Le 29 novembre, il arriva à Lyon. Plusieurs grands per
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Liv. V. Chap. IV. — ESPRIT DE PRIVATION. 559
sonnages a vaient désiré le loger : Jacques Olier, intendant de la justice, lui avait offert la moitié de son hôtel; et, d’un autre côté, les Jésuites eussent bien voulu le recevoir en leur maison professe de Saint-Joseph. Il remercia tout le monde, et, pour amour qu’il portait à la sainte pauvreté, choisit une petite chambrette chez le jardinier de la Visitation. Sa raison était qu'il gênerait moins, qu'il serait à la fois plus libre pour recevoir les pécheurs et moins assiégé « du tracas des grandes compaguies, » et enfin qu'il se trouverait plus à portée de ses chères filles. Vainement objectait-on que ce pauvre logis était ouvert à tous les vents et qu'on n’y pouvait faire de feu sans être incommodé de la fumée ; il souriait et répondait bonnement : « Ce » m'est chose d'expérience, que je ne suis jamais mieux que » quand je ne suis guère bien. »
Le 4 décembre, deuxième dimanche de l'Avent, comme il
devait prêcher dans l’église des Pères Jésuites, on tâcha de lui persuader de faire le chemin en carosse, afin qu'il n’en ressentit aucune incommodité pour ses jambes, qui déjà le faisaient beaucoup souffrir; mais, 1} répondit : « Vraiment, vous dites bien! » [1 ferait beau voir que je montasse en carosse pour aller annon- » cer la pénitence de saint Jean et la pauvreté évangélique! » Et 1l partit à pied.
C'est ainsi qu'il allait toujours, et ses infirmités ne l’empêchaient, ni de se prêter aux désirs de ceux qui voulaient l’entendre parler encore, ni de rendre aux princes les devoirs qui leur étaient dus et qui pour lui avaient un caractère sacré. Ces devoirs lui prenaient un temps considérable, sans que jamais 1l y voulut chercher une excuse pour se décharger d’autres innombrables occupations : il s’arrangeait pour trouver ce qu'il appelait ses luisirs, car son repos était dans les œuvres apostoliques ; et dans le mouvement de sa prodigieuse activité, il était calme, serein, toujours indiciblement joyeux, toujours sans empressement, toujours visiblement uni à Dieu.
128. «II ne se pouvait faire, parmi tant d'exercices de parfaite vertu, que chacun ne l’estimât saint. Le peuple le regardait avec une vénération inexprimable; les princes, les grands, les évêques, les docteurs affluaient dans sa pauvre cellule pour le voir simplement et lui faire honneur, pour l'entendre surtout et le consulter : car, pour tous, c'était la parole même de Dieu, que la parole de ce saint prélat qui ne tenait plus à la terre. Madame Olier, dont le plus jeune fils, Jean-Jacques, faisait alors la désolation, « changea ses craintes en actions de grâces quand
il Jui eut dit que Dieu, dans la personne de cet enfant, se préparait un bon serviteur. » Un docteur de Sorbonne, émerveillé d’une longue conférence qu’il avait pu obtenir, ne sut contenir son admiration : « Monseigneur, dit-il, chacun vous appelle » saint etc’est bien avec raison. » Mais l’angélique prélat répondit : « Ah! Monsieur, Dieu vous garde d’une pareille sainteté! » Je vous assure que vous vous trompez comme les autres, mais » pourtant je vous dirai bien que j'ai une bonne et forte volonté » de servir désormais Notre Seigneur, et à ce que je sois un jour » saint, vous pouvez beaucoup contribuer par vos prières. » Comme il était allé visiter la comtesse de Soissons, une dame de grande qualité s’approcha de lui et lui dit : « Monseigneur, » si vous êtiez vêtu de rouge, on vous prendrait pour saint
Charles. » Et il répondit : «Je vous assure, Madame, que ce
dernier point serait bien plus désirable que le premier ; j'aime- » rais bien mieux être saint Charles que vêtu de rouge. » Une autre fois, que l’on parlait de saint François Xavier, un pieux ecclésiastique se mit à dire : « Dieu soit loué; nous avons déjà » saint François d'Assise, saint François de Paule et saint » François Xavier ; il ne reste plus que saint François de Sales. » Le bon évêque sourit comme à une agréable plaisanterie et réue doucement : « O plût à Dieu que je fusse saint! »
« Il y eut une âme religieuse qui, ravie en contemplation et comme transportée dans la gloire du ciel, assura par serment avoir vu le saint évêque François de Sales très-intimement um à la divine Majesté; et un ange, disait-elle, lui avait montré, parmi les séraphins, un trône d’une très-grande gloire, qui était le siège destiné par la céleste Providence au grand évêque de Genève. Et véritablement il était tout séraphique, ne faisant rien que par l'amour, en l'amour et pour l'amour de Dieu : la crainte des peines de l'enfer, ni l'espérance même du salut n'étaient jamais le motif de ses actions, et toutes ses pensées étaient pures de l'intérêt propre’. »
129. Cependant la Mère de Chantal, ayant visité les monastères de Saint-Étienne et de Montferrand, s’était hâtée de revenir à Lyon; car elle avait un inexprimable désir de revoir son saint directeur. Lui aussi désirait ardemment l’entretenir, et, dès qu'il la sut arrivée, ayant pris ses mesures pour se ménager un peu de liberté, il vint la demander au parloir. En entrant, elle
{ Ch.-Aug. de Sales. C'est de lui que nous avons tiré presque tous les faits qui précèdent.
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fut frappée de l'éclat de son visage et le trouva plus que jamais comme transformé en Dieu. « Ma Mère, dit-il, nous aurons quel- » ques heures libres ; qui commencera de nous deux à parler ? » — « Moi, s'il vous plaît, mon Père, car mon cœur a grand » besoin d'être revu de vous. » En ces paroles il vit quelque empressement, et il dit avec une gravité suave : « Et quoi! ma » Mère, avez-vous donc encore des désirs et du choix ? Je croyais » vous trouver tout angélique! Nous parlerons de nous-mêmes à » Annecy; maintenant achevons les affaires de notre petite Con- » grégation. Oh! que je l'aime notre petit Institut, parce que » Dieu est bien aimé en lui! » Et durant quatre heures, ils conférèrent des affaires de l'Ordre: mais le Saint appuya surtout sur ce point, qu'il fallait laisser chaque monastère libre, sans autre unité que celle du même esprit, et il dit en terminant : « Voyez- » vous, ma Mère, nos filles sont les filles du clergé, et le clergé » est le premier ordre de la religion. »
Le sentiment de vénération qu’elle éprouvait ne put alors se contenir et s'échappa comme un cri : « Mon Père, je ne doute » pas que vous ne soyez un jour canonisé,; j'espère y travailler » moi-même. » — « Ma Mère, reprit-il d’un ton fort sérieux , » Dieu pourrait faire ce miracle; mais ceux qui doivent traiter » Ma Canonisation ne sont pas encore nés. » Ce furent leurs dervières paroles; car il voulut qu’elle partit le lendemain , malgré la rigueur du froid ; et comme la Mère de Blonay en témoignait sa peine : « Ma fille, répondit-il, qui aime mieux notre Mère » que moi? mais il faut qu’elle accomplisse la volonté de Dieu et » qu'elle aille préparer le lieu de ma demeure. »
130. Cette demeure était son tombeau, qui devait s'ouvrir dans quelques jours; et néanmoins il ne cessait de travailler. Le 21 décembre, il prêcha dans l'église de la Visitation, et « la veille de Noël il reçut commission de la Reine-Mère de planter la croix des Récollets ‘ : là encore il prêcha: mais il souffrit beaucoup du froid et se trouva incommodé. A minuit, il officia chez ses filles, leur fit une exhortation toute pleine de tendresses et de célestes mouvements d'amour envers le divin Enfant, et les communia toutes. « Mon Père, dit la Mère de Blonay après la » cérémonie, il m'a semblé avoir vu l'archange Gabriel à votre » CÔLÉ, au moment où vous avez entonné le Gloria in excelsis. — » Ma chère fille, lui répondit-il en la regardant gracieusement , » j'ai l’ouïe du cœur fort dure aux inspirations; j'ai besoin que
1 Mineurs réformés, ou de la stricte observance.
» les anges me parlent à l'oreille du corps et qu'ils frappent mes » sens d’une sainte mélodie. » Cette réponse ne satisfaisant pas la supérieure, elle insista, et le Saint lui dit : « C'est la vérité » queje ne fus jamais plus consolé à l'autel : le divin Enfant y a » été visible et invisible ; pourquoi les anges n'y auraient-ils pas » été? Mais vous n’en saurez pas davantage, il y a trop de » monde avec nous. »
A l'aurore, ayant entendu en confession le prince et la princesse de Piémont, il célébra devant eux chez les Dominicains et les communia. Il devait officier à la messe du jour dans l’église de la Visitation; mais, ne sachant s'il pourrait revenir à temps, il avait prié un prêtre de le suppléer au besoin. Il arriva comme ce prêtre était habillé et voulut qu'il célébrât, disant qu'il lui serait avantageux d’avoir quelque temps pour se recueillir; « et il se mit à genoux avec une patience nompareille, priant avec ravissement tant que durèrent les trois messes : il était plus de onze heures quand lui-même monta à l'autel. » Après le diner, il présida la cérémonie de la prise d'habit de deux filles de la Visitation et prêcha sur ces paroles de l'épître du jour : « Renonçant à l’impiété et aux désirs du siècle, vi- » vons sobrement, justement et pieusemeut sur la terre... » Après quelques moments de repos, il fit une conférence à ses chères filles, donna audience à de nombreux visiteurs, alla ensuite dire adieu à la Reine-Mère, Marie de Médicis, qui partait le lendemain, et ne put, malgré ses excessives fatigues, quitter la Cour que bien avant dans la nuit.
131. Le jour de la fête de saint Étienne, il célébra au monastère et communia toutes les religieuses; puis il alla à diverses affaires. Il revint le soir à cinq heures, et, malgré la fatigue, 1] voulut entretenir ses chères filles. C'était pour la dernière fois qu'il allait leur parler; il le savait et il leur dit dès le commen cement (Voy. N°43). Pendant deux heures il développa dans une sainte effusion des conseils qui formaient tout l'esprit de l'Institut’; et lorsque ses serviteurs le vinrent chercher avec des flambeaux, il parut surpris qu'il fût tard : «Je passerais, ditAl, » volontiers toute la nuit ici; mais voilà que l’obéissance m'ap- » pelle : il faut se retirer. » — «Mais auparavant, dit la Mère de » Blonay, dites-nous ce que vous désirez qui nous demeure plus » gravé dans l'esprit. » — « Hé que vous dirai-je, mes très- » chères filles, sinon ces deux paroles que je vous ai déjà tant
1 Voy. le XXIIe Eutrelien, au tome V.
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» recommandées : Ne désirez rien, ne refusez rien! En ces deux » mots, je dis tout; car cette maxime contient la pratique de la » sainte indifférence. Voyez le pauvre petit Jésus dans la crè- » che : il recoit la pauvreté, la nudité, la compagnie des ani- » maux, toutes les injures du temps, le froid et tout ce que son » Père permet lui arriver. Il n’est pas écrit qu'il étendit jamais » ses mains pour avoir le lait de sa Mère; il s’abandonnait tout » à fait à son soin et à sa prévoyance. Il ne refusait pas non » plus les petits soulagements qu'elle lui donnait. Il recevait les » services de saint Joseph, les adorations des rois et des ber- : » gers, et le tout avec une égale indifférence. À son exemple, » nous ne devons rien désirer, ni rien refuser, mais souffrir et » recevoir également tout ce que la Providence de Dieu permettra, » nous arriver. Que le Seigneur nous en fasse la grâce! »
132. Le lendemain, fête de saint Jean, il s'apercut en se levant que sa vue s’affaiblissait : « Cela signifie, dit-il à ses servi- » teurs, qu'il s’en faut aller, et j'en bénis Dieu : car le corps qui » s'affaisse appesantit l'âme. » Pourtant il alla dire la messe et communia encore ses religieuses; la Mère de Blonay demanda ensuite à se confesser, et elle eut ainsi le bonheur de recevoir la dernière absolution de ce grand directeur des âmes. En sortant de l'église, il rencontra le duc de Bellegarde et le gouverneur de Lyon, avec qui il causa longtemps, tête nue, malgré le froid et le brouillard. Il les quitta pour aller chez le due de Nemours, qu'il savait dans l'intention de renvoyer ses officiers, et obtint qu'ils demeureraient en place. Enfin il se rendit près du prince de Piémont, et demeura encore longtemps découvert : c'était là comme une visite de congé: car, selon les jugements humains, ce jour avait été fixé pour son départ de Lyon.
Il était épuisé de fatigue quand il rentra dans sa chambre, et son domestique lui ayant proposé de se chausser comme pour le voyage : « Oui, dit-il, puisque vous le voulez: mais nous n’irons » plus guère loin. » Il dina légèrement et demeura tout pensif, açcoudé sur la table; puis il écrivit deux lettres et en com mença une troisième. Alors se présentérent des religieux de différents Ordres, qui venaient demander sa bénédiction. Il les recevait tous avec sa bonté ordinaire: mais il ne se levait pont pour reconduire, selon sa coutume : c'est pourquoi ses serviteurs comprirent qu'il se trouvait mal, et Rolland vint lui dire : « Monsei- » gneur, il se fait déjà tard; il me semble qu’il faudrait attendre » à demain pour s’en aller. » Il répartit : « Vous croyez peut-être » que je suis malade. » Et quelques moments après, comme il se
faisait rendre compte par son valet de chambre d’un sermon où le P. Séguirand avait recommandé à la Reine d’aimer ses serviteurs : « Et vous, dit-il, m'aimez-vous bien? » Le serviteur ne répondit que par ses larmes, et il lui dit : « Et moi, je vous » aime bien aussi; mais il faut plus aimer Dieu, qui est notre » grand Maitre. »
133. À ces mots, il tomba en défaillance (2 heures après midi) et le valet de chambre appela les autres serviteurs. On le fit promener quelques instants, après avoir ouvert les fenêtres; puis on le mit au lit, où presque aussitôt il se trouva en apoplexie, incapable de se mouvoir, mais s'éveilla nt par intervalles et proférant les plus belles sentences. Rolland, tout éperdu, ne savait d'abord que faire ; mais enfin il courut à la maison professe des Jésuites, et le P. Barnaud avec le frère Guillaume Armand vinrent lui donner les premiers soins, en attendant les médecins. Le Père lui suggérait en même temps des actes pieux qu'il reprenait avec une admirable ferveur; mais il y avait des intervalles d'assoupissement, et l’on faisait tout pour l'en tirer. D'autres religieux vinrent, et le P. Sauvian, que l’admirable malade aimait, lui dit : «Qu'est-ce donc, Monseigneur? vous me » bénissiez il n’y a qu'un instant , et je vous vois en cet état! » — « Mon Père, j'attends ici la miséricorde de Dieu : attendant » j'ai attendu le Seigneur, et il a eu soin de mot. » — « Mon- » seigneur, si telle était la volonté de Dieu, ne voudriez-vous » pas bien mourir en ce moment? » — » C'est bonne chose d’a- » voir son allente au Seigneur; autant me vaut cette heure » qu'une autre : c’est lui qui est le Seigneur, qu'il fasse selon » son bon plaisir. » Puis il fit la profession de foi, protesta de vouloir mourir dans la sainte Église catholique et demanda l'Extrême-Onction ; mais les médecins jugèrent que l’on pouvait différer, et lui cependant acceptait tout de leur main, disant seulement : « Faites au malade ce que vous voudrez. »
La pensée vint de lui suggérer des espérances de guérison : « Monseigneur, dit le P. Maniglier, prononcez avec nous : Que cé » calice s'éloigne de moil » — « Ah! plutôt, reprit-1l, Mon Père, » que votre volonté se fasse, et non la mienne! » — « Mais » alors, consacrez-vous à la sainte Trinité. » «Oh! de grand cœur. » Je voue et consacre à Dieu tout ce qui est en moi : ma mémoire » et mes actions à Dieu le Père; mon entendement et mes pa- » roles à Dieu le Fils; ma volonté et mes pensées à Dieu le Sant- » Espril; mon cœur, mon corps, ma langue, mes sens et toutes » mes douleurs à la très-sacrée humanité de Jésus-Christ, lequel
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» pour moi n'a point douté d’être livré aux mains des mé- » chants, et subir le tourment de la croër. » Alors entra le grand-vicaire, qui lui in d'exposer le Saint-
. Sacrement; et il répondit : « Non, je ne le mérite pas. » —
« Mais, Monseigneur, ne voulez-vous point que l’on prie pour » vous? » — « Oh! cela, je le désire. » — « Ne voulez-vous point » invoquer la sainte Vierge? » — « Ah! certes, oui; je l'ai invo- » quée toute ma vie. » Et en disant ces mots, il tomba dans un profond assoupissement. — « Que pensez-vous, cria le grand- » vicaire, de la religion catholique? ne seriez- vous point calvi- » niste au fond du cœur? » Cette question lui fit horreur et il s’éveilla avec effort : « Oh, oh, dit-il, Dieu m'en garde; je ne » fus jamais hérétique. » Et, faisant un grand signe de croix : « Ce serait une trop grande trahison » — « Mais ne craignez- » vous point la mort? Les plus grands saints l'ont appréhendée : » O mort! que ton souvenir est amer! » — « Amer, oui; mais » pour ceux qui cherchent la paix en leurs richesses. »
134. Depuis quatre heures, toute la ville était en émoi. Le grand-vicaire fit exposer le Saint-Sacrement et prescrivit des prières dans toutes les églises : tous demandaient à Dieu la gué rison du saint évêque ; mais tous demandaient en vain, car Dieu le voulait au ciel. Vers minuit, il se trouva beaucoup plus mal, et l’on se disposa à lui donner l'Extrème-Onction. Alors il revint à lui, de sorte qu’il put répondre à toutes les prières; mais les vomissements empêchèrent qu'il reçût le saint Viatique. Après la cérémonie, il se fit mettre au bras son chapelet, tout garni de médailles qu'il avait autrefois rapportées de Rome et de Lorette, et pria qu'on ne cessät point de lui suggérer des actes pieux : il savait, par l'expérience d’un ministère toujours grandement aimé, combien ces actes sont efficaces pour aider au dernier passage.
Le matin, il reçut la visite de l’évêque de Damas et lui tendit la main eu signe d'affection. « Je viens, dit le prélat, vous soutenir dans la lutte suprême; /e frère aidé de son frère est comm une ville forte. » — « Et le Seigneur, reprit le Saint, sauvera » l'un et l’autre. » — « Jetez sur le Seigneur tout votre soin. »
— « Et lui-même vous nourrira ; ma nourriture est de faire la
» volonté de mon Père. » Et souvent il redisait : « Mon cœur et » ma Chair se sont réjouis au Dieu de la vie. — Je chanterai » éternellement les miséricordes du Seigneur. — Mon âme re- » fuse d'être consolée : quand viendrai-je, et quand apparat- ». trai-je devant la face de Dieu? Je me suis ressouvenu de Dieu, » el j'ai été consolé. »
À dix heures, les médecins jugèrent à propos de le saigner, et aussitôt après vint le Père Forier, son ancien confesseur : « Monseigneur, dit-il, ne vous souvenez-vous plus de moi? » — « Ah! reprit le Saint, que mon âme soit mise en oubli, si je ne.
« me souviens de vous! » — « Dites donc avec saint Martin : » Seigneur, si je suis encore nécessaire à votre peuple, je ne » refuse pas le travail. » — « Nécessaire! oh! non; je suis un
» serviteur inutile, inutile, inutile. » Un autre commenca : » Saint, saint, saint le Seigneur Dieu des armées; » et il poursuivit: « Le ciel et la terre sont pleins de la majesté de » votre gloire... »
Pendant ce temps le mal empirait et les médecins consultaient, le jugeant au plus mal; c’est pourquoi on fut avertir le duc de Nemours. Ce prince aimait le saint évêque à légal d'an père; il vint aussitôt, quoique cruellement tourmenté de la goutte, et, se jetant à deux genoux près de son lit, implora les larmes aux yeux sa bénédiction pour lui et pour son jeune fils', On demanda s'il savait qui lui parlait : « Oui, dit-il; je suis son » vassal : c'est M# le duc de Nemours. » é
135. Il put encore remercier le frère Armand, qui lui prodiguait ses soins, et consoler ses serviteurs, dont il remarquait la douleur amère : « Ne pleurez point, mes enfants; ne faut-il pas » que la sainte volonté de Dieu soit accomplie? » Mais quand vint l'archevêque d'Embrun, il était tout endormi, et l’on ne put le réveiller que par des frictions qui allaient jusqu’à déchirer sa chair. Alors il dit avec force : « Seigneur, tout mon désir est » devant vous, et mon gémassement ne vous est point caché. » Mon Dieu et mon tout! mon désir est le désir des collines » éternelles. »
Sur les cinq heures du soir, les médecins voulurent essayer les remèdes extrêmes. On lui avait mis sur la tête un emplâtre de cantharides, et en l’enlevant on lui arracha la peau. Deux fois on lui appliqua le fer chaud sur la nuque, et on l’enfonça si avant qu'une grosse fumée sortit et que le crâne fut brûlé; mais durant cet affreux martyre, dont la violence lui arrachait des larmes, il ne fit entendre autre chose que les noms sacrés de Jésus et de Marie.
De tels traitements ne pouvaient avoir d'autre effet que de bâter sa mort, et bientôt il ne laissa plus échapper que quelques
1 Le Saint avait baptisé cet enfant à Paris , sous le nom de François-Bonaventuwi'e.
Liv. V. Chap. IV. — SAINTE MORT. 567
mots. Le grand-vicaire lui demanda où il voulait être enterré et n’obtint point de réponse. Une tourière de la Visitation annonça l’arrivée de l'évêque de Chalcédoine : « Ma sœur, ditAl, » jamais il ne faut mentir. » — « Ne regrettez-vous point de » quitter vos chères filles? dit quelqu'un. » — Il répondit : « Celui qui a commencé l’œuvre l’achèvera, l’achèvera, l'achè- » vera. » Et un peu après, saisissant la main de l'abbé Pernet, qui ne l'avait point quitté : « Mon frère, dit-il, ?/ se fait tard, » et le jour est déjà bien baissé. » Un Père Feuillant demanda : « Mais n’avez-vous pas peur des efforts du démon? » Et il répondit : « Mes yeux sont fixés sur le Seigneur, c’est lui qui » me sauvera du péril. J'attends mon secours du Seigneur, 2/ » eæaucera ma prière, il me délivrera de l’abtme. » Et après ces mots, il ajouta : « Celui qui a commencé achèvera, ache- » vera. » Et enfin, ayant ajouté : « Jésus! » il ne parla plus depuis; mais, à toutes les paroles qu’on lui proférait, il levait les yeux au ciel. Comme il allait expirer, le Père Malabailla, ayant prié tous les assistants de se meltre à genoux, commença les litanies, et lorsqu'il eut dit pour la troisième fois : « Omnes sancti Innocentes, ora pro eo, » ce saint évêque rendit doucement et tranquillement sa très-innocente âme à Dieu. C'était le 28 décembre, à 8 heures du soir, et il avait édifié la terre pendant 55 ans, 4 mois et 7 jours. On pouvait alors répondre à la question de ceux qui avaient assisté à son baptême : « Quel, » pensez-vous sera cet enfant? » Il avait été tout ensemble un grand homme et un grand saint; Dieu, pour lui, avait multiplié les talents et les grâces, et son cœur, comme une terre féconde, avait produit au centuple. Des milliers d’âmes lui durent leur salut pendant qu'il était en ce monde; et il laissait après lui des . prêtres dont il avait formé le zèle, des filles toutes remplies du saint amour, des écrits qu’on ne lira jamais qu'en apprenant à glorifier Dieu.
136. La nouvelle de sa mort fut transmise aussitôt, par une intervention surnaturelle, à un grand nombre de personnes à Louis de Sales, son frère, qui était au château de la Thuille et à Charles-Avguste, que l'apparition de son oncle guérit subitement d'une maladie dangereuse; à la Mère de Chantal qui, étant en oraison, à Grenoble, entendit très-distinctement cette parole : {7 n’est plus! à la vénérable Anne-Jacqueline Coste; à une religieuse de Sainte-Claire qu'il avait dirigée, et, plus spécialement peut-être, au Père Claude de Coëx, qui célébrait à l'ermitage de Saint-Germain. Après la préface, comme il recom-
mandait à Dieu la santé de son très-honoré prélat, soudain, l'autel apparaît éclatant d'une grande lumière, et le Saint se montre environné de rayons aussi brillants que les rayons du soleil; il avait un rochet plus blanc que la neige; de son cou pendait une large étole de drap d’or et d’argent, ornée de mille pierres précieuses; ses cheveux entourés d’une brillante auréole flottaient sur ses épaules; son visage était doux et vermeil
comme une rose; ses yeux reflétant une vive lumière, tantôt.
s’élevaient au ciel, et tantôt s’abaissaient sur l'autel. Ce spectacle magnifique combla de joie et d'admiration le saint ami de François; l'excès du bonheur le fit pleurer d’abord, puis lui causa une défaillance, ce qui étonna beaucoup les assistants.
Dans Lyon, un cri unanime et spontané proclama la sainteté du grand évêque. Les fidèles vinrent en foule pour vénérer son corps et lui faire toucher des chapelets, des médailles et autres objets de dévotion. M. Olier, intendant de la justice , le ft ouvrir et embaumer, et on lui trouva un cœur grand et large, le foie brûlé, un des poumons comme percé d’un coup d'épée, le ventricule droit du cerveau rempli de sang caillé et le gauche plein d'eau; mais ce qui étonna surtout, c’est que le fiel était durci, désséché, partagé en trois cents petites pierres, toutes diverses de couleur et de forme et unies entre elles comme les graios d’un chapelet, ce que les médecins attribuèrent aux efforts qu'il avait faits pour dominer l'inclination naturelle qu'il avait à la colère.
137. Tout le sang que fit couler l'opération fut précieusement conservé, et l’on y trempa une grande quantité de linges : les fidèles allèrent jusqu’à râcler la table et le plancher, témoignant une confiance que Dieu, dans la suite, récompensa par de merveilleuses guérisons. Les pierres du foie furent distribuées et plus tard enchâssées; et les deux reines, les princes et princesses, les grands et les religieux se partagèrent avec une sainte Jalousie, comme des reliques précieuses, tous les objets qui avaient pu lui appartenir. « Le duc de Nemours eut la médaille d'argent, qui portait l’effigie de Notre-Dame et celle de saint Charles ; la croix et l’anneau furent au prince et à la princesse de Piémont... »
Le cœur, destiné au monastère de la Visitalion, fut placé dans un reliquaire d'argent, porté solennellement par un chanoine et remis à la Mère de Blonay, qui le reçut comme supérieure. « Depuis, le roi Louis XIIT, ayant recouvré la santé par l'application qui lui fut faite de ce précieux cœur, l’enferma dans un