‹ Œuvres complètes de saint François de Sales (volume 4)Chapitre 6 sur 61 · FRANCOIS A PADOUE · texte numérisé non relu

FRANCOIS A PADOUE

49. Six ans s'étaient écoulés et François avait terminé son cours de philosophie : il était, dans cette science, un disciple admiré des maîtres, comme aussi, dans les sciencés sacrées, ses progrès faisaient l'admiration de tous. M. Déage, qui se prenait souvent à redouter les goûts de son élève pour la retraite et ses

fréquentes visites aux monastères, crut se sauver d’un péril en conseillant à M. de Boisy de rappeler son fils. L'ordre vint donc de quitter promptement Paris, mais toutefois avec la recomman= : dation de visiter et étudier les plus belles villes de France. On comprend les regrets des Jésuites qui allaient perdre leur meilleur écolier et le modèle de leur collège; mais surtout la nouvelle de son départ affligea profondément ses condisciples, pour qui sa présence et ses relations journalières avaient eu jusqu’alors tant de charmes. « Quatre jeunes gentilshommes français se donnèrent l'honneur de l'accompagner expressément jusqu'à Lyon, et ne se séparèrent point de lui sans larmes : tant était grand l'amour que chacun lui portait '. »

50. Quand il approcha du château de Brens, « toute la maison lui fut au devant avec joie : sa mère l’embrassa et le baisa avec des larmes ; son père reçut une récréation nonpareille de le voir si accompli, et tous deux eussent passé les jours et les nuits à entendre ses discours, qui coulaient plus doucement que le miel. On lui donna du loisir pour voir ses parents et amis; et partout il se rendait admirable et aimable ?. »

Peu sensible aux louanges et à l'admiration, il concentrait ses affections dans la vie de famille, s'appliquant surtout à gagner le cœur de ses frères, pour les porter au bien. Louis était redevenu « son ombre, » ne le quittant jamais et l’écoutant avec

1 Ch.-Aug. de Sales. — ? Jbid.

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vénération; mais il fut plus difficile de gagner Jean-François', qui avait une humeur jalouse et mutine. François cependant en vint à bout par une admirable condescendance, faisant en sorte que son frère eût partout la préférence, le meilleur lot dans les partages, et s’offrant même à être châtié pour lui, quand il avait mérité quelque punition. Par là régnaient l’union et la paix, ce qui lui faisait dire agréablement : « Nous ferions à nous trois » Papprêt d’une très-bonne salade : Jean-François ferait le bon » vinaigre, tant il est fort; Louis ferait le sel, tant il est sage; » et le pauvre François est un bon gros garçon qui servirait » d'huile, tellement il estime la douceur*?. »

dl. « La dame de Boisy pensait bien qu'il fût assez savant pour n'avoir plus besoin d’aller autre part, ets’estimait heureuse de pouvoir jouir à souhait de son entretien ; mais le seigneur de

Boisy, en qui la supérieure portion de la raison surmontait la tendreté inférieure de l’amour paternel, résolut, par un généreux dessein , de pousser plus avant cet enfant de grande espérance, qu'il destinait à la longue robe rouge des sénateurs; et la ville de Padoue lui sembla très-propre pour le cours de jurisprudence. »

« François, ayant entendu les desseins de son père, en recut que joie très- particulière, parce qu'il avait souvent ouï réciter Mes louanges de cette ville et du peuple qui l'habite. Alors l’'Université de Padoue, renommée pour l’enseignement de la Théologie, de la Jurisprudence et de la Médecine, fleurissait spécialement sous de très-graves jurisconsultes, entre lesquels Guy Pancirole, homme également vertueux et savant, et qui tenait plus de l'esprit angélique que de l'humain, était sans difficulté le plus illustre. »

52. Les préparaüfs furent bientôt faits, et François, ayant reçu de nouveau la bénédiction et les avis de ses parents, se mit en route sous la conduite de M. Déage, qui continua d’être son gouverneur : ils traversèrent heureusement les Alpes et arrivèrent à Padoue au commencement de 1587.

Le jeune étudiant se mit bientôt à l’œuvre : en dehors du temps des classes, il se prescrivit huit heures d’études par jour, quatre pour la jurisprudence, et autant pour la théologie; mais la piété eut encore la part privilégiée, comme étant la première dans ses affections. Afin de marcher plus sûrement sous ce rap-

1 Plus tard son coadjuteur et successeur. — ? Maison de Sales. — 3 Ch.-Aug. de Sales.

port, et aussi pour profiter davantage en la théologie mystique, dont il avait commencé l'étude à Paris, il chercha un bon maître … et directeur, «et un certain rayon du ciel lui fit choisir le P. Antoine Possevin, de la Compagnie de Jésus, homme que les vertus, accompagnées d’une grande science et de grands talents, élevaient par-dessus les têtes des autres. Ce grand religieux ne loua pas seulement le dessein de François, de préférer le sacer-. doce à la magistrature ; mais de plus il l'exhorta, l’encouragea et le poussa à la persévérance. « Vous faites bien, mon fils, lui » dit-il un jour : continuez de penser aux choses divines et d’étu- » dier la théologie; car la divine Providence vous réserve l’é- » vêché de Genève. Croyez-moi, votre esprit n’est pas un tracas » du barreau, et vos yeux ne sont pas faits à sa poussière. N’est- » ce pas une chose plus glorieuse d'annoncer la parole de notre » bon Dieu à plusieurs milliers d'hommes, dans les hautes. » chaires des églises, que de s’échauffer les mains à sat les » bancs parmi lee controverses des procureurs? ? »

53. François était heureux de ces avis, qui confirmaient grandement sa résolution, « quand le livre du Combat spirituel tomba entre ses mains?. Ille lisait comme une lettre de Dieu tombée du ciel, et depuis l'a porté dans sa pochette l’espace de 18 ans. Nous continuerons donc avec l’aide de Dieu, disait-il, ef prendrons peine à l’étude des saïntes lettres, pour sa seule qloire*.» Et son zèle s’enflammant de plus en plus, sans négliger aucunement les études prescrites par son père, il se livra avec une ardeur surhumaine aux sciences sacrées, sous l'habile direc=, tion du P. Possevin, qui lui donnait trois “heures de leçons no jour.

Il méditait plutôt qu'il ne lisait l'Écriture sainte, dont il notait avec amour les plus beaux passages. Il se plaisait fort à la lecture des livres de S. Bonaventure, dont la séraphique piété ne pouvait que charmer son cœur; et il se préparait, dans les Controverses de Bellarmin, à être lui-même, pour les protestants, le controversiste le plus redouté. Mais surtout 1l était le disciple de S. Thomas, et il tenait la Somme de l’angélique Docteur toujours ouverte sur son pupitre, afin de l'avoir constamment devant les yeux et de pouvoir y recourir promptement pour l'intelligence des autres livres.

2 Nous suivons ici Ch.-Aug. de Sales; mais il parait que c'est seulement en 1589 qu'il reçut le Combat spirituel des mains mêmes du P. Scupoli.

3 Ch.-Aug. de Sales.

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« Entre les Pères, il aimait particulièrement S. Augustin, S. Jérôme, S. Bernard et S. Chrysostome; mais surtout il se plaisait avec S. Cyprien, parce que, disait-il, comme S. Jérôme écrit en l’épître à Paulin, le bienheureur Cyprien coule doux et paisible comme unc fontaine très-pure. Il tâchait souvent d'imiter ses belles périodes, et de composer à sa façon de petites pièces, que les injures du temps et son humilité nous ont dérobées'. »

54. Cette grande ardeur, dont Dieu bénissait les efforts, s’effacait devant une ardeur plus grande; car son but réel était la sainteté. François, disait-il souvent, pour quelle fin es-tu en ce monde? les jours sont courts et passent comme l'ombre. Faisons le bien tant que nous en avons le temps : la nuit vient, où l’on ne peut plus travailler.

Les Jésuites, frappés de sa vertu, lui offrirent d'entrer dans la Congrégation de la Sainte-Vierge ; et il y consentit d'autant plus volontiers que déjà il avait été affilié à celle de Paris, et que cette pieuse Association, régulièrement admise par Grégoire XII en 1584, offrait à ses membres des privilèges nombreux. Nous n'avons pas besoin de dire qu'il fut le modèle des congréganistes et qu il devint l’objet de leur vénération.

55. C'est à cette époque qu'il se prescrivit des règles de conduite dont la sagesse et la piété indiquent un maître de la vie spirituelle; et toutefois, avant de s’astreindre à les suivre, il voulut * les soumettre non-seulement à son directeur, mais encore à M. Déage. Ces règles font partie des Opuscules spirituels compris dans les douze petits traités? ; et le lecteur profitera certainement à les méditer : nous ne pouvons en donner ici que la substance.

Le premier exercice est celui de la Préparation”, ou examen de prévoyance , qu’il fera au moins le matin, s’y occupant selon la diversité des occurrences, pour se disposer à bien pratiquer ses affaires, et se prémunissant surtout pour les occasions extraordinaires. Cet exercice comprend cinq parties, savoir, lnvocation , l Imagination, la Disposition, la Résolution et la Recommandation.

L'Invocation : par divers passages tirés des psaumes, il demandera le secours de Dieu contre tous les dangers en général,

1 Ch.-Aug. de Sales.

2 Œuvres complètes, tome III, p. 453 et suivantes. 3 Tome II!, page 462.

et spécialement ceux des conversations, « et le priera de le faire digne de passer la journée sans l’offenser. » — L’ Imagination « n'est autre chose qu'une conjecture de tout ce qui peut arriver le long de la journée, » accidents, compagnies, affaires, lieux, . pour aller, avec la grâce de Notre Seigneur, au devant des difficultés. — La Disposition est la recherche et l'ordonnance des moyens les meilleurs « pour éviter les mauvais pas. » — La Résolution est le ferme propos de ne jamais plus offenser Dieu, et spécialement en cette présente journée : Mon dme, n’obéirezvous pas de bon cœur aux saintes volontés de Dieu, vu que de lui dépend votre salut? C'est grande lâcheté de se laisser conduire à mal faire, contre l'amour et désir du Créateur, par crainte, amour, désir et haine des créatures. — La Recommandation est la remise de sa personne et de ses facultés et volontés aux mains de Dieu, en vue de le servir, de l'aimer, de Im plaire et de l'honorer à jamais.

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