‹ Œuvres complètes de saint François de Sales (volume 5)Chapitre 22 sur 158 · DE LA CONFIANCE. TA · texte numérisé non relu

DE LA CONFIANCE. TA

faire tout ainsi qu'il vous playra. Nous en devons faire de mesme, mes tres-cheres filles, en toute occasion, soyt que nous souffrions, ou que nous jouyssions de quelque contentement, nous laissant ainsi conduire à la volonté divine, selon son bon playsir, sans jamais nous laisser preoccuper de nostre volonté particuliere. Nostre-Seigneur ayme d’un amour extremement tendre ceux qui sont si heureux que de s’abandonner ainsi totalement à son soing paternel, se laissant gouverner par sa divine Providence, sans s'amuser à considerer si les effects de celte providence leur seront utiles, profittables, ou dommageables; estant tout asseurez, que rien ne leur scauroit estre envoyé de ce cœur paternel et tres-aymable, ny qu'il ne permettra que rien ne leur arrive, de quoy il ne leur fasse tirer du bien et de l'utilité, pourveu que nous ayons mis toute nostre confiance en luy, et que de bon cœur nous disions : Je remets mon esprit, mon ame, mon corps, et tout ce que j'ay entre vos benistes mains, pour en faire selon qu'il vous playra. Car jamais nous ne sommes reduicts à telle extremité, que nous ne puissions tousjours respandre devant la divine Majesté des parfums d’une saincte sousmission à sa tres-saincte volonté, et d’une continuelle promesse de ne le vouloir point offenser. Quelquefois Nostre- Seigneur veut que les ames choysies pour le service de sa divine Majesté se nourrissent d’une resolution ferme et invariable de perseverer à le suivre parmy les desgoust, seicheresses, respugnances et aspretez de la vie spirituelle, sans consolation, saveurs, tendretez, et sans goust, et qu'elles croyent de n'estre dignes d'autre chose, suivant ainsi le divin Sauveur avec la fine poincte de l'esprit, sans autre appuy que celuy de sa divine volonté qui le veut ainsi. Et voilà comme je desire que nous cheminions, mes cheres filles.

Or maintenant vous me demandez à quoy se doit occuper interieurement cette ame, qui est toute abandonnée entre les mains de Dieu. Elle ne fait rien, sinon demeurer aupres de Nostre-Seigneur, sans avoir soucy d'aucune chose, non pas mesme de son corps ny de son ame; car, puisqu'elle s’est embarquée sous la providence de Dieu, qu’a-t-elle affaire de penser ce qu'elle deviendra? Nostre-Seigneur, auquel elle s’est toute delaissée, y pensera assez pour elle. Je n’entends pas pourtant de dire qu'il ne faille pas penser és choses esquelles nous sommes obligez, chacun selon sa charge; car il ne faut pas qu'un superieur, sous ombre de s’estre abandonné à Dieu et se reposer en son soing, nesglige de lire et d'apprendre les enseignemens qui sont propres pour

l'exercice de sa charge. Il est bien vray qu'il faut avoir une grande confiance pour s’abandonner ainsi, sans aucune reserve, à la Providence divine; mais aussi, quand nous abandonnons tout, Nostre-Seigneur prend soing de tout et conduict tout : que si nous reservons quelque chose, de laquelle nous ne nous confions pas en luy, il nous la laisse ; comme s’il disoit : Vous pensez estre assez sage pour faire cette chose-là sans moy, je vous laisse gouverner, vous verrez comme vous vous en treuverez. Celles qui sont dediées à Dieu en la religion doivent tout abandonner, sans aucune reserve. 5° Magdelene, qui s'estoit tout abandonnée à la volonté de Nostre-Seigneur, demeuroit à ses pieds , et l’escoutoit tandis qu'il parloit, et lorsqu'il cessoit de parler, elle cessoit aussi d'escouter; mais elle ne bougeoit pourtant d'aupres de luy : ainsi, cette ame qui s’est delaissée, n’a autre chose à faire qu’à demeurer entre les bras de Nostre-Seigneur, comme un enfant dans le sein de sa mere, lequel, quand elle le met en bas pour cheminer, il chemine jusques à tant que sa mere le reprenne; et quand elle veut le porter, il luy laisse faire : il ne scayt point et ne pense point où il va, mais il se laisse porter ou mener où il plaist à sa mere : tout de mesme cette ame, aymant la volonté du bon playsir de Dieu en tout ce qui luy arrive, se laisse porter, et chemine neantmoins, faysant avec grand soing tout ce qui est de la volonté de Dieu signifiée. Vous dites maintenant, s'il est bien possible que nostre volonté soit tellement morte en Nostre-Seigneur, que nous ne sçachions plus ce que nous voulons ou ce que nous ne voulons pas. Or, je dy en premier lieu, qu'il n'arrive jamais, pour abandonnez que nous soyons, que nostre franchise et la liberté de nostre arbitre ne nous demeurent, de sorte qu'il nous vient tousjours quelque desir et quelque volonté, mais ce ne sont pas des volontez absoluës et des desirs formez , car, sitost qu’une ame qui s’est delaissée au bon playsir de Dieu apperçoit en soy quelque volonté, elle la fait incontinent mourir à la volonté de Dieu. Vous voudriez aussi sçavoir, si une ame encore bien imparfaicte pourroit demeurer utilement devant Dieu avec cette simple attention à sa saincte presence en l'orayson; et je vous dy, que si Dieu vous y met, vous y pouvez bien demeurer : car il arrive assez souvent que Nostre-Seigneur donne ces quietudes et tranquillitez à des ames qui ne sont pas bien purgées; mais tandis qu’elles ont encore besoin de se purger, elles doivent, hors l'orayson, faire des remarques et des considerations necessaires à leur amendement; car, quand bien Dieu les tiendroit tousjours fort

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recueillies, il leur reste encore assez de liberté pour discourir avec l’entendement sur plusieurs choses indifferentes : pourquoy done ne pourront-elles pas considerer et faire des resolutions pour leur amendement et pour la prattique des vertus? Il y a des personnes fort parfaictes, auxquelles Nostre-Seigneur ne donna Jamais de telles douceurs ny de ces quietudes, qui font tout avec la partie superieure de leur ame, et font mourir leur volonté dans la volonté de Dieu, à vive force et avec la poincte de la rayson ; et cette mort icy est la mort de la croix, laquelle est beaucoup plus excellente et plus genereuse que l’autre, que l’on doit plutost appeller un endormissement qu’une mort; car cette ame, qui s’est embarquée dans la nef de la providence de Dieu, se laisse aller et vogue doucement comme une personne qui, dormant dans un vaisseau sur une mer tranquille, ne laisse pas d’advancer. Cette maniere de mort ainsi douce se donne par maniere de grace, et l’autre se donne par maniere de merite.

Vous voulez encore sçavoir quél fondement doit avoir nostre confiance. Il faut qu'elle soit fondée sur l’infinie bonté de Dieu, et sur les merites de la mort et passion de Nostre-Seigneur Jésus-Christ, avec cette condition de nostre part, que nous ayons et cognoissions en nous une entiere et ferme resolution d’estre tout à Dieu, et de nous abandonner du tout, et sans aucune reserve, à sa providence. Je desire toutesfois que vous remarquiez que je ne dy pas qu'il faille sentir cette resolution, d’estre ainsi tout à Dieu, mais seulement, qu'il la faut avoir et cognoistre en nous, parce qu'il ne faut pas s'amuser à ce que - mous sentons ou que nous ne sentons pas, d'autant que la pluspart de nos sentimens et satisfactions ne sont que des amusemens de nostre amour-propre. Il ne faut pas aussi entendre, qu'en toutes ces choses icy de l’abandonnement et de l’indifference nous n’ayons jamais de desirs contraires à la volonté de Dieu, et que nostre nature ne respugne aux evenemens de son bon playsir; car cela peut souvent arriver. Ce sont des vertus qui font leur residence en la partie superieure de l’ame : l’inferieure pour l'ordinaire n'y entend rien, il n’en faut faire aucun estat; mais, sans regarder ce qu'elle veut, il faut embrasser cette volonté divine, et nous y unir malgré qu’elle en ayt. Il y a peu de personnes qui arrivent à ce degré du parfaict delaissement d'elles-mesmes; mais nous y devons neantmoins tous pretendre, chacun selon sa portée et petite capacité.

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Sur la fuitte de Nostre-Seigneur en Egypte, où il est traitté de la fermeté que nous devons avoir parmy les accidens du monde.

Nous celebrons l’octave de la feste des Saincts Innocens, auquel jour la saincte Eglise nous fait lire l'Evangile qui traitte comme l'ange du Seigneur dit au glorieux S. Joseph en songe, c'est-à-dire en dormant, qu'il prinst l'Enfant et la Mere, et qu'il s’enfuist en Egypte, d'autant que Herodes, jaloux de sa royauté, cherchoit Nostre-Seigneur pour le mettre à mort, de crainte qu'il ne la lui ostat, et estant remply de cholere, de quoy les roys mages n'’estoient point retournez par devers luy en Hierusalem, il commanda que l’on fist mourir tous les petits enfans au-dessous de l’aage de deux ans, croyant que Nostre-Seigneur s’y treuveroit, et par ce moyen il s’asseureroit de la possession de son royaume. Cet Evangile est plein d’une quantité de belles conceptions. Je me contenteray de quelques-unes, qui nous serviront d’un autant aggreable que profitable entretien.

Je commence par la premiere remarque que fait le grand S. Jean Chrysostome, qui est de l’inconstance, varieté, et instabilité des accidens de cette vie mortelle. O0 que cette consideration est utile! car le deffaut d’icelle est ce qui nous porte au descouragement et bigearrerie (1) d'esprit, inquietude, variété d’humeurs, inconstance et instabilité en nos resolutions; car nous ne voudrions pas rencontrer en nostre chemin. nulle difficulté, nulle contradiclion, et nulle peine : nous voudrions avoir tousjours des consolations sans seicheresses ny ariditez, des biens sans meslange d’aucun mal, la santé sans maladie, le repos sans travail, la paix sans trouble. Hé! qui ne void nostre folie? car nous voulons ce qui ne se peut : la pureté ne se treuve qu'en paradis et en enfer : au paradis le bien, le repos et la consolation sont en leur pureté, sans aucun meslange du mal, du trouble ny de l’affliction ; au contraire, en enfer, le mal, le desespoir, le trouble et l'inquietude.s'y treuve et est en sa pureté, sans aucun meslange du bien, de l'esperance, de la tranquillité, ny de la paix : mais en cette vie perissable, jamais le bien ne se treuve sans la suitte du mal, les richesses sans inquietude, le repos sans travail, la consolation sans l’affliction, la santé sans

(1) Bizarrerie.

la maladie; bref, tout y est meslangé et meslé, le bien avec le mal : c’est une continuelle varieté d’accidens divers. Ainsi Dieu a voulu diversifier les saysons, et que l’esté fust suivy de l’automne, et l’hyver suivy du printems, pour nous monstrer que rien n’est permanent en cette vie, que les choses temporelles sont perpetuellement muables, inconstantes et subjettes au changement; et le deffaut de la cognoissance de cette verité est, comme j'ay dit, ce qui nous rend muables et changeans en nos humeurs, d'autant que nous ne nous servons pas de la rayson que Dieu nous a donnée, laquelle rayson nous rend immuables, fermes et solides, et partant semblables à Dieu. Quand Dieu dit : Faysons l'homme à nostre semblance, il donna quant et quant (1) la rayson et l’usage d’icelle pour descouvrir, considerer et discerner le bien d’avec le mal, et les choses qui meritent d’estre eslevées ou rejettées ; la rayson estce qui nous rend superieurs et maistres de tous les animaux. Lorsque Dieu eut creé nos premiers parens, il leur donna une entiere domination sur les poissons de la mer, et sur les animaux de la terre, et par consequent leur donna la cognoissance de chacune espece, et les moyens de les dominer, et s’en rendre le maistre et seigneur. Dieu n’a pas seulement fait cette grace à l'homme, de le rendre seigneur des animaux par le moyen du don qu'il luy a fait de la rayson, par laquelle il l'a rendu semblable à luy; mais encore il luy a donné plein pouvoir sur toutes sortes d’accidens et esvenemens. Il est dit que l’homme sage, c’est-à-dire, l’homme qui se conduict par la rayson, se rendra maistre absolu des astres : - qu'est-ce à dire cela, sinon que, par l'usage de la rayson, il demeurera ferme et constant en la diversité des accidens et esvenemens de cette vie mortelle ? Que le tems soit beau ou qu'il pleuve, que l'air soit calme ou que le vent souffle, l’homme sage ne s’en soucie pas, sçachant bien que rien n’est stable et permanent en cette vie, et que ce n’est pas icy le lieu de repos. En l’affliction , il ne se desespere point, ains il attend la consolation; en la maladie, il ne se tourmente point, mais il attend la santé, ou, s’il void qu'il soit tellement mal que la mort s’en deust ensuivre , il benit Dieu, esperant le repos de la vie immortelle qui suit celle-cy, que s’il rencontre la pauvreté, il ne s’en afflige pas, car il sçayt bien que les richesses ne sont point en cette vie sans la pauvreté; s’il est mesprisé, il sçayt bien que l'honneur icy-bas n’a point de permanence, ains est ordinairement suivy du deshonneur ou du mespris : bref, en toutes sortes d’esvene-

(4) En même temps.

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mens, soit prosperité, ou adversité, il demeure ferme, stable et constant en sa resolution de pretendre et tendre à la jouyssance des biens eternels. Mais il ne faut pas seulement considerer cette varieté, changement, mutation et instabilité és choses transitoires et materielles de cette vie mortelle ; nullement, ains il les faut considerer encore estre aussi dans le succez de nostre vie spirituelle, où la fermeté et constance est d'autant plus necessaire, que la vie spirituelle est relevée au-dessus de la vie mortelle et corporelle.

C'est un abus tres-grand que de ne vouloir point souffrir ou sentir des mutations et changemens en nos humeurs, tandis que nous ne nous gouvernons point par la rayson, et que nous ne voudrons pas nous laisser gouverner. L'on dit communement : Voyez cet enfant, il est bien jeune, mais il a pourtant desjà l’usage de la rayson : ainsi plusieurs ont l'usage de la rayson, lesquels, comme enfans, ne se conduisent pourtant pas par le commandement de la rayson. Dieu a donné à l’homme la rayson pour le conduire; mais pourtant il y en a peu qui la laissent maistriser en eux, au contraire, ils se laissent gouverner par leurs passions, lesquelles devroient estre subjettes et obeyssantes à la rayson, selon l’ordre que Dieu requiert de nous. Je me veux faire entendre plus familierement : la pluspart des personnes du monde se laissent gouverner et conduire à leurs passions, et non à la rayson ; aussi sont-ils pour l'ordinaire bigearres, varians et changeans en leurs humeurs : s'ils ont une passion de se coucher tost, où bien tard, ils le font; s'ils en ont une d’aller aux champs, ils se levent de grand matin, mais s’ils en ontune de dormir, ils le font tout de mesme; quand ils veulent disner et desjeusner tost, ou fort tard, ils le font aussi, et non-seulement ils sont bigearres et insconstans en cela, mais ils le sont mesme en leur conversation : ils veulent que l’on s’accommode à leurs humeurs, et ne se veulent point accommoder à celles des autres; ils se laissent emporter à leurs inclinations et particulieres affections et passions, sans que pourtant cela-soit estimé vicieux parmy les mondains ; et pourveu qu'ils n’incommodent pas beaucoup l’esprit du prochain, on ne les tient pas pour bigearres et inconstans. Et pourquoy cela? non pourautre chose, sinon d’autant que c’est un mal ordinaire parmy les mondains ; mais en la religion, on ne peut pas tant se laisser emporter à ses passions : car, pour les choses exterieures, les Regles sont pour nous tenir reglez au prier, au manger et dormir, et ainsi des autres exercices, tousjours à mesmes heures, quand l’obeyssance ou la cloche nous le

signifie; et puis, nous n'avons tousjours qu’une mesme conversation, car nous ne pouvons pas nous separer. En quoy donc peuton exercer la bigearrerie et inconstance? c’est en la diversité des humeurs , des volontez et des desirs : maintenant je suis joyeux, parce que toutes choses me succedent selon ma volonté; tantost je serai triste, parce qu'il me sera arrivé une petite contradiction que je n’attendois pas : mais ne sçaviez-vous pas que ce n’est point icy le lieu où le playsir se treuve pur, sans meslange de desplaysir? que cette vie est meslée de semblables accidens? Aujourd’huy que vous avez de la consolation en l’orayson, vous estes encouragée, et bien resoluë de servir Dieu; mais demain, que vous serez en seicheresse, vous n'aurez point de cœur pour le service de Dieu : Mon Dieu, je suis si allangourie et abattuë, dites-vous.

Or dites-moy un peu, si vous vous gouverniez par la rayson, ne verriez-Vous pas que s'il estoit bon de servir Dieu hier, il est encore tres-bon de le servir aujourd'hui, et qu'il sera tres-bon de le servir demain? car c’est toujours le mesme Dieu, aussi digne d’estre aymé quand vous estes en seicheresse que quand vous estes en consolation. Maintenant nous voulons une chose, et demain nous en voudrions une autre : ce que je voy faire à un tel ou à une telle, à cette heure me plaist ; tantost, cela me desplaira, en telle sorte que cela sera capable de me faire concevoir de l’adversion. J’ayme mieux maintenant une personne, et me plais grandement en sa conversation; demain j'auray peine de la supporter : et que veut dire cela? n'est-elle pas autant capable * d'estre aymée aujourd’huy qu'elle estoit hier? Si nous regardions à ce que nous dicte la raison, nous verrions qu'il falloit aymer cette personne, parce que c'est une creature qui porte l’image de la divine Majesté ; ainsi nous aurions autant de suavité en sa conversation, que nous en avions eu autresfois. Mais cela ne provient sinon de quoy on se laisse conduire à son inclination, à ses passions ou affections, pervertissant ainsi l’ordre que Dieu avoit mis en nous, que tout seroit subjet à la raison; car, si la raison ne domine sur toutes nos puissances, sur nos facultez, nos passions, inclinations, affections, et enfin sur tout ce qui sera de nous, qu’en arrivera-t-il, sinon une continuelle vicissitude, inconstance, varieté, changement, bigearrerie, qui nous fera tantost estre fervents, et peu apres lasches, negligens et paresseux ; tantost joyeux, et puis melancholiques, nous serons tranquilles une heure, et puis inquiets deux jours : bref, nostre vie se passera en fayneantise et perte de temps.

Donc, par cette premiere remarque, nous sommes incitez el semons à considerer l’inconstance et varieté des succez, tant aux choses temporelles qu'aux choses spirituelles, affin que par l'esvenement des rencontres qui pourroient effaroucher nos esprits, comme estant choses nouvelles et non preveues, nous ne perdions point courage, ne nous laissant emporter à l'inesgalité d'humeur, parmy l’inesgalité des choses qui nous arrivent; ains que soumis à la conduitte de la raison que Dieu à mise en nous, et à sa providence, nous demeurions fermes, constans et invariables en la resolution que nous avons faite de servir Dieu constamment, courageusement, hardyment et ardemment, sans discontinuation quelconque. Si je parlois devant des personnes qui ne m'entendissent pas, je tascherois de leur inculquer le mieux qu'il me seroit possible ce que je viens de dire, mais vous savez que j’ay tousjours tasché de vous inculquer bien avant dans la memoire cette tres-saincte esgalité d'esprit, comme estant la vertu la plus necessaire et particuliere de la Religion. Tous les anciens Peres des Religions ont visé particulierement à faire que cette esgalité et stabilité d'humeurs et d’esprit regnast dans leurs monasteres ; pour cela ils ont estably les Statuts, Constitutions et Regles, affin que les religieux s'en servissent comme d’un pont pour passer de la continuelle esgalité des exercices qui y sont marquez, et auxquels ils se sont assubjettis, à cette tant aymable et desirable esgalité d'esprit, parmy l'inconstance et inesgalité des accidens qui se rencontrent, tant au chemin de nostre vie mortelle, que de nostre vie spirituelle.

Le grand saint Chrysostome dit : O0 homme! qui te fasches de quoy toutes choses ne te succedent pas comme tu voudrois, n'as-tu point de honte de voir que cela que tu voudrois ne s'est pas mesme treuvé dans la famille de Nostre-Seigneur? Considere, je te prie, la vicissitude, le changement et la diversité des subjets qui s’y rencontrent : Nostre-Dame recoit la nouvelle qu'elle concevroit du Sainct-Esprit un fils, qui seroit Nostre-Seigneur et Sauveur; quelle joye, quelle jubilation pour elle en cette heure sacrée de l’Incarnation du Verbe eternel! Peu apres, S. Joseph s'apperçoit qu’elle est enceinte, et sçachant bien que ce n'’estoit pas de luy qu'elle l’estoit, à Dieu, quelle affliction! en quelle detresse ne fut-il pas? Et Nostre-Dame, quelle extremité de douleur et affliction ne ressentit-elle pas en son ame, voyant son cher espoux sur le point de la quitter, sa modestie ne luy permettant de descouvrir à S. Joseph l'honneur et la grace dont Dieu l’avoit gratifiée? Un peu apres cette bourrasque

passée, l’ange ayant descouvert à S. Joseph le secret de ce mystere, quelle consolation ne receurent-ils pas! Lorsque Nostre- Dame produict son Fils, les anges annoncent sa naissance, les pasteurs et les roys mages le viennent adorer : je vous laisse à penser quelle jubilation et quelle consolation d'esprit n’eurentils pas parmy tout cela! Mais attendez; car ce n’est pas tout. Un peu de temps apres l'ange du Seigneur vint dire en songe à S. Joseph : Prens l'enfant et la mere, et fuys en Egypte, d'autant qu'Herodes veut faire mourir l'enfant. O0! que ce fut sans doubte un subjet de douleur tres-grand à Nostre-Dame et à S. Joseph! à que l’ange traitte bien S. Joseph en vray religieux! Prens l'enfant, dit-il, et la mere, et fuys en Egypte, et y demeures jusques à ce que je te le die. Qu'est-ce que cecy? Le pauvre S. Joseph n’eust-il pas peu dire : Vous me dites que j'aille, ne serat-il pas assez à tems de partir demain au matin ? où voulez-vous que j'aille de nuict? mon equipage n'est pas dressé : comment voulez-vous que je porte l'enfant? aurais-je les bras assez forts pour le porter continuellement en un si long voyage ? Quoy! entendez-vous que la mere le porte à son tour? helas! ne voyezvous que c’est une jeune fille, qui est encore si tendre! Je n'ay ny cheval ny argent pour faire le voyage; et ne sçavez-vous pas que les Egyptiens sont ennemy des Israëlites? qui nous recevra? Et semblables choses que nous eussions bien allegué à l'ange, si nous eussions esté en la place de S. Joseph, lequel ne dit pas un mot pour s’excuser de faire l’obeyssance; ains il partit à la mesme heure, et fit tout ce que l'ange luy avoit commandé. Il y a quantité de belles remarques sur ce commandement.

Et premierement, nous sommes enseignez qu'il ne faut nulle remise et delay en ce qui regarde l’obeyssance : c'est le fait du paresseux que de retarder, et dire comme S. Augustin dit de soy-mesme, lantost, encore un peu, et puis je me convertiray. Le Sainct-Esprit ne veut nulle remise, ains desire une grande prompttude à la suitte des inspirations; nostre perte vient de nostre lascheté, qui nous fait dire : Je commenceray tantost. Pourquoy non à cette heure qu'il nous inspire et nous pousse? C'est que nous sommes si tendres sur nous-mesmes que nous craignons tout ce qui semble nous oster de nostre repos, qui n’est autre chose que nostre tardiveté et fayneantise, desquelles nous ne voulons point estre retirez par la sollicitation d’aucuns objects qui nous attirent à sortir de nous-mesmes; et nous disons quasi comme le paresseux, lequel se plaignant de quoy on le vouloit faire sortir de sa mayson : Comment sortiray-je, dit-1l, car 1l y a

SU ENTRETIEN Ill.

un lyon sur le grand chemin, et les ours sont sur les advenuës, qui sans doubte me devoreront? O! que nous avons grand tort de permettre que Dieu envoye et renvoye heurter et frapper à la porte de nos cœurs par plusieurs fois, avant que noûs luy voulions ouvrir, et luy permettre d’y demeurer! car il est à craindre que nous l'irritions, et contraignions de nous abandonner. De plus , 1l faut considerer la grande paix et esgalité d'esprit de la tres-saincte Vierge et de S. Joseph, et leur constance parmy l'inesgalité si grande des divers accidens qui leur arrivoient, ainsi que nous avons dit. Or, voyez si nous avons raison de nous troubler et estonner, si nous voyons semblables rencontres en la mayson de Dieu, qui est la Religion, puisque cela estoit en la famille mesme de Nostre-Seigneur, où la fermeté et la solidité mesme faysoit residence , qui estoit Nostre-Seigneur. Il nous le faut dire et redire plusieurs fois, affin de le mieux graver dans nos esprits, que l'inesgalité des accidens ne doit jamais porter nos ames et nos esprits dans l’inesgalité d'humeur : car l’inesgalité d'humeur ne provient d’autre source que de nos passions, inclinations, ou affections immortifiées : elles ne doivent point avoir de pouvoir sur nous, tandis qu'elles nous inciteront à faire, delaisser ou desirer aucune chose, pour petite quelle puisse estre, qui soit contraire à ce que la rayson nous diete quil faut faire ou delaisser pour playre à Dieu.

Je passe à la seconde consideration, que je fais sur cette parole de l'ange du Seigneur, qui dit à S. Joseph : Prens l'enfant, et ce qui s'ensuit; mais Je m'arreste sur cette parole : L'ange du Seigneur ; sur quoy je desire que nous remarquions l’estime que nous devons faire du soin, du secours, de l'assistance, et de la direction de ceux que Dieu met autour de nous, pour nous ayder à marcher seurement en la voye de la perfection. Il faut premierement sçavoir que quand on dit : L'ange du Seigneur, il ne faut pas entendre que ce soit comme l’on dit de nous autres : L'ange d'un tel ou d’une telle : car cela veut dire nostre ange gardien qui a soing de nous de la part de Dieu; mais Nostre-Seigneur, qui est le roy et le guide des anges mesmes, n’a pas besoin , ou n'avoit pas besoin, durant le cours de sa vie mortelle, d'un ange gardien. Quand donc on dit : L'ange du Seigneur, cela se doit entendre ainsi, à sçavoir, l'ange destiné à la conduitte de la mayson et famille de Nostre-Seigneur, et plus speeralement dedié pour son service, et de la tres-Saincte Vierge. Pour, expliqudr cecy familierement, l’on changea d'office et d’aydes ces jours passez : que signifient ces aydes que l’on vous donne?

pourquoy vous les donne-t-on?S$S. Gregoire dit que nous devons faire en ce miserable monde ce que font ceux qui cheminent sur la glace, pour nous tenir fermes et solides à l’entreprinse que nous faysons de nous sauver, ou de nous perfectionner; car il dit qu'ils se prennent par la main, ou par dessous les bras, affin que si quelqu'un d’entre eux glisse, il puisse estre retenu par l'autre, et puis que l’autre puisse estre retenu par luy, quand il sera esbranlé pour tomber à son tour. Nous sommes en cette vie comme dessus de la glace, treuvant à tout propos des occasions propres pour nous faire trebucher et tomber, tantost au chagrin, ores (1) en des murmures, un peu apres en des bigearreries d’esprit, qui feront que l’on ne pourra rien faire qui nous puisse contenter; et puis nous entrons en desgoust de nostre vocation, la melancholie nous suggerant que nous ne ferons jamais rien qui vaille; et que sçay-je? semblables choses et accidens, qui se rencontrent en nostre petit monde spirituel : car l'homme est un abregé du monde , ou, pour mieux dire, un petit monde, auquel se rencontre tout ce que l'on void au grand monde universel.

Les passions representent les bestes et les animaux qui sont sans rayson : les sens, les inclinations, les affections, les puissances, les facultez de nostre ame, tout cela à sa signification particuliere ; mais je ne me veux pas arrester à cela, ains je veux suivre mon discours commencé. Donc les aydes que l’on nous donne sont pour nous ayder à nous tenir fermes en nostre chemin, affin de nous empescher de tomber, ou, si nous tombons, qu'elles nous aydent à nous relever. O Dieu! avec quelle franchise, cordialité, sincerité, simplicité et fidelle confiance ne devons-nous pas traitter avec ces aydes qui nous sont données de la part de Dieu pour nostre advancement spirituel ? Non, certes, autrement que comme avec nos bons anges; nous les devons regarder tout de mesme : car nos bons anges sont appellez nos anges gardiens, parce qu'ils sont chargez de nous assister de leurs inspirations, de nous deffendre en nos perils, de nous reprendre en nos deffauts, de nous exciter en la poursuitte de la vertu; ils sont chargez de porter nos prieres devant le throsne de la majesté, bonté et misericorde de Nostre-Seigneur, et de nous rapporter l’enterinement de nos requestes; et les graces que Dieu nous veut faire , il nous les fait par l'entremise ou intercession de nos bons anges. Nos aydes sont nos bons anges visibles, ainsi que nos saincts anges gardiens le sont invisibles; nos aydes font visiblement ce que nos bons anges font interieu-

(4) Tantôt.

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