Un deuxième exercice devait régler l' du de la journée
il se composait de sept articles’ : « 1° Aussitôt que je serai éveillé, je rendrai grâces à mon Dieu qui a été ma sauvegarde. Par après, je penserai à quelque sacré mystère, à la dévotion des bergers, à l'apparition du Seigneur à Notre-Dame dès linstant de sa glorieuse résurrection, à la diigence des Maries... Je me lèverai so bonne heure, et RAA que vous êtes le hi auquel déplait l’iniquité... 2° Je ne manquerai tous les jours d'ouïr la sainte messe, et inviterai toutes les facultés de mon âme d'y faire leur devoir : Venez vorr les œuvres du Seiyneuwr, et les merveilles qu’il daigne faire en notre terre... 3° Comme le corps a besoin de prendre son sommeil, ainsi l'âme. Je destinerai tous les jours certain temps, à ce que mon âme dorme en toute assurance sur l’aimable poitrine, voire dans le cœur amoureux de l’amoureux Sauveur, se retirant tout à fait en soi-même pour la contemplation des choses éternelles. 4° Si je ne puis trouver autre heure pour ce repos spirituel, ou je wveillerai, mêmement dans le lit, après les autres, ou je m'éveillerai après le premier sommeil, ou je me lèverai devant les autres... 5° Si Dieu me fait la grâce de m'éveiller parmi la nuit, je réveillerai mon cœur, disant : Sur le minuit on a crié : Voici l’Épouæ.…. Puis, par la considération des ténèbres de la nuit, je penserai à celles de mon âme et de tous les pécheurs : Hé, Seigneur, éclairez-nous pour. diriger nos pieds en la voie de paix. Et je
1 Tome III, p. 454.
EvlCh IV, FRANÇOIS À PADOUE. 37
m'exciterai à la prière, et à la repentance; 7e baignerai ma couche de mes larmes. 6° Parfois, je me retournerai à mon Sauveur : Vous ne dormez ni ne sommeillez, vous qui gardez l’Israël de nos âmes; à minuit vous naquites de la Vierge sacrée; à cette heure-là, comme toujours, éclairez mon cœur, que mes ennemis ne puissent dire : Nous avons eu barresur luy.… O surveillant, surveillant, reste-t-il encore beaucoup de la nuit de nos imperfections? — Non, voici le matin; pourquoi aimes-tu la nuit?—7° Je me délivrerai des nocturnes frayeurs avec la considération de mon bon ange gardien : Le Seigneur est à ma droite. Le soleil ni ses rayons ne sont pas lumière principale, là compagnie n’est pas mon salut; mais le Seigneur, lequel m'est aussi propice la nuit comme le jour‘. »
51. L'exercice de l’oraison, ou sommeil spirituel, le plus important aux yeux du saint jeune homme, a besoin d’être soumis à des règles, qui mettent l’âme plus entièrement à la disposition de Dieu et l’ouvrent, pour ainsi dire, aux inspirations de l’Esprit-Saint. Pour cela, il se traça la marche suivante, qui comprend huit articles ? : « 1° Ayant pris le temps commode, je tàcheraï à rafraîchir ma mémoire de tous les bons mouvements, désirs , etc., qu'autrefois la divine Majesté m'a inspirés. Je mettrai ordre à me rappeler l'obligation que je lui ai des infirmités, lesquelles m'ont grandement profité; et je conforterai ma volonté au bien et repos de ne jamais offenser mon Créateur. 2° Je me reposerai tout bellement en la considération de la vanité des grandeurs, etc., choses incertaines, passagères, incompatibles avec les vrais contentements; et mon cœur les dédaignera, les aura en horreur... 3° Je me reposerai tout doucement en la considération de la laideur, abjection et misère déplorable qui est au péché, et aux misérables âmes qui en sont possédées : quelles épines, quels regrets, quelles amertumes!.. Et quand tout cela ne serait pas, ne vous doit-il pas suffire que le péché est désagréable à Dieu? 4° Je sommeillerai suavement en la connaissance de l'excellence de la vertu... : elle rend l’homme beau, agréable à son Créateur. elle le, change en ange, en fait un petit Dieu, lui donne dès ici-bas le paradis. 5° J'admirerai la beauté de la raison, divin flambeau : si nous nous laissions con-
. ! Une lettre du Saint nous apprend qu'il fut, dans sa jeunesse, tourmenté fortement de ces frayeurs nocturnes : il les chassa en les affrontant, aidé de la pensée de Dieu et de son bon ange.
2 Tome III, p. 466.
duire par elle, difficilement ferions-nous jamais mal. 6° Je péserai attentivement la rigueur de la divine Justice, et je réveillerai ma paresse en répétant souvent : Vorla que je meurs, que me font les brillants du monde? Mieux vaut attendre avec tranquillité les biens de la vie future. 7° Je contemplerai les beaux attributs de Dieu, qui particulièrement reluisent en la vie, mort. et passion de N. 5. J.-C., en la très-éminente sainteté de N.-D: et aux perfections des saints. De là passant au ciel, j'admirerai la gloire du paradis... 8° Et finalement, je m'endormirai en l'amour de la seule et unique bonté de mon Dieu; je la goûterai, : non en ses effets, mais en elle-même...: O0 Seigneur! il n’y a que vous de bon; toutes les créatures ne sont bonnes que par la participation de votre aimable bonté. »
58. Dès le premier acte de /’Examen de prévoyance, 1 appelait spécialement la protection divine sur les conversations; aussi voulut-il en faire l'objet d’une considération particulière, qui comprend six articles” : «1° Il y a différence entre rencontre, qui est fortuite et de peu de durée, et conversation, qui est de choix, où l’on se voit souvent, on use de privauté, on s’affectionne.. 2° Je ne mépriserai ni ferai signe de fuir la rencontre de quelque personne que ce soit... Là, je ne ferai le compagnon avec personne, ni même avec les familiers, s'il s’en rencontrait dans la troupe... Je ne me donnerai licence de dire ou faire chose qui ne soit bien réglée; surtout je serai soigneux de ne. mordre, piquer ou me moquer... J’honorerai particulièrement un chacun, j'observerai la modestie, parlant peu et bon... Sila rencontre est brève, quand je ne dirais que la Salutation, avec amiable contenance, ce ne serait que mieux. 3° Ma conversation sera de peu de bons et honorables : Ami de tous, familier de peu... Rien contre Dieu. Je serai modeste, libre, doux, souple, cordial..; toutefois, il se faut ouvrir plus ou moins, selon que sont les compagnies. 4° Puisque l’on est souvent quasi contraint de converser avec des personnes de différentes qualités, il faut que je sache qu’aux supérieurs il ne faut faire paraître que ‘ce ‘qui est exquis; aux semblables, que ce qui est bon; aux inférieurs, que ce qui est indifférent, mais à personne ce qui est mauvais, sauf qu'il est bon d'avouer les imperfections. On peut néanmoins tempérer tout cela, et s’accommoder à la diversité des compagnies, mais sans préjudicier à la discrétion et vertu. 5° S'il m'arrive de converser avec personnes insolentes, libres
1 Tome III, p. 472.
Liv. I. Ch. TV. — FRANCOIS À PADOUE. 39
ou mélancoliques, aux insolentes je me cacherai, aux libres craignant Dieu je me découvrirai, aux mélancoliques je me montrerai seulement de la fenêtre. 6%-Avec les grands comme avec le feu, qui échauffe, mais qui brûle : modestie et honnête liberté, aisance et respect. »
59. De telles règles montrent en leur auteur une grande maturité d'esprit, mais beaucoup plus encore une âme identifiée à la vertu ; car il était beaucoup plus fidèle à les observer, qu'il n’avait été sage en les traçant : rappelons-nous sa devise, à laquelle nul ne peut dire qu'il ait jamais manqué. « Entre toutes les qualités, dit un auteur de sa vie, il a toujours eu en très-grande recommandation la constance : aussi n’altérait-il pas aisément les saintes résolutions qu'il avait une fois prises. » Il aurait cru dégénérer, et c'est ce qu’il ne voulut en aucun temps : toujours humble et plein de défiance pour la faiblesse de la nature, il fut constamment animé de cette généreuse bonne volonté qui peut tout avec la grâce de Dieu. Une double épreuve va nous montrer en lui la double noblesse du gentilhomme et du saint, qu’il avait à cœur de maintenir intactes, ou plutôt de rendre plus brillantes aux regards de Dieu et des hommes.
60: Plusieurs jeunes hbertins, le voyant toujours humble et doux, et incapables d'apprécier la sainte violence qu'il faisait à son caractère, sé crurent bien assurés qu'il manquait de courage. Ils complotèrent donc de lui faire subir quelque traitement mortifiant, qui dégraderait pour jamais sa piété, en le rendant la fable des jeunes gens de la ville. C’est pourquoi, se frottant les mains à l'avance et riant déjà de le voir fuir, ils vinrent se poster à la chute du jour sur un chemin par où il devait passer pour rentrer à sa maison. François approche : on fait silence et l'on s’excite par des gestes triomphants. Il arrive : on l’accoste, on lui barre le passage, on l'insulte, et déjà les bras se lèvent pour frapper. Le jeune saint alors comprend le but des assaillants : c'est la vertu, beaucoup plus que sa personne, qui est en jeu et que l’on veut rendre méprisable. Il tire résolument son épée, la brandit avec vigueur, et avec cette adresse particulière qui le fit admirer à Paris, met les aggresseurs en fuite, et les poursuit jusqu'à ce que, tremblants et confus, ils lui demandent grâce en promettant de le respecter à l'avenir.
61: D’autres mauvais garnements, comme les appelle un his- torien *, ne pouvant s’imaginer qu'il fût aussi chaste qu'il se fai-
1 Le P. La Rivière. — ? Ch.-Aug. de Sales.
sait par ses mœurs et paroles, ou pour le moins croyant qu'il tomberait, si l’occasion du péché se présentait à lui, résolurent d'en voir l'expérience. Après avoir initié à leur infernal projet une courtisane capable de son rôle, ils se rendirent près de François, simulant tout ensemble la prévenance et le respect : « Un célèbre jurisconsulte est arrivé, lui dirent-ils, et s’est logé en notre voisinage : trouveriez-vous bon que nous allassions le saluer? Peut-être ne sortirons-nous point de sa conversation sans en rapporter du profit. » Cette proposition ne pouvait que plaire au vertueux étudiant, qui était en tout un modèle de civilité, et comme il ne soupçonnait aucun piège, 1l se laissa volontiers conduire. La malheureuse les reçut comme aurait pu faire la femme la plus honnête, regrettant l’absence de son mari, qui les ferait quelque peu attendre; et comme les autres témoignaient à François une grande déférence, elle commença l'entretien avec lui d’une manière fort convenable. Peu à peu, les compagnons s’esquivèrent, sous prétexte de regarder des tableaux, et cette femme saisit aussitôt l’occasion, qu'elle avait adroitement amenée. Déposant son hypocrite modestie, joignant à des regards passionnés des paroles plus passionnées encore, elle lui prend la main pour la serrer dans la sienne; et comme il la repoussait rudement et avec indignation, elle cherche à lui sauter au cou. Sans hésiter, il lui crache au visage et s'enfuit, la laissant en proie à la honte et à la fureur, qu’elle exhalat par: des cris horribles. Dans la rue, il trouva les auteurs de l'intrigue qui, après avoir tout vu par la serrure et s'être retirés précipitams= ment, feignaient de revenir comme pour faire visite au docteur: Il les tança fortement, et ils purent connaître, au courroux qui. enflammait son visage, la grandeur de sa vertu et l'énormité qu’ils avaient commise
62. Cet événement fat bientôt connu et provoqua dans la ville entière l'admiration et la louange; mais cela même fit lever. un nouvel écueil pour la vertu de François. Une princesse fort riche désira le voir, et conçut pour lui une passion si violente qu’elle se décida, pour la satisfaire, à sacrifier une partie de ses trésors. Par de magnifiques présents et des promesses plus magnifiques encore, elle gagna un des amis du saint jeune homme, qui n’eut point honte de se faire le séduisant avocat de cette ignoble cause; mais quand il en vint à préciser l’objet de sa mission, également déloyale et honteuse : « Vil séducteur, lui dit François en l’inter-
{ Tous les bons auteurs.
Liv. [. Ch. IV. — rrancois À PADoUE. [AI
» rompant, relirez-vous : quoi! vous qui devriez me reprendre » si je faisais mal, vous me sollicitez au crime! Allez prompte- » ment demander pardon à Dieu et faire pénitence. » — Et comme l'infidèle ami osait parler encore en promettant des richesses : « Que votre princesse, s’écria-t-il, garde tous ses trésors ; quand » je serais réduit à mendier mon pain, jamais je ne recherche- » rais des richesses à la damnation de mon âme. Sortez! » Et sur ces mots, 1l le mit brusquement à la porte‘.
63. Ce n'était pas seulement dans les grandes tentations qu'il se montrait l'ami de la sainte pureté; il savait que cette vertu, que figure la blancheur du lis, se ternit au moindre souffle, et comme il la gardait précieusement, il ne pouvait souffrir qu’on la blessât en sa présence. Un de ses camarades ayant osé se permettre des paroles qu'inspirait la licence : « Mon ami, lui dit-il, » que vous a donc fait Dieu pour le traiter de la sorte? et que » ne vous a-t-il point fait au contraire pour vous obliger à en » user autrement? » Paroles qui firent dire depuis au coupable : « Toutes les fois que j'y pense, je suis encore touché du regret » de ma faute *. »
64. Cette grande vertu, comme on le voit, tirait sa force et son éclat du foyer de la sainte charité, qui s'embrasait en lui d'autant plus que la pensée de sa vocation sacerdotale allait grandissant en son âme; mais autant l’esprit est prompt, autant la chair est faible, et c’est pourquoi, excité peut-être par les assauts qu'il venait de subir, il s’appliqua encore davantage à macérer son corps, ajoutant la discipline au cilice et au jeûne, qui
dès longtemps lui étaient familiers.
Aux yeux de beaucoup d'hommes, surtout en notre siècle matérialiste, ces mortifications extraordinaires ne seraient que le
produit bizarre d’une dévotion qui rapetisse l'esprit, si toutefois il ne fallait pas dire qu’elles s’attaquent au domaine de Dieu sur notre existence: au jugement de l'Église et dans l'appréciation dés saints, ce sont des moyens de vertu que Dieu même inspire, - que les directeurs peuvent permettre ou même quelquefois prescrire, et sans lequel plus d’une âme fera dans la vie de ce monde des chutes à jamais déplorables. François , qui était le plus illustre des étudiants de Padoue, pensait comme les saints, comme l'Eglise et comme l’Apôtre de Dieu : 2/ chdtiaitson corps et le réduisait en servitude, et ne dédaignait même pas, quand il pouvait s’y trouver en secret, les réunions de pieux flagellants ;
1 Ch.-Aug. de Sales, etc. — 2? De Maupas.