LATE
entre les mains de la divine Providence, qu’elle fasse de nous ce qui luv playra : car, à quel propos desirer une chose plutost qu'une autre? tout ne doit-il pas estre indifferent? Pourveu que nous playsions à Dieu, et que nous aymions sa divine volonté, cela doit nous suffire. Quant à moy, j’admire comment il se peut faire que nous ayons plus d'inchination d’estre employez à une chose qu’à une autre, estant en religion principalement, où une charge et une besongne est autant aggreable à Dieu qu'une autre, puisque c'est l’obeyssance qui donne le prix à tous les exercices de la religion : quand on nous donneroit le choyx, les plus abjects seroient les plus desirables, et ceux qu'il faudroit embrasser plus amoureusement; mais cela n’estant pas à nostre choyx, embrassons les uns comme les autres d’un mesme cœur : quand la charge que l’on nous donne est honnorable devant les hommes, tenons-nous humbles devant Dieu ; quand elle est plus abjecte devant les hommes, tenons-nous plus honnorez devant la divine bonté. Enfin, mes cheres filles, retenez cherement et fidellement ce que je vous ay dit, soit pour ce qui regarde l’interieur, soit pour ce qui regarde l'exterieur ; ne veuillez rien que ce que Dieu voudra pour vous, embrassez amoureusement les esvenemens et les divers effects de son divin vouloir, sans vous amuser nullement à autre chose.
Apres cecy, que vous sçaurois-je plus dire, mes cheres sœurs, puisqu'il semble que tout nostre bonheur soit compris en cette toute aymable prattique ? Je vous representeray l'exemple des Israëlites, avec lequel je finiray. Ayant longuement demeuré sans avoir un roy, il leur prit envie d’en avoir un (grand cas de l'esprit humain), comme si Dieu les eust laissez sans conduitte, ou qu'il n'eust point eu de soing de les regir, gouverner et deffendre. Ils s'addresserent donc au prophete, lequel leur promit de le demander pour eux à Dieu, ce qu'il fit; et Dieu, irrité de leur demande, leur fit response qu'il le vouloit bien, mais qu'il les advertissoit que le roy qu'ils auroient prendroit telle domina-
- tion et authorité sur eux, qu'il leur leveroit leurs enfans; et
quant aux fils, qu'il feroit les uns dizeniers, les autres soldats et capitaines; et quant à leurs filles, il feroit les unes cuisinieres, les autres boulangeres, les autres parfumeuses. Nostre-Seigneur en fait de mesme, mes cheres filles, des ames qui se dedient à son service; car (comme vous voyez) aux religions il y a diverses charges et divers offices. Mais qu'est-ce que je veux dire ? rien autre sinon qu'il me semble que la divine Majesté vous a choysies, vous autres qui vous en allez, comme des parfumeuses ou
parfumieres : ouy certes, car vous estes commises de sa part pour aller respandre les odeurs tres-suaves des vertus de vostre institut; et comme les jeunes filles sont amoureuses des bonnes odeurs (ainsi que dit la sacrée amante au Cantique des cantiques, que le nom de son bien-aymé est comme un huyle où un bausme qui respand de toutes parts des odeurs infiniment aggreables ; et c’est pourquoy, adjouste-t-elle, les jeunes filles l'ont suivy, attirées de ses divins parfums), faites, mes cheres sœurs, que comme parfumeuses de la divine Bonté, vous alliez si bien respandant de toutes parts l'odeur incomparable d’une tres-sincere humilité, douceur et charité, que plusieurs jeunes filles soient attirées à la suitte de vos parfums, et embrassent vostre sorte de vie, par laquelle elles pourront, comme vous, jouyr en cette vie d’une saincte et amoureuse paix et tranquillité de l’ame, pour par apres aller jouyr de la felicité eternelle en l’autre. Vostre Congregation est comme une ruche d’abeilles, laquelle a desjà jetté divers essaims; mais avec cette difference neantmoins, que les abeilles sortant pour aller se retirer en une autre ruche, et là commencer un mesnage nouveau, chaque essaim choysit un roy particulier, sous lequel elles militent et font leur retraitte : mais quant à vous, mes cheres ames, sibien vous allez dans une ruche nouvelle (c'est-à-dire, que vous allez commencer une nouvelle mayson de vostre ordre), neantmoins vous n’avez tousjours qu'un mesme roy, qui est Nostre-Seigneur crucifié, sous l’authorité duquel vous vivrez en asseurance partout où vous serez. Ne craignez pas que rien vous manque, car il sera tousjours avec vous, tant que vous n’en choysirez point d'autre : ayez seulementun grand soin d’accroistre vostre amour et vostre fidellité envers sa divine bonté, vous tenant le plus pres de luy qu'il vous sera possible, et tout vous succedera en bien; apprenez de luy tout ce que vous aurez à faire, ne faites rien sans son conseil, car c’est l'amy fidelle qui vous conduira et gouvernera, et aura soing de vous, ainsi que de tout mon cœur je l'en supplie.
DIEU SOIT BENY
ca 7 ait bel 22 #
Auquel les proprietez des colombes sont appliquées à l’ame religieuse par forme de loyx.
Vous m'avez demandé quelques loyx nouvelles à ce commencement d'année, et pensant à celles que je vous devois donner pour vous estre utile et aggreable, j'ay jetté les yeux de ma consideration sur l'Evangile d’aujourd’hui, lequel fait mention du baptesme de Nostre-Seigneur et de la glorieuse apparition du Sainct-Esprit en forme de colombe, sur laquelle apparition je me suis arresté; et considerant que le Sainct-Esprit est l'amour du Pere et du Fils, j'ay pensé que je vous devois donner des loyx toutes d'amour, lesquelles j’ay prins des colombes, en consideration de ce que le Sainct-Esprit avoit bien voulu prendre la forme de colombe ; et d'autant plus aussi que toutes les ames qui sont dediées au service de la divine Majesté sont obligées d’estre comme des chastes et amoureuses colombes. Ainsi voidon que l’Espouse, au Cantique des cantiques, est souventes fois nommée de ce nom, et à bon droict certes; car il y a une grande correspondance entre les qualitez de la colombe et celles de l’amoureuse colombelle de Nostre-Seigneur. Les loyx des colombes sont toutes infiniment aggreables, et c’est une meditation tres-suave que de les considerer. Quelle plus belle ioy, je vous prie, que celle de l’honnesteté? cariln’y a rien de plus honneste que les colombes : elles sont propres à merveille; bien qu'il n’y ayt rien de plus sale que les colombiers et les lieux où elles font leurs nids, neantmoins on ne vid jamais une colombe salie : elles
, ont tousjours leur pennage lis, et qu'il fait grandement bon voir au soleil. Considerez, je vous prie, combien la loy de leur simplicité est aggreable, car Nostre-Seigneur mesme la louë, disant à ses Apostres : Soyez simples comme colombes et prudens comme les serpens. Mais en troisiesme lieu, mon Dieu, que la loy de la douceur est aggreable! car elles sont sans fiel et sans amertume. Et cent autres loyx qu'elles ont, qui sont infiniment aymables et utiles à observer par les ames qui sont dediées en la religion, au service plus special de la divine Bonté : mais j’ay consideré que si je vous donnois quelques loyx que vous eussiez desjà, vous n’en feriez pas grande estime. J'en ay donc choysi trois tant seulement, qui sont d’une utilité nompareille, estant
bien observées, et qui apportent une tres-grande suavité à l'ame qui les considere, parce qu'elles sont toutes d’amour et extremement delicates pour la perfection de la vie spirituelle : ce sont trois secrets qui sont d'autant plus excéllens pour acquerir la perfection, qu'ils sont moins cognus de ceux qui font profession de l’acquerir, au moins de la plus grande partie.
Mais quelles sont-elles donc, ces loyx? La premiere que j'ay fait dessein de vous donner est celle des colombes, qui font tout pour le colombeau et rien pour elles : il semble qu’elles ne dient autre chose, sinon : Mon cher colombeau est tout pour moy, et je suis toute à luy; 1l est tourné de mon costé pour penser en moy, et moy je m'y attens et m'y asseure : qu'il aille done chercher, ce bien-aymé colombeau, où il luy playra, si n’entreray-je point en deffiance de son amour, ains je me confieray pleinement en son soing. Vous aurez peut-estre veu, mais non pas remarqué que les colombes, tandis qu’elles couvent leurs œufs, elles ne bougent de dessus jusques à ce que leurs petits colombeaux soyent esclos, et quand ils le sont, elles continuent de les couver, et cependant tout ce tems-là, la colombe ne va nullement à la cueillette pour se nourrir, ains elle en laisse tout le soing à son cher paron, lequel luy est si fidelle, que nonseulement 1] va à la queste des grains pour la nourrir, mais aussi il luy apporte de l’eau dans son bec pour l’abreuver; il a un soing nompareil que rien ne manque de ce qui luy est necessaire, et si grand, que jamais il ne s’est veu colombe morte faute de nourriture en ce tems-là. La colombe fait donc tout pour son colombeau, elle couve et fomente ses petils pour le desir qu’elle a de luy playre en luy donnant une generation, et le colombeau prend soing de nourrir sa chere colombelle, qui luy a laissé tout le soing d’elle : elle ne pense qu’à playre à son paron, et luy, en contre-eschange, ne pense qu'à la substanter. O quelle aggreable et profittable loy est celle-cy, de ne rien faire que pour Dieu et luy laisser tout le soing de nous-mesmes! Je ne dy pas seulement pour ce qui regarde le temporel, car je n'en veux pas parler où il n°y a que nous autres, cela s'entend assez sans le dire; mais je dy pour ce qui regarde le spirituel et l’advancement de nos ames en la perfection. Hé! ne voyez-vous pas que la colombe ne pense qu'à son bien-aymé colombeau et à luy playre, en ne bougeant de dessus ses œufs? et cependant rien ne luy manque, luy, en recompense de sa confiance, prenant tout le soing d'elle. Ô que nous serions heureux, si nous faysions tout pour nostre aymable colombeau, qui est le Sainct-Esprit! car il prendroit le
soing de nous, et à mesure, que nostre confiance, par laquelle nous nous reposerions en sa providence, seroit plus grande, plus aussi son soing s’estendroit sur toutes nos necessitez; et ne faudroit pas jamais doubter que Dieu nous manquast, car son amour est infiny pour l'ame qui se repose en luy. O que la colombe est heureuse d’avoir tant de confiance en son cher paron ! c’est ce qui la fait vivre en paix et une merveilleuse tranquillité. Mille fois plus heureuse est l’ame qui, laissant tout le soing d’ellemesme et de tout ce qui luy est necessaire à son cher et bienaymé colombeau, ne pense qu'à couver et fomenter ses petits pour luy playre et luy donner generation; car elle jouyt dés cette vie d’une tranquillité et d’une paix si grande, qu'il n’y en a point de comparable, ny de repos esgal au sien en ce monde, ains seulement là haut au ciel, où elle jouyra pleinement des chastes embrassemens de son celeste Espoux. Mais qu'est-ce que nos œufs, lesquels il faut que nous couvions jusques à ce qu'ils soyent esclos, pour avoir des petits colombeaux? Nos œufs sont nos desirs, lesquels estant bien couvez et fomentez, les colombeaux en proviennent, qui sont les effects de nos desirs; mais, entre nos desirs, il y en a un qui est sureminent au-dessus de tout autre, et qui merite grandement d’estre bien couvé et fomenté pour playre à nostre divin paron le Sainet-Esprit, lequel veut tousjours estre appellé l’Espoux sacré de nos ames, tant sa bonté et son amour est grand envers nous. Ce desir est celuy que nous avons apporté venant en religion, qui est d'embrasser les vertus religieuses : c’est l’une des branches de l'amour de Dieu et l'une des plus hautes qui soit en cet arbre divin ; mais ce desir ne se doit pas estendre plus long que les moyens qui nous sont marquez dans nos Regles et Constitutions, pour parvenir à cette perfection que nous avons pretendu d’acquerir en nous obligeant à la poursuitte : ains 1l le faut couver et fomenter tout le tems de nostre vie, affin de faire que ce desir devienne un beau petit colombeau, qui puisse ressembler à son pere, qui est la perfection mesme; et cependant n’ayons autre attention que de nous tenir sur nos œufs, c'est-à-dire, ramassez dans les moyens qui nous sont prescrits pour nostre perfection, laissant tout le soing de nous-mesmes à nostre unique et tres-aymable colombeau, qui ne permettra pas que rien nous manque de ce qui nous sera necessaire pour luy playre.
C'est une grande pitié, certes, de voir des ames dont le nombre n'est que trop grand, qui, pretendant à la perfection, s'imaginent que tout consiste à faire une grande multitude de
desirs, et s’empressent beaucoup à chercher, ores ce moyen, et tantost un autre pour y parvenir, et ne sont jamais contentes ny tranquilles en elles-mesmes ; car, dés qu'elles ont un desir, elles taschent vistement d'en concevoir un autre, et leur semble qu'elles sont comme les poules, lesquelles n’ont pas si tost fait un œuf qu’elles en chargent aussitost un autre, laissant là celuy qu'elles ont fait sans le couver : de sorte qu'il n’en reüssit point de poussin. La colombe n'en fait pas de mesme, car elle couve et fomente ses petits jusques à tant qu'ils soyent capables de voler et aller à la cueillette pour se nourrir. La poule, si elle a des petits, s’empresse grandement et ne cesse de closser et mener du bruict; mais la colombe se tient coye et tranquille, elle ne closse ny ne s’empresse point : de mesme il y à des ames, lesquelles ne cessent de closser et s’'empresser apres leurs petits, c'est-à-dire, apres les desirs qu’elles ont de se perfectionner, et ne treuvent jamais assez de personnes pour en parler et demander des moyens propres et nouveaux : bref, elles s'amusent tant à parler de la perfection qu’elles pretendent d’acquerir, qu’elles oublient d'en prattiquer le principal moyen, qui est celuy de se tenir tranquilles, et de jetter toute leur confiance en celuy qui seul peut donner l'accroissement à ce qu’elles ont ensemencé et planté. Tout nostre bien despend de la grace de Dieu, en laquelle nous devons jetter toute nostre confiance ; et cependant il semble, par l’empressement qu’elles ont à beaucoup faire, qu'elles se confient en leur travail et en la multiplicité des exercices qu'elles embrassent, ne leur semblant de ne jamais pouvoir assez faire. Cela est bon, pourveu qu'il fust accompaigné de paix et du soing amoureux de bien faire ce qu’elles font, et de despendre tousjours neantmoins de la grace de Dieu et non point de leurs exercices ; je veux dire de n’attendre point aucun fruict de leur travail sans la grace de Dieu. Il semble que ces ames, empressées à la queste de leur perfection, ayent mis en oubly, ou qu'elles ne sçachent pas ce que dit Hieremie : O pauvre homme! que fais-lu de te confier en ton travail et en ton industrie? ne sçais-lu pas que c’est à toy vorrement de bien cultiver la terre, de la labourer et ensemencer ; maïs que c’est à Dieu de donner l'accroissement aux plantes et faire que tu ayes une bonne recolte et la pluye favorable à tes terres ensemencées? tu peux bien arroser; mais pourtant tout cela ne te serviroit de rien st Dieu ne benissoit ton travail et ne te donnoït par sa pure grace, el non par tes sueurs , une bonne recolte : despens donc entierement de sa divine bonté. I] est vray, c’est à nous de bien
cultiver, mais c’est à Dieu de faire que nostre travail soit suivy d’un bon succez. La saincte Eglise le chante en chaque feste des saincts confesseurs : Dieu a honnoré vos travaux en faysant que vous en tirassiez du fruict, pour monstrer que de nousmesmes nous ne pouvons rien sans la grace de Dieu, en laquelle nous devons mettre toute notre confiance, n’attendant rien de nous-mesmes. Ne nous empressons point en nostre besongne, je vous prie : car, pour la bien faire, il faut nous appliquer soigneusement, mais tranquillement et paysiblement, sans mettre nostre confiance en nostre peine, ains en Dieu et en sa grace. Ces anxietez d’esprit que nous avons pour advancer nostre perfection, et pour voir si nous advançons, ne sont nullement aggreables à Dieu, et ne servent qu'à satisfaire l’amour-propre, qui est un grand tracasseur, qui ne cesse jamais d’embrasser beaucoup, bien qu'il ne fasse guere : une bonne œuvre bien faite avec tranquillité d'esprit vaut beaucoup mieux que plusieurs faites avec empressement.
La colombe s'amuse simplement à sa besongne pour la bien faire, laissant tout autre soing à son cher colombeau : l’ame qui est vrayement colombine, c’est-à-dire, qui ayme cherement Dieu, s'applique tout simplement, sans empressement, aux moyens qui luy sont prescrits pour se perfectionner, sans en rechercher d’autres, pour parfaicts qu'ils puissent estre : Mon bien-aymé, dit-elle, pense pour moy et je m'y confie; il m’ayme, et je suis toute à luy, pour tesmoignage de mon amour. Il y a quelque tems qu'il y eut des sainctes religieuses qui me dirent : Monsieur, que ferons-nous cette année? L'année passée nous jeusnasmes trois jours de la semaine, et nous faysions la discipline autant : que ferors-nous maintenant le long de cette année? il faut bien faire quelque chose davantage, tant pour rendre graces à Dieu de l’année passée, comme pour aller tousjours croissant en la voye de Dieu. C’est bien dit, qu’il faut tousjours s’advancer, respondy-je; mais nostre advancement ne se fait pas comme vous pensez, par la multitude des exercices de pieté, ains par la perfection avec laquelle nous les faysons, nous confiant tousjours plus en nostre cher colombeau, et nous deffiant davantage de nous-mesmes. L'année passée, vous jeusniez trois jours de la semaine, et vous faysiez la discipline trois fois : si vous voulez tousjours doubler vos exercices, cette année la semaine y sera entiere; mais l’année qui vient, comment ferez-vous? il faudra que vous fassiez neuf jours en la semaine, ou bien que vous jeusniez deux fois le jour. Grande folie de ceux qui
s'amusent à desirer d’estre martyrisez aux Indes, et ne s’appliquent pas à ce qu'ils ont à faire selon leur condition ; mais grande tromperie aussi, à ceux qui veulent plus manger qu'ils ne peuvent digerer : nous n'avons pas assez de chaleur spirituelle pour bien digerer tout ce que nous embrassons pour nostre perfection, et cependant nous ne voulons pas nous retrancher de ces anxietez d'esprit que nous avons à tant desirer de beaucoup faire. Lire force livres spirituels, surtout quand ils sont nouveaux ; bien parler de Dieu et de toutes les choses les plus spirituelles , pour nous exciter, disons-nous, à devotion; ouyr force predication, faire des conferences à tout propos, communier bien souvent, se confesser encore plus, servir les malades, bien parler de tout ce qui se passe en nous, pour manifester la pretention que nous avons de nous perfectionner, et au plus tost qu’il se pourra; ne sont-ce pas là des choses fort propres pour nous perfectionner et parvenir au but de nos desseins? Ouy, pourveu que tout cela se fasse selon qu’il est ordonné, et que ce soit tousjours avec despendance de la grace de Dieu, c’est-à-dire, que nous ne mettions point nostre confiance en tout cela, pour bon qu'il soit; ains en un seul Dieu, qui nous peut seul faire tirer le fruict de tous nos exercices. Mais, mes cheres filles, je vous supplie, considerez un peu la vie de ces grands saincts religieux : un S. Anthoine, qui a esté honnoré de Dieu et des hommes, à cause de sa tres-grande saincteté : dites-moy, comment est-il parvenu à une si grande saincteté et perfection? Est-ce à force de lire, ou par des conferences et frequentes communions, ou par la multitude des predications qu'il oyoit? nullement, ains 1l parvint en se servant de l'exemple des saincts hermites, prenant de l’un l’abstinence, de l’autre l'orayson; et ainsi il alloit comme une soigneuse abeille picorant et cueillant les vertus des serviteurs de Dieu, pour en composer le miel d’une saincte edification. Mais un $. Paul, premier hermite, parvint-il à la saincteté qu'il s’acquict par la lecture des bons livres? I n’en avoit point. Estoitce les communions qu'il faysoit ou les confessions? I] n’en fit que deux en sa vie. Estoit-ce les conferences ou les predications? Il n'en avoit point, et ne vid nul homme dans le desert, que S. Anthoine, qui l’alla visiter à la fin de sa vie. Sçavez-vous qui le rendit sainct? Ce fut la fidellité qu'il eut à s'appliquer en ce qu'il entreprint au commencement, à quoy il avoit esté appellé, et ne s'amusant à autre chose. Ces grands saincts religieux, qui vi= voient sous la charge de S. Pachosme, avoient-1ls des livres. des predications ? nulle; des conferences? ils en avoient , mais rare-
ment; se confessoyent-ils souvent? quelquesfois aux bonnes festes; oyoient-ils force messes ? les dimanches et les festes ; bors de là, point. Mais que veut dire donc que mangeant si peu de ces viandes spirituelles, qui nourrissent nos ames à l'immortalité, ils estoient neantmoins tousjours en si bon poinct, c’està-dire, si forts et courageux pour entreprendre l'acquisition des vertus, et parvenir à la perfection, et au but de leur pretention ? Et nous autres, qui mangeons beaucoup, sommes tousjours si maigres, c'est-à-dire, si lasches et languissans à la poursuitte de nos entreprinses, et semble, sinon tant que les consolations spirituelles marchent, que nous n'avons nul courage ny vigueur au service de Nostre-Seigneur. Or, il faut donc imiter ces saincts relhgieux, nous appliquant à nostre besongne, c'est-à-dire, à ce que Dieu requiert de nous, selon nostre vocation, fervemment et humblement, et ne. penser qu’en cela, n’estimant pas de trouver nul moyen de nous perfectionner meilleur que celuy-là. Mais, me pourra-t-on respliquer, vous dites fervemment, mon Dieu let comment pourray-je faire cela? car je n'ay point de ferveur. Non pas de celle que vous entendez, quant au sentiment, laquelle Dieu donne à qui bon luy semble, et qu'il n’est pas en nostre pouvoir d’acquerir quand il nous plaist. J adjouste aussi humblement, affin que l'on n’ayt point de subjet de s’excuser ;
car ne dites pas : Je n'ay point d’humilité, il n’est pas en mon pouvoir de l'avoir; car le Sainct-Esprit, qui est la bonté mesme, la donne à qui la luy demande. Non pas cette humilité, ce sentiment de nostre petilesse, qui nous fait si fort humilier en toutes choses si gracieusement; mais je veux dire l'humilité qui nous fait cognoistre nostre propre abjection, et qui nous la fait aymer l'ayant recognuë estre en nous : car cela est la vraye humilité. Jamais l’on n’estudia tant que l’on fait maintenant. Ces grands saincts, Augustin, Gregoire, Hilaire, duquel nous faysons la feste aujourd'huy, ny beaucoup d'autres n’ont point tant estudié: ils n’eussent sceu le faire, composant tant de livres qu'ils ont fait, preschant et faysant tout le reste qui appartenoit à leurs charges; mais ils avoient une si grande confiance en Dieu et en sa grace, et une si grande meffiance d’eux-mesmes, qu'ils ne s’attendoient, ny confioient nullement en leur industrie ny en leur travail, si qu'ils firent toutes les grandes œuvres qu'ils ont faites, purement par la confiance qu'ils avoient mis en la grace de Dieu, et en sa toute-puissance. C'est vous, disoient-ils, à Seigneur, qui nous faites travailler, et pour qui nous travail- - lons ; ce sera vous qui benirez nos sueurs, et qui nous donnerez
une bonne recolte. Ainsi leurs livres, leurs predications rapportoient des fruicts merveilleux ; et nous autres, qui nous confions en nos belles parolles, en nostre bien dire et en nostre doctrine, toutes nos peines s’en vont en fumée, et ne rendent autre fruict que de vanité. Il faut donc, pour conclusion de cette premiere loy que je vous donne, vous confier pleinement en Dieu, et faire tout pour luy, quittant entierement le soing de vous-mesmes à nostre cher colombeau, lequel usera d’une prevoyance nompareille sur vous; et d'autant que vostre confiance sera plus vraye etplus parfaicte, sa providence sera plus speciale.
J'ay pensé de vous donner pour seconde loy, la parolle que disent les colombes en leur langage : Plus l’on m'en oste et plus j'en fais, disent-elles. Qu'est-ce à dire, cela ? c'est que lorsque leurs petits colombeaux sont un peu gros, le maistre du colombier les leur vient oster, et soudain elles se mettent à en couver des autres; mais si on ne les leur oste pas, elles s'amusent aupres de ceux-là longuement, et partant elles font moins. Elles disent donc : Plus on m'en oste et plus j'en fais; et pour vous faire mieux entendre ce que je veux dire, je vous presente un exemple : Job, ce grand serviteur de Dieu, qui a esté loüé de la bouche de Dieu mesme, ne se laissa vaincre d'aucune affliction qui luy survint; ains plus Dieu luy ostoit de ses petits colombeaux , et plus il en faysoit. Qu'est-ce qu'il ne faysoit pas, tandis qu'il estoit en sa premiere prosperité? quelles bonnes œuvres ne faysoit-il pas? il le dit luy-mesme en cette façon : J'estois le pied du boiteux, c’est-à-dire, je le faysois porter ou je le mettois sur mon asne, ou mon chameau; j'estois l'œil de l’aveugle, en le faysant conduire; j'estois enfin le pourvoyeur du famelique, et le refuge de tous les affligez. Maintenant voyez-le reduict en l'extreme pauvreté. Il ne se plaint point que Dieu luy ayt osté les moyens qu'il avoit de faire tant de bonnes œuvres; ains il dit avec la colombe : Plus l’on m'en oste et plus j'en fais, non des aumosnes, car il n’a pas de quoy; mais, en ce seul acte de sousmission et de patience qu'il fit, se voyant privé de tous ses biens et de ses enfans, il fit plus qu'il n’avoit faites par toutes les grandes charitez qu'il faysoit durant le tems de sa prosperité, et se rendit plus aggreable à Dieu en ce seul acte de patience, qu'il n’avoit fait en tant de bonnes œuvres qu'il avoit faites durant sa vie : car il falloit avoir un amour plus fort et genereux pour cet acte seul, qu'il n’avoit esté besoin pour tous les autres mis ensemble. Il nous en faut donc faire de mesme pour observer cette aymable loy des colombes, nous laissant despoüiller
par nostre souverain Maistre de nos petits colombeaux, c'est-àdire, des moyens d’executer nos desirs, quand il luy plaist de nous en priver, pour bons qu’ils soient, sans nous plaindre ny lamenter jamais de luy, comme s'il nous faysoit grand tort; ains nous devons nous appliquer à doubler, non nos desirs ny nos exercices, mais la perfection avec laquelle nous les faysons, taschant, par ce moyen, de gaigner plus par un seul acte (comme indubitablement nous ferons), que nous ne ferions pas avec cent autres faits selon nostre propension et affection. Nostre-Seigneur ne veut pas que nous portions sa croix, sinon par le bout, et il veut estre honnoré comme les grandes dames, lesquelles font porter la queuë de leurs robbes. Il veut pourtant que nous portions la croix qu’il nous met sur les espaules, qui est la nostre mesme. Mais las! nous n’en faysons rien; car, quand sa bonté nous prive de la consolation qu'il nous souloit (1) donner en nos exercices, 1} semble que tout est perdu et qu’il nous oste les moyens de faire ce que nous avons entreprins. Voyez, de grace, cette ame, comment elle couve bien ses œufs au tems de la consolation , et laisse bien le soing d’elle-mesme à son cher bienaymé colombeau : si elle est en l'orayson, quels saincts desirs ne fait-elle pas de luy plaire! elle s’attendrit en sa presence, elle s’escoule toute en son bien-aymé, elle se laisse entierement entre les bras de sa divine Providence. 0 que ce sont là des œufs bien aymables, et tout cela est bien bon, et les petits colombeaux ne manquent point, qui sont les effects; car, qu'est-ce qu'elle ne fait pas? Les œuvres de charité sont en si grand nombre, sa modestie paroist devant toutes les sœurs, elle est d’une edification nompareille, elle se fait admirer de tous ceux qui la voyent ou qui la cognoissent : Les mortifications, dit-elle, ne me coustoient rien durant ce tems-là, ains ce m'’estoient des consolations ; les obeyssances m'estoient des allegresses ; je n’avois pas si tost oùy le premier son de la cloche, que j’estois levée; je ne laissois point passer de prattique de vertu, et tout cela je le faysois avec une paix et tranquillité tres-grande : mais maintenant, que je suis en desgoust et que je suis ordinairement en seicheresse en l’orayson, je n’ay nul courage, ce me semble, pour mon amendement; je n’ay point cette ardeur que je soulois avoir en mes exercices : enfin la gelée et la froidure est passée chez moy. Helas! je le croy bien. Voyez, je vous prie, cette pauvre ame, comment elle se lamente de sa disgrace : son mescontentement paroist sur son visage ; elle a sa contenance abattue
(4) Avail coutume.
et melancholique, et s’en va toute pensive et si confuse que rien plus. Mon Dieu! qu'avez-vous ? est-on contraint de luy dire. 0 que j'ay! je suis si allangourie, rien ne peut me contenter, tout m'est à desgoust : je suis maintenant si confuse! Mais de quelle confusion? car ily en a de deux sortes : l’une qui conduict à l’humilité et à la vie, et l’autre au desespoir, et par conséquent à la mort. Je vous asseure, dit-elle, que je le suis bien tant que j'en perds presque le courage de passer outre en la pretention de ma perfection. Mon Dieu! quelle foiblesse ! la consolation manque, et par mesme moyen le courage. O! il ne faut pas ainsi faire; ains plus Dieu nous prive de la consolation, et plus nous devons travailler pour luy tesmoigner nostre fidellité. Un seul acte fait avec seicheresse d'esprit vaut mieux que plusieurs faits avec une grande tendreté, parce que, comme j'ay desjà dit en parlant de Job, il se fait avec un amour plus fort, quoy qu'il ne soit pas si tendre ny si aggreable. Plus donc l’on m'en oste et plus j'en fais : c’est la seconde loy que je desire grandement de vous woir observer.
La troisiesme loy des colombes que je vous presente, c’est qu'elles pleurent comme elles se resjouissent : elles ne chantent tousjours qu'un mesme air, tant pour leurs cantiques de resjouyssance que pour ceux où elles se lamentent, c’est-à-dire, pour se plaindre et manifester leur douleur. Voyez-les perchées sur les branches, où elles pleurent la perte qu’elles ont faites de leurs petits, que la belette ou la choüette leur a desrobés (car quand c’est quelqu’autre qui les leur prend que le maistre de la colombiere, elles sont fort affligées). Voyez-les aussi quand le paron vient à s'approcher d'elles, qu’elles sont toutes consolées; elles ne changent point d’air, ains font le mesme gromellement, pour preuve de leur contentement, qu’elles font pour mamfester leur douleur. C’est cette tres-saincte esgalité d'esprit, mes cheres ames, que je vous souhaitle : je ne dis pas l’esgalité d'humeur ny d'inclination, je dis l’esgalité d'esprit; car je ne fais ny ne desire que vous fassiez nul estat des tracasseries que fait la partie inferieure de nostre ame, qui est celle qui cause les inquietudes et bigearreries (quand la partie superieure ne fait pas son devoir en se rendant maistresse, et ne fait pas son bon guet pour descouvrir ses ennemys, ainsi que le Combat spirituel dit qu'il faut faire, affin qu'elle soit promptement advertie des remuements et assauts que luy fait la partie inferieure, qui naissent de nos sens et de nos inclinations et passions, pour luy faire la guerre et l'assubjettir à ses loyx); mais je dis qu’il se faut tenir tousjours
ferme et resolu en la superieure partie de nostre esprit, pour suivre la vertu de laquelle nous faysons profession, et se tenir en une continuelle esgalité és choses adverses comme és prosperes, en la desolation comme en la consolation, et enfin parmy les seicheresses comme emmy les tendretez. Job, duquel nous avons desjà parlé en la seconde loy, nous fournit encore d’un exemple en ce subjet; car il ne chanta tousjours que sur un mesme air tous les cantiques qu’il a composez, qui ne sont autres que l’histoire de sa vie. Qu'est-ce qu'il disoit lorsque Dieu faysoit multiplier ses biens, luy donnoit des enfans, et enfin luy envoya à souhaict selon qu’il l’eust peu desirer en cette vie? que disoit-il, sinon : Le nom de Dieu soit beny ? C'estoit son cantique d'amour qu'il chantoit en toute occasion : car voyez-le reduict à l'extremité de l’affliction, qu'est-ce qu'il fait? il chante son cantique de lamentation sur le mesme air que celuv qu'il chantoit par resjouyssance : Nous avons reçeu, dit-il, les biens de la main du Seigneur, pourquoy n'en recevrons-nous les maux? le Seigneur m'avoit donné des enfans et des biens, le Seigneur me les a ostez, son sainct nom soit beny. Tousjours, le nom de Dieu soit beny. O que cette ame saincte estoit bien une chaste et amoureuse colombelle, grandement cherie de son cher colombeau! Ainsi puissions-nous faire, mes cheres filles, qu’en toutes occasions nous prenions les biens, les maux, les consolations et afflictions de la main du Seigneur, ne chantant tousjours que le mesme cantique tres-aymable : Le nom de Dieu soit beny, tousjours sur l'air d’une continuelle esgalité : car, si ce bonheur nous arrive, nous vivrons avec une grande paix en toutes occurrénces. Mais ne faysons point comme ceux qui pleurent quand la consolation leur manque, et ne font que chanter quand elle est revenuë, en quoy ils ressemblent aux singes et magots, qui sont tousjours mornes et furieux quand 1l fait un tems pluvieux et sombre, et ne cessent de gambader et sauter quand le tems est beau. Voilà donc les trois loyx que je vous donne, lesquelles neantmoins estant loyx toutes d'amour, n'obligent que par amour,
L'amour donc que nous portons à Nostre-Seigneur nous sollicitera de les observer et garder, affin que nous puissions dire, à limitation de la belle colombe du souverain colombeau, qui est l'Espouse sacrée : Mon bien-aymé est tout mien , el moy je suis toute pour luy, ne faysant rien que pour luy playre; il a tousjours son cœur tourné de mon costé par prevoyance, comme j'ay le mien tourné de son costé par confiance. Ayant fait tout pour
nostre bien-aymé dés cette vie, il aura soing de nous pourvoir de son eternelle gloire pour recompense de nostre confiance ; et là nous verrons le bonheur de ceux qui, quittant tout le soing superflu et inquiet que nous avons ordinairement sur nousmesmes et sur nostre perfection, se seront adonnez tout simplement à leur besongne, s’abandonnant sans reserve entre les mains de la divine bonté, pour laquelle seule ils auront travaillé : leurs travaux seront enfin suivis d’une paix et d’un repos qui ne se peut expliquer; car ils reposeront pour jamais dans le sein de leur bien-aymé. Le bonheur aussi de ceux qui auront observé la seconde loy sera grand, car, s ’estant laissé despoüiller par le maistre, qui None Seignéur, de tous leurs petits colombeaux, etnes *estant nullement Father ny despitez, ains ayant eu le courage de dire : Plus l’on m'en oste et plus j’en fais, demeurant sousmis au bon playsir de celuy qui les aura despoüillez, ils chanteront d’autant plus courageusement là haut au ciel le cantique tres-aymable : Dieu soit beny, emmy les consolations eternelles, qu'ils auront chanté de meilleur cœur, parmy les desolations, langueurs et desgousts de cette vie mortelle et passagere, durant laquelle il vous faut tascher de conserver soigneusement la continuelle et tres-aymable esgalité d'esprit. Amen.
De la desappropriation, et despoüillement de toutes choses.
Les petites affections de tien et de mien sont des restes du monde, où il n’y a rien de si precieux que cela; c’est la souveraine felicité du monde d’avoir beaucoup de choses propres , et de quoy on puisse dire : Cecy est mien. Or, ce qui nous rend affectionnez à ce qui est nostre, c’est la grande estime que nous faysons de nous-méesmes : Car nous nous tenons pour si excellens, que dés qu'une chose nous appartient nous l’en estimons davantage, et le peu d'estime que nous faysons des autres fait que nous avons à contre-cœur ce qui leur a servy; mais, si nous estions plus humbles et despoüillez de nous-mesmes, que nous nous tinssions pour un neant devant Dieu, nous ne ferions aucun estat de ce qui nous seroit propre, et nous estimerions extremement honnorez d’estre servis de ce qui auroit esté à l’usage d’autruy. Mais il faut bien en cecy, comme en toute autre chose, faire difference entre les inclinations et affeclions; car, quand ces
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choses ne sont que des inclinations etnon pas des affections, il ne s’en faut point mettre en peine, parce qu'il ne despend pas de nous de n’avoir point de mauvaises inclinations, oüy bien des affections. Si doncques il arrive qu’en changeant la robbe d'une sœur pour luy en donner une autre moindre, la partie inferieure s’esmeuve un petit, cela n’est pas peché, pourveu qu'avec la rayson elle l’accepte de bon cœur pour l'amour de Dieu; et ainsi de tous les autres sentimens qui nous arrivent. Or, ces mouvemens arrivent parce que l’on n’a pas mis toutes ses volontez en commun, qui est pourtant une chose qui se doit faire entrant en religion : car chaque cœur devroit laisser sa volonté propre hors la porte, pour n'avoir que celle de Dieu. Bien-heureux celuy qui n’auroit autre volonté que celle de la communauté et qui en prendroit chaque jour dans la bourse commune pour ce qui luy feroit besoin. C’est ainsi que se doit entendre cette parolle sacrée de Nostre-Seigneur : N'ayez point soucy du lendemain; elle ne regarde pas tant ce qui est du vivre ou du vestir comme des exercices spirituels ; car, qui vous viendroit demander : Que
voulez-vous faire demain? vous respondriez : Je ne sçay : aujourd'huy je feray une telle chose qui m'est commandée, demain je ne sçay pas ce que je feray, parce que je ne sçay pas ce que l'on me commandera. Qui feroit ainsi, il n’auroit jamais de chagrin ny d'inquiettude, car, là où est l’indifference vraye, il n'y peut avoir du desplaysir ny de la tristesse.
Si quelqu'une vouloit avoir du mien et du tien, il le luy faudroit aller donner hors de la mayson, car dedans il ne s’en parle point. Or, il ne faut pas seulement vouloir en general la desappropriation, mais en particulier ; car il n’y a rien de siaysé que de dire de gros en gros : Il faut renoncer à nous-mesmes, et quitter nostre propre volonté; mais quand il faut venir à la prattique, c'est là où gist la difficulté : c'est pourquoy il faut faire des considerations, et sur sa condition, et sur toutes les choses qui en despendent en destail; puis en particulier renoncer tantost à une de nos volontez propres, tantost à une autre, jusques à tant que nous en soyons entierement despoüillez. Et ce vray despoüillement se fait par trois degrez : le premier est l'affection du despoüillement, qui s’engendre en nous par la consideration de la beauté de ce despoüillement; le second degré est la resolution qui suit l'affection, car nous nous resolvons aysement à un bien que nous affectionnons; le troisiesme est la pratlique, qui est le plus difficile. Les biens desquels il se faut despoüiller sont de trois sortes : les biens exterieurs, les biens du corps, les biens de
l'ame. Les biens exterieurs sont toutes les choses que nous avons laissées hors de la religion, les maysons, les possessions, les parens, amys, et choses semblables. Pour en faire le despoüillement, il les faut renoncer entre les mains de Nostre-Seigneur, et puis demander les affections qu'il veut que nous ayons pour eux : car il ne faut pas demeurer sans affections, ny les avoir esgales et indifferentes ; il faut aymer chacun en son degré : la charité donne le rang aux affections. Les seconds biens sont ceux du corps, la beauté, la santé et semblables choses qu'il faut renoncer; et puis il ne faut plus aller au mirouer regarder si on est belle, ny se soucier non plus de la santé que de la maladie, au moins quant à la partie superieure; car la nature se ressent tousjours, et crie quelquesfois, specialement quand l’on n’est pas bien parfaict. L'on doit donc demeurer esgalement content en la maladie et en la santé, et prendre les remedes et les viandes comme elles se rencontrent : j'entens tousjours avec la rayson, car quant aux inchinations, je ne m'y amuse point. Les biens du cœur sont les consolations et les douceurs qui se treuvent en la vie spirituelle : ces biens-là sont fort bons; et pourquoy (me direz-vous) s’en faut-il despoüller? Il le faut faire pourtant, et les remettre entre les mains de Nostre-Seigneur, pour en disposer comme il luy playra, et le servir sans elles, comme avec elles. Il y à une autre sorte de biens qui ne sont ny interieurs ny exterieurs, qui ne sont ny biens du corps ny biens du cœur : ce sont des biens imaginaires qui despendent de l'opinion d'autruy; ils s'appellent honneur, l'estime, la reputation : or, il s’en faut despoüiller tout à fait, et ne vouloir autre honneur que l'honneur de la Congregation, qui est de chercher en tout la gloire de Dieu; ny autre estime ou reputation que celle de la communauté, qui est de donner bonne edification en toutes choses. Tous ces despoüillemens et renoncemens des choses susdites se doivent faire, non par mespris, mais par abnegation, pour le seul et pur amour de Dieu. Il faut icy remarquer que le contentement que nous ressentons à la rencontre des personnes que nous aymons, et les tesmoignages d’affection que nous leur rendons en les voyant, ne sont point contraires à cette vertu de despoüillement, pourveu qu'ils ne soyent point desreglez, et qu’estant absens, nostre cœur ne courre point apres eux : car, Comment se pourroit-il faire que les objects estant presens, les puissances ne soyent point esmuës? C’est comme qui diroit à une personne, à la rencontre d’un lyon, ou d’un ours : N'ayez point peur; cela n’est point en nostre pouvoir. De mesme, à la rencontre de ceux que nous aymons, il ne se peut pas faire
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que nous ne soyons esmeus de joye et de contentement; c'est pourquoy cela n’est point contraire à la vertu. Je dy bien plus, que si jay envie de voir quelqu'un, pour voir quelque chose utile, et qui doit reussir à la gloire de Dieu, si son dessein de venir est traversé, et que j'en ressente un peu de peine, voire mesme que je m'empresse un peu pour divertir les occasions qui le retiennent, je ne fais rien de contraire à la vertu du despoüillement, pourveu que je ne passe point jusques à l’inquiettude. Ainsi, vous voyez que la vertu n’est pas une chose si terrible qu'on s'imagine. C’est une faute que plusieurs font : ils se forment des chimeres en l'esprit, et pensent que le chemin du ciel est estrangement difficile : en quoy ils se trompent et ont bien tort; car David disoit à Nostre-Seigneur que sa loy estoit trop douce, et à mesure que les mechans la publioyent dure et difficile, ce bon roy disoit qu'elle estoit plus douce que le miel. Nous devons dire de mesme de nostre vocation, l’estimant nonseulement bonne et belle, mais aussi douce, suave et aymable. Si nous le faysons ainsi, nous aurons un grand amour à observer tout ce qui en despend.
Il est vray, mes cheres sœurs, que l’on ne sçauroit jamais parvenir à la perfection, tandis que l’on a de l'affection à quelque imperfection, pour petite qu'elle soit, voire mesme quand ce ne seroit qu'’avoir une pensée inutile; et vous ne sçauriez croire combien cela porte de mal à une ame : car, dés que vous aurez donné à votre esprit la liberté de s’arrester à penser à une chose inutile, il pensera par apres à des choses pernicieuses ; il faut donc couper court au mal dés que nous le voyons, pour petit qu'il soit. Il faut aussi examiner à bon escient s’il est vrav, comme 1l nous semble quelquesfois, Le nous n’ayons point nos affections engagées : par exemple, si, quand l’on vous loüe, vous venez à Hu quelque parolle qui ag ggrandisse la loüange que l'on vous donne, ou bien quand vous la recherchez par Baralles arUficieuses, disant que vous n’avez plus la memoire ou l'esprit si bon que vous souliez avoir pour bien parler : hé! qui ne void que vous pretendez que l’on vous die, que vous parlez tousjours extremement bien? Cherchez donc au fond de vostre conscience, si vous y pouvez treuver de l'affection à la vanité. Vous pourrez aussi facilement cognoistre si vous estes attachée à quelque chose, lorsque vous n'aurez pas la commodité de faire ce que Vous avez proposé; car, si vous n’y avez point d'affection, vous demeurerez autant en repos de ne la pas faire comme si vous l’eussiez faite, et, au contraire, si vous vous en troublez, c’est
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la marque que vous y avez mis votre affection. Or, nos affections sont si precieuses, (puis qu'elles doivent estre toutes employées à aymer Dieu,) qu'il faut bien prendre garde de ne les pas loger en des choses inutiles; et une faute, pour petite qu’elle puisse estre, faite avec affection, est plus contraire à la perfection que cent autres faites par surprinse et sans affection.
Vous demandez comment il faut aymer les creatures : je vous dy briefvement qu’il y a certains amours qui semblent extremement grands et parfaicis aux yeux des creatures, qui, devant Dieu, se treuveront petits et de nulle valeur, parce que ces amitiez ne sont point fondées en la vraye charité, qui est Dieu, ains seulement en certaines alliances et inclinations naturelles, et sur quelques considerations humainement loüables et aggreables. Au contraire, il y en a d’autres qui semblent extremement minces et vuides aux yeux du monde, qui, devant Dieu, se tréuveront, pleines et fort excellentes, parce qu’elles se font seulement en Dieu, sans meslange de nostre propre interest. Or, les actes de charité qui se font autour de ceux que nous aymons de cette sorte sont mille fois plus parfaicts, d'autant que tout tend purement à Dieu; mais les services et autres assistances que nous faysons à ceux que nous aymons, par inclination, sont beaucoup moindres en merite, à cause de la grande complaysance et satisfaction que nous avons à les faire, et que, pour l'ordinaire, nous les faysons plus par ce mouvement que par l'amour de Dieu. Il y a encore une autre raison qui rend ces premieres amitiez, dont nous avons parlé, moindres que les secondes : c’est qu'elles ne sont pas de durée, parce que la cause en estant fresle, dés qu'il arrive quelque traverse, elles se refroidissent et alterent; ce qui n’arrive pas à celles qui sont fondées en Dieu, parce que la cause en est solide et permanente.
À ce propos, 9° Catherine de Sienne fait une belle comparayson. Si vous prenez, dit-elle, un verre et que vous l’emplissiez dans une fontaine, et que vous beuviez dans ce verre sans le sortir de la fontaine , encore que vous beuviez tant que vous voudrez, le verre ne se vuidera point; mais si vous le tirez hors de la fontaine, quand vous aurez beu, le verre sera vuyde : ainsi en est-il des amitiez; quand l’on ne les tire point de leur source elles ne tarissent jamais. Les caresses mesmes et signes d'amitié que nous faysons contre nostre propre inclination aux personnes auxquelles nous avons de l'adversion, sont meilleures et plus aggreables à Dieu que celles que nous faysons, attirez de l’affection sensitive; et cela ne se doit point appeller duplicité ou
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simulation : car, si bien j'ay un sentiment contraire, il n’est qu’en la partie inferieure, et les actes que je fais, c’est avec la force de la rayson, qui est la partie principale de mon ame. De maniere que, quand ceux auxquels je fais ces caresses sçauroient que je les leur fais parce que je leur ay de l’adversion, ils ne s’en doivent point offenser, ains les estimer et cherir davantage que si elles partoient d'une affection sensible : car les adversions sont naturelles, et d'elles-mêmes ne sont pas mauvaises quand nous ne les suivons pas; au contraire, c’est un moyen de prattiquer mille sortes de bonnes vertus, et Nostre-Seigneur mesme nous à plus à gré quand, avec une extreme respugnance, nous luy allons bayser les pieds , que si nous y allions avec beaucoup de suavité. Ainsi, ceux qui n’ont rien d’aymable sont bien-heureux, car ils sont asseurez que l’amour que l’on leur porte est excellent, puisqu'il est tout en Dieu. Souvent nous pensons aymer une personne pour Dieu, et nous l’aymons pour nousmesmes : nous nous servons de ce pretexte, et disons que c’est pour cela que nous l'ayÿmons; mais en verité nous l’aymons pour la consolation que nous en avons : car n'y a-t-il pas plus de suavité de voir venir à vous une ame pleine de bonne affection, qui suit extremement bien vos conseils, et qui va fidellement et tranquillement dans le chemin que vous luy avez marqué, que d’en voir une autre toute inquiettée, embarrassée et foible à suivre le bien, el à qui il faut dire mille fois une mesme chose? Sans doubte, vous aurez plus de suavité : ce n’est donc pas pour Dieu que vous l’aymez, car cette derniere personne est aussi bien à Dieu que la premiere, et vous la devriez davantage aymer; car il y a davantage à faire pour Dieu. Il est vray que là où il y a davantage de Dieu, c'est-à-dire, plus de vertu, qui est une participation des qualitez divines, nous y devons plus d'affection : comme, par exemple, s'il se treuve des ames plus parfaictes que celle de vostre Superieure, vous les devez aymer davantage pour cette rayson-là; neantmoins nous devons aymer beaucoup plus nos superieurs, parce qu'ils sont nos peres et nos directeurs.
Quant à ce que vous me demandez, s’il faut estre bien ayse qu'une sœur prattique la vertu aux despens d’une autre, je dy que nous devons aymer le bien en nostre prochain comme en nous-mesmes , et principalement en Religion, où tout doit estre parfaictement en commun, et ne devons point estre marris qu'une sœur prattique quelque vertu à nos despens : comme, par exemple, je me treuve à une porte avec une plus jeune que
moy, et je me retire pour luy donner le devant; à mesure que je prattique cette humilité, elle doit avec douceur prattiquer la simplicité, et essayer à une autre rencontre de me prevenir; de mesme, si je luy donne un siege ou me retire de ma place, elle doit estre contente que je fasse ce gain, et par ce moyen elle en sera participante, comme si elle disoit : Puisque je n’ay peu faire cet acte de vertu, je suis bien ayse que cette sœur l’ayt fait. Et non-seulement il ne faut pas estre marrie, mais il faut estre disposée à contribuer tout ce que nous pouvons pour cela, jusques à nostre peau sl en estoit besoin; car, pourveu que Dieu soit glorifié, nous ne nous devons pas soucier par qui : de telle sorte que, s’il se presentoit une occasion de faire quelque œuvre de vertu, et que Nostre-Seigneur nous demandast qui nous aymerions mieux qui la fist, il faudroit respondre : Seigneur, celle qui la pourra faire plus à vostre gloire. Or, n'ayant point de choix, nous devons desirer de la faire, car la premiere charité commence à soy-mesme; mais ne la pouvant, il faut se resjouir, se complayre, et estre extremement ayse de ce qu'une autre la fait, et ainsi nous aurons mis parfaictement toutes choses en commun. Autant en faut-il dire pour ce qui regarde le temporel; car, pourveu que la mayson soit accommodée, nous ne devons pas nous soucier si c’est par nostre moyen ou par un autre. S'il se treuve des petites affections contraires, c’est signe qu'il y a encore du tien et du mien.
Vous demandez enfin si on peut cognoistre si on advance à la perfection ou non. Je respons que nous ne cognoistrons jamais nostre propre perfection; car il nous arrive comme à ceux qui naviguent sur mer : ils ne sçavent pas s'ils advancent; mais le maistre pilote, qui sçayt l'air où ils naviguent, le cognoist : ainsi nous ne pouvons pas juger de nostre advancement, mais ouy bien de celuy d'autruy; car nous n’osons pas nous asseurer, quand nous faysons une bonne action, que nous l’ayons faite avec perfection, d'autant que l'humilité nous le deffend. Or, encore que nous puissions juger de la vertu d’autruy, si ne fautil pourtant jamais determiner qu'une personne soit meilleure qu'une autre, parce que les apparences sont trompeuses; et tel qui paroist fort vertueux à l'exterieur et aux yeux des creatures, devant Dieu le sera moins qu’un autre qui paroïist beaucoup plus imparfaict. Je vous souhaitte sur toute perfection celle de l’humilité, qui est non-seulement charitable, mais douce et maniable. Car la charité est une humilité montante, et l'humilité est une charité descendante. Je vous ayme mieux avec plus d’humilité
et moins d’autres perfections, qu'avec plus d’autres perfections et moins d'humilité.
Auquel est traitté de la Modestie, de la façon de recevoir les corrections, et du moyen d'affermir tellement son acte en Dieu, que rien ne l’en puisse destourner.
Vous demandez que c’est que la vraie Modestie. Je vous dirai qu'il y a quatre vertus qui portent toutes le nom de modestie. La premiere est celle qui le porte par eminence au-dessus des autres , c'est la bien-seance de nostre maintien exterieur; et à cette vertu sont opposez deux vices, à sçavoir, la dissolution en nos gestes et contenances, c'est-à-dire, la legereté ; l’autre vice, qui ne luy est pas moins contraire, est une contenance affectée. La seconde qui porte le nom de modestie, est l’interieure bienseance de nostre entendement et de nostre volonté : celle-cy a de mesme deux vices opposez, qui sont : la curiosité en l’entendement, la multitude des desirs de sçavoir et d'entendre toutes choses, et l'instabilité en nos entreprinses, passant d'un exercice à un autre, sans nous arresler à rien; l’autre vice, c'est une certaine stupidité et nonchalance d'esprit, qui ne veut pas mesme savoir ny apprendre les choses necessaires pour nostre perfection, imperfection qui n'est pas moins dangereuse que l’autre. La troisiesme sorte de modestie consiste en nostre conversation et en nos parolles, c’est-à-dire, en nostre façon de parler et de converser avec le prochain, esvitant les deux imperfections qui luy sont opposées, à sçavoir, la rusticité, et la babillerie : la rusticité, qui nous empesche de contribuer quelque chose pour l'entretien de l'honneste conversation; la babillerie, qui nous fait tellement parler, que nous ostons le tems aux autres de parler à leur tour. La quatriesme est l'honnesteté et bien-seance és habits, et les deux vices contraires sont la saleté et la superfluité. :
Voilà les quatre sortes de modestie. La premiere est extremement recommandable pour plusieurs raysons, et premierement, parce qu’elle nous assujettit fort : il n’y a point de vertu en laquelle il faille une si particuliere attention, et en ce qu'elle nous assujettit, consiste son grand prix; car tout ce qui nous assujettit pour Dieu est d’un grand merite, et merveilleusement aggreable à Dieu. La seconde rayson est, qu'elle ne nous assu-
jettit pas seulement pour un tems, mais tousjours, en tout lieu, aussi bien estant seuls qu'en compaignie, et en tout tems , ouy mesme en dormant. Un grand Sainct l’escrivit à un sien disciple, disant qu'il se couchast modestement en la presence de Dieu, ainsi comme feroit celuy à qui Nostre-Seigneur, estant encore en vie, commanderoit de dormir et se coucher en sa presence ; et bien (dit-il) que tu ne le voyes pas et n'entendes pas le commandement qu'il t'en fait, ne laisse pas de le faire, tout de mesme que si tu le voyois, parce qu’en effect il t’est present, et te garde pendant que tu dors. O mon Dieu! combien nous coucherilons-nous modestement et devotement, si nous vous voyons! sans doubte, nous croiserions les bras sur nos poictrines avec une grande devotion. La modestie doncques nous assujettit tousjours, et en tout letems de nostre vie, à cause que les anges nous sont tousjours presens, et Dieu mesme, pour les yeux duquel nous nous tenons en modestie. Cette vertu est aussi fort recommandée, à cause de l’edification du prochain, et vous asseure que la simple modestie exterieure en a converty plusieurs, ainsi qu'il arriva à S. François, lequel passa une fois par une ville avec une si grande modestie en son maintien que, sans qu'il dist une seule parolle, il y eut grand nombre de jeunes gens qui le suivirent (attirez de ce seul exemple) pour estre instruicts de luy. La modestie est une predication muette : c’est une vertu que S. Paul recommande fort particulierement aux Philippiens, chapitre quatriesme, leur disant : Faites que vostre modestie paroisse devant tous les hommes; et ce qu’il dit à son disciple S. Timothée, qu'il faut que l’evesque soit orné, s’entend qu'il soit orné de modestie et non pas de riches vestemens ; affin que par son maintien modeste, il baille confiance à chacun de l’aborder, esvitant esgalement la rusticité comme la legereté, affin que donnant la liberté aux mondains de l’approcher, ils ne croyent pas qu'il soit mondain comme eux.
Or, la vertu de modestie observe trois choses, à sçavoir, le tems, le lieu, et la personne : car dites-moy, celuy qui ne voudroit point rire à la recreation, sinon comme l'on rit hors ce tems-là, ne seroit-il pas importun? Il y a des gestes et des contenances qui seroient immodestie hors de ce tems-là, qui là ne le sont nullement : de mesme, celuy qui voudroit rire lorsque l'on est parmy les occupations serieuses, et relascheroit son esprit comme l'on fait raysonnablement en la recreation, ne seroit-il pas estimé leger et immodeste? L'on doit observer le lieu, les personnes, les conversations esquelles on est; mais
tout particulierement la qualité de la personne. La modestie d’une femme du monde est autre que celle d’une religieuse : une fille qui, estant dans le monde, voudroit tenir la veuë aussi basse comme nos sœurs, ne seroit pas estimée, non plus que nos sœurs si elles ne la tenoient plus basse que les filles du monde : ce qu est modestie à un homme, sera immodestie à un autre homme, à cause de sa qualité. La gravité est extremement bienseante à une personne aagée, qui seroit affectée à une plus jeune, à laquelle convient une modestie plus rabaissée et plus humiliée. Il faut que je vous die une chose que je lisois ces jours passez, parce qu’elle regarde le discours que nous faysons de la modestie. Le grand S. Arsenius {lequel fust eslu par le pape S. Damase, pour instruire et eslever le fils de l’empereur Theodose, Arcadius, qui luy devoit succeder au gouvernement de l'Empire) apres avoir esté honnoré plusieurs années en la Cour, et autant favorisé de l’empereur qu'homme du monde, il s'ennuya enfin de toutes ces vanitez (bien qu'il ne vescust pas moins chrestiennement qu'honnorablement en la Cour), et se resolut de se retirer au desert, avec les saincts Peres hermites qui y vivoient; il executa fort courageusement son dessein. Les Peres, qui avoient ouy le renom de la vertu de ce grand Sainct, furent bien ayses et bien consolez de l’avoir en leur compaignie. Il s’accosta particulierement de deux religieux, dont l’un avoit nom Pastor, et fit grande amitié avec eux. Or, un jour que tous les Peres estoient assemblez, pour faire une conference spirituelle (car ç’a esté de tout tems qu’il s’en fait entre les personnes pieuses), il y eut quelqu'un des Peres qui advertit le superieur, qu'Arsenius commettoit ordinairement une immodestie, en ce qu’il croisoit une jambe dessus l’autre : Il est vray (dit le Pere), je l'ay bien remarqué; mais c’est un bon homme qui a vescu long-tems au monde ; il a apporté cette contenance de la Cour, que feroit-on là? Il l'exeusoit, car 1l luy faschoit de le fascher en le reprenant d'une chose si legere, où il n’y avoit point de peché; mais d’ailleurs, il avoit envie de l’en faire corriger, car il n’avoit que cela où l’on peust treuver à redire. Le religieux Pastor dit lors : O mon Pere, ne vous mettez point en peine, il n'y aura pas grande façon à le luy dire; il en sera bien ayse, et pour cela, demain, s'il vous playst; à l'heure de l'assemblée, je me mettray de la mesme façon que luy, et vous m'en ferez la correction devant tous, et ainsi il entendra qu'il ne le faut pas faire. Le Pere donc faysant la correction à Pastor, le bon Arsenius se jetta en terre aux pieds du Pere, demandant humblement pardon, disant, que
si bien on ne l’avoit pas remarqué, qu'il avoit neantmoins tousjours fait cette faute-là; que c'estoit sa contenance ordinaire de la Cour; qu'il en demandoit penitence. Il ne luy en fut point donné, mais jamais depuis on ne le vid en celte posture. En cette histoire, je treuve plusieurs choses bien dignes de consideration. Premierement, la prudence du superieur à craindre de fascher le bon Arsenius par une correction de si peu d'importance, cherchant neantmoins le moyen de l'en faire corriger, où 1l monstre bien qu'ils estoient tous tres-exacts à la moindre chose qui regarde la modestie. De plus, je remarque la bonté d’Arsenius à se rendre (1) coulpable, et sa fidellité à s'en corriger, bien que ce fust une chose si legere, qu'elle n’estoit pas mesme une immodestie estant en la Cour, quoy qu'elle le fust estant parmy ces Peres. Je regarde aussi que nous ne nous devons point estonner si nous avons encore quelque vieille habitude ‘du monde, puis qu'Arsenius avoit celle-là, apres avoir demeuré long-tems au desert en la compaignie de ces Peres : l’on ne peut pas estre si tost deffait de toutes ses imperfections ; il ne faut jamais s’estonner d’en voir beaucoup en soy, pourveu que l’on ayt la volonté de les combattre. En apres, remarquez que ce n’est pas un mauvais jugement de penser que le Superieur fait la correction à un autre, de quelque faute que vous faites comme luy, affin que sans vous reprendre, vous-mesme vous en amendiez ; maisil faut s’humilier profondement, voyant qu'il vous recognoist foible, et sçayt bien que vous ressentiriez la correction s'il vous la faysoit. Il faut aussi aymer cherement cette abjection, et s'humilier, comme fit Arsenius, confessant que l’on est coulpable de la mesme faute, pourveu que l’on s’humilie tousjours en esprit de douceur et tranquillité. | Je voy bien que vous desirez que je parle encore des autres vertus de modestie. Je vous dy donc que la seconde, qui est l'interieure, fait les mesmes effects en l'ame que celle que nous avons dit fait au corps, celle-cy compose les mouvemens, les gestes et contenances du corps : evitant les deux extremitez, qui sont deux vices contraires, la legereté ou dissolution, etla contenance trop affectée; de mesme la modestie interieure maintient les puissances de nostre ame en tranquillité et modestie, evitant, comme j'ay dit, la curiosité de l’entendement, sur lequel elle exerce principalement son soing, retranchant aussi à nostre volonté la multitude des'desirs, la faysant appliquer sainctement à ce seul un, que Marie à choysi et qui ne luy sera point osté,
(4) Se dire.
qui est la volonté de playre à Dieu. Marthe represente fort bien limmodestie de la volonté; car elle s’empresse, elle met tous les serviteurs de la mayson en besongne, elle va decà et là sans s arrester, tant elle a d'envie de bien traitter Nostre-Seigneur, et luy semble qu'il n'y aura jamais assez de mets apprestez pour luy faire bonne chere. De mesme, la volonté qui n’est pas retenue par la modestie, passe d'un subjet à un autre pour s’esmouvoir à aymer Dieu et à desirer plusieurs moyens de le servir; et cependant 1l ne faut point tant de choses : mieux vaut s'attacher à Dieu comme Magdelene, se tenant à ses pieds, luy demandant qu'il nous donne son amour, que de penser comment et par quel moyen nous le pourrons acquerir. Cette modestie retient la volonté resserrée en l'exercice des moyens de son advancement en l'amour de Dieu, selon la vocation en laquelle nous sommes. J'ay dit que cette vertu s'occupe principalement à assubjettir l'entendement, et cela parce que la curiosité que nous avons naturellement est tres-dangereuse, et fait que nous ne sçavons jamais parfaictement une chose, d'autant que nous ne mettons pas assez de tems pour la bien apprendre. Elle fuit aussi l’autre extremité du vice qui luy est opposé, qui est la stupidité et nonchalance d'esprit, qui ne veut pas scavoir ce qui est necessaire. Or, cette subjection de l’entendement est de tres-grande importance pour nostre perfection : car, à mesure que la volonté s’affectionne à une chose, si l’entendement luy vient monstrer la beauté d’une autre, 1l la divertit de la premiere. Les abeilles u'ont aucun arrest, tandis qu’elles n’ont point de roy : elles ne cessent de voletter par l’air, de se dissiper et esgarer, n'ayant presque nul repos en leur ruche; mais, dés aussi-tost que leur roy est né, elles se tiennent ramassées toutes autour de luy, et ne sortent que pour la cueillette, et par le commandement de leur roy. De mesme nostre entendement et volonté, nos passions et les facultez de nostre ame, comme abeilles spirituelles, jusques à tant qu'elles ayent un roy, c'est-à-dire, jusques à tant qu'elles ayent choysi Nostre-Seigneur pour leur roy, elles n'ont aucun repos : nos sens ne cessent de s’esgarer curieusement, et d'attirer nos facultez interieures apres eux pour se dissiper, tantost apres un subjet, tantost apres un autre ; et ainsi ce n’est qu'un continuel travail d'esprit et inquiettude qui nous fait perdre la paix et tranquillité d'esprit, qui nous est tant necessaire : et c’est ce qui nous cause l’immodestie de l’entendement et de la volonté. Mais, dés que nos ames ont choysi Nostre-Seigneur pour leur roy unique el souverain, ces puissances s’accoisent à guise de chastes avettes
ou abeilles mystiques, se rangent aupres de luy et ne sortent jamais de leur ruche, sinon pour la cueillette des exercices de charité, que ce sainct roy leur commande de prattiquer à l’endroict du prochain, et soudain apres se remettent dans la modestie, et en ce sainct accoisement tant aymable, pour mesnager et ramasser le miel des sainctes et amoureuses conceptions et affections qu'elles tirent de sa presence sacrée; et ainsi elles eviteront les deux extremitez dites cy-dessus, retranchant d'une part la curiosité de l’entendement par la simple attention à Dieu, et de l’autre la stupidité et nonchalance d'esprit, par les exercices de la charité qu'elles prattiqueront envers le prochain, quand il sera requis. Mais voici un autre exemple sur ce subjet. Un jour un religieux demanda au grand S. Thomas comment il pourroit faire pour estre bien sçavant. En ne lisant qu’un livre, dit-il. Je lisois ces jours passez la Regle que S. Augustin a faite pour les religieuses, où il dit expressement que les sœurs ne lisent jamais aucuns livres, que ceux qui leur seront donnez par la Superieure ; et apres il fit le mesme commandement à ses religieux, tant il avoit de cognoissance du mal qu'apporte la curiosité de vouloir sçavoir autre chose que ce qui nous est necessaire pour mieux servir Dieu, qui est, certes, fort peu de chose : car, si vous marchez en simplicité par l'observance de vos Regles, vous servirez parfaictement Dieu, sans vous espancher, ou rechercher de sçavoir autres choses. La science n'est pas necessaire pour aymer Dieu, ainsi que dit S. Bonaventure : car une simple femme est autant capable d’aymer Dieu , comme les plus doctes hommes du monde. Il faut peu de scienceet beaucoup de prattique, en ce qui regarde la perfection. Je me souviens, sur le propos du danger qu'il y a en la curiosité de vouloir sçavoir tant de moyens de se perfectionner, d’avoir parlé à deux personnes religieuses de deux ordres bien reformez, l’une desquelles, à force de lire des livres de la bien-heureuse Therese, apprint si bien à parler comme elle, qu’elle sembloit estre une petite Mere Therese, et elle le croyoit, s’imaginant tellement tout ce que la Mere S'° Therese avoit fait pendant sa vie, qu'elle croyoit en faire tout de mesme, jusques à avoir des bandemens d'esprit et des suspensions des puissances, tout ainsi comme elle lisoit que la saincte avoit eu; si qu'elle en parloit fort bien. Il y en a d’autres qui, à force de penser à la vie de S'° Catherine de Sienne et de Gennes, pensent aussi estre, par imitation, des sainctes Catherines. Ces ames icy au moins ont du contentement en elles-mesmes par l'imagination qu'elles ont d’estre sainctes,
bien que leur contentement soit vain. Mais l'autre religieuse, que j'ay dit avoir cogneuë, estoit bien de differente humeur, d'autant qu'elle n’avoit jamais de contentement, à cause de l’avidité qu'elle avoit de chercher et desirer la voye et la methode de se perfectionner; et encore qu'elle travaillast pour cela, neantmoins il luy sembloit qu'il y avoit tousjours quelque autre façon de se perfectionner que celle que l’on luy enseignoit. L’une de ces filles vivoit contente en sa saincteté imaginaire, et ne recherchoit ny desiroit autre chose; et l’autre vivoit mescontente, à cause que sa perfection luy estoit cachée, et partant desiroit tousjours autre chose. La modestie interieure tient l'ame entre ces deux estats, en mediocrité de desirer et sçavoir ce qui est necessaire, et rien plus. Au reste, il faut remarquer que la modestie exterieure, de laquelle nous avons parlé, sert de beaucoup à l'interieure, et à acquerir la paix et tranquillité de l'ame. La preuve s’en fait en tous les SS. Peres qui ont fait profession tres-grande de l’orayson; car ils onttous jugé que la posture la plus modeste y aydoit beaucoup, comme se tenir à genoux les mains joinctes ou les bras en croix.
La troisiesme modestie regarde les parolles et la maniere de converser. Il y a des parolles qui seroient immodestie en tout autre tems qu'en celuy de la recreation , où justement et avec bonne rayson on doit relascher un peu l'esprit; et qui ne voudroit parler ny laisser parler les autres, sinon des choses hautes et relevées, en ce tems-là, feroit une immodestie : car n’avonsnous pas dit que la modestie regarde le tems, les lieux et les personnes ? À ce propos, je lisois l’autre jour que S. Pachosme, d’abord qu’il fut entré au desert pour mener une vie monastique, eut de grandes tentations, et les malins esprits luy paroissoient souvent en diverses manieres. Celuy qui escrivit sa vie dit, qu'un jour qu'il alloit par les bois pour en couper, il vint une grande trouppe de ces esprits infernaux pour l’espouvanter, qui se rangerent comme des soldats qui posent la garde, tous bien armez, et s’escrioient l’un à l’autre : Faites place au sainct homme. S. Pachosme, qui recogneut bien que c’estoit des fanfares de l'esprit malin, se print à sourire, disant : Vous vous mocquez de moy, mais je le seray s’il plaist à Dieu. Or, le diable voyant qu'il ne l'avoit peu attraper, ny faire entrer en melancholie, pensa qu'il l’attrapperoit du costé de la joye, puisqu'il s’estoit ry de sa premiere embuscade; il s’en va donc attacher grande quantité de grosses cordes à une feuille d'arbre, et se mirent plusieurs demons à ces cordes, comme pour tirer avec grande
violence, criant et suant comme s'ils eussent eu grande peine. Le bon Sainct, levant les yeux et voyant cette folie, se representa Nostre-Seigneur crucifié en l’arbre de la croix : eux, voyant que le Sainct s’applicquoit au fruict de l'arbre et non à la feuille, s’en allerent tous confus et honteux. Il y a tems de rire et tems de ne pas rire, comme aussi tems de parler et de se taire, comme nous monstra ce glorieux Sainct en ses tentations. Cette modestie compose nostre façon de parler, affin qu'elle soit aggreable , ne parlant ny trop haut ny trop bas, ny trop lentement ny trop brusquement, se tenant dans les termes d’une saincte mediocrité, laissant parler les autres quand ils parlent, sans les interrompre (car cela tient de la babillerie), parlant neantmoins à son tour pour eviter la rusticité et suffisance, qui nous empesche d’estre de bonne conversation. Souventesfois aussi on se rencontre en des occasions où il est necessaire de beaucoup dire en se taisant, par la modestie, esgalité, patience et tranquillité.
La quatriesme vertu nommée modestie, regarde les habits et la façon de s'habiller : de celle-cy il n’est pas besoin de dire autre chose, sinon qu'il faut eviter la saleté et messeance en la façon de s'habiller; comme aussi l’autre extremité, qui est un trop grand soing de nous bien habiller, avec curiosité affectée d’estre bien accommodée : cela est vain. Mais la netteté a esté fort recommandée par S. Bernard, comme estant un grand indice de la pureté et netteté de l’ame. Il y a une chose qui semble nous contrarier en ce poinct à la vie de S. Hilarion : car un jour, parlant à quelque gentil-homme qui l’estoit allé voir, il luy dit qu'il n’y avoit point d'apparence de rechercher la netteté en un ciice, voulant dire qu’il ne falloit point rechercher la netteté en nos corps, qui ne sont que des charongnes puantes et toutes pleines d'infection ; mais cela estoit plus admirable en ce grand Sainct que non pas imitable. Il ne faut pas voirement avoir trop de delicatesse, mais aussi il ne faut point estre sale. Ce qui faysoit ainsi parler ce Sainct estoit (si je ne me trompe) à cause qu'il parloit à des courtisans qu'il voyoit tellement pencher du .costé de la delicatesse, qu'il estoit besoin de leur parler ainsi un peu plus asprement, comme ceux qui veulent redresser un jeune arbrisseau ne le redressent pas seulement au ply qu'ils veulent luy donner, mais ils le font mesme courber de l’autre costé, affin qu'il ne retourne à son ply. Voilà ce que j'avois à dire de la modestie.
Vous desirez, en second lieu, de sçavoir comment il faut faire
pour bien recevoir la correction, sans qu’il nous en demeure du sentifnent, ou de la seicheresse de cœur. D’empescher que le sentiment de cholere ne s’esmeuve en nous, et que le sang ne nous monte au visage, jamais cela ne sera : bien-heureux seronsnous, si nous pouvons avoir cette perfection un quart-d’'heure avant que mourir. Mais de garder la seicheresse d'esprit, en sorte que nous ne parlions pas, apres que le sentiment est passé, avec autant de confiance, de douceur, et de tranquillité qu'auparavant, Ô! cela, il faut avoir grand soin de ne le pas faire : vous renvoyez bien loin le sentiment, dites-vous, mais cela ne laisse pas de demeurer. Je vous asseure, ma chere fille, que vous le renvoyez, peut-estre, comme font les citoyens d’une ville dans laquelle se fait la nuict une sedition, quand ils chassent les seditieux et ennemys; mais ils ne les mettent pas hors de la ville, si bien qu'ils se vont cachant de rue en rue, jusques à ce que le jour vient qu'il se jettent sur les habitans, et demeurent enfin maistres : vous rejettez le sentiment que vous avez de la correction qui vous est faite; mais non pas si fortement et soigneusement, qu'il ne se cache en quelque petit coin de vostre cœur au moins quelque partie du sentiment. Vous ne voulez pas avoir de sentiment; mais aussi, vous ne voulez pas sousmettre vostre jugement, qui vous fait croire que la correction a esté faite mal à propos, ou bien, qu’elle a esté faite par passion ou chose semblable. Qui ne void que ce seditieux se jettera sur nous et nous accablera de mille sortes de confusions, si promptement vous ne le chassez bien loin ? Mais que faut-il faire en ce tems-là? il faut se resserrer aupres de Nostre-Seigneur, et luy parler de quelque autre chose. Mais vostre sentiment ne s’accoise pas, ains il suggere de regarder le tort que l’on fait : à Dieu! ce n’est pas le tems de sousmettre son jugement, pour luy faire croire et confesser que la correction est bonne, et qu’elle a esté faite bien à propos; à non! c'est apres que vostre ame sera raccoisée et tranquillisée : car, pendant le trauble, il ne faut dire ny faire aucune chose, sinon demeurer ferme et resolue de ne consentir point à nostre passion, pour rayson que nous eussions de le faire; car jamais nous ne manquerions de rayson en ce tems-là, il nous en viendroit à la foule; mais il n’en faut pas escouter une seule, pour bonne qu’elle puisse sembler, ains se tenir proche de Dieu, comme j’ay dit, nous divertissant apres nous estre humiliez et sousmis devant sa Majesté, luy parlant d'autre chose. Mais remarquez ce mot, que je me plais grandement à dire, à cause de son utilité : humi-