‹ Œuvres complètes de saint François de Sales (volume 5)Chapitre 31 sur 158 · LAPS · texte numérisé non relu

LAPS

moy. Ce pauvre enfant y demeure jusqu’à tant qu'il en voye un autre, apres lequel il seroit aussi pres de courir, si la mere ne le retenoit comme devant. Et que faire là, sinon prendre patience et ne nous lasser point de nostre travail, puisqu'il est prins pour l'amour de Dieu? Mais, si je ne me trompe, quand nous disons que nous ne pouvons treuver Dieu, et qu'il nous semble qu'il est si loin de nous, nous voulons dire que nous ne pouvons avoir du sentiment de sa presence. J'ay remarqué que plusieurs ne font point de difference entre Dieu et le sentiment de Dieu, entre la fov et le sentiment de la foy; qui est un tres-grand deffaut : il leur semble que quand elles ne sentent pas Dieu, qu'elles ne sont pas en sa presence, et cela est une ignorance; car une personne qui va souffrir le martyre pour Dieu, et neantmoins elle ne pensera point en Dieu pendant ce tems-là, sinon en sa peine; quoyqu'elle n’ayt point le sentiment de la foy, elle ne laisse pas de meriter en faveur de sa premiere resolution, et faire un acte de grand amour. Il y a bien à dire d’avoir la presence de Dieu (j'entens estre en sa presence) et d’avoir le sentiment de sa presence. [l n’y a que Dieu seul qui nous puisse faire cette grace : car, de vous donner les moyens d’acquerir ce sentiment, il ne m'est pas possible. Demandez-vous comment il faut faire pour se tenir tousjours avec un grand respect devant Dieu, comme estant tres-indigne de cette grace? Il n’y a point d'autre moyen de le faire, que comme vous le dites : regardez qu'il est nostre Dieu, et que nous sommes ses foibles creatures, indignes de cet honneur, comme faysoit S. François, qui passa tout une nuict interrogeant Dieu en ces termes : Qui estes-vous? et qui suis-je? Enfin, si vous me demandez : Comment pourray-je faire pour acquerir l’amour de Dieu? je vous diray : En le voulant aymer; et au lieu de vous appliquer à penser et demander comment vous pourrez faire pour unir vostre esprit à Dieu, que vous vous mettez en la prattique, par une continuelle application de vostre esprit à Dieu, et je vous asseure que vous parviendrez bien plus tost à vostre pretention par ce moyen-là, que non pas par aucune autre voye : car, à mesure que nous nous dissipons, nous sommes moins recueillis, et partant moins capables de nous unir et joindre avec la divine Majesté, qui nous veut tous sans reserve. [l y a, certes, des ames qui s'occupent tant à penser comment elles feront, qu'elles n’ont pas le tems de faire; et toutesfois, en ce qui regarde nostre perfection, qui consiste en l’unyon de nostre ame avec la divine Bonté, il n’est question que de peu sçavoir, et de beaucoup faire. Il me semble que ceux

auxquels on demande le chemin du ciel, ont grande rayson de dire comme ceux qui disent que pour aller à un tel lieu, il faut tousjours aller, mettant l’un des pieds devant l’autre, et que par ce moyen on parviendra où l’on desire. Allez tousjours, dit-on à ces ames desireuses de leur perfection, allez en Ja voye de vostre vocation, en simplicité, vous amusant plus à faire qu’à desirer; c’est le plus court chemin. Mais voicy une finesse qu'il faut que vous me permettiez de vous descouvrir, sans toutesfois vous offenser. C'est que vous voudriez que je vous enseignasse une voye de perfection toute faite, en sorte qu’il n’y eust qu’à la mettre sur la teste, comme vous feriez vostre robbe, et que par ce moyen vous vous treuvassiez parfaicte sans peine, c’est-à-dire, que je vous donnasse la perfection toute faite; car ce que je dy qu'il faut faire n’est pas treuvé aggreable à la nature, ce n’est pas ce que nous voudrions. O! certes, si cela estoit en mon pouvoir, je serois le plus parfaict homme du monde, sans qu’il fallust rien faire; je vous asseure que je la prendrois premierement pour moy. Il vous semble que la perfection est un art; que si l’on pouvoit treuver son secret, l'on l’auroit incontinent sans peine. Certes, nous nous trompons : car il n’y a point de plus grand secret que de faire et travailler fidellement en l'exercice du divin amour, si nous pretendons de nous unir au Bien-aymé. Mais je voudrois bien que l’on remarquast que quand je dy qu'il faut faire, j'entens tousjours parler de la partie superieure de nostre ame : car, pour toutes les respugnances de l'inferieure, il ne s’en faut non plus estonner que les passans font des chiens qui abboyent de loin. Ceux qui, estant au festin, vont picquotant chaque mets, et en mangent de tous un peu, se detracquent fort l’estomach, dans lequel il se fait une si grande indigestion, que cela les empesche de dormir toute la nuict, ne pouvant faire autre chose que cracher : ces ames qui veulent gouster de toutes les methodes et de tous les moyens qui nous conduisent, ou peuvent conduire à la perfection, en font de mesme : car lestomach de leur volonté n'ayant pas assez de chaleur pour digerer et mettre en prattique tant de moyens, il se fait une certaine crudité et indigestion, qui leur oste la paix et tranquillité d’esprit aupres de Nostre-Seigneur, qui est cet un necessaire que Marie à choysi, et ne lui sera point osté.

Passons maintenant à l’autre demande que vous m'avez fait, sçavoir est, comment vous pourrez faire pour bien affermir vos resolutions et faire qu’elles reüssissent en effect. [1 n’y a point de meilleur moyen (ma fille) que de les mettre en prattique. Mais

vous dites que vous demeurez tousjours si foible, qu’encore que vous fassiez souvent de fortes resolutions de ne pas tomber en limperfection dont vous desirez de vous amender, l’occasion se presentant, vous ne laissez pas de donner du nez en terre. Voulez-vous que je vous die pourquoy nous demeurons si foibles? c'est parce que nous ne voulons pas nous abstenir des viandes malsaines : comme si une personne, laquelle voudroit bien n'avoir point de mal d’estomach, demandoit à un medecin comment elle pourroit faire; il luy respondroit : Ne mangez point de telles ou telles viandes, parce qu’elles engendrent des cruditez qui causent par apres des douleurs; elle ne voudroit pourtant pas s'en abstenir. Nous faysons de mesme : nous voudrions (par exemple) bien aymer la correction; mais nous voulons neantmoins estre obstinez : à c'est une folie ! cela ne se peut; vous ne sçauriez estre forte à supporter courageusement la correction pendant que vous mangerez de la viande de l’estimé propre. Je voudrois bien tenir mon ame recueillie, et neantmoins je ne veux pas retrancher tant de sortes de reflexions inutiles ; cela ne se peut. Mon Dieu! je voudrois bien estre fermement invariable en mes exercices, mais je voudrois bien aussi n’y avoir pas tant de peine; en un mot, je voudrois trouver la besongne toute faite : cela ne se peut durant cette vie, car nous aurons tousjours à travailler. La feste de la Purification (je vous l’ay desjà dit une fois) n’a point d’octave (1). Il faut que nous ayons deux esgales resolutions , l’une de voir croistre les mauvaises herbes en nostre jardin, et l’autre d’avoir le courage de les voir arracher et les arracher nous-mesmes : car nostre amour-propre ne mourra point pendant que nous vivrons, lequel est celuy qui fait ces impertinentes productions. Au reste , ce n’est pas estre foible de tomber quelquesfois en des pechez veniels, pourveu que nous nous en relevions tout incontinent par un retour de nostre ame en Dieu, nous humihant tout doucement. Il ne faut pas que nous pensions pouvoir vivre sans en faire tousjours quelques-uns : car il n’y à eu que Nostre-Dame qui ayt eu ce privilege. Certes, si bien ils nous arrestent un peu (comme j’ay dit), ils ne nous destournent pourtant pas de la voye; un seul regard de Dieu les efface. Enfin, il faut sçavoir que nous ne devons jamais cesser de faire de bonnes resolutions, encore que nous voyions bien que, selon nostre ordinaire, nous ne les prattiquons pas; voire quand bien nous verrions qu’il est impossible de les prattiquer quand l’occasion s’en presentera; et cela, il le faut faire avec plus de

(4) I faut qu'elle dure toujours. (N.E))

fermeté que si nous sentions en nous assez de courage pour reüssir de nostre entreprinse, disant à Nostre-Seigneur : Il est vray que je n’auray pas la force de faire ou supporter telle chose de moy-mesme; mais je m'en resjouys d'autant que ce sera vostre force qui le fera en moy; et sur cet appuy, aller à la bataille courageusement, et ne doubter point que vous n’en rapportiez la victoire. Nostre-Seigneur fait envers nous tout de mesme comme un bon pere ou une bonne mere, laquelle laisse marcher son enfant tout seul lorsqu'il est sur une douce prairie où l'herbe est grande, ou bien dessus la mousse, parce que, si bien il vient à tomber, il ne se fera pas grand mal; mais aux mauvais et dangereux chemins, elle le porte soigneusement entre ses bras. Nous avons souvent veu des ames supporter courageusement des grands assauts sans estre vaincues par leurs ennemys, lesquelles par apres ont esté surmontées en des bien legeres rencontres. Et pourquoy cela? sinon parce que Nostre-Seigneur, voyant qu’elles ne se feroient pas grand mal en tombant, les a laissé marcher toutes seules; ce qu'il n’a pas fait lorsqu'elles estoient dans les precipices des grandes tentations, d’où il les a tirées par sa main toute-puissante, S° Paule, laquelle fut si genereuse à se depestrer du monde, quittant la ville de Rome et tant de commoditez, etlaquelle ne peutestre esbranlée par l'affection maternelle qu’elle portoit à ses enfants, tant son cœur estoit resolu de quitter tout pour Dieu, apres avoir fait toutes ces grandes merveilles, elle se laissa surmonter par Ja tentation de son propre jugement, qui luy faysoit accroire qu'il ne se falloit pas sousmettre à l’advis de plusieurs saincts personnages, qui vouloient qu’elle retranchast quelque chose de ses austeritez ordinaires ; en quoy S. Hierosme advouë qu’elle estoit reprehensible. Remarquons pour conclusion que tout ce que nous avons dit en cet entretien sont des choses assez delicates pour la perfection, et partant, que nulle de vous autres, qui les avez entenduës, n'ayt à s’estonner si elle ne se treuve parvenuë à cette perfection, puisque, par la grace de Dieu, vous avez toutes le courage bon pour y pretendre.

Vive Jesus!

De lObeyssance.

L'OBEyssaNcE est une vertu morale qui despend de la justice : or, il y a certaines vertus morales qui ont tant d’affinité avec les vertus theologales (qui sont la Foy, l’Esperance, la Charité), qu'elles semblent presque theologiques, bien qu'elles soient en un degré bien inferieur, comme la Penitence, la Religion, la Justice et l’'Obeyssance. Or, l'Obeyssance consiste en deux poincts : le premier est d’obeyr aux superieurs, le second d'obeyr aux esgaux et inferieurs; mais ce second appartient plutost à l'humilité, douceur et charité qu’à l’obeyssance : car, celuy qui est humble pense que tous les autres le surpassent et sont beaucoup meilleurs que luy; de sorte qu’il les rend superieurs, et croit leur devoir obeyr. Mais quant à l’obeyssance qui regarde les superieurs, que Dieu à establis sur nous pour nous gouverner, elle est de justice et de necessité, et se doit rendre avec une entiere sousmission de nostre entendement et de nostre volonté. Or, cette obeyssance de l'entendement se prattique lorsque, estant commandez, nous acceptons et appreuvons le commandement, non-seulement avec la volonté, mais aussi avec nostre entendement, appreuvant et estimant la chose commandée , et la jugeant meilleure que toute autre que l’on nous eust peu commander sur cette occasion. Quand on est parvenu là, alors on ayme tellement à obeyr, que l’on desire insatiablement d’estre commandé, affin que tout ce que l’on fait soit fait par obeyssance; et ceci est l’obeyssance des parfaicts, et celle que je vous desire, laquelle procede d'un pur don de Dieu, ou bien est acquise avec beaucoup de tems et de travail, par une quantité d'actes souvent reïterez et produicts à vive force, par le moyen desquels nous acquerons l'habitude. Nostre inclination naturelle nous porte tousjours au desir de commander, et nous donne une aversion d’obeyr; et neantmoins il est certain que nous avons beaucoup de capacité pour obeyr, et peut-estre n’en avons-nous point pour commander.

L'obeyssance plus ordinaire a trois conditions. La premiere, c'est d’aggreer la chose que l’on nous commande, et y plier doucement nostre volonté, aymant à estre commandez : car ce n’est pas le moyen de nous rendre vrays obeyssans, de n’avoir

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personne qui nous commande; comme de mesme ce n’est pas le moyen d’estre doux que de demeurer seul dans un desert. Cassian rapporte qu’estant au desert, il se mettoit quelquesfois en cholere, et que prenant la plume pour escrire, si elle ne marquoit pas il la jettoit : de sorte, dit-il, qu'il ne sert de rien d’estre seul, puisque nous portons la cholere avec nous. La vertu est un bien de soy qui ne despend pas de la privation de son contraire. La seconde condition de l’obeyssance est la promptitude, à laquelle est opposée la paresse ou tristesse spirituelle; car il arrive rarement qu’une ame triste fasse quelque chose promptement et diligemment (en termes theologiques, la paresse s’appelle tristesse spirituelle), et c'est cela qui empesche de faire l’obeyssance courageusement et promptement. La troisiesme est la perseverance; car il ne suffit pas que l’on aggrée le commandement, et que pour quelque espace de tems l’on l’execute, si l’on n’y persevere, puisque c’est cette perseverance qui obtient la couronne. Il se treuve partout des exemples admirables de la perseverance, mais particulerement dans la vie de S. Pachosme. Il y a des moines qui ont perseveré avec une patience incroyable à ne faire toute leur vie qu'un mesme exercice, comme le bon Pere Jonas, qui ne fit jamais en sa vie autre chose (outre le jardinage) que des nattes, et s’estoit tellement habitué à cela, qu'il les faysoit sa fenestre fermée, en meditant et faysant orayson : l’un ne luy empeschoit point l’autre, de sorte qu’on le treuva mort les genoux croisez et sa natte attachée dessus : il mourut en faysant ce qu'il avoit fait toute sa vie. C’est un grand acte d'humilité de faire toute sa vie, par obeyssance, un mesme exercice qui soit abject; car il peut arriver force tentations, que l’on seroit bien capable de quelque chose de plus grand. Or, cette troisiesme condition est la plus difficile de toutes, à cause de la legereté et inconstance de l'esprit humain; car, à cette heure nous aymons faire une chose, et tantost nous ne la voudrions pas regarder. Si nous voulions suivre tous les mouvemens de nostre esprit, ou qu’il nous fust possible de le faire sans qu’il y eust du scandale ou du deshonneur, nous ne verrions autre chose que des changemens : ores (1), nous voudrions estre em une condition, et peu apres nous en chercherions une autre, tant cette inconstance de l'esprit humain est extravagante ; mais il la faut arrester avec les forces de nos premieres resolutions, affin de vivre esgalement parmy les inesgalitez de nos sentimens et des esvenemens. Or, pour nous affectionner à l’obeyssance, lors- (1) Tantôt.

DE L'OBEYSSANUE. 155

que nous nous treuverons tentez, il faut faire des considerations de son excellence, de sa beauté et de son merite, voir de son utilité, pour nous encourager à passer outre : cela s’entend pour les ames qui ne sont pas encore bien establies en l’obeyssance ; mäis quand il n’est question que d’une simple aversion ou desgoust de la chose commandée, il faut faire un acte d'amour et se mettre à la besongne. Nostre-Seigneur mesme, en sa passion, ressentit un tres-grand desgoust et une aversion mortelle à souffrir la mort : il le dit luy-mesme; mais, avec la fine poincte de son esprit, 1l estoit resigné à la volonté de son Pere : tout le reste estoit un mouvement de la nature. La perseverance plus difficile est és choses interieures; car, pour les materielles et exterieures , elles sont assez faciles. Cela procede de ce qu’il nous fasche d’assujettir nostre entendement; car c’est la derniere piece que nous sousmettons, et neantmoins, 1l est entierement necessaire que nous assubjettissions nostre pensée à certains objets, de maniere que quand on nous marque des exercices ou prattiques de vertu, il faut que nous demeurions en ces exercices et que nous y assubjettissions nostre esprit. Je n'appelle pas manquer à la perseverance quand nous faysons quelques petites interruptions, pourveu que nous ne quittions pas tout à fait; comme ce n’est pas manquer à l’obeyssance, de manquer à quelques-unes de ses conditions, attendu que nous ne sommes pas obligez, sinon à la substance des vertus, et non pas aux conditions : car, encore que nous obeyssions avec respugnance, et quasi comme -forcez par l'obligation de nostre condition, nostre obeyssance ne laisse pas d’estre bonne en vertu de nostre premiere resolution; mais elle est d’une valeur et d’un merite infiniment grand, quand elle est faite avec les conditions que nous avons dites : car une chose, pour petite qu’elle soit, estant faite avec une telle obeyssance, est de tres-grande valeur.

L'obeyssance est une vertu si excellente, que Nostre-Seigneur a voulu conduire tout le cours de sa vie par obeyssance, ainsi qu'il a dit tant de fois, qu’il n’estoit pas venu pour faire sa volonté, ains celle de son Pere; et l’Apostre dit qu'il s’est fait obeyssant jusques à la mort, et la mort de la croix; et a voulu joindre au merite infini de sa charité parfaicte, l'infini merite d'une parfaicte obeyssance. La charité cede à l’obeyssance, parce que l'obeyssance despend de la justice : aussi est-il meilleur de payer ce que l’on doit que de faire l’aumosne; cela veut dire qu'il est mieux de faire l'obeyssance qu’un acte de charité par nostre propre mouvement.

MR Tes. Le dl

Le second poinct auquel consiste l'obeyssance, est plutost humilité qu'obeyssance : car cette sorte d'obeyssance est une certaine souplesse de nostre volonté à suivre la volonté d’autruy; et c'est une vertu extremement aymable, qui fait tourner nostre esprit à toutés mains, et nous dispose à faire tousjours la volonté de Dieu : car, par exemple, si allant en un lieu je treuve une sœur, et qu’elle me die que j'aille ailleurs, la volonté de Dieu en moy est que je fasse ce qu’elle veut, plutost que ce que Je veux. Que si j'oppose mon opinion à la sienne, la volonté de Dieu en elle est qu’elle me cede, et ainsi de toutes choses qui sont indifferentes; mais s’il arrive que sur cette premiere opinion toutes deux voulussent ceder, il ne faudroit pas demeurer là sur cette contestation, ains regarder lequel seroit le plus raysonnable et meilleur, et puis le faire simplement; et faut que cela soit conduict par la discretion : car il ne seroit pas à propos de quitter une chose qui seroit de necessité, pour condescendre à une chose indifferente. Si je voulois faire une action de grande mortification, et qu'une autre sœur me vinst dire que je ne la fisse pas, ou que j'en fisse une autre, je remettrois en un autre tems, s’il estoit possible, mon premier dessein, pour faire sa volonté, et puis apres je paracheverais mon entreprinse; que si je ne pouvois l’obmettre ou la remettre, et que ce qu'elle voudroit de moy ne fust pas necessaire, je ferois ce que j'avois premierement entreprins, et puis, s’il se pouvoit, je regagnerois la commodité de faire ce que la sœur desiroit de moy. Que s'il arrive qu'une sœur nous requiere de faire quelque chose, et que, par surprinse, nous tesmoignions d’y avoir de la respagnance, il ne faut pas que la sœur s’en ombrage ny fasse semblant de le cognoistre, ny qu'elle prie de ne le faire pas : car il n’est pas en nostre puissance d’empescher que nostre couleur, nos yeux et nostre contenance ne tesmoignent le combat que nous avons au dedans, encore que la rayson veüille bien faire la chese; car ce sont des messagers qui viennent sans qu'on les demande, et qui, encore qu'on leur die : Retournez, n’en font rien pour l'ordinaire. A quel propos donc cette sœur ne voudra-t-elle pas que je fasse ce dont elle me prie, pour ce seulement qu'elle a recogneu que j'y ay de la respugnance? elle doit aymer que je fasse ce profict pour mon ame. Vous me direz : C’est qu’elle craint de vous avoir fasché ; non, c’est l’amour-propre qui ne voudroit pas que j'eusse seulement une moindre pensée qu’elle est importune : je l’auray bien pourtant, encore que je ne m'y arreste pas. Si neantmoins, au signe de ma respugnance, je joins des parolles qui tesmoignent

apertement (1) que je n’ay pointd’envie de faire ce dont cette sœur me prie, elle peut et doit me dire doucement que je ne le fasse pas, quand ce sont personnes esgales ; car 1l faut que ceux qui ont authorité tiennent ferme et fassent plier leurs inferieurs. Or, combien qu'une sœur m'auroit refusé entierement quelque chose, ou monstré de la respugnance, je ne dois point perdre la confiance de l’employer une autre fois, ny mesme je ne me dois point mal-edifier de son imperfection : car, à cette heure-là, je la supporte, et tanstost elle me supportera; maintenant elle a de l’aversion de faire cette chose, et une autre fois elle la fera volontiers : si toutesfois j'avois l'experience que ce fust un esprit qui ne fust pas encore capable de cette facon de traitter, j'attendrois pour quelque tems, jusques à tant qu’elle fust mieux disposée. Nous devons tous estre capables des deffauts les uns des autres, et ne faut en facon quelconque s’estonner d’en rencontrer ; car, si nous demeurons quelque tems sans tomber en faute, nous serons par apres un autre tems que nous ne ferons que faillir, et ferons plusieurs grandes imperfections, de la suite desquelles il faut profitter par l’abjection qui nous en revient. Il faut souffrir avec perfection, faysant tousjours ce que nous pouvons pour nostre patience le retardement de nostre advancement, et de bon cœur.

O qu'heureux sont ceux qui, vivant en l’attente, ne se lassent point d'attendre! ce que je dy pour plusieurs, lesquels, ayant le desir de se perfectionner par l’acquisition des vertus, les voudroient avoir tout d’un coup, comme si la perfection ne consistoit qu’à la desirer : ce seroit un grand bien si nous pouvions estre humbles tout aussitost que nous avons desiré de l’estre, sans autre peine. Il faut que nous nous accoustumions à rechercher l’evenement de nostre perfection, selon les voyes ordinaires, en tranquilité de cœur, faysant tout ce que nous pouvons pour acquerir les vertus, par la fidellité que nous auronsàles prattiquer, une chacune selon nostre condition et vocation, et demeurons en attente pour ce qui regarde de parvenir tost ou tard au but de nostre pretention, laissant cela à la divine Providence, laquelle aura soing de nous consoler au tems qu’elle a destiné de le faire; et quand mesme ce ne seroit qu'à l'heure de nostre mort, il nous doit suffire , pourveu que nous rendions nostre devoir, en faysant tousjours ce qui est en nous et à nostre pouvoir : nous aurons tousjours assez tost ce que nous desirons, quand nous l’aurons et qu’il playra à Dieu de nous le donner. Cette attente et resignation esttres-necessaire; car le deffaut d’icelle trouble fort

(4) Ouvertement. 2

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