‹ Œuvres complètes de saint François de Sales (volume 5)Chapitre 27 sur 158 · DO VAN · texte numérisé non relu

DO VAN

DE L'ESPERANCE. All

et seiches : l’on ne vous demandera pas si vous aurez bien recueilly, ains seulement si vous aurez eu soing de bien ensemencer. De mesme, mes cheres filles, estes-vous maintenant commandées d'aller çà et là en divers lieux, pour faire que les ames ayent la vie et qu'elles vivent d’une meilleure vie : car, qu'est-ce que vous allez faire, sinon tascher de donner cognoissance de la perfection de vostre institut, et, par le moyen de cette cognoissance, atüirer plusieurs ames à embrasser toutes les observances qui y sont comprises et encloses ? mais sans prescher et conferer les sacremens, et remettre les pechez, ainsi que faysoient lès Apostres, n’allez-vous pas donner la vie aux hommes? Mais, pour parler plus proprement, n’allez-vous pas donner la vie aux filles, puisque, peut-estre, cent et cent filles qui se retireront, à vostre exemple, dans vostre Religion, se fussent perdues demeurant au monde, lesquelles iront jouyr au ciel, pour toute eternité, de la felicité incomprehensible? et n'est-ce pas par vostre moyen que la vie leur sera donnée, et qu’elles vivront d’une vie plus abondante, c’est-à-dire, d’une vie plus parfaicte et plus aggreable à Dieu, vie qui les rendra capables de s'unir plus parfaictement à la divine bonté? car elles recevront de vous les instructions necessaires pour acquerir le vray et pur amour de Dieu, qui est cette vie plus abondante que Nostre- Seigneur est venu donner aux hommes. Jay apporté, dit-il, le feu en la terre : qu'est-ce que je demande ou que je pretens, sinon qu'il brusle? Et, en un autre endroict, il commande que le feu brusle incessamment sur son autel, et que pour cela il ne soit jamais esteinct, pour monstrer avec quelle ardeur il desire que le feu de son amour soit tousjours allumé sur l'autel de nostre cœur. O Dieu! quelle grace est celle que Dieu vous fait! il vous rend apostresses, non en la dignité, ains en l'office et au merite : vous ne preschez pas, non, car vostre sexe ne le permet, bien que S® Magdelene, S"® Marthe sa sœur l’ayent fait, mais vous ne lairrez pas d'exercer l'office apostolique en la communication de vostre maniere de vie, ainsi que je viens de dire. Allez donc pleines de courage faire ce à quoy vous estes appellées, mais allez en simplicité; si vous avez des apprehensions, dites à vostre ame : Le Seigneur nous pourvoira; si les considerations de vostre foiblesse vous travaillent, jettez-vous en Dieu et vous confiez en luy. Les Apostres estoient des pescheurs et ignorans la pluspart; Dieu les rendit sçavans selon qu'il estoit necessaire pour la charge qu'il leur vouloit donner. Confiez-vous en luy, appuyez-vous sur sa providence, et n'ayez

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peur de rien; ne dites pas : Je n’ay point de talent pour bien parler; n'importe : allez sans faire discours, car Dieu vous donnera ce que vous aurez à dire et à faire quand :l en sera tems. Que si vous n’avez point de vertu, ou que vous n’en apperceviez point en vous, ne vous mettez pas en peine; car, si vous entreprenez, pour la gloire de Dieu et pour satisfaire à l’obeyssance, la conduitte des ames ou quelque autre exercice, quel qu'il soit, Dieu aura soing de vous, et sera obligé de vous pourvoir de tout ce qui vous sera necessaire, tant pour vous que pour celles que Dieu vous donnera en charge. Il est vray, c’est une chose de grande consequence et de grande importance que celle que vous entreprenez; mais pourtant vous auriez tort si vous n’en esperiez un bon succez, veu que vous ne l’entreprenez pas par vostre choix, ains pour satisfaire à l’obeyssance. Sans doubte, nous avons un grand subjet de craindre quand nous recherchons les charges et les offices, soit en religion, soit ailleurs, et qu’elles nous sont données sur nostre poursuitte; mais quand cela n’est point, ployons humblement le col sous le joug de la saincte obeyssance, et acceptons de bon cœur le fardeau : humilions-nous, car il le faut tousjours faire; mais ressouvenons-nous tousjours d’establir la generosité sur les actes de l'humilité, car autrement ces actes d'humilité ne vaudroient rien. Jay un extreme desir de graver en vos esprits une maxime qui est d'une utilité nompareille : Ne demander rien, el ‘ne refuser rien : non, mes cheres filles, ne demandez rien et ne refusez rien : recevez ce que l'on vous donnera, et ne demandez point ce que l’on ne vous presentera point ou que l’on ne vous voudra pas donner : en cette prattique vous treuverez la paix pour vos ames. Ouy, mes cheres sœurs, tenez vos cœurs en cette saincte indifference de recevoir tout ce que l’on vous donnera, et de né point desirer ce que l’on ne vous donnera pas : je veux dire, en un mot, ne desirez rien, ains laissez-vous vous-mesmes et toutes vos affaires pleinement et parfaictement au soing de la divine Providence ; laissez-luy faire de vous tout de mesme que les enfans se laissent gouverner à leurs nourrices : qu'elle vous porte sur le bras droict ou sur le gauche tout ainsi qu'il luy plaira, laïissez-luy faire, car un enfant ne s’en formaliseroit point; qu’elle vous couche, ou qu'elle vous leve, laissez-luy faire, car c’est une bonne mere qui sçayt mieux ce qu'il vous faut que vous-mesmes. Je veux dire, si la divine Providence permet qu'il vous arrive des afflictions ou mortifications, ne les refusez point, ains acceptez-les de bon cœur, amoureusement et tranquillement; que si elle ne vous en envoye

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point, ou qu'elle ne permette pas qu’il vous en arrive, ne les desirez point, ny ne les demandez point : de mesme, s’il vous arrive des consolations, recevez-les avec esprit de gratitude et de recognoissance envers la divine bonté; que si vous n’en avez point, ne les desirez point, ains taschez de tenir vostre cœur preparé pour recevoir les divers esvenemens de la divine Providence, et d’un mesme cœur autant qu'il se peut. Si on vous donne des obeyssances en la Religion, qui vous semblent dangereuses, comme sont les superioritez, ne les refusez point; si l’on ne vous en donne point, ne les desirez point; et ainsi de toutes choses : j'entens des choses de la terre, car pour ce qui est des vertus, nous les pouvons et devons desirer et demander à Dieu : l’amour de Dieu les comprend toutes. Vous ne sçauriez croire, sans avoir l'experience, combien cette prattique apportera de profict en vos ames ; car, au lieu de vous amuser à desirer ces moyens et puis ces autres de vous perfectionner, vous vous appliquerez plus simplement et fidellement à ceux que vous rencontrerez en vostre chemin.

Jettant mes yeux sur le subjet de vostre depart, et sur les ressentimens inevitables que vous aurez toutes en vous separant les unes des autres, j'ay pensé que je vous devois dire quelque petite chose qui peust amoindrir cette douleur, quoyque je ne vueille dire qu'il ne soit loysible de pleurer un peu : car il le faut faire, d'autant qu'on ne s’en pourroit pas tenir, ayant demeuré si doucement et si amoureusement assez long-tems ensemble en la prattique des mesmes exercices; ce qui a tellement uni vos cœurs, qu'ils ne peuvent, sans doubte, souffrir nulle division ny separation. Aussi, mes cheres filles, ne serez-vous point divisées ny separées; car toutes s’en vont et toutes demeurent : celles qui s’en vont demeurent, et celles qui demeurent s’en vont, non en leur personne, ains en la personne de celles qui s’en vont, et de mesme, celles qui s’en iront, demeureront en la personne de celles qui demeurent : c’est un des principaux

fruicts de la religion, que cette saincte unyon qui se fait par la charité, unyon qui est telle que de plusieurs cœurs il n’en est fait qu'un cœur, et de plusieurs membres, il n’en est fait qu'un corps : tous sont tellement faits un, en religion, que tous les religieux d’un ordre ne sont, ce semble, qu’un seul religieux. Les sœurs domestiques chantent les offices divins en la personne de celles qui sont dediées pour le faire, comme les autres servent aux offices domestiques en la personne de celles qui les font. Et pourquoy cela? la raison en est toute evidente : d'autant que si

celles qui sont au chœur, pour chanter les offices, n’y estoient pas, les autres y seroient en leur place; s'il n’y avoit point de sœurs domestiques pour apprester le disner, les sœurs du chœur y seroient employées ; si une telle sœur n’estoit pas superieure, il y en auroit une autre : de mesme celles qui s’en vont demeurent, et celles qui demeurent s’en vont; car si celles qui sont nommées pour s’en aller ne le pouvoient faire, celles qui demeurent s’en iroient en leur place. Mais ce qui nous doit faire aller et demeurer de bon cœur, mes cheres filles, c’est la certitude presque infailhble que nous devons avoir, que cette separation ne se fait que quant au corps; car quant à l'esprit vous demeurerez tousjours tres-uniquement unies. C’est peu de chose cette separation corporelle : aussi bien la faudroit-il faire un jour, vueillons-nous où non; mais la separation des cœurs, et desunyon des esprits, c’est cela seul qui est à redoutter. Or, quant à nous autres, non-seulement nous demeurerons tousjours unis par ensemble ; mais bien plus, que nostre unyon s’ira tous les jours plus perfectionnant, et ce doux et tres-aymable lyen de la saincte charité sera tousjours de plus en plus serré et renoué, à mesure que nous nous advancerons en la voye de nostre propre perfection ; car, nous rendant plus capables de nous unir à Dieu, nous nous unirons davantage les uns aux autres : si que, chaque communion que nous ferons, nostre unyon sera rendue plus parfaicte; car, nous unissant avec Nostre-Seigneur, nous demeurerons tousjours plus unis ensemble; aussi la reception sacrée de ce pain celeste et de ce tres-adorable sacrement s’appelle Communion, c'est-à-dire, commune unyon. O Dieu, quelle unyou est celle qu'il ÿ a entre chaque religieux d’un mesme ordre! unyon telle que les biens spirituels sont autant pesle- . meslez, et reduict en commun, comme les biens exterieurs : Je religieux n’a rien à luy en son particulier, à cause du vœu sacré qu'il a fait de la pauvreté volontaire; et par la profession saincte que les religieux font de la tres-saincte charité, toutes leurs vertus sont communes, et tous sont participans des bonnes œuvres les uns des autres, et jouyront du fruict d'icelles, pourveu qu'ils tiennent tousjours en charité, et en l’observance des Regles de la religion en laquelle Dieu les a appellez : si que celuy qui est en quelque office domestique, ou en quelque autre exercice quel que ce soit, contemple en la personne de celuy qui est en orayson au chœur; celuy qui repose, participe au travail qu'a l’autre, qui est en l'exercice par le commandement du superieur. Voyez donc, mes cheres filles, comment

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celles qui s’en vont demeurent, et celles qui demeurent s’en vont, etcombien vous devez toutes esgalement émbrasser amoureusement et courageusement l’obedience, tant en cette occasion comme en toute autre, puisque celles qui demeurent auront part au travail et au fruict du voyage de celles qui s’en vont, comme celles-là auront part en la tranquillité et repos de celles qui demeureront. Toutes sans doubte, mes cheres filles, avez besoin de beaucoup de vertus, et de soing de les prattiquer, tant pour s’en aller que pour demeurer : car, comme celles qui s’en vont, ont besoin de beaucoup de courage et de confiance en Dieu, pour entreprendre amoureusement, et avec esprit d’humilité , ce que Dieu desire d'elles, vainquant tous les petits ressentimens qui leur pourroient venir de quitter la mayson en laquelle Dieu les a premierement logées, les sœurs qu’elles ont si cherement avmées, et la conversation desquelles leur apportoit tant de consolation en l’ame, la tranquillité de leur retraitte, qui est si chere, les parens, les cognoissances, et que sçcay-je moy? plusieurs choses auxquelles la nature s'attache, tandis que nous vivons en cette vie; celles qui demeurent ont de mesme besoin et necessité de courage, tant pour perseverer en la prattique de la saincte sousmission, humilité et tranquillité, qu'aussi pour se preparer de sortir quand il leur sera commandé : puisque, ainsi que vous voyez, vostre institut, mes cheres sœurs, va s’estendant de toutes parts en divers lieux, de mesme devezvous tascher d’accroistre et multiplier les actes des vertus, et devez aggrandir vos courages pour vous rendre capables d’estre employées selon la volonté de Dieu. Il me semble, certes, quand je regarde et considere le commencement de vostre institut, qu'il represente bien l’histoire d'Abraham; car, comme Dieu luy eut donné parolle que sa race seroit multipliée comme les estoiles du firmament, et comme le sablon de la mer, il luy commanda neantmoins de luy sacrifier son fils, par lequel la promesse de Dieu devoit estre accomplie. Abraham espera, et s’affermit en son esperance contre l’esperance mesme, et son esperance ne fut point vaine, ains fructueuse : de mesme, quand les trois premieres sœurs se rangerent, et embrasserent cette sorte de vie, Dieu avoit projetté, dés toute eternité, de benir leur generation, et de leur en donner une qui seroit grandement multipliée; mais qui eust peu croire cela, puisqu'en les enserrant dans leur petite mayson, nous ne pensions à autre chose que de les faire mourir au monde? Elles furent sacrifiées; ains elles se sacrifierent ellesmesmes volontairement, et Dieu se contenta tellement de leur

sacrifice, qu'il ne leur donna pas seulement une nouvelle vie pour elles-mesmes, ains une vie si abondante, qu’elles la peuvent par sa grace communiquer à plusieurs ames, ainsi que l’on void maintenant. [Il me semble que ces trois premieres sœurs sont grandement bien representées par les trois grains de blé qui se treuverent emmy la paille qui estoit sur le chariot de Triptolemus, laquelle servoit à conserver ses armes : car estant portée en un pays où il n’y avoit point de blez, ces trois grains furent prios et jettez en terre, lesquels en produisirent d’autres en telle quantité, que dans peu d'années toutes les terres de ce pays-là en furent ensemencées. La providence de nostre bon Dieu jetta de sa main beniste ces trois filles dans la terre de la Visitation; et apres avoir demeuré un tems cachées aux yeux du monde, elles ont fait le fruict que l'on void maintenant : de sorte que dans peu de tems tous ces pays seront faits participans de vostre institut.

O qu'heureuses sont les ames qui se dedient veritablement et absolument au service de Dieu! car Dieu ne les laisse jamais steriles ny infructueuses. Pour un rien qu’elles quittent pour Dieu, Dieu leur donne des recompenses incomparables, tant en celte vie qu'en l’autre. Quelle grace, je vous prie, d’estre employées au service des ames que Dieu ayme si cherement, et pour lesquelles sauver, Nostre-Seigneur a tant souffert? Certes, c’est un honneur nompareil, et duquel vous devez, mes cheres filles, faire un tres-grand estat; et pour vous y employer fidellement, ne playgnez ny peine, ny soing , ny travail, car tout vous sera cherement recompensé : bien qu’il ne faille pas se servir de ce motif pour vous encourager, ains de celuy de vous rendre plus aggreables à Dieu, et d'augmenter d’autant plus sa gloire. Allez donc, et demeurez courageusement pour cet exercice, et ne vous amusez point à regarder que vous ne voyez point en vous ce qui est necessaire, je veux dire les talents propres aux charges auxquelles vous serez employées. Il est mieux que nous ne les voyons point en nous; car cela nous tient en humilité, et nous donne plus de subjets de nous meffier de nos forces et de nousmesmes, et fait que nous jettons plus absolument toute nostre confiance en Dieu. Tant que nous n’avons pas besoin de la prattique d’une vertu, il est mieux que nous ne l’ayons pas ; quand nous en aurons besoin (pourveu que nous soyons fidelles en celles’ dont nous avons presentement la prattique), tenons-nous asseurez que Dieu nous donnera chaque chose en son tems : ne nous amusons point à desirer ny à pretendre rien ; laissons-nous tout à fait

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