SUR LA TRISTESSE ET L'INQUIETUDE
Troisiesmement, la tristesse est presque ordinairement mauvaise; car, selon les docteurs, l'arbre de la tristesse produict huict branches, sçavoir : la misericorde, la penitence, l'angoisse, la paresse, l’indignation, la jalousie, l'envie, et l’impatience ; entre lesquelles, comme vous voyez, il n'y a que les deux premieres qui soient purement bonnes; ce qui a fait dire au Sage en l’Ecclesiaste, que la tristesse en tue beaucoup, etqu'il n'y a point de profict en elle (Eccl. 30); parce que, pour deux bons ruisseaux qui en proviendront, il y en a six tres-mauvais.
ArricLe IV, — Signes de la bonne et de la mauvaise tristesse.
La mauvaise tristesse trouble l’esprit, agite l'ame, et la met en inquietude, dont le roi David ne se plaint pas seulement de la tristesse, disant : Pourquoy es-tu tr iste, 6 mon ame (Psal. 52)! mais encore du troublement etinquietude, ‘adj oustant : Pourquoy me troubles-tu? Mais la bonne tristesse laisse une grande paix et tranquillité en l'esprit. C’est pourquoy Nostre-Seigneur, apres avoir predit à ses Apostres : Vous serez tristes (Joan. 16), il adjouste : Que votre cœur ne soit point troublé, et n'ayez point de crainte (Joan. 14); Voicy que ma tres-amere amertune est en pair (Isa. 38).
La mauvaise tristesse vient comme une gresle, avec un changement inopiné, et des terreurs et impetuositez tres-grandes ; et tout à coup, sans que l’on puisse dire d'où elle vient : car elle n’a point de fondement n1 de raison; ainsi apres qu'elle est arrivée, elle en cherche de tous costez pour se parer. Mais la bonne tristesse vient doucement en l’ame, comme une pluye douce qui attrempe les chaleurs des consolations, et avec quelques raisons precedentes.
La mauvaise tristesse perd le cœur, s'endort, s’assoupit et rend inutile, faysant abandonner le soin de l’œuvre, comme dit le Psalmiste, et comme Agar, qui laissa son fils sous l'arbre pour pleurer. La bonne tristesse donne force et courage, ne laisse point, ny n'abandonne un bon dessein, comme fut la tristesse de Nostre-Seigneur, laquelle, quoy que si grande qu'il n’en fut jamais de telle, ne l’empescha pas de prier et d’avoir soin de ses Apostres. Et Nostre-Dame, ayant perdu son Fils, fut bien triste, mais elle ne laissa pas de le chercher diligemment, comme fit la Magdelene, sans s’arrester à lamenter et pleurer inutilement.
La mauvaise tristesse obscurcit l’entendement, prive l’ame de conseil, de resolution et de jugement, comme elle fit ceux desquels parlant le Psalmiste, il dit qu'ils furent troublez et esbran-
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lez comme un homme qui est yvre, et toute leur sagesse fut devorée (Psal. 106); on cherche les remedes çà et là confusement, sans desseins, et comme à tastons. La bonne ouvre l’esprit, le rend clair et lumineux, et, comme dit le Psalmiste, donne l’entendement.
La mauvaise empesche la priere, degouste de l’orayson, et donne la deffiance de la bonté de Dieu; la bonne au contraire est de Dieu, asseure la personne, accroist la confiance en Dieu, fait prier et invoquer sa misericorde : La tribulation et l’angoisse m'ont troublé, mais vos commandemens ont esté ma meditation (Psal. 118).
Bref, ceux qui sont occupez de la mauvaise tristesse ont une infinité d'horreurs, d'erreurs et de craintes inutiles, de peines et de peurs d’estre abandonnez de Dieu, d’estre en sa disgrace, de ne devoir plus se presenter à luy, pour luy demander pardon, que tout leur est contraire et à leur salut; et sont comme Caïn, qui pensoit que tous ceux qui le rencontreroient le voudroient | tuer. Ils pensent que Dieu soit inequitable en leur endroict, et severe jusqu'à l’eternité, et le tout pour leur particulier seulement, estimant tous les autres assez heureux, au prix d’eux : ce qui provient d’une secrette superbe, qui leur persuade qu'ils devroient estre plus fervens et meilleurs que les autres, plus parfaicts que nul autre. Bref, s'ils y pensent bien, ils treuveront que ce qu ils pensent de leur faute plus considerable, c’est parce qu'ils se pensent eux-mesmes plus considerables.
Mais la bonne tristesse fait ce discours : Je suis miserable, vile, et abjecte creature; et partant, Dieu exercera en moy sa misericorde; car la vertu se parfaict dans l’infirmité, et ne s’estonne point d’estre pauvre et miserable.
Or, le fondement de ces differences qui sont entre la bonne et la mauvaise tristesse, c’est que le Sainct-Esprit est l’autheur de la bonne tristesse; et parce qu'il est l’unique consolateur, ses operations ne peuvent estre separées du vray bien de charité. Bref, parce qu'il est le vray bien, ses operations ne peuvent estre separées du vray bien, si que les fruicts d’iceluy, dit $. Paul (Gal. 5), sont charité, joye, paix, patience, benigraté, longanimité.
Au contraire, le malin esprit, autheur de la mauvaise tristesse (car je ne parle point de la tristesse naturelle, qui a plus besoin de medecins que de theologiens), c’est un vray desolateur, tenebreux et embarrasseur; et ses fruicts ne peuvent estre que hayne, tristesse, inquietude, chagrin, malice, deffaillance. Or, toutes
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les marques de la mauvaise tristesse sont les mesmes pour la mauvaise timidité.
ARTICLE V. — Remedes contre la tristesse.
Premier remede :la Patience.
Premierement , 1l la faut recevoir avec patience, comme une juste punition de nos vaines joyes et allegresses; car le malin, voyant que nous en ferons nostre profict, ne nous en pressera pas tant, bien qu'il ne faille pas avoir cette patience pour en estre delivré , mais pour le bon playsir de Dieu; et la prenant pour le bon playsir de Dieu, elle ne laissera pas de servir de remede.
Second remede : la Resistance.
Secondement, il faut contrevenir vivement aux inclinations de la tristesse, et forcer ses suggestions; et bien qu’il semble que tout ce qui se fait en ce tems-là se fasse tristement, il ne faut pas laisser de le faire : car l’ennemy, qui pretend de nous alentr aux bonnes œuvres par la tristesse, voyant qu'il ne gaigne rien, et qu'au contraire nos œuvres sont meilleures, estant faites avec resistance, il cesse de nous plus affliger.
Troisiesme remede : le Chant des cantiques.
Troisiesmement, il n’est pas mauvais, quand il se peut, de chanter des cantiques spirituels ; car le malin à souvent cessé son operation par ce moyen, pour quelque cause que ce soit : tesmoin l'esprit qui agitoit Saül, duquel la violence estoit attrempée (1) par la psalmodie.
Quatriesme remede : Les œuvres exterieures, indifferentes,
Quatriesmement, il est bon de s’employer à l’œuvre exterieure, et la diversifier le plus que l’on peut, pour divertir la vehemente application de l'esprit de l’objet triste, purifier et eschauffer les esprits, la tristesse estant une passion de complexion froide et humaine.
Cinquiesme remede : Les exercices de pieté exterieure.
Cinquiesmement, il est bon de faire souvent des actions exterieures de ferveur, quoy que sans goust, comme d'embrasser le Crucifix, le serrer sur son cœur et sur sa poictrine, luy bayser les pieds et les mains, lever les yeux au ciel avec des propos d’esperance, comme : Mon bien-aymé est à moy, et moy à luy. Mon bien-aymé m'est un boucquet de myrrhe, il demeurera entre mes mammelles (Cant. 11). Mes yeux se fondent sur vous, 6 mon
(4) Tempérée.
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Dieu, disant : Quand me consolerez-vous? Si Dieu est pour moy, qui sera contre moy? Jesus, soyez-moy Jesus. Vive mon Dieu,
et mon ame vivra. Qui me separera de l'amour de mon Dieu et semblables.
Sixiesme remede : La Discipline.
La discipline moderée y est quelquesfois bonne, parce que la volontaire affliction exterieure impetre la consolation interieure de l'ame; et s'appliquant au corps des douleurs exterieures, on sent moins l'effort des interieures, dont le Psalmiste disoit : Mais quant à moy, quand ils me molestoient, je me revestois de
hayre (Psal. 34). Et ailleurs, peut-estre tout à propos : Ta verge et ton baston m'ont consolé (Psal. 22).
Septiesme remede : la Priere.
Septiesmement, la priere y est souveraine, suivant l’advis deS. Jacques (ch. 5): Quelqu'un est-il triste, qu'il prie. Je ne veux pas dire qu'il faille faire en ce tems-là de plus longues meditations; mais je veux dire qu'il faut faire de frequentes demandes et repetitions à Dieu : il faut tousjours s’addresser en ce temps-là à sa divine bonté par des invocations pleines de confiance, ce qu'on ne fait pas quand on est dans le tems de la joye, et hors de la tristesse, où l’on peut croire que l’on a plus besoin d’exciter en son cœur les sentimens de crainte; par exemple, ceux-cy : O Seigneur tres-juste et terrible, à que vostre souveraine Majesté me fait trembler! et semblables. Mais dans les tems de tristesse, il faut employer des parolles de douceur, par exemple : O Dieu de misericorde, tres-bon et tres-benin, vous estes mon cœur, ma joye, mon esperance, le cher espoux de mon ame, et semblables ; il les faut employer bon gré malgré la tristesse, à laquelle il ne faut point donner d'audience, ny de credit, pour vous empescher de proferer et enoncer ces parolles de confiance et d'amour. Et bien qu'il semble que ce soit sans fruict, il ne faut pas laisser de continuer, et attendre le fruict, qui ne laissera pas de paroistre apres un peu de contention.
Huictiesme remede : la saincte Communion.
Huictiesmement, la frequentation de la communion; et cette
intention est excellente, car elle nous donne le Maistre des consolations.
Neuviesme remede : la Decouverte de son interieur à un sage directeur.
Neuviesmement, l’un des plus asseurez remedes est de desployer et ouvrir son cœur, sans y rien cacher, à quelque per-