ils étaient » quand ils naquirent, car ils naquirent nus; et puis, deux ou » trois mille écus, ni quatre même, ne me donneraient pas de » quoi les secourir sans diminution de la réputation d’une préla- » ture en laquelle il faut tant d’aumônes, d'œuvres pies, et de » frais justes et requis*. »
Toutes ces paroles faisaient allusion à l'évêché de Paris, pour lequel on continuait à le presser, offrant même de lui obtenir la pourpre: et devant cette perspective il écrivait encore : « Ô ma » Mère! soit que la providence de Dieu me fasse changer de sé- » jour, soit qu’elle me laisse ici, car ce m'est tout un, ne sera-ce » pas mieux de n'avoir pas tant de charge, afin que je puisse un » peu respirer en la croix de Notre Seigneur, et écrire quelque » chose à sa gloire? Cependant, nous écouterons ce que Dieu » ordonnera, à la plus grande gloire duquel je veux tout ré- » duire.…. Certes, je me tâte partout pour voir si la vieillesse ne » me porte point à l'humeur avare, et je trouve au contraire » qu'elle m'affranchit de soucis et me fait négliger de tout mon » cœur et de toute mon âme toute chicheté, prévoyance mon- » daine, et défiance d’avoir besoin; et plus je vais avant, plus » je trouve le monde haïssable*... » — « Mon saint, c'est saint » François, avec l'amour de la pauvreté; mais je ne sais com-
1 Lettre 627e. — 2? Lettre 638e, Voy. aussi les Lettres 318e-320e. — 3 Lettre 6106, — # Lettre 637.
Liv. V. Chap. IV. — LES ERMITES DE VOIRON. 539
» ment l'aimer, cette aimable pauvreté, car je ne la vis jamais » de bien près : néanmoins, en ayant ouï dire tant de bien à » Notre Seigneur, avec lequel elle naquit, vécut, fut crucifiée et » ressuscita, je l'aime et l’honore infiniment‘. »
» Voilà S. À. qui me fait avertir que, de toute nécessité, elle » veut que j'accompagne MF" le cardinal son fils à Rome : et en » effet, il sera à propos, pour le service même de l'Église, que » je fasse ce voyage, bien qu'en toute vérité 1l ne soit nullement » selon mon inclination ; car, en somme, c'est toujours aller et » j'aime à demeurer, et c’est toujours aller à la Cour et j'aime la » simplicité. Mais il n'y a remède : puisqu'il le faut, je le ferai » et de bon cœur, et tandis, les pensées de ce grand prélat de » delà (le cardinal de Retz) auront le loisir de se dissiper *. »
409. Dans l'intervalle de toutes ces affaires, l'infatigable Saint avait achevé l'explication des Commandements, et l’on était au mois de mai. Le 6, il tint un synode diocésain, dans lequel furent promulguées, avec approbation de deux célèbres docteurs en théologie, les Constitutions des Ermites du mont de Voiron.
Ce lieu domine le lac Léman, et se trouve aux confins du Chablais et du Faucigny (aujourd'hui Haute-Savoie), entre les villages de Bons et de Boège. Les païens y avaient dressé une idole, que les évêques de Genève firent détruire; et dans la suite un seigneur de Langin, voulant finir saintement sa vie, y fit construire un ermitage avec une chapelle dédiée à la sainte Vierge. Habité par de fervents serviteurs de Dieu jusqu'en l’année 1536, ce lieu béni fut alors dévasté par les Bernois : il fallut un double miracle pour conserver la statue et la cloche. Plus tard, le Père Monod, des Ermites de Saint-Augustin, put se refaire une cellule près de l'autel relevé, le miracle longtemps attesté par la seule vue du malheureux qui traînait la statue réveilla plus que jamais la ferveur du pèlerinage, et les merveilles, en se multipliant, engagèrent le Père du Vernay et son compagnon, frère Grillet, à désirer pour les pèlerins des concessions d'indulgences. Le Père fit le voyage de Rome, où il obtint ce qu'il voulut, grâce à la recommandation du sant évêque; et au retour, ayant rencontré Antoine Rigaud, homme illustre par la science, autrefois capitaine et secrétaire du comte de Fuentès, il s’en fit un pieux et utile compagnon. Avec l’assentiment de François et aux frais de Rigaud, l'ermilage fut agrandi en forme d'un petit monastère, et les belles règles que le Saint
1 Leltre 627e. — ? Lettre 640e. Ce voyage de Rome n'eut pas lieu.
traça constituèrent au mont de Voiron une précieuse communauté de prêtres et de laïcs.
La sainte Vierge en sa Visitation était la patronne principale; après elle saint Joseph, la famille du saint Précurseur, les saints Anges et surtout les Principautés, saint Paul ermite, saint Antoine et saint Hilarion. L’habillement était réglé, puis le lit, les tros carêmes et les autres jeûnes, les pénitences corporelles et les repas, l'office, l’oraison, la messe, les concours de peuple, toutes les prières et exercices de piété. Les ermites devaient garder le silence, l'hospitalité et la solitude; mais ils pouvaient aller à la quête, tant que la maison ne serait pas en élat de se suffire autrement. Pour l'admission et les expulsions, comme pour la gestion du supérieur, l'évêque, ou son grand vicaire, était le juge suprême et toujours consulté‘.
110. Après que les ermites eurent en ses mains prononcé leurs vœux, François commit en qualité de surveillant un des chanoines de sa cathédrale, mais lui-même ne cessa de porter sur la petite famille son regard vigilant et paternel. Comme il s’excitait lui-même, et tous ses enfants spirituels, à croître sans cesse dans l’amour divin, ainsi disait-il à ces fervents solitaires : « La » charité de Jésus-Christ est douce, pliable, patiente; Dieu, » qui est la charité même, vous veuille tous conserver en son » saint service! Armez-vous d’humilité, de patience, de douceur, » et chantez joyeusement : Le Seigneur est mon protecteur, que » pourrai-je craindre? Demeurezsous les ailes de Notre-Dame ; » ne Craignez rien, et que la paix de Jésus-Christ, qui surpasse » tout sentiment, ‘garde vos cœurs el vos esprits. »
On ne pouvait regarder que comme émanant du ciel ses exhortations et ses avis; car Dieu rendait de plus en plus visibles les merveilles de grâce par lesquelles il proclamait sa sainteté. Dans la chaire, on l'avait vu rayonnant, « et environné d’une si grande et éclatante lumière, qu’à peine se distinguait-l de ses feux. » Un jour qu'il faisait sa préparation pour la messe, il se trouva tellement absorbé que l'heure passa et que son aumônier dutenfinl’avertir. « Ah! s’écria-t1l alors avec allégresse, » je vais donc le prendre, ce divin Sauveur, je vais done le » prendre! » Et comme son confesseur lui demandait ensuite le motif de cette joie extraordinaire : « Dieu, répondit-il,
» donné de grandes lumières sur l'Incarnation et l'Eucharistie,
1 Pour l'historique et les Constitutions, Voy. tome V, pages 501 et suivantes.
Liv. V. Chap. IV. — MIRACLES ET TRAVAUX. 541
» et m'a inondé d’une telle abondance de grâces que la joie » intérieure s’est reflétée sur mon extérieur. »
Revenant de Thonon, où, le jour de la Pentecôte (T juin), il avait confirmé plus de 500 personnes, il s'arrêta au château de Prémery, chez Réné Fabre. Là lui fut amené ur pauvre domestique « travaillé d’une si furieuse rage qu'il allait courant par les champs et les bois, hurlant, criant horriblement, donnant de la tête contre les arbres et les murailles, faisant à tous horreur et compassion tout ensemble. Il le caressa, le fit promener près de lui dans la salle, lui tira fortement les cheveux et le bénit; puis il ajouta : « Allez, mon cher enfant; ayez la crainte » de Dieu et travaillez bien. Oui, faites-le travailler; il est » guéri. » La même chose arriva un peu plus tard pour un pauvre paysan qu'on lui avait amené de la Tarentaise et qu'il délhivra en le touchant et le bénissant.
Vers le même temps encore (juillet), « on lui rapporta que la dame de Berbey, son alliée, était malade à la mort, et parce qu'il l’aimait fort pour ses grandes vertus, il s’en alla à l'autel prier Dieu pour elle, et en revenant : « Non, dit-il, M*° de » Berbey ne mourra pas; je l’ai demandée à Notre Seigneur. » Et l’on remarqua que l'heure où il avait dit ces paroles était celle où elle commença de se trouver mieux.
Au mois de septembre, comme il était en tournée de visite, la dame d’Escrivieux déplorant sa stérilité, il offrit pour elle le saint sacrifice, « et eut une vue que la divine Majesté se rendait favorable aux vœux de cette dévote affligée; c’est pourquoi, après la messe, il la prit à part et lui dit : « Ma fille, remerciez Dieu; car il a exaucé vos prières et, avant qu'il soit un an, vous aurez un fils. » Plus tard encore, comme il quittait un malade abandonné des médecins, après l'avoir entretenu du salut de son âme, ce pauvre homme, implorant son secours et ses prières baisa le bord de son rochet et se trouva guéri. Enfin, c’est dans les derniers jours de cette année 1620 qu'il procura à l’abbé de Sixt la sainte mort dont nous avons parlé (Liv. IV, N° 30).
111. Les affaires et les peines avaient aussi leur cours au milieu de ces merveilles. L'état de la Sainte-Maison , l'extension du bien fait par les Barnabites, l'établissement des Pères de l'Oratoire, la réforme des monastères et de la discipline ecclésiastique, un projet sérieux pour ramener doucement Genève, ce sont là des objets que l’on trouve constamment dans les lettres
1 Tous ces faits sont tirés de Charles-Auguste, qui cite ses témoins.
du saint prélat et qui font de sa vie une suite d’occupations incroyables. En même temps, nous le voyons péniblement affecté de l’insubordination d'un prêtre que protège malheureusement dans le vice une famille puissante; et d’autre part son âme est comme bouleversée par l’apostasie d’un homme qu’il aimait. Écoutons-le parlant à son frère.
« Voilà une lettre que j'ai ouverte sans m’apercevoir qu’elle » n'était pas pour moi. O Dieu! mon très-cher frère, que de » douleur à mon âme quand je l’ai lue ! Certes, il est fort véri- » table que de ma vie je n’ai eu un si fâcheux étonnement. Est- » il possible que cet esprit se soit ainsi perdu? Il me disait tant » que jamais 1l ne serait autre chose qu’enfant de l'Eglise Ro- » maine, quoiqu'il crût que le Pape excédât les bornes de la » justice pour étendre celles de son autorité. Lui qui ne trou- » vaitpas assez de clarté, disait-il, ès passages de l’Écrituré, pour » l'autorité de saint Pierre sur le reste des chrétiens, comment » s'est-il allé ranger sous l'autorité ecclésiastique d’un roi (d’An- » gleterre) dont l'Écriture n'a jamais autorisé la puissance que » pour les choses civiles?... Hélas! mon cher frère, vous vous » apercevrez bientôt du trouble que j'ai en mon esprit... Le » voilà séparé du reste des mondes par la mer, et de l'Église par » le schisme et l'erreur! Dieu néanmoins tirera sa gloire de ce » péché. J’ai une inclination particulière à cette grande île et à » son roi, et en recommande incessamment la conversion à la » divine Majesté; mais avec confiance que je serai exaucé avec » tant d’âmes qui soupirent pour cet effet; et désormais encore » prierai-je plus ardemment, ce me semble, pour la considéra- » ton de cette âme. O mon très-cher frère! bienheureux sont les » vrais enfants de la sainte Église! Je vous assure que mon » cœur à une continuelle palpitation extraordinaire pour cette » chute, et un nouveau courage de servir mieux l’Église du Dieu » vivant, et le Dieu vivant de l'Église’. »
112. Le 17 janvier 1621, Jean-François de Sales fut sacré à Turin et s’appela dès lors l’évèque de Chalcédoine. Il vint bientôt à Annecy visiter son saint frère, qui alla le recevoir en grande pompe aux portes de la ville et le traita, durant son séjour, comme s'il eût été véritablement son supérieur : « /{ faut, disait- » il, qu’il devienne grand et moi petit ; il faut qu'il agisse et que » je me repose. » — Et à son frère lui-même : « C’est la seule » volonté et providence de Dieu qui vous a élevé à cette dignité;
1 Lettre 330e. Voy. aussi Lettre 659,
Liv. V. Chap. IV. — RÉFORME DES BERNARDINES. 43
» j'en remercie la divine Miséricorde, espérant que vous pren- » drez l'office de Marthe et me laisserez celui de Marie. »
Pour cette fois cependant le coadjuteur ne put rester que quelques jours, parce que ses devoirs d’aumônier le rappelaient, et François, en attendant son retour définitif, s’occupa de la commission qu’il avait reçue du Saint-Siège pour la réforme du monastère de Sainte-Catherine. C'était une maison de Cisterciennes,
et le Saint, bien des fois déjà, avait inutilement multiplié et varié les efforts de son zèle. Cinq religieuses seulement répondirent à ses vues, pendant que l’abbesse et les autres lui faisaient la plus vive opposition, s'appuyant même du pouvoir temporel ; et encore celles qui voulaient la réforme ne cessaient-elles de le tourmenter par leurs impatiences. Il dut à la fin les autoriser à quitter l’abbaye pour s'établir en communauté à Rumilly; et, dans le dénuement où elles se trouvèrent d’abord, c’est encore lui qui fut leur ressource. Pour les autoriser, car leur détermination avait presque l'air d’un coup de tête, et aussi pour les affermir, il alla les visiter. Sa présence vénérée amena dans leur église une assistance nombreuse, et il en profita pour exalter leur entreprise, pour les exciter à une noble persévérance, et pour expliquer le bonheur que les communautés religieuses apportent aux villes, où, comme des chœurs d’anges, elles appellent par la prière les célestes bénédictions. Puis il entretint les religieuses en particulier, leur recommandant de parler toujours avec respect des dames de Sainte-Catherine, de n’admettre, autant que possible, que des filles pauvres, de former un pensionnat, tant pour la bonne œuvre de l'éducation chrétienne que pour se procurer des moyens de subsistance, et surtout de s’appuyer avec abandon sur la Providence. « Soyez courageuses, leur » dit-il, jusqu’à manger les murailles au défaut d’autre chose, » si cela se peut dire. Le fondateur des Feuillants ne se nourrit, » cinq ans durant, que de fleurs de genêts et d'herbes sauvages, » et n'eut, la nuit, pour s’éclairer, d'autre lumière que celle de » la lampe du Saint-Sacrement..….. Je ne vous demande qu'une » année de courage ; après, vous serez au-dessus de tout. Pauvres » filles! chacun parle de vous comme il lui plait; le monde vous » tient pour des imprudentes; mais, tenez-le lui-même pour un » insensé; fiez-vous à Dieu seul. »
Ce n’était pas qu’il eût pleinement approuvé la manière dont elles s'étaient retirées de Sainte-Catherine : « Qu'il se soit passé, » écrivail-il à l’abbesse, quelques impatiences, quelques immor- » tifications, quelques fiertés, quelques désobéissances, quelques
» amours-propres, quelques imprudences, certes, il ne se peut » nier; mais, pour tout cela, le fond de l'affaire ne laisse pas » d'être bon et selon la volonté de Dieu. Tous les défauts qui » arrivent en une bonne œuvre n’en gâtent pas la bonté essen- » telle; d’où que le bon vienne , il le faut aimer. » Il laima donc et le favorisa; puis l'approbation de Rome et la bénédiction du ciel fit prospérer ces petits commencements : plusieurs maisons s’établirent à l’imitation de celle de Rumilly, et François de Sales mérita le titre de restaurateur et instituteur de l'Ordre des Bernardines réformées. Cette œuvre avait été pénible et longue : car la correspondance nous en montre les premiers projets en 1616; le 40 août 1622, la Mère de Ballon, qui devait être supérieure, hésitait encore?, et c'était seulement le 29 août que le Saint pouvait dire : « Voilà donc la chose au jour”*. »
113. Alors il était à quelques mois de son trépas et 1l en parlait presque constamment comme d’une chose prochaine; mais depuis longtemps toutes ses actions s’inspiraient de cette pensée. Dès que l'évèque de Chalcédoine eut obtenu la liberté de quitter Ja Cour, François mit une incomparable ardeur à le former. Non-seulement il l’exercait aux fonctions pour ainsi dire matérielles, le faisant officier, célébrer les Ordres et consacrer des autels; mais, pour l’administration, pour la science, pour la prédication, pour les vertus enfin et pour cette affabilité qui lui gagnait les cœurs, il eût voulu le faire à son image. Tous les jours, pendant de longues heures, il se renfermait avec lui dans son cabinet, exposant en détail l’état du personnel et du matériel des églises et des paroisses, le caractère et les mœurs des peuples et des pasteurs, les moyens de corriger le mal, d'établir ou consolider le bien : sur toutes ces choses il avait des mémoires, dont les surveillants, et les procédures de l'officialité, et ses observations personnelles avaient fourni les éléments. La théologie et les saintes Écritures avaient aussi leurs moments : il en expliquait les principaux points, commentait les textes les plus difficiles et s’appliquait spécialement à faire voir dans les livres inspirés la principale ressource du prédicateur. On s'effrayait de le voir si ardemment occupé; mais il disait : « Nous devons » nous dépêcher; le jour baisse et la nuit approche. » Et un jour qu'il avait voulu ouïr et voir son frère en la haute chaire, solennellement vêtu d’habits pontificaux, lorsque le sermon fut Gi, il se tourna vers ses chanoines et redit encore : « 4/ faut qu'il » grandisse et que je diminue. »
1 Lettre 789%. — 2 Lettre 7909, — 3 Lettre 791e,
Liv. V. Chap. IV. — L'ERMITAGE DE SAINT-GERMAIN. 345
En dépit de la différence des caractères , ils menaient entre eux la vie commune, et le Saint profitait de toutes les occasions pour modifier l'humeur un peu sombre, sévère, rigide et impaliente de son frère. Un jour qu'ils se préparaient à réciter le bréviaire, François fut appelé pour une confession qui dura asez longtemps ; puis, comme ils eurent récité le premier nocturne, ils virent qu'ils s'étaient trompés d'office. C’en était trop pour la patience du coadjuteur, qui se plaignit même aigrement; mais le Saint le pria doucement de ne se point fâcher, l'assurant que Dieu, plus facile que les hommes, tiendrait comme bon le nocturne récité. Dans une autre circonstance, comme on allait se mettre à table, une pauvre servante demanda à parler à Francois, qui la fit passer dans une chambre voisine et l’entendit aussi longtemps qu'elle voulut. Le coadjuteur n'y tenait plas quand son frère rentra : « Vraiment, dit-il, vous feriez impatienter tout le » monde! » — « Mais, repritle Saint en souriant, cette personne » et moi nous sommes bien de tout le monde, et pourtant nous » ne nous sommes pas impatientés. » — Puis il ajouta sérieusement : « Voyez-vous, mon cher frère, nous autres évêques, » nous ne devons jamais nous refuser à personne; il faut que » NOUS SOYONS Comme ces grands abreuvoirs publics où tout le » monde a droit de puiser, où non-seulement les hommes, mais » les bêtes et les serpents mêmes viennent se désaltérer. »
114. Enété, les deux évêques se rendirent àl’ermitage de Saint- Germain, dont la chapelle avait été réparée, selon les ordres autrefois donnés par François (Liv. IV, N° 123). Saint Germain, envoyé de l’abbaye de Savigny pour rétablir au prieuré de Talloires la discipline régulière, avait montré en sa personne « un illustre exemplaire de toutes les vertus; » sur la fin de sa vie, « élant tout chargé d'années, » il avait obtenu de quitter le monastère pour vivre dans la solitude, et son corps reposait dans un sépulcre, sous la nef même de la chapelle construite par ses soins. Notre Saint avait résolu de le tirer de là, pour le placer avec honneur dans l'autel, et c’est le but du voyage dont nous parlons : tout était bien préparé, grâce au zèle du P. Claude de Coëx.
L'évêque de Chalcédoine officia, et le Saint « cependant demeurait immobile et comme tout ravi en extase, tenant les yeux fixés sur le sépulcre, jusqu'à ce que, les cérémonies étant faites, le moment fût venu de l'ouvrir. Lui-même l’ouvrit, montra les saintes reliques au peuple, fit toucher les chapelets qu'on lui présenta,et plaça le sacré corps dans une châsse neuve, très-riche-
ment ornée. Avec son frère, il prit ce doux fardeau sur ses épaules, et fit la procession solennelle autour de la chapelle et de l’ermitage, arrosant incessamment la terre de ses larmes. Quand la châsse fut placée dans l'autel, il exhorta longuement et fervemment l'assistance, qui était très-nombreuse, en sorte qu'une grande foule se trouvait au dehors. Mais le ciel, pendant qu'il parlait, se couvrit de gros nuages, en sorte que l’on eraignait une grande pluie, etune certaine inquiétude se manifestait dans l’auditoire. « Non, non, dit François en levant les yeux au » ciel; Dieu nous fera la grâce qu’il ne pleuvra point. » Et tout aussitôt il se fit une grande sérénité”. »
145. « Or il admirait la beauté de cet ermitage et, parmi les louanges qu'il en faisait, il ne put s'empêcher de découvrir son âme : « C’est résolu, dit-il; s’il se peut faire par la volonté de » nos sérénissimes princes, je viendrai ici : ce sera le lieu de » non repos; j habiterai en cet ermilage, parce que je lai » choisi. » Puis, ouvrant la fenêtre du côté du nord, et regardant le lac et le paysage d'Annecy : « O Dieu! que c’est une » bonne et agréable chose que nous soyons en ce lieu! Résolu- » ment, il faut laisser à notre coadjuteur le poids du jour et de » la chaleur, pendant qu'avec notre chapelet et notre plume » nous y servirons Dieu et son Église. Et savez-vous, Père prieur, » les conceptions ici nous viendraient en tête aussi dru que les » neiges qui y tombent en hiver. »
Après diner, il descendit à pied vers la ville et le monastère, et trouvant le peuple réuni dans l’église paroissiale, «il fit une très-belle prédication des louanges de saint Germain, de l’honneur dû aux saints en général, de la manière dont les serviteurs de Dieu étaient canonisés dans la primitive sql et des règles maintenant suivies pour leur décerner le LR
Avant de partir, il donna l’ordre au P. de Coëx de lui élever près de l’ermitage cinq ou six cellules, et il redit encore : « Quand nous serons là, nous servirons Dieu avec le Bréviaire, » le chapelet, la plume. Nous y jouirons d’un saint loisir pour y » tracer, à la gloire de Dieu et à l'instruction des âmes, ce qu’il » y à plus de trente ans que je roule dans mon esprit, et dont je » me suis servi dans mes prédications, et mes instructions et » méditations particulières. J'en ai quantité de mémoires; mais » j'espère outre cela que Dieu nous inspirera.. Oh! qui me don- » nera des ailes de colombe pour voler en ce sacré repos, et
1 Ch.-Aug. de Sales. — ? JZbid.
Liv. V. Chap. IV. — PLANS D'OUVRAGES. CH.-AUGUSTE. 547
» pour respirer un peu sous l’ombre de la croix? Là, 7’attendrai » Jusqu'à ce que vienne ma transformation !. »
Or les plans du saint évèque étaient admirables, et voici comment lui-même s’en expliqua un peu plus tard : « J'ai pensé de » faire encore quatre livres, dont le premier sera une version » nette et en vulgaire des quatre Évangélistes unis et alliés en- » semble, en manière de concordance, selon la suite des temps » et des actions de Notre Seigneur ; et cela appartiendra prin- » Cipalement au sens littéral. Le second sera pour fonder et » déduire la preuve des principaux points de la créance de l'É- » ghse catholique, débattus et mis en controverse, par les » paroles mêmes de Notre Seigneur contenues dans les Évangiles ; » et 1l appartiendra à la controverse. Le troisième sera une ins- » truction aux bonnes mœurs, et à la pratique des vertus chré- » tiennes, et conduite à la perfection de la vie spirituelle, par » les maximes de l'Évangile, et les exhorlations et enseigne- » ments mêmes de Jésus- Christ : et cela sera pour la morale. Le » dernier , sur l’histoire des Actes des Apôtres, montrera quelle » était la face de l Pas primitive en sa naissance, et de l’ordre » et de la conduite que le Saint-Esprit et les Apôtres y établirent » en son premier commencement; ce quiappartiendra à l’histoire. » Et, s'il me reste du temps, nous suivrons de même sur les » épîtres de saint Paul. »
« Outre cela, il avait projeté un livre de /’Amour du prochain, comme suite au Traité de l’Amour de Dieu, puis des épitres pastorales aux curés. — « Mais, Monseigneur, lui dit-on, voilà » bien de la besogne pour un homme qui se sent vieillir. » — « C'est vrai, reprit-il, mais, pour s’entretenir l'esprit, il faut » prendre de la tâche beaucoup plus qu’on n’en saurait faire, » sans se soucier d’en faire plus que si l’on avait à mourir dès » demain ?. »
116. Dans sa solitude encore, il avait résolu de former le jeune Charles-Auguste, fils aîné de son cher frère Louis. Il l'avait béni dès le sein de sa mère, prononçant sur lui des paroles de bon augure, et, le voyant devenu boiteux par l'imprudence de sa nourrice, il l’avait appelé son bien-aimé Jacob, à qui Dieu réservait la bénédiction du ciel et de la terre. L'enfant s'était fait enseigner l'alphabet par une servante, en était venu seul à lire facilement, avait appris l’Zntroduction par une lecture incessante; puis, un jour, à l’âge de 8 ans, le Saint l'avait vu
1 Esprit, Part. IV, Sect. 7e, — ? Ch.-Aug. de Sales.
venir à lui tout en larmes : « Je suis honteux, disait-il, de » n'être pas digne de vous, mon cher oncle; car, je ne sais rien
du tout, et, si vous ne venez à mon secours, je risque de » demeurer ignorant toute ma vie, puisque mon père est si oc- » cupé au dehors, qu'il n'a pas le temps de penser à moi. »
Heureux de ces belles dispositions, François l’avait remis aux mains de maîtres habiles, et ses progrès lui avaient fait dire : « Cet enfant est né pour de grandes choses. » Plus tard, quand, à l’âge de 14 ans, le jeune homme prononça publiquement une harangue, le « saint oncle déclara qu'il avait surpassé ses espérances et devancé son âge. » D’autres merveilles encore le portèrent à dire à son frère : « Si Dieu veut que cet enfant » vive longtemps, je désire verser dans sa tête tout ce que sa » bonté m'a fait la gràce de mettre dans la mienne. » Ce désir, il le nourrissait encore, alors qu'il descendait de l’ermitage de Saint-Germain; et quoiqu'il n’ait pu le réaliser, on doit dire que Charles- Auguste fit grandement fructifier les trop courtes leçons qu'il eut le “bonheur de recevoir : apôtre et évêque de Genève, il rappela aux peuples, pendant 30 années, le souvenir vénéré de son oncle *
117. Ayant quitté Talloires, le Saint traversa le lac et se rendit au bourg de Dérée, pour visiter la baronne de Chevron, dont il honorait la vieillesse. L'entretien fut bientôt de la vanité de ce monde et François en vint à dire : « Madame, nous nous faisons » vieux; c’est pourquoi, il est temps de penser sérieusement à » la vie future. — Il est vrai, Monseigneur, reparlit la pieuse » baronne, que je suis vieille et qu'il ne me reste plus que de » penser à mourir. Je suis âgée de 72 ans, et d’ailleurs fort inu- » tile en ce monde. Mais vous, Monseigneur, vous êtes encore » jeune ; vous êtes nécessaire à l'Église, et Dieu vous conser- » vera de longues années. — Détrompez-vous, Madame, reparti! » le saint apôtre, je partirai le premier, et vous ne tarderez pas » à me suivre. » Ces paroles prophétiques s’accomplirent à la lettre.
Dès lors, ilcommenca à souffrir de grandes douleurs dans les jambes, ce qui ne l’empêcha pas de se rendre à Thonon, où l'appelaient d'importantes affaires. À son retour, 1l passa au château de Brens, en Chablais, pour rendre visite à son cousin Gaspard de Sales de la Feuge; mais, malgré le soin avec lequel il s'efforçait de maîtriser la douleur, 1l pouvait à peine se soute-
1 Voy. M. Hamon.
Liv. V. Chap. IV. — LE CHAPITRE DES FEUILLANTS. 549
nir, car il souffrait beaucoup de la tête, de la poitrine, et de l’estomac, et l’on ne pouvait voir son abattement sans se sentir touché de compassion : « Je sens ici, disait-il, en mettant la » main sur sa poitrine, quelque chose qui me dit que je n’ai » plus longtemps à vivre. » Les habits qu'il portait sous sa soutane étaient presque tout déchirés; néanmoins, il ne voulut point qu'on lui en fit d’autres pour l'hiver, sans doute en prévision de sa mort prochaine. Il endura donc le froid pendant cette saison rigoureuse, satisfaisant ainsi son amour pour la mortification et la pauvreté, et se donnant de plus le moyen de faire des aumônes plus abondantes, dans un temps où l'on éprouva une véritable disette; car la récolte de l'année 1621 avait été très-mauvaise, et la Savoie était surchargée de troupes ‘.
C’est en ce temps qu'un soldat, envoyé par le Syndic de la ville pour réclamer de l'argent à Pierre Rolland, frère de Georges, et ne l'ayant pas trouvé, prétendit l’exiger de Georges même et se porta, dans la cour de l'évêché, aux plus grandes insolences. François descendit pour le calmer et ne reçut que des injures plus furieuses, en sorte qu'il dut se retirer; mais alors ce malheureux fut frappé de la lèpre, et il ne put dans la suite obtenir sa guérison que par l’intercession du saint évêque?.
118. Retenu par le détail d’incessantes affaires, et en particulier de celles qui concernaient la Visitation *, François n'avait pu encore se rendre à Turin, où naturellement il devait aller faire la révérence, par suite de l'élection de son frère. Il se préparait à cette démarche de reconnaissance (mai 1622) quand il reçut du pape Grégoire XV la mission de présider le chapitre général des Feuillants, qui se devait tenir à Pignerol dans les premiers jours de juin‘.
Sa famille craignit grandement, voyant son état de souffrance, et l’on s’efforçait de le retenir; mais il répondit simplement : « Il faut obéir : Dieu ne m'a pas jugé digne de mourir pour la foi » parmi les hérétiques, ni pour la charité parmi les pestiférés ; » ne serais-je pas bien heureux, si je mourais pour l’obéissance? » Je n'ai plus que peu de temps à vivre, il faut me hâter de bien
1 On était dans la guerre de la Valteline. — ? Ch.-Aug. de Sales. — 8 Voy. les lettres au tome VII. Le dixième monastère avait été fondé à Valence; sainte Chantal était allée de Paris à Dijon, en visitant toutes ses filles de France; les monastères de Moulins et Nevers allaient presque plaider, ete. — * Lettre 3546. Grégoire XV avait succédé à Paul V le 9 février 1621.
» faire; or,je ne peux rien faire de mieux que d’obéir. » Et, sans retard, il se rendit là où l’appelait son devoir.
La ville entière lui fit honneur, le considérant comme un ange venu du ciel, « et lui montrait à chacun une vie angélique par sa merveilleuse douceur et sagesse, entendant avec une patience incroyable les prières et les plaintes de tous ceux qui venaient à lui, se faisant l'arbitre de toutes les divisions et ne trouvant jamais trop petites les moindres affaires dont on l'entretenait. Dans le chapitre, une multitude de choses importantes et difficiles se trouvaient à régler, et, dit Charles-Auguste, il éclaircit les plus embrouillées, remit les plus désespérées en état de les faire réussir, apaisa tous les mouvements (que le bien rend souvent nécessaires dans les congrégations), et mit une tranquillité nompareille en toutes les affaires spirituelles et temporelles. Dom Jean de Saint-François, qui alors fut élu général, disait depuis que le Saint « avait fait admirer tout ensemble, et un » esprit supérieur, habile à examiner les plus graves affaires, » à les peser mürement, à les résoudre sagement, et une bonté » d'âme incomparable, et un savoir profond, et une adondance » rare de lumières surnaturelles. »
119. Mais, « comme il fut grandement honoré de tous ces Pères, de même il les honora tous grandement; » et c’est avec une indicible joie qu'il rendit compte de sa mission au Souverain-Pontife et à plusieurs cardinaux. « On a réglé, disaitl, » comme il convenait, un grand nombre de choses qui regar- » dent les affaires de la Congrégation, et qui ont été proposées » de toutes parts ; el comme c’est la coutume qu’on y élise un » général, et les autres, tant provinciaux qu’abbés et prieurs, » cela s’est fait aussi, mais avec tant de concorde, de paix et de » douceur, que je ne pense pas qu'il se puisse rien voir de plus » agréable et de plus aimable.
» Certainement, on peut appliquer avec vérité à ce chapitre » ces belles paroles du prophète royal: O qu'il est bon, qu'ilest » doux, que ceux qui sont frères vivent ensemble dans l'union! » Aussi n’y a-t-il rien à désirer, sinon, que cette union, ou plu- » tôt cette unité entre tant de têtes de diverses provinces et de » diverses nations, qui est si louable, subsiste toujours telle que » nous la voyons aujourd’hui.
» Celui qui à été fait général par la réunion de tous les vœux, » aussi bien que par l’unanimité de tous les suffrages , est un » homme, pour dire la vérité, à qui tous ses autres confrères » doivent céder la palme de la science, de la prudence et de
Liv. V. Chap. IV. — vVoyAGE À TURIN. 551
SL
l'esprit; un homme d’une très-grande piété, qui, non-seule- » ment a illustré et défendu'i Église de Dieu, jusqu'à ce jour, » par de très-beaux écrits; mais qui est encore prêt à le faire, » quand son loisir le lui permettra : en sorte qu’il y a lieu d’espé- » rer que toute cette Congrégation äura de très-grands avan- » fages sous son heureux gouvernement, et profitera de jour » en jour’. »
Ces grands résultats avaient coûté cher au saint prélat, qui, déjà très-souffrant, s'était rendu plus malade encore par la grande application qu’il apportait à la tenue des assemblées, et aux entretiens particuliers avec les religieux. Cela alla si loin, qu'un jour, pressé par de violentes douleurs, il fut contraint de lever la séance et de se retirer. Néanmoins, les jours de dimanches et de fêtes, où il n’y avait pas d’assemblée, il employait tout son temps aux exercices de la charité pastorale : il prêchait, il confirmait, il confessait tous ceux qui se présenaient; et même il conféra la tonsure et les ordres mineurs. Comme le concours des peuples qui voulaient être bénis par lui était prodigieux, et les chaleurs excessives, il lui arriva une fois de tomber en défaillance au milieu de l’église; et lorsqu'il eut recouvré ses sens, il dit aux religieux qui l'avaient emporté : « C’est bien mal à moi d’être un membre délicat, sous un chef » couronné d'épines. » Puisil retourna à ses fonctions qu'il continua jusqu’au soir?.
120. De Pignerol, il se rendit à Turin, où les princes l’attendaient. La princesse de Piémont lui avait préparé de magnifiques appartements ; mais il les refusa, et voulut prendre son logis au couvent de /4 Consolata, chez les Pères Feuillants, à l'Ordre desquels il venait d’être affilié”. Or, ce couvent était en construction et l’on ne pouvait lui donner qu’une pauvre cellule de 8 ou 9 pieds carrés, « et tellement exposée au soleil que l’on pouvait plutôt l'appeler un four, qu'une chambre. Toutefois il aimait bien être de la sorte, disait-il; et supportait la chaleur avec une patience toute joyeuse, souriant de la peine des religieux qui le priaient d'accepter une meilleure demeure, et leur disant avec affection : « Quoi donc? ne voulez-vous pas que je » sois Feuillant, et me voulez-vous chasser de chez vous et de » la maison de notre Père saint Bernard? Je suis aux pieds dela » Mère de consolation; où pourrais-je être mieux? »
1 Lettre 355e. — Voy. aussi les 5 lettres suivantes. — 2? Ch.-Aug. de Sales. — 3 Les lettres sont du 24 juin.
« Mais, parmi tant de travaux, et surtout de la Cour, aux cérémonies et superfluités de laquelle il était tiré contre son gré, » il tomba gravement malade, et fut contraint de garder le hit durant plusieurs semaines. La souffrance néanmoins lui était peu de chose, en comparaison de ce qu’il entendait dire, que la pauvreté de la Savoie était extrême ; et dès qu'il fut à peu près remis, il demanda congé pour retourner à son peuple, dont il était séparé depuis plus de trois mois. Il disait en partant à M. de Corsier : « Je m'en vais tout joyeux, et tout résolu, quand » je serai arrivé, de vendre ma mitre, ma crosse, mes orne- » ments, ma vaisselle et tout ce que je possède, pour soulager » les pauvres. » La princesse Christine lui avait fait présent d'une bague très-précieuse, et il comptait l’employer au même usage; mais comme il était à deux lieues de Turin, son domestique vint, d'un air affligé, lui annoncer que l’anneau ne se trouvait plus. 11 répondit doucement : « Dieu soit béni! Aussi » bien cette bague était-elle plus précieuse qu'il ne fallait pour » moi, Si, par fortune, quelque pauvre l’a trouvée, je ne croirai » pas l'avoir perdue. » Et ce fut avec une égale indifférence qu'il apprit qu'on l’avait retrouvée dans les plis de son habit de campagne.
Fatigué de cuisantes douleurs, il allait à petites journées, et fut même contraint de s'arrêter un jour entier. Or, il arriva que son aumônier, Michel Fabre, se prit d’un grand courroux contre le maitre de l'hôtellerie qui, après lui avoir indiqué une chambre, avait ensuite fait remettre ses bagages dans une autre moins commode. Le Saint accourut au bruit, et, pour apaiser ce bon prêtre : « Monsieur Michel, lui dit-il, gardez de faire » remettre vos petits butins : quand de cette chambre on vous » mettrait dans une autre moins commode, il le faudrait sup- » porter. Ne savez-vous pas que Notre Séigneur a dit : Si quel » qu’un vous enlève votre tunique, donnez-lui encore votre » manteau'? » C'était sa coutume de montrer, à l'égard des hôtelliers, une condescendance que ses gens ne comprenaient pas toujours ; Car non-seulement il estimait ce qu'on lui vendait, mais, disait-il, « pour combien comptez-vous leur soin, leur » peine, leurs veilles, et la bonne volonté qu'ils nous témoi- » gnent? Certes, cette amitié ne se peut assez payer?. »
121. Dès qu'il fut à Annecy, les pauvres reçurent tout ce qu'il possédait d'argent, après quoi, n'ayant plus rien, il engagea la
3 Ch.-Aug. de Sales. — 2°Voy. Esprit, Part. VIII, Sect. Ge,
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Liv. V. Chap. IV. — DERNIER VOYAGE. TESTAMENT. 593
bague de la princesse. Des personnes charitables la dégagèrent et la lui firent remettre ; maï$ presque aussitôt il l’engagea encore. Ce fut pendant quelque temps une lutte de charité qui fit dire à un gentilhomme : « Cette bague a bien moins été donnée » à Monseigneur qu’à tous les gueux d'Annecy. »
Non content de donner son bien temporel, il donnait, pour ainsi dire, sa personne, avec ses paroles toujours si suaves et si bienfaisantes , et les grâces mêmes que Dieu lui départait; car il visitait les pauvres et les malades, et les miracles se multipliaent sous ses pas. Le dimanche, 9 octobre, dit Charles-Auguste, comme il venait de voir les malades au faubourg du Bœuf, il rencontra, sous les arcs de la grande rue de Notre-Dame, une pauvre mère ayant dans les bras sa jeune enfant qui tremblait misérablement de la fièvre au plus fort de l'accès. Ému de compassion, après avoir interrogé cette femme, il toucha doucement la petite malade à la joue, la bénit et s’en alla en disant : « Dieu » vous guérisse, ma fille. » A la même heure la fille s’écria : « O » ma mère ! je suis guérie; Monseigneur m'a touchée. » Ce miracle remplit de joie tous les assistants, qui étaient là en grand nombre, et le bruit s’en répandit aussitôt de toutes parts".
122. « Cependant, Louis XIII et le duc de Savoie devaient avoir une entrevue dans la ville d'Avignon, et le Saint reçut un commandement exprès de s’y rendre au plus tôt. Il n’y eut personne qui ne pensât mal de ce voyage, et tous les parents et amis de François l’excitaient à s’excuser près de S. À. sur le mauvais état de sa santé. Mais lui : « Que voulez-vous? disait-il, » il faut aller où Dieu nous appelle. » Il savait bien toutefois qu'il pe reviendrait point : car le Seigneur lui avait plusieurs fois révélé que son départ était proche, et même à ce sujet il avait dit à ses frères : « Sa divine Majesté m'a averti de penser sérieuse- » ment à une affaire de la dernière importance; » et ses frères avaient bien compris qu'il s'agissait de sa mort prochaine ?. C’est pourquoi il disposa toutes ses affaires et fit son testament, de concert avec son frère le coadjuteur*.
1 Ch.-Aug. de Sales. — 2? Année de la Visitation, 22 octobre.
3 Ce testament, daté du 6 novembre, était conçu en ces termes : « Nous, » François de Sales, par la grâce de Dieu et du Saint-Siège apostolique, évêque » et prince de Genève, voulant faire savoir à tous ceux à qui il appartiendra » notre dernière volonté, prions, premièrement, Dieu tout-puissant de recevoir » nôtre âme à merci, et lui faire part de l'héritage éternel que notre Rédemp- » teur nous a acquis en son sang. Secondement, nous invoquons la glorieuse » Wierge Marie et tous les saints, qu'ils implorent la miséricorde de Dieu sur
Le 7 novembre, ayant fait la revue de sa conscience et remis tous les papiers importants aux mains de l’évêque de Chalcédoine : « Il me semble, dit-il, par la grâce de Dieu, que je ne » liens plus à la terre que du bout d’un pied ; car l’autre est déjà » levé pour partir. » Et comme un gentilhomme français, qui était venu lui demander une somme d’argent, promettait de la lui rendre : « Ah! dit-il, il faudra donc vous hâter; car, dans » peu de temps, vous et moi serons en état de n'avoir plus » besoin de rien. »
Le lendemain, il reçut les adieux de ses parents et de ses amis, toujours comme ne les devant plus revoir ; et à l’un de ses curés, qui était venu lui demander sa bénédiction, 1l dit ces paroles : « Je m'en vais à Notre Seigneur, et nous ne nous verrons plus » en ce monde. » — Ah! Monseigneur, quand je considère votre » visage et votre santé, j'espère encore vous revoir. — Oui, mon » ami, vif ou mort, vous me verrez dans trois mois. » Ses chanoines vinrent et il les embrassa tous avec affection, disant encore qu'il partait pour l'éternité. Il avait aussi voulu parler une dernière fois à son peuple bien-aimé, dont la douleur était indicible; mais surtout les adieux à ses chères filles lui avaient tenu au cœur. Ayant célébré dans leur église et laissé comme souveoir une magnifique chasuble qu'il avait reçue de l'infante de Savoie, il résuma tous les saints enseignements qui faisaient comme l'esprit de l'Ordre, et il termina par ces paroles : « Mes » chères filles, ne demandez rien et ne refusez rien, soyez tou-
» nous en notre vie et en notre mort. Troisièmement, s'il plaît à la Providence » divine que la très-sainte, unique et véritable religion catholique et romaine, » soit rétablie en la cité de Genève, lors de notre trépas, nous ordonnons, qu'en » ce Cas, nos corps soient enterrés en notre église cathédrale : que si elle n’y » est pas encore rétablie, nous ordonnons qu'ils soient inhumés au milieu de la » nef de l’église de la Visitation d'Annecy, que nous avons consacrée; à moins » que nous ne mourions hors de notre diocèse; auquel cas, nous laïssons le » choix de notre sépulture à ceux qui pour lors seront à notre suite. Quatriè- » mement, approuvant de tout notre cœur les sacrées cérémonies de l'Église , » nous ordonnons qu'à notre enterrement treize cierges seront allumés au haut » de notre cercueil, sans autres écussons que ceux du Nom de Jésus, pour » témoigner que, de tout notre cœur, nous embrassons la foi prêchée par les » Apôtres; mais d'ailleurs, détestant les vanités et superfluités que l'esprit hu- » main a introduites dans les cérémonies sacrées, nous défendons très-expres- » sément toute sorte d'autres luminaires être employés à nos obsèques, priant » nos parents et amis, et ordonnant à nos héritiers de n'y rien ajouter, et d'exer- » cer leur piété envers nous, à faire des prières et aumônes, et surtout à faire » célébrer le très-adorable sacrifice de la Messe, » — (Suivait la disposition des biens).
Liv. V. Chap. IV. — PRÉDIOTION DE S' SIMPLICIENNE. 590
» jours disposées à ce que Dieu et l'obéissance voudront de vous. » Que votre seul désir soit d'aimer Dieu, votre seule ambition » de le posséder. Adieu, mes filles, jusqu’à l'é éternité! » — « Mon- » seigneur, s'écrièrent les religieuses tout en larmes, Dieu vous »ramène parmi nous! — Et s’il ne lui plaît pas de me ramener, » faudra-t-il moins le bénir? Son bon plaisir est toujours égale- » ment aimable. » Comme il sortait, la bonne Jacqueline Coste était à genoux sur la porte, implorant sa bénédiction : « Ma fille, » lui dit-il, j'ai fait bien d’autres voyages, je ne vous ai jamais » vue pleurer à mon départ! » — « Ah! Monseigneur, c’est que » le cœur me dit que ce voyage sera le dernier et que nous ne » vous reverrons plus. » — « Et à moi, mon enfant, le cœur me » dit que, si je ne reviens, nous nous reverrons plus tôt que » VOUS ne pensez. »
123. Il partit le 9, et comme il descendait de sa chambre, l'évêque de Chalcédoine, qui attendait sur les degrés, se jeta à ses genoux, qu'il serrait fortement, sans pouvoir s'exprimer que par des soupirs et des sanglots. Les principaux de la ville et du clergé voulurent aller jusqu’à Seyssel, où l’on se sépara sur ces paroles du Saint : « Vous reviendrez au-devant de moi dans » quelque temps, et en ce même lieu. » Tous comprirent qu'ils viendraient recevoir son corps, et « c'étaient des cris et lamentations de cœurs tout déchirés. »
S'étant embarqué sur le Rhône, il descendit à Belley, où il arriva tout glacé, mais sans qu’une plainte ne lui fût échappée; au contraire, comme on lui parlait du froid, il répondit simplement : « Ne sommes-nous point ici-bas en servitude sous les » éléments de ce monde? mais ce monde passe et l'éternité » approche. » Le 11 novembre, il ditla messe à ses chères filles de la Visitation ‘, après les avoir confessées, et il les communia toutes; mais à son entrée avait eu lieu une scène bien émouvante. La sœur Simplicienne (Voy. N° 39) était là pour le recevoir, et dès qu'elle le vit elle éclata en sanglots. Comme il demandait la cause de cette douleur : « Monseigneur, répondit- » elle, c'est que vous mourrez cette année, à moins que vous ne » demandiez à Notre Seigneur et à la sainte Vierge que cela ne » soit pas. Demandez-le en grâce, je vous en conjure. — Non, » ma fille, je ne le ferai pas, dit le saint évèque. — Et moi, » reprit-elle , je prierai tant, que je l’obtiendrai : Dieu vous lais- » sera encore pour le bien de vos filles et de toute l Église. —
1 Elles étaient là depuis Le 20 août.
» Gardez-vous de faire cette demande, lui dit-il; pourquoi ne » voulez-vous pas que j'aille me reposer? Je vous laisse notre » Mère de Chantal, qui vous suffira; d’ailleurs , il ne faut point » se confier aux hommes, qui sont tous mortels, mais au Dieu » vivant, qui seul bénit le travail et lui donne l’accroisse- » ment. »
De Belley il se rendit à Lyon, et dit la messe à la Visitaüon. Là était la Mère de Chantal, qu’il avait mandée de Di- Jon; mais, dans la presse du départ, il put à peine lui donner quelques minutes, pour lui commander de visiter les monastères de Saint-Étienne ‘ et de Montferrand, tandis qu'il serait à Avignon.
124. Comme il allait s’embarquer sur la Saône, le batelier exigea son passeport, et il attendit tranquillement une heure, pendant que Rolland courait vers le gouverneur de Lyon. Le froid ne lui put tirer aucune plainte, et comme un prêtre semblait s’impatienter à son sujet: « Il est vrai, dit-il, que je suis » pressé d'arriver ; mais Dieu veut que j’attende, et que je souffre » ce vent et ce froid : ne le faut-il pas vouloir aussi? »
À Valence, il visita ses filles ; mais il tint surtout à entretenir une personne éminente en vertu, dite la sœur Marie de Valence L'entretien fut long et ses gens s’impatientèrent; l’un même se plaignit avec aigreur : « Mais, répondit-il en souriant, apprenez » qu'il fait grand bien à un pécheur comme moi, de parler cœur » à cœur à une sainte épouse de Jésus-Christ telle que la sœur » de Valence. Elle dira un Ave Maria pour vous; et, après que » vous aurez bien dormi cette nuit, vous ne vous souviendrez » plus du chagrin d'aujourd'hui ?. »
« De Valence on gagna le Bourg-Saint-Andéol; et là, à la descente du bateau, il trouva sur la rive les échevins avec tout le peuple, accourus pour le recevoir comme un ange du ciel. On le conduisit à l’église paroissiale avec tous les honneurs possibles, et, malgré son opposition, on chanta le Te Deum, pour remercier Dieu du bonheur de le posséder. » On lui fit de même honneur le lendemain, quand il entra dans Avignon : «le peuple allait courant après lui, et toutes les conditions, tous les âges bénissaient Dieu de la grâce qu'il leur faisait de voir un homme si saint et si angélique. » On rivalisait à rappeler ses ütres de gloire, ses grandes œuvres, ses mériles et ses vertus; mais lui « baissait l'esprit et les yeux, » disant avec larmes :
1 Établi le er octobre. — 2 Année de la Visitation.
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Liv. V. Chap. IV. — À AVIGNON : SAINTES ŒUVRES. 557
« Ah! mon Dieu, ce n'est pas à nous, c’est à vous seul que » toute gloire appartient. » Îl aurait eu la pensée de faire des actions ridicules pour détromper ce peuple, « si ce n'avait été » sa maxime qu'il faut agir simplement et fidèlement pour Dieu, » notre divin Maître. »
125. Pendant tout le temps que François demeura à Avignon, il ne s’occupa que de choses saintes. Le lendemain de son arrivée (17 novembre), toute la ville était sur pied pour voir l'entrée triomphale de Louis XIII qui venait de prendre Montpellier sur les protestants, et qui était accompagné des reines Marie de Médicis et Anne d'Autriche. On se pressait dans les rues et aux fenêtres pour jouir de ce magnifique spectacle, où Avignon avait déployé toutes ses pompes et la Cour toutes ses splendeurs. Au milieu de cet entraînement général, le saint évêque, à genoux dans sa chambre, conversait avec le ciel et priait, sans accorder seulement un regard au cortège qui passait sous sa fenêtre. On lui proposa de voir ce magnifique spectacle : « Je » vous laisse la place, à vous autres qui êtes encore de ce monde, » dit-il; pour moi, je n’en suis plus, je m'en vais à mon » Père qui est aux cieux : il faut que je travaille à son œuvre, » pour lui rendre bon compte. »
Le 49 novembre, ayant dit la messe chez les Jésuites, 1l prolongea tellement son oraison, qu'un Père jugea à propos de avertir ; car tous les religieux avaient un grand désir de recevoir ses conseils : « Voyez-vous, dit-il, l’oraison m'est la chose » la plus utile et la plus douce; j'y apprends chaque fois quel-
que chose de bon pour me l'appliquer. » Il se prêta ensuite à l'ardeur des Pères, avec qui il dîna; puis il les entretint encore jusqu’à l'heure où il devait se rendre près de son prince. Il célébra dans plusieurs églises et visita toutes les communautés. Chez les Pères de la Doctrine chrétienne, il voulut offrir le saint sacrifice dans la chapelle où reposait le corps du vénérable César de Bus, leur instituteur; et comme on lui avait préparé des ornements noirs, il en demanda de blancs : « Je veux, » observa-t-il, dire la messe des Confesseurs, pour remercier » Dieu des grâces qu'il a faites à ce saint homme. » Dans l’église des Célestins, où étaient les reliques du bienheureux Pierre de Luxembourg, il prononça le panégyrique de cet illustre saint, et il eût voulu demeurer tout le jour près de son tombeau : « Laissez-moi, disait-il à ceux qui l'invitaient à se » retirer, laissez-moi un peu auprès de ce grand maître. Je n’ai » jamais rien lu qui m'ait autant donné de confusion sur ma vo-
ge
» cation ecclésiastique que la vie de ce jeune cardinal. » Il alla à Tarascon vénérer les reliques de sainte Marthe, et il eût voulu encore aller jusqu'à la Sainte-Baume pour visiter la pieuse solitude de sainte Madeleine; mais le cardinal de Savoie ne voulut pas le lui permettre, disant que son cœur était une Sainte-Baume, où il était toujours solitaire, et qu'il fallait à tout moment se tenir prêt à partir avec la Cour.
126. L’entrevue des deux souverains avait eu lieu à la grande satisfaction de l’un et de l’autre : on s’était fait mutuellement de riches présents, et Louis XIII avait invité le Duc à l’accompagner à Lyon. Le départ eut lieu le 23 novembre, et François se trouva en chemin avec deux gentilshommes calvinistes dont bientôt il gagna les cœurs. Au Pont-Saint-Esprit, ils racontèrent ce qu'ils avaient admiré en lui, et tous les hérétiques en vinrent à dire : « Ah! si tous les évêques étaient comme celui-là, notre » religion ne durerait guère! » Dans une hôtellerie où les lits étaient retenus, il défendit qu’on le fit connaître , et, malgré le froid et ses infirmités il se coucha tout vêtu sur la paille, dans un grenier mal fermé! Le matin, comme deux jésuites lui témoignaient leur regret d’avoir dormi dans de bons lits : « Vrai- » ment, répondit-il, je suis heureux de cette circonstance, qui » m'a procuré une bonne nuit; je n'ai jamais été mieux. »
À Valence, les habitants se pressèrent tellement pour le voir, qu'il eut peine à gagner l'hôtellerie où il devait descendre. Là il était d’abord logé dans une bonne chambre; mais, une dame étrangère ayant désiré l’occuper, il en tranquillement une autre, qui était fort incommode : « Établissons-nous ici, » dit-il à ses gens; nous y serons le mieux du monde. » Et comme il n’y avait qu'un seul lit pour lui et son fidèle Rolland, il ne voulut conserver que la paillasse, sur laquelle il dormit tout habillé. Le lendemain, quand il fut question de payer l’hôtesse, comme on lui dit qu’elle était occupée, il attendit patiemment dans la rue; puis, quand elle vint en s’excusant, il la paya largement, lui donna quelques avis pour l'aider à sanctifier son état et la bénit avec une ineffable bonté... Le peuple émerveillé l’entoura alors, comme s’il n’eût point voulu le laisser partir, et lui fit joyeusement cortège jusqu'à une grande distance de la ville. Ainsi Dieu le glorifiait en chacun de ses pas, tandis que lui-même, tout entier à la pensée de son prochain trépas, s’abîmait dans l'humilité et la mortification, toujours avide de souffrir et constamment joyeux.