DEMANDE II
Que c'est de faire toutes choses en esprit d’humilité, ainsi que les Constitutions l’ordonnent.
Pour mieux entendre cecy, il faut sçavoir que comme il ya difference entre l’orgueil, la coustume de l’orgueil, et l'esprit de l'orgueil (car si vous faites un acte d’orgueil, voilà l’orgueil ; si vous faites des actes à tout propos et à toute rencontre, c’est la coustume de l’orgueil ; si vous vous playsez en ces actes, et les recherchez, c’est l'esprit d’orgueil), de mesme il y a difference entre l'humilité, l'habitude de l'humilité, et l'esprit d'humilité. L'humilité, c'est de faire quelque acte pour s'humilier; l’habitude est d’en faire à toute rencontre et en toutes occasions qui s’en presentent ; mais l'esprit d'humilité est de se playre en l’'humiliation, de rechercher l’abjection et l'humilité parmy toutes choses, c’est-à-dire, qu'en tout ce que nous faysons, disons, ou desirons, nostre but principal soit de nous humilier et air, et que nous nous playsions à rencontrer nostre propre abjection en toutes occasions, en aymant cherement la pensée. Voilà que c’est que faire toutes choses en esprit d’humilité, et c’est autant que qui diroit rechercher l'humilité et l’abjection en toutes choses: C’est une bonne prattique d’humilité de ne regarder les actions d'autruy que pour en remarquer les vertus, et non jamais les imperfections ; car, tandis que nous n’en avons point de charge, il ne faut point tourner nos yeux de ce costé-là, ny moins nostre consideration. Il faut tousjours interpreter en la meilleure part qu’il se peut ce que nous voyons faire à nostre prochain; et és choses doubteuses, il nous faut persuader que ce que nous avons apperceu n’est point mal, ains que c'est nostre imperfection qui nous cause telle pensée, affin d’esviter les jugemens temeraires sur les actions d’autruy, qui est un mal tres-dangereux, et lequel nous devons souverainement detester. Es choses evidemment mauvaises, il nous faut avoir compassion et nous humilier des deffauts du prochain comme des nostres propres, et prier Dieu pour leur amendement, d’un mesme cœur que nous ferions pour le nostre, si nous estions subjets aux mesmes deffauts.
Mais que pourrons-nous faire (dites-vous) pour acquerir cet esprit d'humilité, tel que nous avons dit? O! il n’y a point d'autre moyen pour l’acquerir que pour toutes les autres vertus, qui ne s'acquierent que par des actes reiterez.
L'humilité nous fait aneantir en toutes les choses qui ne sont pas necessaires pour nostre advancement en la grace, comme seroit de bien parler, avoir un beau maintien, de grand talens pour le maniement des choses exterieures, un grand esprit, de l’eloquence, et semblables; car, en ces choses exterieures, il nous faut desirer que les autres y fassent mieux que nous.
VLVE JESUS !
Ce qui a esté obmis de l'entretien de la Cordialité.
Demandez-vous, ma fille, si vous devez rire au chœur et au refectoire, quand, sur quelques rencontres inopinées, les autres rient ? Je vous dy que dans le chœur il ne faut nullement contribuer à la joye des autres; ce n’en est pas le lieu, et ce deffaut doit estre vivement corrigé. Pour le refectoire, si je m'appercevois
que toutes rient, je rirois avec elles, mais si j'en voyois une dou- Zaine sans rire, Je ne rirois pas et ne me mettrois point en peine d’estre appellée trop serieuse. Ce que j'ay dit que nous devons rendre nostre amour si esgal envers les sœurs, que nous en ayons autant pour les unes que pour les autres; cela veut dire autant que nous le pouvons : car il n’est pas en nostre pouvoir d'avoir autant de suavité en l'amour que nous avons pour celles à qui nous avons moins d'alliance et correspondance d'humeur, qu'avec les autres, avec lesquelles nous avons de la sympathie; mais cela n’est rien, l'amour de la charité doit estre general, et les signes et tesmoignages de nostre amitié esgaux, si nous voulons estres vrayes servantes de Dieu.
Nous ne saurions bonnement cognoistre nos parolles oyseuses ; il s’en dit peu en ces maysons de religieuse observance. Voulez-vous scavoir ce qui seroit oyseux? Si, lorsqu'on doit parler de choses serieuses et sainctes, une sœur venoit à raconter un songe ou quelque conte fait à playsir, alors son discours n’auroit point de fin, et par consequent seroit inutile; comme aussi pour dire une chose qui se peut dire en douze parolles, j'en dy vingt de gayeté de cœur et sans nul besoin; cela est inutile : sinon toutesfois que cette multiplication se fist par l'ignorance de celle qui parle et qui ne sçayt pas autrement expliquer; alors il n’y a pas peché.
Mais quant à la recreation, il ne faut pas croire que ce soit parolles inutiles que les petites choses indifferentes que l'on y dit, d'autant que c’est à une fin tres-saincte et tres-utile : les sœurs
ont hesoin de se recreer, et surtout il faut bien faire faire la recreation aux novices; il ne faut pas tenir tousjours lesprit bandé, il seroit dangereux de devenir melancholique, je ne voudrois pas que l’on fist scrupule quand on auroit passé toute une recreation à parler de choses indifferentes : une autre fois l’on parlera de choses bonnes.
Les propos sainctement joyeux sont ceux où il n’y a point de mal, qui ne taxent point le prochain d'imperfections; car c’est un deffaut qu'il ne faut jamais faire, ny parler de choses messeantes et indifferentes, comme aussi s’affectionner à parler longtems du monde et des choses vaines. Deux ou trois parolles en passant, puis l’on se raddresse, cela ne merite pas seulement que l'on y prenne garde. De rire un peu de quelques parolles qu’aura dites une sœur, 1l n’y a point de mal; de dire une parolle de joyeuseté qui la morüfie un peu, pourveu que cela ne lattriste, si je l’avois fait sans intention, mais par simple recreation, Je ne m'en confesserois pas. Quand nous tendons à la perfection, il faut tendre au blanc, et ne se pas mettre en peine quand nous ne rencontrons pas tousjours : il faut aller simplement à la franche Marguerite, bien faire la recreation pour Dieu, pour le mieux loüer et servir; si l’on n’a l'intention actuelle, la generale suffit.
De la Generosité.
Pour bien entendre que c’est, et en quoy consiste cette force et generosité d'esprit que vous me demandez, il faut premierement respondre à une question que vous m'avez faite fort souvent, scavoir, en quoy consiste la vraye humilité ; d’autant qu'en resolvant ce poinet je me feray mieux entendre parlant du second, qui est de la generosité d'esprit, de laquelle vous voulez que maintenant je traitte. -
L’humilité donc n’est autre chose qu’une parfaicte recognoissance que nous ne sommes rien qu'un pur neant, et elle nous fait tenir en cette estime de nous-mesmes : ce que pour mieux entendre, il faut sçavoir qu'il y a en nous deux sortes de biens, les uns qui sont en nous et de nous, les autres qui sont en nous, mais non pas de nous. Quand je dy que nous avons des biens qui sont de nous, je ne veux pas dire qu'ils ne viennent de Dieu, et que nous les ayons de nous-mesmes : car, en verité, de nous-
mesmes nous n'avons autre chose que la misere et le neant; mais je veux dire que ce sont des biens que Dieu a tellement mis en nous, qu'ils semblent estre de nous; et ces biens sont la santé, les richesses, les sciences, et autres semblables. Or, l'humilité nous empesche de nous glorifier et estimer à cause de ces biens-là, d'autant qu'elle n’en fait non plus de cas que d’un neant et d’un rien; et, en effet, cela se doit par raison, n’estant point des biens stables et qui nous rendent plus aggreables à Dieu, ains muables et subjets à la fortune. Et qu'il ne soit ainsi (1), y a-t-il rien de moins asseuré que les richesses , qui despendent du tems et des saysons, que la beauté qui se ternit en moins de rien? [l ne faut qu'une derte (2) sur le visage pour en oster l’esclat; et pour ce qui est des sciences, un petit trouble de cerveau nous fait perdre et oublier tout ce que nous en sçavions. C’est donc avec grande rayson que l'humilité ne fait point d’estat de tous ces biens-là. Mais d'autant qu'elle nous fait plus abaisser ou humilier par la cognoissance de ce que nous sommes de nousmesmes, par le peu d'estime qu'elle fait de tout ce qui est en nous et de nous; d’autant aussi nous fait-elle grandement estimer à cause des biens qui sont en nous, et non pas de nous, qui sont la foy, l’esperance, l’amour de Dieu, pour peu que nous eu ayons; comme aussi une certaine capacité que Dieu nous à donnée de nous unir à luy par le moyen de la grace ; et quant à nous autres, nostre vocation, qui nous donne asseurance (autant que nous la pouvons avoir en cette vie) de la possession de la gloire et felicité eternelle. Et cette estime que l'humilité fait de tous ces biens, à sçavoir de la foy, de l’esperance et de la charité, est le fondement de la generosité de l'esprit. Voyez-vous? ces premiers biens dont nous avons parlé appartiennent à l’humilité pour son exercice , et ces autres à la generosité. L’humilité croit de ne pouvoir rien, eu esgard à la cognoissance de nostre pauvreté et foiblesse, en tant qu'est de nous-mesmes; et au contraire, la generosité nous fait dire avec S. Paul : 7e puis tout en celuy qui me conforte. L'humilité nous fait deffier de nous-mesmes, et la generosité nous fait confier en Dieu. Vous voyez donc que ces deux vertus d’'humilité et generosité sont tellement joinctes et unies l’une à l’autre , qu’elles ne sont jamais et ne peuvent estre separées. Il y a des personnes qui s'amusent à une fausse et nyaise humilité, qui les éempesche de regarder en eux ce que Dieu y a mis de bon. Ils ont tres-grand tort ; car les biens que Dieu à mis en nous veulent estre recognus, estimez et
{1} Et pour preuve. — (2) Dartre.