‹ Œuvres complètes de saint François de Sales (volume 5)Chapitre 23 sur 158 · IN · texte numérisé non relu

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rement : car elles nous advertissent de nos deffauts, elles nous encouragent en nos foiblesses et laschetez, elles nous excitent à la poursuitte de nostre entreprinse pour parvenir à la perfection, elles nous empeschent, par leurs bons conseils, de tomber, et nous aydent à nous relever, quand nous sommes cheus en quelque precipice d'imperfection ou deffaut. Si nous sommes accablez d’ennuy et de desgoust, elles nous aydent à porter nostre peine patiemment, et prient Dieu qu'il nous donne la force de la porter comme il faut pour ne point succomber en la tentation. Or, voyez donc l’eslat que nous devons faire de leur assistance et du soing qu'elles ont pour nous. Je considere en apres pourquoy Nostre-Seigneur, qui est la Sapience (1) eternelle, ne prend pas soing de sa famille, je veux dire d’advertir S. Joseph, ou bien sa tres-douce Mere, de tout ce qui leur devoit arriver : ne pouvoitl pas bien dire à l’aureille de son beau-pere S. Joseph : Allons-nousen en Egypte, nous y serons tel tems”? puisque c’est une chose tout asseurée qu'il avoit l'usage de rayson dés l'instant de sa conception aux entrailles de la tres-Saincte Vierge; mais il ne vouloit pas faire ce miracle, de parler devant que le tems fust venu. Ne pouvoit-il pas bien l'inspirer au cœur de sa tres-saincte Mere ou de son bien-aymé pere putatif S. Joseph, espoux de la tres-sacrée Vierge ? Pourquoy donc ne fit-il pas tout cela, plutost que d’en laisser la charge à l’ange, qui estoit beaucoup inferieur à Nostre-Dame? Cecy n’est pas sans mystere. Nostre- Seigneur ne voulut rien entreprendre sur la charge de S. Gabriel, lequel ayant esté commis de la part du Pere eternel pour annoncer le mystere de l’Incarnation à la glorieuse Vierge, fut dés-lors comme œæconome general de là mayson et famille de Nostre-Seigneur, pour en avoir soing dans les succez et accidens divers qui s'y devoient rencontrer, et empescher que rien ne survinst qui peust abreger la vie mortelle de nostre pétit enfant nouveau-né; c’est pourquoy il advertit S. Joseph de l'emporter promptement en Egypte, pour esviter la tyrannie d'Herodes, qui faysoit dessein de le faire mourir : Nostre-Seigneur ne voulut pas se gouverner luy-mesme, ains se laisser porter où l’on vouloit, et par qui l’on vouloit. Il semble qu'il ne s’estimoit pas assez sage pour se conduire luy-mesme ny sa famille; ains laisse gouverner l'ange tout ainsi qu'il luy plaist, encore qu'il n'ayt point de science ny de sapience pour entrer en comparayson avec sa divine majesté. Et maintenant nous autres, serons-nous si osez de dire que nous nous gouvernerons bien nous-mesmes,

(1) Sagesse.

comme n'ayant plus besoin de direction ny de l’ayde de ceux que Dieu nous a donnez pour nous conduire, ne les estimant assez capables pour nous? Dites-moy, l'ange estoit-il plus que Nostre-Seigneur ou Nostre-Dame ? avoit-il meilleur esprit et plus de jugement? nullement; estoit-il plus qualifié, et doué de quelque grace speciale ou particuliere? cela ne se peut, veu que Nostre-Seigneur est Dieu et homme tout ensemble, et que Nostre-Dame, estant sa mere, a par consequent plus de grace et de perfections que tous les anges ensemble : neantmoins l’ange commande, et il est obey.

Mais de plus, voyez l’ordre qui se garde en cette saincte famille : il n'y a point de doubte qu'il en estoit de mesme qu’en celle des espreviers, où les femelles sont maistresses et valent mieux que les masles. Qui pourroit entrer en doubte que Nostre- Dame ne valust mieux que S. Joseph, et qu’elle n’eust plus de discretion et de qualitez propres pour le gouvernement que son espoux? neantmoins l’ange ne s’addresse point à elle, de tout ce qui est requis de faire, soit pour aller où pour venir, ny enfin pour quoy que ce soit. Ne vous semble-t-il pas que l'ange commet une grande indiscretion de s’addresser plutost à S. Joseph qu'à Nostre-Dame, laquelle est le chef de la mayson, portant avec elle le thresor du Pere eternel? N'eust-elle pas eu rayson de s’offenser de cette procedure et façon de traitter? Sans doubte elle eust peu dire à son espoux : Pourquoy iray-je en Egypte, puisque mon Fils ne m'a point revelé que je le deusse faire, ny moins l’ange ne m'en a parlé? Or, Nostre-Dame ne dit rien de tout cela, elle ne s'offense point de quoy l'ange s’addressa à S. Joseph ; ains elle obeyt tout simplement, parce qu'elle sçayt que Dieu l’a ainsi ordonné; elle ne s’informe point pourquoy, ains il lui suffit que Dieu le veut ainsi, et qu'il prend playsir de se sousmettre, sans consideration. Mais je suis plus que l'ange, pouvoit-elle dire, et que S. Joseph : rien de tout cela; ne voyezvous pas que Dieu prend playsir de traitter ainsi avec les hommes, pour leur apprendre la tres-saincte et tres-amoureuse sousmission? S. Pierre estoit un vieil homme, rude et grossier, et S. Jean, au contraire, estoit jeune, doux, aggreable; et neantmoins Dieu veut que S. Pierre conduise les autres, et soit le superieur universel, et que S. Jean soit l’un de ceux qui sont conduicts et qui luy obeyssent. Grand cas de l'esprit humain, qui ne veut point se rendre capable d’adorer les secrets mysteres de Dieu et sa tres-saincte volonté, s’il n'a quelque sorte de cognoissance pourquoy cecy ou cela. J'ay meilleur esprit, dit-on de soy, plus

d'experience, et semblables belles raysons qui ne sont propres qu'à produire des inquietudes, des humeurs bigearres, des murmures. À quelle rayson donne-t-on cette charge? pourquoy at-on dit cela? à quelle fin fait-on une telle chose à celle-cy plutost qu'à l’autre? Grande pitié! dés qu'une fois on s’est laissé aller à esplucher tout ce que l’on void faire, que ne faysons-nous pas pour perdre la tranquillité de nos cœurs? Il ne nous faut point d'autres raysons, sinon que Dieu le veut ainsi, et cela nous doit suflire. Mais qui m'asseurera que c’est la volonté de Dieu? nous voudrions que Dieu nous revelast toutes choses par des secrettes inspirations. Voudrions-nous attendre qu'il nous envoyast des anges pour nous annoncer ce qui est de sa volonté? Il ne le fit pas à Nostre-Dame mesme (au moins en ce subjet), ains voulut la luy faire scavoir par l’entremise de S. Joseph, auquel elle estoit subjette comme à son superieur. Nous voudrions par adventure estre enseignez et instruicts par Dieu mesme, par la voye des extases, ou ravissemens et visions, et que sçay-Je, moy? semblables nyaiseries que nous forgeons en nos esprits, plutost que de nous sousmettre à la voye tresaymable et commune d'une saincte sousmission, à la conduitte de ceux que Dieu nous a donnez, et à l'observance de la direcüon, tant des Regles que des Superieurs. Qu'il nous suffise donc de sçavoir que Dieu veut que nous obeyssions, sans nous amuser à la consideration de la capacité de ceux à qui nous devons obeyr : ainsi nous assubjettirons nos esprits à marcher tout simplement en la tres-heureuse voye d'une saincte et tranquille humilité, qui nous rendra infiniment aggreables à Dieu.

Il faut maintenant passer à la troisiesme consideration, qui est une remarque que j'ay faite sur le commandement que l’ange fit à S. Joseph de prendre l'Enfant et la Mere, et s’en aller en Egypte, et y demeurer jusques à tant qu'il l'advertist de s’en retourner. Vrayement l’ange parloit bien briefvement, et traittoit bien S. Joseph en bon religieux : Va, et n’en reviens point que jene te le die. Par cette façon de proceder entre l’ange et S. Joseph, nous sommes enseignez, en troisiesme lieu, comment nous nous devons embarquer sur la mer de la divine providence, sans biscuit, sans rames, sans avirons, sans voiles, et enfin sans nulle sorte de provisions ; et ainsi laisser tout le soing de nousmesmes et du succez de nos affaires à Nostre-Seigneur, sans recours ny repliques, ny craintes quelconques de ce qui nous pourroit arriver. Car l'ange dit simplement : Prens l'Enfant et la Mere, et l'enfuys en Egypte; sans luy dire ny par quel che-

min, ny quelles provisions ils auront pour passer leur chemin, ny en quelle part de l'Egypte, ny moins qui les recevra, ny de quoy ils se nourriront y estant. Le pauvre S. Joseph n'eust-il pas eu rayson de faire quelque resplique? Vous me dites que je parte; est-ce si promptement? Tout à cette heure, pour nous monstrer la promplitude que le Sainct-Esprit requiert de nous, lorsqu'il nous dit : Leve-toy, sors de toy-mesme, et de telle imperfection. O que le Sainct-Esprit est ennemy des remises et -delays ! Considerez, je vous supplie, le grand patron et modelle des parfaicts religieux, S. Abraham : voyez comme Dieu le traitte : Abram, sors de ta terre et de ta parenté, et va à la monlaigne que je le monstreray. Que dites-vous, Seigneur, que je sorte de la ville? mais dites-moy donc si j'iray du costé de l'Orient ou de l'Occident? Il ne fait nulle resplique, ains part de là tout promptement, et s'en va où l'Esprit de Dieu le conduisoit, jusqu'en une montaigne qui a esté appellée depuis Vision de Dieu; d'autant qu'il receut des graces grandes et signalées eu cètte montaigne, pour monstrer combien la promptitude en l'obeyssance luy est aggreable. S. Joseph n'eust-il pas peu dire à l'ange : Vous me dites que je meine l'Enfant et la Mere; ditesmoy donc, s’il vous playst, de quoy les nourriray je en chemin? car vous sçavez bien, Monseigneur, que nous n'avons point d'argent. Il ne dit rien de tout cela, ains se confia pleinement que Dieu y pourvoyroit; ce qu'il fit, quoyque petitement, leur faysant treuver dequoy s’entretenir simplement, ou par le mestier de S. Joseph, ou mesme par des aumosnes que l'on leur faysoit. Certes, tous les anciens religieux ont esté admirables en cette confiance qu'ils ont eue, que Dieu leur pourvoyroit tousjours de ce qu'ils auroient besoin pour l’entretien de leur vie, laissant tout le soing d'eux-mesmes à la divine Providence. Mais je considere, qu'il n’est pas seulement requis de nous reposer en la divine Providence pour ce qui regarde les choses temporelles, ains beaucoup plus pour ce qui appartient à nostre vie spirituelle et à nostre perfection. Il n’y a certes que le trop grand soing que nous avons de nous-mesmes, qui nous fasse perdre la tranquillité de nostre esprit, et qui nous porte à des humeurs bigearres et inesgales ; car, dés que quelques contradictions nous arrivent, voire quand nous appercevons seulement un petit traict de nostre immortification , ou quand nous commettons quelque deffaut, pour petit qu'il soit, il nous semble que tout est perdu : est-ce si grande merveille de nous voir broncher quelquesfois? Mais je suis si miserable, si remplie d’imperfec-

tions ! Le cognoissez-vous bien? benissez Dieu de quoy 1l vous a donné cette cognoissance, et ne vous lamentez pas tant : vous estes bien-heureuse de cognoistre que vous n'’estes que la misere mesme; apres avoir beni Dieu dela cognoissance qu'il vous a donnée, retranchez cette tendreté inutile, qui vous fait plaindre de vostre infirmité. Nous avons des tendretez sur nos corps, qui sont grandement contraires à la perfection; mais plus, sans comparayson, celle que nous avons sur nos esprits. Mon Dieu!je ne suis pas fidelle à Nostre-Seigneur, et partant je n’ay point de consolation en l'orayson : grande pityé certes! Mais je suis si souvent en seicheresse, cela me fait croire que je ne suis point bien avec Dieu qui est si plein de consolation. Voire, c’est bien dit : comme si Dieu donnoit lousjours des consolations à ses amys! a-t-il jamais esté pure creature, si digne d’estre aymée de Dieu et qui l’ayt esté davantage que Nostre-Dame et sainet Joseph ? voyez s'ils sont tousjours en consolation. Se peut-il imaginer une affliction plus extreme que celle que sainct Joseph ressentit, lorsqu'il s’'apperceut que la glorieuse Vierge estoit enceinte, sçachant bien que ce n’estoit pas de son fait? son afflicüion et sa detresse estoit d'autant plus grande, que la passion de l'amour est plus vehemente que les autres passions de l'ame : et de plus, en l’amour, la jalousie est l’extremité de la peine, ainsi que le desclare l'espouse au Cantique descantiques : L'amour, ditelle, est fort comme la mort; car l'amour fait les mesmes effects en l'ame, qu'au corps la mort. Mais la jalousie est dure comme l'enfer : je vous laisse à penser donc quelle estoit la douleur du pauvre $. Joseph, et de Nostre-Dame encore, quand elle se vid en l'estime que pouvoit avoir d'elle celuy qu’elle aymoit si cherement et duquel elle sçavoit estre si cherement aymée; la ja lousie le faysoit languir, ne sçachant quel party prerdre; il se resolvoit, plutost que de blasmer celle qu'il avoit tousjours tant honnorée et aymée, de la quitter, et s’en aller sans dire mot, Mais, direz-vous, je sens bien de la peine que me cause cette tentation, ou mon imperfection. Je le croy, mais est-elle comparable à celle de laquelle nous venons de parler? Il ne se peut ; et si cela est, considerez, je vous prie, si nous avons rayson de nous en plaindre et lamenter, puisque S. Joseph ne se plaint point, ny n’en tesmoigne rien en son exterieur :iln’en est point plus amer en sa conversation, il n’en fit pas la mine à Nostre-Dame, il ne la traitta point mal; ains simplement il souffre sa peine, et ne veut faire autre chose que la quitter: Dieu sçayt ce qu'il pouvoit faire en ce subjet. Mon adversion

(dira quelqu’ un)estsi grande envers cette personne, que jene luy sçaurois presque parler qu'avec une grande peine : cette action me desplaist si fort! C’est tout un, jl n'en faut pont pourtant entrer en bigearrerie contre elle, comme si elle en pouvoit mais; ains il se faut comporter comme Nostre-Dame et S. Joseph. Il faut estre tranquille en nostre peine, et laisser le song à Nostre- Seigneur de nous l’oster quand il luy playra. Il estoit bien au pouvoir de Nostre-Dame d’appaiser cette bourrasque; mais elle ne le voulut pourtant pas faire, ains laissa pleinement l'issue de cette affaire à la divine Providence. Ge sont deux cordes discordantes, et esgalement necessaires d’estre accordées, que la chanterelle et la basse, affin de bien jouer du luth; il n'y a rien de plus discordant que le haut avec le bas, neantmoins, sans l’accord de ces deux cordes, l'harmonie du luth ne peut estre aggreable. De mesme, en nostre luth spirituel, ce sont deux choses esgalement discordantes, et necessaires d’estre accordées, d’avoir un grand soing de nous perfectionner, et n'avoir point de soing de nostre perfection, ains le laisser entierement à Dieu : je veux dire, qu'il faut avoir le soing que Dieu veut que nous ayons de nous perfectionner, el neantmoins luy laisser le soing de nostre perfection. Dieu veut que nous ayons un soing tranquille et paysible, qui nous fasse faire ce qui se juge propre par ceux qui nous conduisent, et aller fidellement tousjours avant, dans le chemin qui nous est marqué par les Regles et Directoires qui nous sont donnez; quant au reste, que nous nous en reposions en soing paternel, taschant, tant qu'il nous sera possible, de tenir nostre ame en paix; car la demeure de Dieu a esté faite en paix, et au cœur paysible et bien reposé. Vous scavez que quand le lac est bien calme, et que les vents n’agitent point ses eaux, le ciel, en une nuict bien sereine, y est si bien representé avec les estoiles, que regardant en bas, l’on void aussi bien la beauté du ciel, que si l’on regardoit en haut : de mesme, quand nostre ame est bien accoisée (1), et que les vents du soing superflu, inesgalité d'esprit et inconstance ne la troublent et inquietent point, elle est fort capable de porter en elle l'image de Nostre-Seigneur. Mais quand elle est troublée, inquieltée , et agitée des diverses bourrasques des passions, et que l’on se laisse gouverner par elles, et non par la raison, qui nous reud semblables à Dieu, lors nous ne sommes nullement capables de representer la belle et tres-aymable image de Nostre- Seigneur crucifié, ny la diversité de ses excellentes vertus, ny

(4) Apaise.

nostre ame ne peut pas estre capable de luy servir de lict nupüal. Il faut donc laisser le soing de nous-mesmes à la mercy de la divine Providence, et faire neantmoins tout bonnement et simplement ce qui est en nostre pouvoir, pour nous amender et perfectionner, prenant tousjours soigneusement garde de ne point laisser troubler et inquietter nos esprits. Je remarque enfin que l’ange dit à S. Joseph, qu'il demeurast en Egypte jusqu'à ce qu’il l’'advertist de revenir, et que le bon Sainct ne luy dit point: Et quand sera-ce, Seigneur, que vous me le direz? pour nous enseigner que quand on nous fait commandement d’embrasser quelque exercice, il ne faut pas dire : Sera-ce pour longtems? il le faut embrasser tout simplement, imitant la parfaicte obeyssance d'Abraham : lorsque Dieu luy commanda de luy sacrifier son fils, il n'apporta nulle resplique, ny plainte, ny delay à executer le commandement de Dieu; aussi Dieu le favorisa grandement, en luy faysant treuver un beslier qu'il sacrifia sur la montaigne, au lieu de son fils, Dieu se contentant de sa volonté. F

Je concluds par la simplicité que prattiqua S. Joseph en s’en allant, sur le commandement de l’ange, en Egypte, où il estoit asseuré de treuver autant d'ennemys qu’il y avoit d’habitans en ce pays-là. Ne pouvoit-il pas bien dire : Vous me faites emporter l'enfant; vous nous faites fuyr un ennemy, et vous nous allez mettre entre les mains de mille et mille-autres que nous treuverons en Egypte, d'autant que nous sommes d'Israël. Il ne fait point de reflexion sur le commandement; c’est pourquoy il s'en alla plein de paix et de confiance en Dieu. De mesme, mes filles, quand on nous donne quelque charge, ne disons pas : Mon Dieu, je suis si brusque, si l’on me donne telle charge, je feray mille traicts d'empressement; je suis desjà si distraicte, si l’on me donne un tel office, je le seray bien plus : mais, si l’on me laissoit dans ma cellule, je serois si modeste, si tranquille, si recueillie! Allez tout simplement en Egypte, parmy la grande quantité d’ennemys que vous y aurez : car Dieu, qui vous y fait aller, vous y conservera, et vous n’y mourrez point; où au contraire, si vous demeurez en Israël, où est l’ennemy de nostre propre volonté, sans doubte il vous y fera mourir. Il ne seroit pas bien de prendre des charges et offices par sa propre eslection, de crainte que nous n’y fissions pas nostre devoir; mais quand c'est par obeyssance, n’apportons jamais nulle excuse : car Dieu est pour nous, et nous fera profiter davantage en la perfection , que si nous n'avions rien à faire. Et ne scavez-vous

pas ce que je vous ay desjà dit autrefois, et qu'il n’est pas mauvais de redire : que la vertu ne requiert pas que nous soyons privez de l’occasion de tresbucher en l'imperfection qui luy est contraire ? Il ne suffit pas, dit Cassian, pour estre patient et bien doux en soy-mesme, d'estre privé de la conversation des hommes; car il m'est arrivé, estant en ma cellule tout seul, de me passionner quand mon fusil ne prenoit pas feu , tellement que je le jettois par cholere. Certes, il faut finir, et par ce moyen vous laisser en Egypte avec Nostre-Seigneur, lequel, comme je crois, comme aussi d’autres tiennent, commençoit dés lors à faire des petites croix, quand il avoit du tems de reste, apres avoir aydé en quelque petite chose à S. Joseph, tesmoignant dés lors le desir qu'il avoit de l’œuvre de nostre redemption.

De la cordialité ; auquel on demande comme les sœurs se doivent aymer d’un amour cordial, sans user neantimoins de familiarité indecente.

Pour satisfaire à vostre demande, et faire bien entendre en quoy consiste l'amour cordial, duquel les sœurs se doivent aymer les unes les autres, il faut scavoir que la cordialité n’est autre chose que l'essence de la vraye et sincere amitié, laquelle ne peut estre qu'entre personnes raisonnables, et qui fomentent et nourrissent leurs amitiez par l'entremise de la raison : car autrement ce ne peut estre amitié, ains seulement amour. Ainsi les bestes ont de l'amour, mais ne peuvent avoir de l'amitié, puisqu'elles sont irraisonnables : elles ont de l’amour entre elles à cause de quelque correspondance naturelle; voire mesme elles ont de l'amour pour l’homme, ainsi que l'experience le fait voir tous les jours, et divers autheurs en ont escrit des choses admirables : comme ce qu'ils disent de ce dauphin, lequel aymoit si esperduement un jeune enfant qu'il avoit veu par plusieurs fois sur le bord de la mer; que cet enfant estant mort, le dauphin mourut luy-mesme de desplaysir. Mais cela ne se doit pas appeller amitié, d'autant qu’il faut que la correspondance de lamitié se treuve entre les deux qui s'ayment, et que celle amitié se contracte par l'entremise de la rayson. Ainsi la pluspart des amitiez que font les hommes n'ayant pas une bonne fin, et ne se conduisant pas par la rayson, ne meritent aulcunement le

nom d'amitié. [l faut de plus, outre l'entremise de la rayson, qu'il y ayt une certaine correspondance, ou de vocation, ou de pretention, ou de qualité, entre ceux qui contractent de l'amitié, ce que l’experience nous enseigne clairement : car, n'est-il pas vray qu'il n’y à point de plus vraye amitié ny de plus forte que celle qui est entre les freres? L'on n'appelle pas l'amour que les peres portent à leurs enfans amitié, ny celuy que les enfans ont pour leurs peres, parce qu'il n’a pas cette correspondance dont nous parlons, ains sont differens, l'amour des peres estant un amour majestueux et plein d’authorité, et celuy des enfans pour leurs peres, un amour de respect et de sousmission. Mais entre les freres, à cause de la ressemblance de leur condition, la correspondance de leur amour fait une amitié ferme, forte et solide, C'est pourquoy les anciens chrestiens de la primitive Eglise s’appelloient tous freres; et cette premiere ferveur s’eslant refroidie entre le commun des chrestiens, l’on a institué les Religions, dans lesquelles on a ordonné que les religieux s'appelleroient tous freres et sœurs, pour marque de la sincere et vraye amitié cordiale qu'ils se portent ou qu'ils se doivent porter : et comme il n'y à point d'amitié comparable à celle des freres, toutes les autres amitiez estant ou inesgales ou faites avec artifice (comme celles que les personnes maryées ont par ensemble, lesquelles ils ont fait par des contracts escrits et prononcez par des notaires, ou bien par des promesses simples) : aussi ces amitiez que les mondains contractent par ensemble, ou pour quelque interest particulier ou pour quelque subjet frivole, sont des amitiez grandement subjettes à perir et à se dissoudre; mais celle qui est entre les freres est tout au contraire, car elle est sans arlifice, et partant fort recommandable. Cela donc estant ainsi, je dy que c’est pour ce subjet que les religieux s’appellent freres, et partant ont un amour qui merite veritablement le nom d'amitié non commune, ains d'amitié cordiale, c'està-dire d’une amitié qui a son fondement dans le cœur. Al faut donc que nous sçachions que l’amour a son siege dans le cœur, el que Jarnais nous ne pouvons trop aymer nostre prochain, ny exceder les termes de la rayson en cet amour, pourveu qu'il reside dans le cœur; mais quant au tesmoignage de cet amour, nous pouvons bien faillir el exceder, passant outre les regles de la rayson. Le glorieux S. Bernard dit que la mesure d'aymer Dieu est de l’aymer sans mesure, et qu’en nostre amour il n'y doit avoir aucunes bornes; ais il luy faut laisser estendre ses branches autant loing comme il

PR PORMOONANTS : (ds - Jr

pourra le faire. Ce qui est dit de Dieu se doit aussi entendre de l'amour du prochain, pourveu toutesfois que l'amour de Dieu surnage tousjours au-dessus , et tienne le premier rang; mais apres, nous devons aymer nos sœurs de toute l'estenduë de nostre cœur, et ne nous contenter pas de les aÿmer comme nousmesmes , ains que les commandemens de Dieu nous obligent; mais nous les devons aymer plus que nous-mesmes, pour observer les regles de la perfection evangelique, qui requiert cela de nous. Nostre-Seigneur a dit cela luy-mesme : Aymez-vous les uns les autres, ainsi que je vous ay ayez. Cecy est grandement considerable, aymez-vous ainsi que je vous ay aymez : Car cela veut dire, plus que vous-mesmes. Et tout ainsi que Nostre-Seigneur nous à tousjours preferez à luy-mesme, et le fait encore autant de fois que nous le recevons au ires-sainct Sacrement, se fayant nostre viande, de mesme veut-il que nous ayons un amour tel les uns pour les autres , que nous preferions tousjours le prochain à nous. Et tout ainsi qu'il a fait tout ce qui se pouvoit pour nous, excepté de se damner (car il ne le pouvoit ny devoit faire, parce qu'il ne pouvoit pecher, qui est cela seul qui nous conduict à la damnation), il veut. et la regle de la perfection le requiert, que nous fassions tout ce que nous pouvons les uns pour les autres, excepté de nous damner; mais hors de là, nostre amitié doit estre si ferme, cordiale et solide, que nous ne refusions jamais de faire ou de souffrir quoy que ce soit pour nostre prochain et pour nos sœurs.

Or, cet amour cordial doit estre accompaigné de deux vertus, dont l’une s'appelle affabilité, et l'autre bonne conversation. L'affabilité est celle qui respand une certaine suavité dans les affaires el communications serieuses que nous avons les uns parmy les autres; la bonne conversation est celle qui nous rend gracieux et aggreables dans les recreations et communications moins serieuses que ous avons avec nostre prochain. Toutes les vertus, ainsi que vous sçavez, ont deux vices contraires, qui sont les extremitez de la vertu : la vertu douce d’affabilité est au milieu de deux vices, de la gravité, ou trop grande seriosité, et d’une trop grande mollesse à caresser et dire des parolles frequentes qui tendent à la flatterie. Or, la vertu d'affabilité se tient entre le trop et le trop peu, faysant des caresses selon la necessité de ceux avec lesquels on traitte, conservant neantmoins une gravité suave, selon que les personnes et les affaires desquelles on traitte le requierent. Je dy qu’il faut user de caresses en certain tems : car il ne seroit pas à propos d’estre

aupres d’une malade avec autant de gravité que l'on seroit ailleurs, ne la voulant non plus caresser que si elle estoit en pleine santé. Il ne faudroit pas aussi frequemment user de caresses, et à lout propos dire des parolles emmiellées, les jettant à belles poignées sur les premieres qu'on rencontre : car, tout ainsi que si l'on mettoit trop de sucre sur une viande, elle tourneroit à desgoust, à cause qu'elle seroit trop douce et trop fade, de mesme les caresses trop frequentes seroient renduës desgoustantes, et l'on ne s’en soucieroit plus, scachant que cela se fait par coustume. Les viandes sur lesquelles on mettroit du sel à grosses poignées seroient desaggreables, à cause de leur acrimonie; mais celles où le sel et le sucre sont mis par mesure, sont renduës aggreables au goust: de mesme, les caresses qui sont faites par mesure et discretion sont renduës aggreables et profitables à celles à qui on les fait.

La vertu de bonne conversation requiert que l'on contribue à la joye saincte et moderée, et aux entretiens gracieux qui peuvent servir de consolation ou de recreation au prochain, en sorte que nous ne luy causions point d’ennuy par nos contenances refrognées et melancholiques, ou bien refusant de nous recreer au tems qui est destiné pour ce faire. Nous avons desjà traitté de cette vertu en l’Entretien de la Modestie (1); voilà pourquoy je passe outre, et dy que c’est une chose fort difficile de rencontrer tousjours le blanc auquel on vise. C’est bien la verité, que nous devons tous avoir cette pretention d'atteindre et donner droict dans le blanc de la vertu, laquelle nous devons desirer ardemment; mais pourtant nous ne devons pas perdre courage quand nous ne rencontrons pas droictement l’essence de la vertu, ny nous estonner, pourveu que nous donnions dans le rond, c’està-dire, au plus pres que nous pourrons : car c’est une chose que les Saincts mesmes n’ont pas sçeu faire en toutes les vertus, n°y ayant que Nostre-Seigneur et Nostre-Dame qui l’ayent peu faire : les Saincts les ont prattiquées avec une difference tres-grande. Quelle difference, je vous prie, y a-t-il entre l'esprit de S. Augustin et celuy de S. Hierosme? l’on le peut remarquer dans leurs escrits. Il n'y a rien de plus doux que S. Augustin, ses escrits sont la douceur et suavité mesme : au contraire, S. Hierosme estoit extremement austere. Pour en sçavoir quelque chose, voyez-le en ses Epistres, il se courrouce quasi tousjours : neantmoins tous deux esloient grandement vertueux; mais l’un avoit plus de douceur, l’autre une plus grande austerité de vie,

(1) Entretien TX.

et tous deux (quoyque non pas esgalement ny doux ny rigoureux) ont esté des gränds Saincts. Ainsi voyons-nous qu'il ne nous faut pas estonner si nous ne sommes pas esgalement doux etsuaves, pourveu que nous aymions nostre prochain de l'amour du cœur, selon toute son estendue, et comme Nostre-Seigneur nous a aymez (c'est-à-dire, plus que nous-mesmes), le preferant tousjours à nous en toutes choses, dans l’ordre de la saincte charité, et ne luy refusant jamais rien que nous puissions contribuer pour son utilité, excepté de nous damner, ainsi que nous avons desjà dit. Il faut pourtant tascher de rendre autant que nous pourrons les tesmoignages exterieurs de nostre affection, conformement à la rayson, rire avec les rians, pleurer avec ceux qui pleurent.

Je dy qu'il faut tesmoigner que nous aymons nos sœurs (et cecy est la seconde partie de la question), sans user de familiarité indecente. La Regle le dit; mais voyons ce qu'il faut faire de cecy. Rien, sinon que la saincteté paroisse en nostre familarité et tesmoignage d'amitié, ainsi que le dit S. Paul en l’une de ses Epistres : Saluez-vous (dit-il) avec le bayser sainct ; c'estoit la coustume d'user des baysers, quand les chrestiens se rencontroient. Nostre-Seigneur usoit aussi envers ses apostres de cette forme de salutation, ainsi que nous apprenons en la trahyson de Judas. Les saincts religieux d’autresfois, lorsqu'ils se rencontroient, disoient : Deo gratias, pour preuve du grand contentement qu'ils recevoient en se voyant l’un l’autre, comme s ils eussent dit ou voulu dire : Je rends grace à Dieu, mou cher frere, de la consolation qu'il me donne de vous voir. Ainsi, mes cheres filles, il faut tesmoigner que nous aymons nos sœurs et que nous nous playsons avec elles, pourveu que la saincteté accompaigne tousjours les tesmoignages que nous leur rendons de nostre affection, et que Dieu n'en puisse pas non-seulement estre offensé, mais qu'il en puisse estre glorifié et loüé. Le mesme S. Paul (qui nous enseigne de faire que nos affections soient tesmoignées sainctement) veut et nous enseigne de le faire gracieusement, nous en donnant l'exemple : Saluez (dit-il) #n tel, qui scayt bien que je l'ayme de cœur, et un tel, qua doit estre asseuré que je l’ayme comme mon frere, et en particulier sa mere, quisçayt bien qu’elle est aussi la mienne. On demande sur ce subjet si on oseroit tesmoigner davantage d'affection à une sœur que l'on estime plus vertueuse, que non pas à une autre. Je dy à cela, que bien que nous soyons obligez d'aymer davantage ceux qui sont plus vertueux, de l'amour de

complaysance, nous ne les devons pas pourtant plus aymer de l'amour de bien-veuillance, et ne leur devons pas tesmoigner plus de signes d'amitié, et cela pour deux raysons. La premiere est que Nostre-Seigneur ne l’a pas fait, ains il semble qu'il ayt plus monstré d'affection aux imparfaicts qu'aux parfaicts, puisqu'il a dit qu'il n'estoit pas venu pour les justes, ains pour les pecheurs. C’est à ceux qui ont plus besoin de nous auxquels nous devons tesmoigner nostre amour plus particulierement; car c’est là où nous montrons mieux que nous aymons par charité, que non pas en aymant ceux qui nous donnent plus de consolation que de peine. Et en cecy il faut proceder selon que l'utilité du prochain le requiert; mais hors de là il faut tascher de faire que nous aymions tous esgalement, puisque Nostre- Seigneur n’a pas dit : Aymez ceux qui sont plus vertueux; ains indifferemment : Aymez-vous les uns les autres; ainsi que je vous ay aymez, sans exclure aucun, pour imparfaict qu'il soit. La seconde rayson pour laquelle nous ne devons pas rendre des tesmoignages d'amitié aux uns plus qu'aux autres, et ne devons nous laisser aller à les aymer davantage, est que nous ne pouvons pas juger qui sont les plus parfaicts, et qui ont le plus -de vertu : car les apparences exterieures sont trompeuses , et bien souvent ceux qui vous semblent estre le plus vertueux {comme j'ay dit autre part), ne le sont pas devant Dieu, qui est celuy-là seul qui peut les recognoistre. Il se peut faire qu’une sœur, laquelle vous verrez chopper fort souvent, et commettre force imperfections, sera plus vertueuse et plus aggreable à Dieu, ou par la grandeur du courage qu’elle conserve parmy ses imperfections, ne se laissant point troubler ny inquietter de se voir si subjette à tomber, ou bien par l'humilité qu'elle en retire, ou encore par l'amour de son abjection, que non pas une autre, laquelle aura une douzaine de vertus, ou naturelles, ou bien acquises, et laquelle aura moins d'exercice et de travail, et par consequent peut-estre moins de courage et d’humilité que non pas l’autre, que l’on void si subjette à faillyr. S. Pierre fut choysi pour estre le chef des apostres, quoyqu'il fust subjet à beaucoup d’imperfections, en sorte qu’il en commeltoit, mesme apres qu'il eut receu le Sainct-Esprit; mais parce que nonobstant ces deffauts il avoit tousjours un grand courage, et ne s’en estonnoit point, Nostre-Seigneur le rendit son lieutenant, et le favorisa par-dessus tous les autres, de sorte que nul n’eust raison de dire qu'il ne meritoit pas d’estre precipué et avantagé par-dessus S. Jean, ou les autres apostres. Il faut donc nous

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tenir en l'affection que nous devons avoir pour nos sœurs, le plus esgalement que nous pourrons, pour les raysons susdites. Et toutes doivent sçavoir que nous les aymons de cet amour du cœur ; et partant, il n’est pas besoin d’user de tant de parolles, que nous les aymons cherement, que nous avons une certaine inchination à les aymer particulierement, et autres semblables ; Car, pour avoir une inclination pour une plus que pour les autres, l'amour que nous luy portons n’en est pas plus parfaict, ains peut estre subjet à changement, à la moindre petite chose qu'elle nous fera. Que si tant est qu’il soit vray que nous ayons de l’inclination à en aymer une plutost que l’autre, nous ne devons nous amuser à y penser, et encore moins à le luy dire : car nous ne devons pas aymer par inchination; ains aymer nostre prochain, ou parce qu'il est vertueux, ou pour l’esperance que nous avons quil le deviendra; mais principalement parce que telle est la volonté de Dieu.

Or, pour bien tesmoigner que nous l’aymons, il faut luy procurer tout le bien que nous pouvons, tant pour l’ame que pour le corps, priant pour luy, et le servant cordialement quand l'occasion s’en presente : d'autant que l'amitié qui se termine en belles parolles, n’est pas grande chose, et n’est pas s'aymer comme Nostre-Seigneur nous a aymez, lequel ne s’est pas contenté de nous asseurer qu'il nous aymoit, mais a voulu passer plus outre, en faysant tout ce qu'il a fait pour preuve de son amour. S. Paul parlant à ses enfans tres-chers : Je suis fout prest (dit-il) à donner ma vie pour vous, et à m'employer st absolument, que je ne veux faire aucune reserve, pour vous lesmoigner combien je vous ayme cherement et tendrement, oùy mesme, vouloit-il dire, je suis prest à laisser faire pour vous ou par vous tout ce que l’on. voudra de moy. En quoy il nous apprend que de s'employer, voire de donner sa vie pour le pro- Chain, n’est pas tant que de se laisser employer au gré des autres, ou par eux, ou pour eux; et ce fut ce qu'il avoit apprins de nostre doux Sauveur sur la croix. C’est à ce souverain degré de l’amour du prochain que les religieux et religieuses, et nous autres qui sommes consacrez au service de Dieu, sommes appellez; car ce n’est pas assez d'assister le prochain de nos commoditez temporelles ; ce n’est pas encore assez, dit S. Bernard, d'employer nostre propre personne à souffrir pour cet amour; mais il faut passer plus avant, nous laissant employer pour luy, par la tres-saincte obeyssance, et par luy, tout ainsi que l’on voudra, sans que jamais nous y resistions : car, quand nous nous

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employons nous-mesmes, et par le choix de nostre propre volonté, ou propre eslection, cela donne tousjours beaucoup de satisfaction à nostre amour-propre; mais à nous laisser employer és choses que l’on veut, et que nous ne voulons pas, c’est-à-dire, que nous ne choysissions pas, c'est là où gist le souverain degré de l’abnegation. Comme quand nous voudrions prescher, on nous envoye servir les malades; quand nous voudrions prier pour le prochain, on nous envoye servir le prochain : Ô! mieux vaut lousjours, sans comparayson, ce que l’on nous fait faire (j'entends ce qui n’est pas contraire à Dieu, et qui ne l’offense point) que ce que nous faysons, ou choysissons à faire nousmesmes. Aymons-nous donc bien les uns les autres, et nous servons pour cela de ce motif, qui est si pressant, pour nous exciter à cette saincte dilection, que Nostre-Seigneur sur la croix respandit jusques à la derniere goutte de son sang sur la terre, comme pour faire un ciment sacré, duquel il vouloit cimenter, unir, conjoindre et attacher toutes les pierres de son Eglise, qui sont les fidelles, les uns avec les autres, affin que cette unyon fust tellement forte, qu'il ne s’y treuvast jamais aucune division, tant il craignoit que cette division ne causast la damnation eternelle.

Le support des imperfections du prochain est un des principaux poincts de cet amour : Nostre-Seigneur nous l'a monstré sur la croix, lequel avoit un cœur si doux envers nous, et nous aymoit si cherement; nous, dy-je, et ceux mesmes qui luy causoient la mort, et qui estoient en l'acte du peché le plus enorme que jamais homme puisse faire. Car le peché que les Juifs commirent fut un monstre de meschanceté, et neantmoins nostre doux Sauveur avoit des pensées d'amour pour eux, nous en donnant un exemple du tout inimaginable, en ce qu'il excuse ceux qui le crucifioient et l'injurioient d'une rage toute barbare, et cherche des inventions pour faire que son Pere leur pardonne, en l’acte mesme du peché et de l’injure. O que nous sommes miserables, nous autres mondains! car à peine pouvonsnous oublier une injure que l'on nous a faite, long-tems apres que nous l'avons receuë. Celuy pourtant qui previendra son prochain és benedictions de douceur, sera le plus parfaict imitateur de Nostre-Seigneur. Il faut de plus remarquer, que l'amour cordial est attaché à une vertu, qui est comme une dependance de cet amour, et c'est une confiance toute enfantine. Les enfans, quand ils ont quelque belle plume, ou quelque autre chose qu'ils estiment jolie, ils ne sont pas en repos qu'ils n’ayent ren-

contré tous leurs petits compaignons pour leur monstrer leur plume, et faire qu'ils ayent part à leur joye, comme aussi ils veulent qu'ils ayent part à leur douleur : car, dés lors qu'ils ont un peu de mal au bout du doigt, ils ne cessent de le dire à tous ceux qu'ils rencontrent, affin que l'on les plaigne, et qu’on souffle un peu sur le mal. Or je ne dy pas qu'il faille estre tout à fait comme ces enfans ; mais je dy que cette confiance doit faire que les sœurs ne soyent pas chiches de communiquer leurs petits biens et petites consolations à leurs sœurs, ne craignant pas aussi que leurs imperfections soyent remarquées par elles. Je ne dy pas que si on avoit quelque don extraordinaire de Dieu, il faille le dire à tout le monde, non; mais quant à nos petites consolations, et nos petits biens, je voudrois que l’on ne fist pas les reservées, ains que {quand l’occasion s’en presenteroit) non par forme de jactance ou vanterie, ains de simple confiance, l'on se les communiquast, rondement et naïfvement, les unes aux autres. Et pour ce qui regarde nos deffauts, que nous ne nous missions pas en peine de les couvrir; car, pour ne les laisser pas voir au dehors, ils n’en sont pas meilleurs : les sœurs ne croiront pas pour cela que vous n'en ayez point, et vos imperfections seront peut-estre plus dangereuses que si elles estoient descouvertes, et qu’elles vous causassent de la confusion, ainsi qu’elles font à celles qui sont plus faciles à les laisser paroistre à l’exterieur. Îl ne se faut pas donc estonner ny descourager, quand nous commettons des imperfections et des deffauts devant nos sœurs : ains au contraire 1l faut estre bien ayses que nous soyons recognues pour telles que nous sommes. Vous aurez fait une faute ou une lourdise , il est vray : mais c’est devant vos sœurs, qui vous ayment cherement, et partant qui vous sçauront bien supporter en vostre deffaut, et en auront plus de compassion sur vous que de passion contre vous. Et par ainsi, cette confiance nourriroit grandement la cordialité et la tranquillité de nos esprits, qui sont subjets à se troubler quand nous sommes recognus deffaillans en quelque chose, pour petite qu’elle soit, comme si c’estoit grande merveille de nous voir imparfaicts. Enfin, pour conclusion de ce discours, il faut se ressouvenir tousjours, que pour quelque manquement de suavité, que l'on commet quelquesfois par mesgarde, l’on ne se doit pas fascher, ny juger que l’on n’ayt point de cordialité; car l'on ne laisse pas d’en avoir. Un acte fait par cy, par là, pourveu qu'il ne soit pas frequent, ne fait pas l’homme vicieux, specialement quand on a bonne volonté de s'amender.

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