‹ Œuvres complètes de saint François de Sales (volume 4)Chapitre 8 sur 61 · RE QUE · texte numérisé non relu

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son zèle encore allait jusqu'à y conduire ceux de ses amis dont la vertu était capable de le comprendre.

« Il y eut, dit Charles-Auguste, une occasion qui le découvrit. Jean- Hepie de Valence, depuis sénateur, étudiait pour lors avec lui en droit, et le Père Jesualde, de l'Ordre de Saint-Antoine de Padoue, avec lequel il avait déjà contracté une sainte amitié, tenait la haute chaire. C'était au jeudi-saint, et ce bon religieux devait faire l’exhortation, que suivait chaque année, dans la salle capitulaire, l'exercice de la discipline. Le dévot François invita le sieur de Valence à cette action, et lui donna courage de faire quelque pénitence pour l’amour de Jésus-Christ. Ils s'en allèrent donc eux deux à Saint-Antoine, prirent chacun une diseiphne de la main des Pères, et après que le prédicateur eut expliqué ce passage du Psalmiste : Les pécheurs ont frappé sur mon dos, et ont prolongé leur iniquité, le psaume de la pénitence de David (Miserere) étant commencé, les portes fermées, les chandelles éteintes et les places changées, on commença aussi à se fouetter. Il arriva qu’en la ferveur de l’action, certains jeunes. vénitiens firentparaître, des quatre coins de la salle, de la lumière qu'ils avaient tenue enfermée dans des lanternes sourdes : scan-. dale, certes, qui troubla toute l’assemblée ; mais alors on vit ceux qui se fouettaient, du nombre desquels était le vertueux Fran= GOIs. »

65. Comme pour répondre à cet amour si vif des souffrances et de la mortfication, la divine Providence permit qu'il tombât malade. « Il s'amassa en son cerveau et dans son estomac une si grande abondance d'humeurs, que la fièvre se saisit de ce pauvre corps; dans peu de jours, la dyssenterie, une goutte pituiteuse et un rhumatisme universel se joignirent à elle, et le mirent en un si déplorable état, que les grosses larmes en tombaïent des yeux à tous ceux qui le voyaient semblable à un squelette, et n'ayant de mouvement que par le tremblement de la fièvre. » .

« Cependant, jamais il ne témoigna la moindre impatience ; au contraire, il protestait à tous moments qu'il ne voulait autre chose que la volonté de Dieu, et qu’il méritait des tourments bien plus grands, si l’on avait égard à ses péchés. Au reste, il ne refusait rien de ce que les médecins lui présentaient, et attendait & miséricorde de Dieu, avec indifférence de la mort ou de la vie’. »

M. Déage, profondément affligé, savait à peine ce qu'il Ru

1 Ch.-Aug. de Sales. >

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faire : 1] réunit én consultation les plus célèbres médecins, qui

s’accordèrent à déclarer qu'il n’y avait point de remède, et que

la mort ne pouvait tarder beaucoup. Cet arrêt foudroyant abatüt l'âme du pauvre gouverneur et il fut quelque temps en proie

à une douleur qui semblait du désespoir; mais la pensée de son

devoir le ramena près du cher malade. « Mon fils, lui dit-il, si

» Dieu avait résolu de vous appeler à lui, ne vous conformeriez-

» vous pas à son bon plaisir? » François comprit et répondit avec

amour : « Je suis prêt à tout ce que Dieu voudra faire de moi;

» qu'il veuille que je meure ou que je vive, il m'est doux de vivre

» et de mourir avec mon Sauveur. — Le Seigneur est ma lu-

» mière et mon salut, que craindrai-je? Il est le protecteur de

» ma vie, qui pourrait me faire trembler? Si des armées en- » tières se rangent contre mot, mon dme n'aura point peur, et

» c'est en lui que j'espèrerai. Que les jours de l’homme sont

» courts, et que cette vie est fragile! Mais que vos tabernacles

» sont aimables, Ô Dieu dés vertus! j'espère voir les biens du

» Seigneur dans la terre des vivants. J'attends en patience que

» mon changement s'opère : heureux celui qui a mas toute sa » confiance dans le nom du Seigneur’. »

“66. Frappé de tant de calme et de joie en face de la mort, M. Déage, faisant violence à sa douleur, osa lui parler de ses funérailles. « Mon cher Maître, répondit François, je me remets » de tout cela à votre charité, et vous prie d’avoir soin de moi » après ma mort, comme vous l’avez fait pendant ma vie. Je dé- » sire seulement une chose, c’est que mon corps soit remis aux » médecins et chirurgiens pour en faire l'anatomie ; ce me sera » une grande consolation, à mes derniers moments, de penser » que, si je n'ai été bon à rien pendant ma vie, du moins je » serai de quelque utilité après ma mort, en empêchant pour une » fois les querelles et les meurtres entre les élèves de médecine » et les parents des défunts?. »

Cette charité si extraordinairement humble attendrit les assistants au delà de ce qu'on pourrait dire; ils ne pouvaient assez admirer cette disposition testamentaire, tendant à diminuer les scènes hideuses dont Padoue était presque chaque jour le théàtre. « François, ayant fait ce court testament, demanda qu'on lui apportât les sacrements. On appela le P. Possevin, qui entendit sa confession, et après qu'il eut reçu le Très-Saint-Sacre-

1 Ch.-Aug. de Sales. — 2 Ch.-Aug. de Sales; Esprit, Part. V, Sect. 2 et 5, p. 133.

ment pour viatique, le curé lui conféra encore l'Extrême-Onction”. »

67. On commençait déjà à préparer ses obsèques, quand tout à coup il se fit en lui un changement prodigieux, qui bientôt annonça la guérison : les forces revinrent, les yeux reprirent vie et le visage recouvra toute sa fraîcheur et sa beauté; en même temps, « Dieu le confirma en la volonté qu'il avait prise d’être d'Eglise. Les médecins dirent que c'était un miracle; tous les gens de bien s’en réjouirent, et lui ne manqua pas d’en rendre grâces à Dieu et à la glorieuse Vierge Marie, sa bonne Maîtresse, dédiant et consacrant à la divine Majesté tout le reste de sa vie”

« Il reprit avec une diligence nouvelle ses études et ses exercices spirituels, s’adonnant principalement à l'acquisition de la douceur et de l'humilité. » On le voyait obéissant comme dans : sa première enfance, modeste et simple comme le religieux le plus fervent, sans rien perdre de l’aisance et de la grâce d'un gentilhomme accompli. Plus adonné que jamais à la contemplation , il remportait de ses entretiens avec Dieu je ne sais-quoi de bon et de majestueux qui lui attachait les cœurs, en les portant à l'amour de la vertu, et qui fit que plusieurs épiaient comme une bonne fortune l’occasion de le voir passer. M. de Challes, . alors son condisciple, et depuis premier président du sénat de Savoie, disait plus tard : « François pratiquait plus de vertus » qu'il n’en faut pour être canonisé, et j'ai eu la preuve que Dieu » lui départait le don de prophétie. Mon frère, me dit-il un jour » comme nous parlions de notre vocation, Dieu vous a créé pour » le mariage; c’est là votre part, et, dans cet état, vous serez » béni, vous et vos enfants : ce qui, en effet, m'est arrivé. — » Mais vous, mon frère, répliquai-je? — Pour mot, dit-il ingé- » nûment, Je ne suis pas appelé à être du monde; Dieu me » destine à l'autel®. »

68. Cependant « le serviteur de Dieu avait atteint sa 24° année, et le temps qu'il devait donner à l'étude des lois se trouvait à son terme’, quand il reçut de son père le commandement de solliciter le Doctorat; c'était aussi l'avis de M. Déage et le désir de Pancirole. » Ce dernier, plein d’admiration pour son élève, voulut donner à l'examen une solennité extraordinaire, et con=

1 Ch.-Aug. de Sales. — ? Jbid. — 3 Dépos. de la Mère de Changy.

* Durant le cours de ses études à Padoue, il rédigeait ses notes avec le même soin qu'à Paris : elles formaient, tant sur la Théologie que sur la Jurisprudence, 12 volumes in-40, que sa famille conserva longtemps,

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-voqua pour le 5 septembre (1591) une assemblée de 48 docteurs. François « se conduisit si bien, si admirablement, si doctement, … et donna de si grandes preuves de son esprit, de sa mémoire, de sa doctrine, et de toutes les qualités requises dans les plus consommés jurisconsultes, que non-seulement il répondit à l'attente de son auditoire, mais encore il la surpassa de beaucoup’. »

Alors Pancirole : « J’attendais, comme un des plus beaux de » ma vie, le jour où je vous verrais décoré des insignes du doc- » torat, et je suis heureux que ce soit par mes mains. Tout autre » se serait acquitté de cette fonction avec plus d'honneur pour » l'Université, personne avec plus d'amour pour vous, en qui les » vertus égalent la science, et le cœur est aussi pur que l'esprit » éclairé. On ne peut aimer la vertu sans vous aimer : bon, chari- » table, compatissant, jusqu'à léguer votre corps pour le bien » public quand vous vous êtes vu aux portes du tombeau, vous » avez été plus éminent encore en chasteté, vous conservant, sous » l'égide de la piété, constamment pur au milieu d’une cité vo- » luptueuse. On a admiré en vous l'horreur sincère de tout ce » qui est mal, l’incessante pratique de ce qui est bien, et, avec » la plus vive piété, les sentiments les plus généreux et les plus » nobles. Le ciel commence à récompenser tant de vertus par la » gloire que vous recevrez en ce jour. »

69. Le lauréat si hautement exalté devait répondre, et si sa harangue fut courte?, du moins contenait-elle, en des termes dictés par le cœur, un digne hommage de gratitude et de louange pour tous ceux qui l'avaient instruit, pour la science elle-même et pour l'insigne qualité de docteur; en même temps on y remarquait, noblement unies, la modestie inséparable du vrai mérite et la conscience franchement avouée du talent qu'il faut utiliser et de la science nécessairement acquise à l’école des plus illustres maîtres. « Oui, disait-il en finissant, s’il est vrai que je sois » quelque chose, je le dois, je dois ma personne même à ce très- » célèbre collège de docteurs : ainsi je le proteste, ainsi je le » confesse. À vous, Ô Jésus-Christ, Dieu immortel, à votre glo- » rieuse Mère, à mon ange gardien, au B. François dont je me » réjouis de porter le nom, louange, honneur, bénédiction et » action de grâces. Vous, à loi éternelle, règle de toutes les » lois, placez comme loi au milieu de mon cœur la voie de vos » justifications; car bienheureux est celui que vous aurez ins-

1 Lettres de Doctorat. — ? Elle ouvre le Tome VI des Œuvres.

» truit, 6 Seigneur! et à qui vous aurez appris votre loi. Et » maintenant, illustre Pancirole, mon vénéré maître, achevez, je » vous prie : que vos mains pures et éminemment bienfaisantes » m'honorent des insignes dont cette Université, en pareille cir- » constance, décore ses heureux disciples. »

Le docteur donna au nouveau gradué l'anneau et les priviléges de l’Université, et, en lui posant sur la tête la couronne et le bonnet doctoral, il ne pût s'empêcher de le louer encore. Sa parole fut suivie d’unanimes applaudissements, et l'assemblée re- 1 conduisit François à son logis, traversant une masse de peuple qui éclatait en transports de joie, de félicitations et de souhaits. L'Université ensuite lui délivra des lettres-patentes de docteur en droit civil et canonique. |

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