‹ Œuvres complètes de saint François de Sales (volume 5)Chapitre 33 sur 158 · SUR LE MESME SUBJET DE L'OBEYSSANCE · texte numérisé non relu

SUR LE MESME SUBJET DE L'OBEYSSANCE

De la vertu d'Obeyssance.

IL y a trois sortes d’obeyssance pieuse, dont la premiere est generale à tous les chretiens, qui est l'obeyssance deue à Dieu et à la samcte Eglise, en l'observance de leurs commandemens. La seconde est l’obeyssance religieuse, qui est desjà d’un grand prix au-dessus de l’autre, parce qu’elle s’attache non-seulement aux commandemens de Dieu, ains elle s'assujettit à l'observance de ses conseils. Il y a une troisiesme obeyssance, qui est celle de laquelle je veux parler, comme estant la plus parfaicte, qui se nomme amoureuse; et c'est de ceste-cy de laquelle Nostre-Seigneur nous a montré exemple tout le tems de sa vie. Les Peres ont donné à cette sorte d'obeyssance plusieurs proprietez et conditions, mais entre toutes j'en choisiray seulement trois : dont la premiere est, qu’elle est (comme ils la nomment) aveugle ; la seconde qu’elle est prompte, et la troisiesme qu’elle est perseverante. L’obeyssance aveugle a trois proprietez ou conditions : dont la premiere est, qu’elle ne regarde jamais le visage des superieurs, ains seulement leur authorité; la seconde, qu’elle ne s’informe point des raysons ny des motifs que les superieurs ont de commander telle ou telle chose, luy suffisant sçavoir qu'ils l’ont commandée; et la troisiesme qu elle ne s’enquiert point des moyens qu’il faut qu’elle üenne pour faire ce qui est commandé, s’asseurant que Dieu, par l'inspiration duquel on luy a fait ce commandement, luy donnera bien le pouvoir de l’accomplir : mais, au lieu de s’enquerir comment elle fera, elle se met à faire. Doncques l’obeyssance religieuse, qui doit estre aveugle, se sousmet amoureusement à faire tout ce qui luy estcommandé, tout simplement, Sans regarder jamais si le commandement est bien ou mal fait, pourveu que celuy qui commande ayt le pouvoir de commander, et que le commandement serve à la conjonction de nostre esprit

avec Dieu : car, hors de là, jamais le vray obeyssant ne fait aucune chose. Plusieurs se sont grandement trompez sur cette condition de l’obeyssance, lesquels ont creu qu’elle consistoit à faire à tort et à travers tout ce qui nous pourroit estre commandé, fust-ce mesme contre les commandemens de Dieu et de la saincte Eglise : en quoy ils ont grandement erré, s'imaginant une folie en cet aveuglement, qui n’y est nullement; car, en tout ce qui est des commandemens de Dieu, comme les superieurs n'ont point de pouvoir de faire jamais aucun commandement contraire, les inferieurs n’ont de mesme jamais aucune obligation d'obeyr en tel cas : ains, s'ils y obeyssoient, ils pecheroient. Or, je sçay bien que plusieurs ont fait des choses contre les commandemens de Dieu, par l'instinct de cette obeyssance, laquelle ne veut pas seulement obeyr aux commandemens de Dieu, et des superieurs, mais aussi à leurs conseils ét à leurs inclinations. Plusieurs donc se sont precipitez à la mort par une inspiration particuliere de Dieu, qui est tellement forte, qu'ils ne s’en pouvoient nullement desdire; car autrement ils eussent grievement peché. Il est rapporté dans le second livre des Machabées, qu'un nommé Rasias, lequel, poussé d’un zele ardent de la gloire de Dieu, s’en alla exposer aux coups, dont il scavoit ne pouvoir eviter les blesseures et la mort; et se sentant blessé en la poictrine, il tira toutes ses entrailles par cette blessure, puisilles jetta en l'air en presence de ses ennemys. S'° Apollonie se jetta dans le feu que les impies ennemys de Dieu et du nom chrestien avoient preparé pour l'y mettre et la faire mourir. S. Ambroise rapporte aussi l’histoire de trois filles, qui, pour eviter de perdre leur chasteté, se jetterent dans un fleuve où elles furent suffoquées par les eaux : mais celles-cy avoient d’ailleurs quelque sorte de rayson pour ce faire, qui seroit trop longue à deduire. L'on en void beaucoup d'autres qui se sont precipitez à la mort, comme celuy qui se jetta dans une fournaise ardente; mais tous ces exemples doivent estre admirez et non pas imilez : car vous sçavez assez qu'il ne faut jamais pas estre si aveugle, que de penser aggreer à Dieu en contrevenant à ses commandemens.

L'obeyssance amoureuse presuppose que nous avons l'obeyssance aux commandemens de Dieu. On dit que cette obeyssance est aveugle, parce qu’elle obeyt esgalement à tous les superieurs. Tous les anciens Peres ont grandement blasmé ceux lesquels ne se vouloient pas sousmettre à l’obeyssance de ceux qui estoient de moindre qualité qu'eux; ils leur demandoient : Quand

vous obeyssiez à vos superieurs, pourquoy le faysiez-vous? estoit-ce pour l'amour de Dieu? nullement; car, cestuy-cy ne tient-il pas la mesme place de Dieu parmy nous, que faysoit l’autre? sans doubte il est vicaire de Dieu, et Dieu nous commande par sa bouche, et nous fait entendre ses volontez, par ses ordonnances, comme il faysoit par la bouche de l’autre. Vous obeyssez done aux superieurs, parce que vous leur avez de l'inclination, et pour le respect de leurs personnes. Helas! vous ne faites rien plus que les mondains; car ils en font bien de mesme: et non-seulement ils obeyssent aux commandemens de ceux qu'ils ayment, mais ils n’estimeroient pas leur amour bien satisfait, s'ils ne suivoient encore au plus pres qu'ils peuvent leurs inclinations et affections, ainsi que fait le vray obeyssant; tant à l'endroict de ses superieurs comme de Dieu mesme. Les payens, tous meschans qu'ils estoient, nous ont monstré l’'exemple de cecy : car le diable parloit à eux en diverses sortes d'idoles : les unes estoient des statues d'hommes, les autres des rats, des chiens, des lyons, des serpens, et choses semblables, et ces pauvres gens adjoustoient foy esgalement à tous, obeyssant à la statue d'un chien comme à celle d'un homme, à celle d'un rat comme à celle d’un lyon, sans aucune difference. Pourquoy cela? parce qu'ils regardoient leurs dieux en la diversité de ces statues. S. Paul nous commande d’obeyr aux superieurs, encore qu'ils fussent meschans. Nostre-Seigneur, Nostre- Dame et S. Joseph, nous ont fort bien enseigné cette façon d’obeyr, au voyage qu'ils firent de Nazareth en Bethleem : car, Cesar ayant fait un edict, que tous les subjets allassent au lieu de leur naissance pour y estre enrollez, ils y allerent amoureusement, pour satisfaire à cette obeyssance, bien que Cesar fust payen et idolastre : Nostre-Seigneur voulant monstrer par là, que nous ne devons jamais regarder au visage de ceux qui commandent, pourveu qu'ils ayent le pouvoir de commander.

Passons maintenant à la seconde propriété de l’obeyssance aveugle. Apres donc qu'elle a gaigné ce poinct de ne pas regarder ceux qui commandent, ains de se sousmettre esgalement à toutes sortes de superieurs, elle passe oultre, et vient au second, qui est d’obeyr sans considerer l'intention ny la fin pour laquelle le commandement est fait, se contentant de sçavoir qu'il est fait, sans s'amuser à considerer s’il est bien ou mal fait, sil'on a rayson où non de faire tel ou tel commandement. Abraham s’est rendu fort recommandable en cette obeyssance. Dieu l'appelle, et luy dit : Abraham, sors de ta terre et de ta parenté,

c'est-à-dire, hors de ta ville, et t'en va au lieu que je te monstreray. Abraham va sans resplique. Hé! ne pouvoit-il pas bien dire : Seigneur, vous me dites que je sorte hors de la ville; ditesmoy donc, s'il vous plaist, de quel costé je sortiray? I1 ne dit pas un mot; ains s’en alla où l'esprit le portoit, sans regarder en aucune façon sl alloit bien ou mal, pourquoy et à quelle intention Dieu luy avoit fait ce commandement, si courtement qu'il ne luy avoit pas seulement marqué le chemin par lequel il vouloït qu'il marchast. O certes! le vray obeyssant ne fait pas des discours, 11 se met simplement en besongne, sans s’enquerir d'autre chose que d’obeyr. Il semble que Nostre-Seigneur mesme nous ayt voulu monstrer combien cette sorte d’obeyssance luy estoit aggreable, lorsqu'il s’'apparut à S. Paul pour le convertir : car l'ayant appellé par son nom, il le fit cheoir par terre et l’aveugla. Voyez-vous ? pour le faire son disciple, il le fit tomber, pour l'humilier et l’assubjettir à soy; puis soudain il l'aveugla et luy commanda de s’en aller en la ville treuver Ananias, et qu'il fist tout ce qu'il luy commanderoit. Mais pourquoy Nostre-Seigneur mesme ne luy dit-il pas ce qu'il devoit faire sans le renvoyer plus loin, luy qui avoit bien daigné luy parler pour le convertir? S. Paul fit tout ce qui luy fut commandé. Il n’eust rien cousté à Nostre-Seigneur de luy dire luy-mesme ce quil luy fit dire par Ananias; mais il vouloit que nous cognussions par cet exemple combien il ayme l’obeyssance aveugle, puisquil semble qu'il n’aveugla S. Paul que pour le rendre vray obeyssant. Quand Nostre-Seigneur voulut donner la vuë à l’aveugle-né, il fit de la bouë et la luy mit sur les yeux, luy commandant de s'aller laver en la fontaine de Siloë. Ce pauvre aveugle ne pouvoit-il pas bien s'estonner du moyen dont Nostre- Seigneur usoit pour le guerir, et luy dire : Helas! que me faitesvous ? si je n’estois pas aveugle, cela seroit capable de me faire perdre la veuë. Il ne fit point toutes ces considerations; ains il obeyt tout Simplement. Ainsi le vray obeyssant croit simplement de pouvoir faire tout ce qu’on luy peut commander, parce qu'il tient que tous les commandemens viennent de Dieu, ou sont faits par son inspiration, lesquels ne peuvent estre impossibles, à rayson de la puissance de celuy qui commande. Naaman le Syrien n’en fit pas de la sorte, dont il luy en pensa arriver du mal. Celuy-cy. estant ladre(1), s'en alla treuver Elisée, pour estre guery, parce que tous les remedes dont il avoit usé pour recouvrer sa premiere santé ne luy avoient de rien servi. Sçachant. (4) Lépreux.

donc qu’Elisée faysoit de grandes merveilles , il s'en alla à luy, et estant arrivé, il luy envoya un de ses gens pour le supplier de le vouloir guerir. Sur quoy Elisée ne sortit pas mesme de sa chambre; ains luy envoya dire par son serviteur, qu'il s’allast laver sept fois au Jourdain, et qu’il seroit guery. À cette response, Naaman commença à se depiter et dire : N'y a-t-il pas des eaux en nostre pays aussi bonnes que celles qui sont au fleuve Jourdain? et n’en voulut rien faire; mais ses gens luy remonstrerent qu’il devoit faire ce qui luy estoit enjoinct par le prophete, puisque c’estoit une chose si facile. 11 se laissa gaigner à leurs parolles, et s’estant lavé sept fois, il fut guery. Voyez-vous comment il se met en danger de ne point recouvrer sa santé, voulant faire tant de considerations sur ce qui estoit commandé?

La troisiesme proprieté de l’obeyssance aveugle, est qu'elle ne considere point et ne s’enquiert point tant par quel moyen elle pourra faire ce qui luy est commandé. Elle sçayt que le chemin par lequel elle doit aller est la regle de la religion et les commandemens des superieurs; elle prend ce chemin en simplicité de cœur, sans pointiller si ce seroit mieux de faire ainsi ou ainsi : pourveu qu’elle obeysse, tout luy est esgal ; car elle sçayt bien que cela suffit pour estre aggreable à Dieu, pour l'amour duquel elle obeyt purement et simplement.

La seconde condition de l’obeyssance amoureuse est qu’elle est prompte. Or, la promptitude de l’obeyssance a tousjours esté recommandée aux religieux comme une piece tres-necessaire pour bien obeyr et observer parfaictement ce qu'ils ont voué à Dieu. Ce fut la marque que print Eliezer pour cognoistre la fille que Dieu avoit determinée pour estre l’espouse du fils de son maistre. Il dit donc ainsi en soy-mesme : Celle à qui je demanderay à boire et qui me dira : J'en donneray non-seulement à vous, mais je puiseray encore de l’eau pour vos chameaux, ce sera celle-là que je recognoistray estre digne espouse du fils de mon maistre. Et comme il alloit pensant à cela, il vit de loin la belle Rebecca. Eliezer la voyant si belle et si gracieuse aupres da puits où elle tiroit de l’eau pour ses brebis, il luy fit sa demande, et la damoiselle respondit, selon son dessein : Ouy, ditelle, non-seulement à vous, mais encore à vos chameaux. Remarquez, je vous prie, combien elle fut prompte et gracieuse : elle n’espargnoit point sa peine, ains en estoit fort liberale; car il ne falloit pas peu d’eau pour abreuver tant de chameaux qu'Eliezer menoit. O certes! les obeyssances qui se font mal gracieusement ne sont point aggreables. Il y en a qui obeyssent, mais

c’est avec tant de langueur et avec une si mauvaise mine, qu'ils diminuent beaucoup le merite de cette vertu. La charité et l’obeyssance ont une telle unyon ensemble, qu’elles ne se peuvent separer : l'amour nous fait obeyr promptement; car, pour difficile que soit la chose commandée, celuy qui a l’obeyssance amoureuse l’entreprend amoureusement, parce que, l’obeyssance estant une principale partie de l'humilité, qui ayme souverainement la sousmission, l’obeyssant par consequent ayme le commandement, et dès qu’il l’apperçoit de loin, quel qu’il puisse estre, soit-il selon son goust ou non, il l’embrasse, il le caresse et le cherit tendrement. Il y a dans la vie de S. Pachosme un exemple de cette promptitude à l’obeyssance, que je vous veux dire. Entre les religieux de S. Pachosme, il y en avoit un nommé Jonas, homme de grande vertu et saincteté, lequel avoit la charge du jardin, dans lequel il y avoit un figuier qui portoit de fort belles figues ; or, ce figuier servoit de tentation aux jeunes religieux : toutes les fois qu’ils passoient aupres, ils regardoient tousjours un peu ces figues. S. Pachosme l'ayant remarqué, en se promenant un jour par le jardin, il leva les yeux contre ce figuier, et vit le diable au-dessus qui regardoit les figues de haut en bas, comme les religieux les regardoient du bas en haut. Ce grand Sanct, qui ne desiroit pas moins de dresser ses religieux à une totale mortification des sens comme à la mortification interieure des passions et inclinations, appela Jonas et luy commanda que le lendemain il ne manquast à couper le figuier; à quoy le pauvre Jonas respliqua : Hé! mon Pere, encore faut-il un peu supporter ces jeunes gens; il les faut bien recreer en quelque chose; ce n’est pas pour moy que je le veux conserver. À quoy le Pere respondit fort doucement : Bien, mon frere, vous n’avez pas voulu obeyr simplement et promptement; mais que voulez-vous gager que l’arbre sera plus obeyssant que vous ? Ce qui arriva : car le lendemain on le treuva tout sec, et ne porta jamais fruict. Le pauvre Jonas disoit fort veritablement, que ce n’estoit pas pour luy qu'il vouloit garder le figuier : car on remarqua que de soixante et quinze ans qu'il vesquit en la religion, et qu’il fut jardinier, il n’avoit jamais tasté aucun fruict de son jardin, mais il en estoit fort liberal à l’endroict des freres; cependant il apprint combien la promptitude de l’obeyssance estoit recommandable. Nostre-Seigneur, tout le tems de sa vie, a donné des exemples continuels de cette promptitude à l’obeyssance : car il ne se peut rien voir de si souple ny de si prompt qu'il estoit à la volonté d'un chacun. A son exemple, 1l nous

faut apprendre d’estre grandement prompts en l’'obeyssance; car il ne suffit pas au cœur amoureux de faire ce qu'on commande ou que l'on luy tesmoigne de desirer, s’il ne le fait promptement : il ne peut voir l'heure assez tost venuë pour ac-: complir ce que l’on à ordonné, affin que l’on luy commande de nouveau quelque autre chose. David ne fit qu’un simple souhaict de boire de l’eau de la cisterne de Bethleem, et soudain partirent trois chevaliers, qui, à teste baissée , traverserent l'armée des ennemys et luy en allerent querir. Ils furent extremement prompts à suivre le desir du roy; ainsi void-on que tant de grands Saincts ont fait pour suivre les inclinations et les desirs qu'il leur sembloit que le Roy des roys Nostre-Seigneur avoit. Quel commandement, je vous supplie, a fait Nostre-Seigneur qui obligeast S'° Catherine de Sienne à boire ou lescher avec la langue la pourriture qui sortoit de la playe de cette pauvre femme qu’elle servoit; et S. Louys, roy de France, de manger avec les ladres le reste de leur potage pour leur donner courage de manger? Certes, ils n’estoient aucunement obligez à cela; mais, sçachant que Nostre-Seigneur aymoit et avoit tesmoigné de l’inclination à l'amour de la propre abjection, pensant luy faire playsir de suivre son inclination, ils faysoient ces choses (quoyque tres-respugnantes à leur sens) avec un tres-grand amour, Nous sommes obligez de secourir nostre prochain quand il est en extreme necessité ; neantmoins, parce que l’'aumosne est un conseil de Nostre-Seigneur, plusieurs: font volontiers l’aumosne autant que leur moyen le leur permet. Or, dessus cette obeyssance aux conseils, l'obeyssance amoureuse estentée, qui nous fait entreprendre de suivre ric à ric (1) les desirs et les intentions de Dieu et de nos superieurs. Mais il faut que je vous advertisse icy d’une tromperie en laquelle on pourroit tomber : car, si ceux qui voudroient entreprendre la prattique de cette vertu fort exactement, vouloient tousjours se tenir en attention pour pouvoir cognoistre les desirs et les inchnations de leurs superieurs ou de Dieu, ils perdroient le tems infailliblement; car (par exemple) tandis que je m'enquerrois quel est le desir de Dieu, je ne m'occuperois pas à me tenir en repos el tranquillité aupres de luy, qui est le desir qu'il a maintenant, puisqu'il ne me donne rien autre chose à faire : donc celuy qui, pour suivre l'inclination que Nostre-Seigeur a tesmoigné que l’on secourust les pauvres, voudroit aller de ville en ville pour les chercher, qui ne sçayt que pendant qu'il sera en une il ne servira pas ceux

(1) Exactement.

qui seront en l’autre ? Il faut aller en cette besongne en simplicité de cœur, faire l’aumosne quand j'en rencontre l’occasion, sans m'aller amusant par les rues de mayson en mayson, pour sçavoir s’il n’y aura point de pauvre que je ne cognoisse pas : de mesme, quand je m'apperçois que le superieur A quelque chose de moy, il faut que je me rende prompt à le faire, sans aller espluchant si je pourray cognoistre qu'il ayt quelque inchnation que je fasse quelque autre chose; car cela osteroit la paix et tranquillité de cœur, qui est le principal fruict de l’obeyssance amoureuse.

La troisiesme condition de l’obeyssance, c’est la perseverance. Or, cette-cy, Nostre-Seigneur la nous enseigne fort particulierement ; S. Paul l’a desclaré en ces termes : 1/ a esté fait obeyssant jusques à la mort; et encherissant cette obeyssance : Æ# jusques à la mort de la croix, dit-il. En ces parolles, Jusques à la mort, est presupposé qu'il a esté obeyssant tout le tems de sa vie, pendant lequel on ne void autre chose que des traicts d’ obeyssance rendue par luy, tant à ses parens qu’à plusieurs autres, voire mesme à des impies et meschans; et comme il commença par cette vertu, de mesme il paracheva par elle le cours de cette vie mortelle. Le bon religieux Jonas nous fournit deux exemples sur le subjet de la perseverance, et bien qu'il n’obeyst si promptement au commandement que sainct Pachosme luy donna, c’estoit neantmoins un religieux de grande perfection ; car, dés qu'il entra en religion jusques à la mort, il continua en l'office de jardinier, sans jamais le changer durant soixante et quinze ans qu'il vescut en ce monastere; et l'autre exercice auquel il persevera aussi toute sa vie (comme je vous ay dit cy-devant), fut de faire des nattes de joncs entrelacez avec des feüilles de palmes, tellement qu’il mourut en les faysant, C’est une tres-grande vertu de perseverer si longuement en un tel exercice; car de faire joyeusement une chose que l’on commande pour une fois, tant que l’on voudra, cela ne couste rien; mais quand on vous dit : Vous ferez tousjours cela, et tout le tems de vostre vie, c’est là où il y a de la vertu et où gist la difficulté. Voilà donc ce que j’avois à vous dire touchant l’obeyssance, sinon encore ce mot, que l'obeyssance est d’un si grand prix, qu'elle est compaigne de la charité; et ces deux vertus sont celles qui donnent le prix et la valeur à toutes les autres, de sorte que sans elles toutes les autres ne sont rien : si vous n'avez ces deux vertus vous n’en avez point; si vous les avez, vous avez quant et quant toutes les autres.

Mais passant plus oultre, et laissant à part l'obeyssance generale aux commandemens de Dieu, et parlant de l’obeyssance religieuse, je dy que si le religieux n’obeyt, il ne sçauroit avoir aucune vertu, parce que c'est l’obeyssance qui le rend principalement religieux, comme estant la vertu propre et particuliere de la religion : ayez mesme le desir du martyre pour l'amour de Dieu, cela n’est rien, si vous n'avez l’obeyssance. Nous lisons en la vie de S. Pachosme, qu’un de ses religieux ayant perseveré, tout le tems de son noviciat, en une humilité et sousmission exemplaire, vint treuver S. Pachosme et luy dit, transporté de grande ferveur, qu’il avoit un tres-grand desir du martyre, qu'il ne seroit jamais content que cela n'arrivast, qu'il le supplioit bien humblement de vouloir prier Dieu affin qu’il l’accomplist. Le sainct Pere tascha de moderer cette ferveur; mais plus il en disoit, et plus l’autre s'eschauffoit en sa poursuitte. Le Sainct luy disoit : Mon fils, mieux vaut vivre en Fobeyssance et mourir tous les jours en vivant par une continuelle mortificauon de soymesme, qué de martyriser nostre imagination : assez meurt martyr qui bien se mortifie : c'est un plus grand martyre de perseverer toute sa vie en obeyssance, que non pas de mourir tout d'un coup par un glaive. Vivez en paix, mon fils, tranquillisez vostre esprit, le divertissant de ce desir. Le religieux, qui asseuroit que son desir procedoit du Sainct-Esprit, ne rabattit rien de son ardeur, invitant tousjours le Pere qu'il fist priere que son desir fust accomply. De là à quelque tems, l'on eut nouvelles propres à sa consolation : car un certain Sarrasin, chefde voleurs, vint en une montaigne proche du monastere; sur quoy S. Pachosme l’appella à soy, et luy dit : Or sus, mon fils, l'heure est venue que vous avez tant desirée; allez à la bonne heure coupper du bois en la montaigne. Le religieux tout esperdu de joye s’en va chantant et psalmodiant à la loüange de Dieu, et luy rendant actions de graces, dequoy il avoit bien daigné luy faire l'honneur de luy donner cette occasion de mourir pour son amour ; enfin, il ne pensoit rien moins que de faire ce qu'il fit. Or, voicy que ces voleurs l'ayant apperceu, vinrent droict à luÿ, et commencerent à l'empoygner et menacer. Pour un peu, il fut fort vaillant : Tu es mnort, dirent-ils. Je ne demande autre chose, respondit-il, que de mourir pour Dieu; et semblables responses. Les Sarrasins le conduisirent où estoit leur idole pour la luy faire adorer. Quand ils virent qu'il le refusoit constamment, ils commencerent de se mettre en devoir de le tuer, Helas ! ce pauvre religieux, si Vaillant en imagination, se voyant

l’espée à la gorge : Hé! de grace, dit-il, ne me tuez pas, je feray tout ce que vous voudrez : ayez pitié de moy! je suis encore jeune, ce seroit dommage de borner le cours de mes jours. Enfin, il adora leur idole, et ces meschans se mocquant de luy, le battirent tres-bien, et puis le laisserent revenir en son monastere, où estant arrivé plus mort que vif, tout pasle et transi, S. Pachosme, qui luy estoit allé au devant, luy dit : Et bien, mon fils, comme va, qu'y a-t-il que vous estes si deffait? Lors le pauvre religieux, tout honteux et confus, parce qu’il avoit de l’orgueil, ne pouvant supporter de se voir avoir fait une si grande faute, se jetta en terre, et confessa sa faute; à quoy le Pere remediant promptement, faysant prier les freres pour luy, et luy faysant demander pardon à Dieu, le remit en bon estat, et puis luy donna de bons advertissemens, disant : Mon fils, souviens-toy qu'il vaut mieux avoir de petits desirs de vivre selon la communauté, et ne vouloir que la fidellité à l’observance des regles, sans entreprendre ny desirer autre chose que ce qui y est compris, que non pas avoir de grands desirs de faire des merveilles imaginaires, qui ne sont bons qu’à enfler nos cœurs d’orgueil, et nous faire mesestimer les autres, pensant bien estre quelque chose plus qu'eux. O qu'il fait bon vivre à l'abry de la saincte obeyssance, plutost que nous retirer d’entre ses bras pour chercher ce qui nous semble plus parfaict! si tu te fusses contenté, ainsi que je t’avois dit, de te bien mortier, en vivant lorsque tu ne voulois rien moins que la mort, tu ne fusses pas tombé comme tu as fait; mais bon courage, souvienstoy de vivre desormais en sousmission, et t’asseure que Dieu t'a pardonné. Il obeyt au conseil du Sainct, se comportant avec beaucoup d'humilité tout le tems de sa vie.

Je dy encore cecy, que l’obeyssance n’est point de moindre merite que la charité; car, donner un verre d’eau par charité, cela vaut le ciel, Nostre-Seigneur mesme le dit : faites-en autant par obeyssance, vous gaignerez le mesme. La moindre petite chose faite par obeyssance est tres-aggreable à Dieu : mangez par obeyssance, vostre manger est plus aggreable à Dieu que les jeusnes des anachoretes, s’ils sont faits sans obeyssance; reposez-vous par obeyssance, vostre repos est plus meritoire et plus aggreable à Dieu que non pas le travail volontaire. Mais, me direz-vous, qu’estce qu'il m'arrivera de prattiquer si exactement cette obeyssance amoureuse, avec les conditions susdites, en aveugle, promptement et perseveramment ? O mes cheres filles! celuy qui le fera jouyra en son ame d’une tranquillité continuelle , et de la tres-

saincte paix de Nostre-Seigneur, qui surpasse tout sentiment. Il n'aura aucun compte à rendre de ses actions, puisqu'elles auront esté toutes faites par obeyssance, tant aux Regles comme aux Superieurs : quel bonheur plus utile et desirable que cela? Certes,

le vray obeyssant (pour dire cela en passant) ayme ses Regles, les honnore et les estime uniquement, comme le vray chemin par lequel il doit s'acheminer à l’unyon de son esprit avec Dieu, et partant, il ne se depart jamais de cette voye, ny de l’observance dés choses qui y sont dites par forme de direction, non plus que de celles qui sont commandées. Le vray obeyssant vivra doucement et paisiblement comme un enfant, qui est entre les bras de sa chere mere, lequel ne se met point en soing de ce qui luy pourra survenir; que la mere le porte sur le bras droit, ou sur le gauche, il ne s’en soucie pas : de mesme le vray obeyssant, que l’on luy commande cecy ou cela, il ne s’en met point en peine; pourveu que l’on luy commande, et qu’il soit tousjours entre les bras de l’obeyssance (je veux dire en l'exercice de l’obeyssance), ilest content. Or, à celuy-là, je luy peux bien asseurer de la part de Dieu le paradis pour la vie eternelle, comme aussi durant le cours de cette vie mortelle il jouyra de la vraye tranquillité, il n’en faut point doubter.

Vous demandez maintenant si vous estes obligées, sur peine de peché, de faire tout ce que les superieurs vous disent que vous fassiez : comme quand vous rendez compte, s’il faut que vous teniez pour commandement tout ce que la superieure vous dit qui est propre à vostre advancement. O non, ma fille : les superieurs, non plus que les confesseurs, n'ont pas tousjours intention d’obliger les inferieurs par les commandemens qu'ils font; et quand lé veulent faire, ils usent du mot de commandement, sur peine de desobeyssance, et alors les inferieurs sont obligez d'obeyr sur peine de peché, bien que le commandement fust fort leger et de chose de peu; mais autrement non : car ils donnent des advis en trois sortes : les uns par forme de commandement, les autres par forme de conseil, et les autres par forme de simple direction. Dans les Constitutions et Regles c'en est tout de mesme, car il y a des articles qui disent : Les sœurs pourront faire telle chose, et d’autres qui disent : Elles feront, ou bien se garderont de faire. Les uns sont des conseils, et les autres des commandemens. Celles qui ne voudroient pas s’assubjettir aux conseils et à la direction, contreviendroient à l’obeyssance amoureuse, et ce seroit tesmoigner une grande lascheté de cœur, et avoir bien peu d'amour pour Dieu, que de ne vouloir

faire que ce qui nous est commandé et rien davantage. Et bien qu'elles ne contreviennent pas à l’obeyssance qu’elles ont vouée, qui est celle des commandemens et conseils, quand elles ne s’assubjetissent pas à la suitte de la direction , elles contreviennent neantmoins à l’obeyssance amoureuse, à laquelle toutes les Billes de la Visitation doivent pretendre.

Vous me demandez si l’on ne pourroit pas bien penser, lorsqu on vous change de superieure, qu’elle n’est pas si capable que celle que vous aviez, et qu’elle n’a pas tant de cognoissance du chemin par lequel il vous faut conduire. O certes ! nous ne pouvons pas empescher que la pensée ne nous en vienne; mais de s’y arrester, c'est ce qu'il ne faut point faire : car si Balaam fut bien instruict par une asnesse, à plus forte raison devons-nous croire que Dieu, qui nous a donné cette superieure, fera bien qu'elle nous enseignera selon sa volonté, bien que peut-estre ce ne sera pas selon la nostre. Nostre-Seigneur a promis que le vray obeyssant ne se perdra jamais. Non certes, celuy qui suivra indistinctement la volonté et direction des superieurs que Dieu establira sur luy, bien que les superieurs fussent ignorans et conduisissent leurs inferieurs selon leur ignorance, voire par des voyes scabreuses et dangereuses, les inferieurs se sousmettant à tout ce qui n’est point manifestement peché, ny contre les commandemens de Dieu et de la saincte Eglise, je vous peux asseurer qu'il ne peut jamais errer. Le vray obeyssant, dit l'Escriture saincte, parlera de ses victoires; c’est-à-dire, il demeurera vainqueur en toutes les difficultez esquelles il sera porté per obeyssance, et sortira à son honneur des chemins esquels il entrera par obeyssance, pour dangereux qu’ils puissent estre. Ce seroit une playsante façon d'obeyr, si nous ne voulions obeyr qu'aux superieurs qui nous seroient aggreables : si aujourd'huy que vous avez une superieure fort estimée, tant pour sa qualité que pour ses vertus, vous luy obeyssez de bon cœur, demain que vous en aurez une autre qui ne sera pas tant estimée, vous ne luy obeyssez pas de si bon cœur qu’à l'autre, luy rendant bien pareille obeyssance, mais n'estimant pas tant ce qu'elle vous dit et ne le faysant pas avec tant de satisfaction; hé! qui ne void que vous obeyssez à l’autre par vostre inclination, et non pas purement pour Dieu : car, si cela estoit, vous auriez autant de playsir, et feriez autant d'estime de ce que ceste-cy vous dit, comme vous faysiez de ce que l’autre vous disoit. Jay accoustumé de dire souvent une chose, que tousjours ilest bon de dire, parce qu'il la faut observer, qui est que toutes

nos actions se doivent prattiquer selon la partie superieure ; caf c'est ainsi qu’il faut vivre en cette mayson, et non jamais selon nos sens et nos inclinations : c’est sans doubte que j’auray plus de satisfaction, quant à la partie inferieure de mon ame, de faire ce qu'une superieure me commande, à laquelle j’ay de l'inclination, que non pas à faire ce que l’autre me dit, à laquelle je n’en ay du tout point; mais, pourveu que j'obeysse esgalement quant à la partie superieure, il suffit, et mon obeyssance vaut mieux quand j'ay moins de playsir à la faire, parce que c’est là où nous monstrons que c’est pour Dieu et non pour nostre playsir que nous obeyssons. Il n’y a rien de plus commun dans le monde que cette façon d'obeyr à ceux que l’on ayme; mais pour l’autre, elle est extremement rare et ne se prattique qu'és religions. Mais, pourriez-vous dire, n’est-il pas permis de desappreuver ce que cette superieure icy fait, ny de dire ou penser pourquoy elle fait des ordonnances que l’autre ne faysoit pas? O certes non, jamais, mes cheres filles; ains il faut appreuver tout ce que les superieurs font ou disent, permettent ou deffendent, pourveu qu’il ne soit manifestement contre les commandemens de Dieu, car il ne faut ny obeyr, ny appreuver cela; mais hors de là, les inferieurs doivent tousjours croire et faire confesser à leur propre jugement, que les superieurs font tres-bien, et qu’ils ont bonne rayson de le faire : car autrement ce seroit se faire superieur, et rendre le superieur inferieur, puisque nous nous rendrions examinateurs de sa cause : non, il faut plyer les espaules sous le fardeau de la saincte obeyssance, croyant que ces deux superieures ont eu bonne rayson de faire le commandement qu’elles ont fait quoyque different et contraire l’un de l’autre.

Mais ne seroit-il point loysible à une fille qui a desjà vescu longuement en religion, et qui a rendu de grands services, de se relascher un peu à l’obeyssance, au moins en quelque petite chose? O bon Dieu ! que seroit cela, sinon faire comme un maistre pilotte qui ayant amené sa barque au port, apres avoir longuement et peniblement travaillé pour la sauver des perils de la tourmente et des vagues de la mer, voudroit enfin, estant arrivé au port, rompre son navire et se jetter luy-mesme dans la mer? ne le jugeroit-on pas bien fol? car s’il vouloit faire cela, il ne se devoit pas tant travailler pour amener la barque jusqu’au port. Le religieux qui a bien commencé n’a pas tout fait, s’il ne persevere jusques à la fin. Il ne faut dire qu’il n'appartient qu'aux novices d’estre si exacts : bien que l’on voye pour l'ordinaire en

toutes les religions les novices fort exacts et mortifiez, ce n’est pas qu'ils soient plus obligez que les profez; Ô non, car ils ne le sont encore nullement, ains ils perseverent en obeyssance, pour parvenir à la grace de la perfection; mais les profez y sont obligez en vertu des vœux qu'ils ont faits, lesquels il ne suffit pas d’avoir fait pour estre religieux, si on ne les observe. Le religieux qui penseroit se pouvoir relascher en quelque chose apres sa profession, voire apres avoir desja vescu longuement en religion, se tromperoit grandement. Nostre-Seigneur se monstra plus exact en sa mort qu’en son enfance à se laisser manier et plyer, ainsi que j'’ay dit tantost. Et c’est assez dit de l'obeyssance pour nous y affectionner.

Reste seulement de dire un petit mot sur la question qui me fut faite hier au soir, sçavoir, s’il est loysible aux sœurs de se dire l’une à l’autre qu’elles ont esté mortifiées par la superieure ou la maistresse des novices, sur quelque occasion? Or, je respons que cecy se peut dire en trois sortes : la premiere est, qu'une sœur peut aller dire : Bon Dieu, ma sœur , que nostre Mere vient de me bien mortifier? toute joyeuse de quoy elle a esté digne de cette mortification, et de quoy la Superieure luy a fait faire ce petit gain pour son ame, luy disant bien son fait sans l’espargner ; et partant elle en donne la joye à sa sœur affin qu’elle luy aide à en benir Dieu. La seconde façon en laquelle l’on peut le dire est pour se soulager. Elle treuve la mortification ou correction bien pesante; elle s’en va an peu descharger sur sa sœur, à qui elle le dit, laquelle la playgnant luy ostera une partie de sa charge; et cette façon n'est desjà pas tant supportable que la premiere, parce que l’on commet une imperfection en se playgnant ; mais la troisiesme seroit tout à fait mauvaise, qui est de le dire par forme de murmure et de despit, et pour faire cognoistre que la Superieure a eu tort : or, de cette façon je sçay bien que l’on ne le fait pas en cette mayson, par la grace de Dieu. De la premiere façon, encore qu’il n’y ayt point de mal de le dire, il seroit pourtant tres-bien de ne le dire pas, ains s'occuper en soy-mesme à s'en resjouyr avec Dieu. En la seconde façon, certes, il ne le faut pas faire; car, par le moyen de nostre plainte, nous perdons le merite de la mortification. Scavez-vous ce qu'il faut faire quand nous sommes corrigez et mortifiez? 1l nous faut prendre cette mortification comme une pomme d’amour et la cacher en nostre cœur, la baysant et caressant le plus tendrement qu’il nous est possible. D’aller aussi dire : Je viens de parler à nostre Mere, je suis aussi seiche que j’estois aupara-

vant, il n’y a que s'attacher à Dieu; pour moy, je ne retire aucune consolation des creatures, j'ay esté moins consolée que je n’estois ; cela n’est pas à propos : la sœur à laquelle on dit cecy devroit respondre fort doucement : Mà chere sœur, que ne vous estiez-vous bien attachée à Dieu, ainsi que vous dites qu'il faut faire, avant qu’aller parler à nostre Mere, et vous n’auriez pas du mescontentement de quoy elle ne vous a pas consolée, mais en ce sens là que vous dites qu'il se faut bien attacher à Dieu, prenez garde que cherchant Dieu au deffaut des creatures, il ne se vueille laisser treuver : car il veut estre cherché avant toutes choses, et au mespris de toute chose. Parce que les creatures ne me contentent pas, je cherche le Createur : Ô non! le Createur merite bien que je quitte tout pour luy; aussi veut-il que nous le fassions. Quand donc nous sortons de devant la Superieure toutes seiches et sans avoir receu une seule goutte de consolation, il faut que nous emportions nostre seicheresse comme un bausme precieux, comme l'on fait des affections que l'on reçoit en la saincte orayson; comme un bausme, dy-je, et que nous ayons un grand soing de ne pas laisser respandre cette liqueur precieuse, qui nous a esté envoyée du ciel comme un don tresgrand, affin de parfumer nostre cœur de la privation de la consolation que nous pensions rencontrer és parolles de la Superieure. Mais il y a une chose à remarquer sur ce subjet, qui est que quelquesfois on porte un cœur sec et dur, lorsque l’on va parler à la Superieure, lequel ne peut estre capable d’estre arrousé et humecté de l’eau de la consolation, d'autant qu'il n’est nullement susceptible de ce que la Superieure dit; et encore qu'elle parle fort bien selon vostre necessité, neantmoins il ne vous le semble pas. Une autre fois que vous aurez le cœur tendre et bien disposé, elle ne vous dira que trois ou quatre parolles beaucoup moins utiles pour vostre perfection que les autres n’estoient, qui vous consoleront; et pourquoy? parce que vostre cœur estoit disposé à cela. Il vous semble que les Superieurs ont la consolation sur le bord des levres, et qu'ils la respandent facilement dans le cœur de ceux qu'ils veulent : ce qui n’est pas neantmoins, car ils ne peuvent pas tousjours estre de mesme humeur, non plus que les autres. Bien-heureux est celui qui peut garder une esgalité de cœur parmi toute cette inesgalité de succez :.tantost nous serons consolez, et d’icy à un peu nous aurons le cœur sec, et de telle sorte que les parolles de consolation nous cousteront extremement cher à dire.

Vous me demandiez encore que j'eusse à vous dire quel estoit

l'exercice propre à faire mourir le propre jugement; à quoy je respons, que c’est de luy retrancher fidellement toutes sortes de discours et occasions où il se veut rendre maistre, luy faysant cognoistre qu'il n'est que valet. Car, mes cheres filles, ce n’est que par les actes reïterez que nous acquerons les vertus, bien qu'il y ayt eu quelques ames auxquelles Dieu les a données toutes en un moment. Doncques, quand il vous vient envie de juger si une chose est bien ou mal ordonnée, tranchez ce discours à vostre propre jugement; et quand peu apres on vous dira qu’il faut faire une telle chose de telle façon, ne vous amusez point à discourir ou discerner si elle ne seroit point mieux autrement, faysant accroire à vostre jugement que la chose ne pourroit jamais estre mieux faite que de la façon que l’on vous dit. Si l'on vous donne quelque exercice, ne permettez pas à vostre jugement de discerner s’il vous sera propre où non, et prenez garde que, si bien vous faites la chose, ainsi qu'elle est commandée, bien souvent le propre jugement n'obeyt pas, je veux dire ne se sousmet pas; car il n'appreuve pas le commandement : ce qui est pour l'ordinaire cause de la respugnance que nous avons de nous sousmettre à faire ce que l'on veut de nous, parce que l’entendement et le jugement representent à la volonté que cela ne se doit pas, ou qu'il faut user d’autres moyens pour faire ce que l’on dit, que ceux qui nous sont marquez. Elle ne peut se sousmettre, d'autant qu'elle fait tousjours plus d’estat des raysons que le propre jugement luy monstre, et non pas d’aucune autre ; car chacun croit que son propre jugement est le meilleur. Je n'ay jamais rencontré personne qui ne fist estat de son jugement, sinon deux qui me confesserent qu'ils n’avoient point de jugement, et l’un m'estant une fois venu treuver, me dit : Monsieur, je vous prie, dites-moy un peu une telle chôse; car je n'ay point de jugement pour la pouvoir comprendre, ce qui m’estonna fort. Nous avons en nostre aage un exemple grandement remarquable de la mortification du propre jugement. C’est d'un grand docteur et grandement renommé , lequel composa un livre qu’il intitula Des Dispensations et des Commandemens, lequel tombant un jour entre lés mains du pape, il jugea qu'il contenoit quelques propositions erronnées ; il escrivit à ce docteur affin qu’il eust à les rayer de dessus son livre. Ce docteur recevant le commandement, sousmit si absolument son jugement, qu'il ne voulut point esclaircir son affaire pour se justifier; ains, au contraire, 1l creut qu'il avoit tort et qu’il s’estoit laissé tromper à son propre jugement; et montant en chaire, il leut tout haut

ce que le pape luy avoit escrit, print son livre, le dechira en pieces, puis il dit tout haut, que ce que le pape avoit jugé sur ce fait avoit esté fort bien jugé ; qu’il appreuvoit de tout son cœur la censeure et correction paternelle qu’il avoit daigné luy faire, comme estant tres-juste et tres-douce à luy, qui meritoit d'estre rigoureusement chastié, et qu'il s’estonnoit grandement comme il avoit esté si aveugle, que de s’estre laissé tromper à son propre jugement en chose si manifestement mauvaise. Il n'estoit nullement obligé de faire cecy, parce que le pape ne le commandoit pas; ains seulement qu'il eust à rayer de dessus son livre certaine chose qui n’avoit pas semblé bonne, car (ce qui est bien remarquable) elle n’estoit pas heretique, ny si manifestement erronnée qu’elle ne peust estre deffendue. Il tesmoigna une grande vertu en cette occasion, et une mortification du propre jugement admirable.

L'on void encore assez souvent des sens mortifiez, parce que la propre volonté se mesle de les mortifier; et ce seroit une chose honteuse de se monstrer retifs à l'obeyssance : que diroit-on de nous? Mais de propre jugement, fort rarement on en treuve de bien mortifiez. Faire advoüer que ce qui est commandé est bon, l’aymer et l'estimer, comme une chose qui nous est bonne et utile au-dessus de toute autre, ô! c’est à cela que le jugement se treuve retif; car il y en a plusieurs qui disent : Je feray bien cela ainsi que vous le dites; mais je voy bien qu'il seroit mieux autrement. Helas! que faites-vous ? si vous nourrissez ainsi le jugement, sans doubte il vous enyvrera; car il n’y à point de difference entre une personne enyvrée et celuy qui est plein de son propre jugement. Un jour, David estant en la campagne avec ses soldats lassez et harassez de faim, ne treuvant plus de quoy manger, il envoya vers le mary d’Abigaïl pour avoir quelques vivres : par malheur, ce pauvre homme estoit yvre, et commençant à parler en yvrogne, dit que David, apres avoir mangé ses voleries, envoyoit chez luy pour le ruiner comme les autres, et qu’il ne leur donneroit aucune chose. David sçachant cecy : Vive Dieu! dit-il, il me la payera, le mecognoissant qu'il est du bien que je lui ay fait de sauver ses trouppeaux et empescher qu'aucune chose ne luy fust faite. Abigaïl, sçachant le dessein de David, s’en alla le lendemain au devant de luy avec des presens pour l'apaiser, usant de ces termes : Monseigneur, que voudriez-vous faire à un fol? Hier que mon mary estoit yvre, il parla mal, mais il parla en yvrogne et comme un fol. Monseigneur, appaisez vostre courroux, et ne

veuillez pas mettre vos mains sur luy, car vous auriez regret d'avoir mis la main sur un fol. Il faut faire les mesmes excuses

d’une personne yvre, et de nostre propre jugement, car l’un

n’est guere plus capable de rayson que l’autre. Il faut donc avoir

un tres-grand soing de l’'empescher de faire ces considerations,

affin qu'il ne nous enyvre de ses raysons, principalement en ce

qui concerne l'obeyssance.

Vous voulez enfin sçavoir si vous devez avoir une grande confiance et un grand soing à vous advertir les unes les autres, en charité, de vos fautes. C’est sans doubte, ma fille, qu'il le faut faire; car, à quel propos verrez-vous une tache en vostre sœur, sans vous essayer de la luy oster par le moyen d’un advertissement? Il faut neantmoins estre discrette en cette besongne;. car il ne seroit pas tems d'advertir une sœur tandis que vous la verrez indisposée ou pressée de melancholie, car il seroit dangereux qu'elle ne rejettast d'abord l’advertissement si vous le luy faysiez : il faut un peu attendre, puis l’advertir en confiance et charité. Si une sœur vous dit des parolles qui ressentent le murmure, et que d’ailleurs cette sœur ayt le cœur en douceur, sans doubte, il faut que tout confidemment vous luy disiez : Ma sœur, cela n’est pas bien fait; mais si vous vous appercevez qu'il y ayt quelque passion esmuë dans son cœur, alors il faut destourner le propos le plus dextrement que l’on peut. Vous dites que vous craignez d'advertir si souvent une sœur des fautes qu’elle fait, parce que cela lui oste l’asseurance, et la fait plutost faillir à force de craindre. O Dieu! il ne faut pas faire ce jugement des sœurs de ceans, car cela n'appartient qu'aux filles du monde, de perdre l’asseurance quand on les advertit de leurs deffauts. Nos sœur ayment trop leur propre abjection pour faire ainsi; tant s’en faut qu'elles s’en troublent, qu'au contraire elles prendront un plus grand courage et plus de soing de s’amender, non pas pour esviter d’estre adverties (car je suppose qu'elles ayment souverainement tout ce qui les peut rendre viles et abjectes à leurs yeux), ains affin de faire tousjours mieux leur devoir, et se rendre capables de leur vocation.

De la Simplicité et Prudence religieuse.

LA vertu de la quelle nous avons à traitter est si necessaire, que bien que j'en aye souventesfois parlé, vous avez neantmoins desiré que j'en fisse un entretien tout entier. Or, il faut en premier lieu sçavoir que nous appellons communement une chose simple quand elle n’est point brodée, doublée ou bigarrée, par exemple nous disons, voilà une personne qui est habillée bien ‘simplement, parce qu’elle ne porte point de façon ou de doublure en son habit : je dis de doublure façonnée ou qui se voye; ains sa robbe et son habit n’est que d’une etoffe, et cela est une robbe simple. La simplicité donc n’est autre chose qu’un acte de charité pur et simple, qui n’a qu'une seule fin, qui est d'acquerir l'amour de Dieu. Et nostre ame est simple, lorsque nous n’avons point d’autre pretention en tout ce que nous faysons. L'histoire tant commune des hostesses de Nostre-Seigneur, Marthe et Magdelene, est grandement remarquable pour ce subjet : car ne voyez-vous pas que Marthe, bien que sa fin fust loüable, de vouloir bien traitter Nostre-Seigneur, ne laissa pas d’estre reprinse par ce divin Maistre, d’autant qu'outre la fin tres-bonne qu'elle avoit en son empressement, elle regardoit encore Nostre- Seigneur en tant qu'homme, et pour cela elle croyoit qu'il fust comme les autres, auxquels un seul mets ou une sorte d’apprest ne suffit pas; et c’estoit cela qui faysoit qu’elle s'esmouvoit grandement affin d’apprester plusieurs mets; et ainsi elle doubloit cette premiere fin de l'amour de Dieu, en son exercice, de plusieurs autres petites pretentions, desquelles elle fut reprinse de Nostre-Seigneur : Marthe, Marthe, tu te troubles de plusieurs choses, bien qu’une seule soit necessaire, qui est celle que Magdelene a choisie, et qui ne luy sera point ostée. Cet acte donc de charité simple, qui fait que nous ne regardons et n'avons autre visée en toutes nos actions que le seul desir de playre à Dieu, est la part de Marie, qui est seule necessaire, et c’est la simplicité, vertu laquelle est inseparable de la charité, d'autant qu’elle regarde droict à Dieu, sans que jamais elle puisse souffrir aucun meslange de propre interest ; autrement ce ne seroit plus simplicité, car elle ne peut souffrir aucune doublure des creatures, ny aucune consideration d’icelles : Dieu

seul y treuve place. Cette vertu est purement chrestienne. Les payens, voire ceux qui ont le mieux parlé des autres vertus, n’en ont eu aucune cognoissance, non plus que de l'humilité. Car de la magnificence, de la liberté, de la constance, ils en ont fort bien escrit; mais de la simplicité et de l'humilité, rien du tout. Nostre-Seigneur mesme est descendu du ciel pour donner cognoissance aux hommes tant de l’une que de l’autre vertu; autrement ils eussent tousjours ignoré cette doctrine si necessaire. Soyez prudens comme le serpent, dit-il à ses Apostres; mais passez plus oultre, ef soyez simples comme la colombe. Apprenez de la colombe à aymer Dieu en simplicité de cœur, n'ayant qu'une seule pretention et une seule fin en tout ce que vous ferez; mais n’imitez pas seulement la simplicité de l'amour des colombes, en ce qu’elles n'ont tousjours qu’un paron pour lequel elles font tout, et auquel seul elles veulent complayre ; mais imitez-les aussi en la simplicité qu'elles prattiquent en l’exercice, et au tesmoignage qu'elles rendent de leur amour : car elles ne font point tant de choses ny tant de mignardises, ains elles font simplement leurs petits gemissemens à l’enlour de leurs colombeaux, et se contentent de leur tenir compaignie quand ils sont presens. La simplicité bannit de l’ame le soing et la sollicitude que plusieurs ont inutilement pour rechercher quantité d'exercices et de moyens pour pouvoir aymer Dieu, ainsi qu'ils disent; et leur semble, s'ils ne font tout ce que les Saincts ont fait, qu'ils ne sçauroient estre contens. Pauvres gens! ils se tourmentent pour treuver l’art d’aymer Dieu et ne scavent pas qu'il n’en y a point d'autre que de l’aymer; ils pensent qu'il y ayt certaine finesse pour acquerir cet amour, lequel neantmoins ne se treuve qu’en la simplicité. Or, ce que nous disons quil n'y a point d'art n'est pas pour mespriser certains livres qui sont intitulez /’Art d’aymer Dieu, car ces livres enseignent qu'il n'y a point d'autre art que de se mettre à l’aymer, c'est-à-dire, se mettre en la prattique des choses qui luy sont aggreables, ce qui est le seul moyen de treuver et acquerir cet amour sacré, pourveu que celle prattique s’entreprenne en simplicité, sans trouble et sans sollicitude. La simplicité embrasse voirement les moyens que l'on prescrit à un chacun selon sa vocation pour acquerir l'amour de Dieu : de sorte qu'elle ne veut point d'autre motif pour acquerir ou estre incitée à la recherche de cet amour, que sa fin mesme; autrement elle ne seroit pas parfaictement simple, car elle ne peut souffrir aucun regard, pour parfaict qu'il puisse estre, que le pur amour de Dieu, qui est sa seule

pretention. Par exemple, si on va à l'office et que l’on demande : Où allez-vous? Je vay à l'office, respondra-t-on. Mais pourquoy y allez-vous? J'y vay pour loüer Dieu. Mais pourquoy plutost à cette heure qu’à une autre? C'est parce que, la cloche ayant sonné, si je ne vay pas, je seray remarquée. La fin d’aller à l'office pour loüer Dieu est tres-bonne ; mais ce motif n’est pas simple, car la simplicité requiert qu'on y aille attiré du desir de playre à Dieu, sans aucun autre regard; et ainsi de toutes autres choses. Or, avant que passer oultre, il faut descouvrir une tromperie qui est en l'esprit de plusieurs touchant cette vertu; car ils pensent que la simplicité soit contraire à la prudence, et qu'elles soyent opposées l’une à l’autre : ce qui n'est pas, car jamais les vertus ne se contrarient l’une à l’autre, ains ont une unyon tresgrande par ensemble.

La vertu de simplicité est opposée et contraire au vice de l’astuce, vice qui est la source d’où procedent les finesses, artifices. et duplicitez; l'astuce est un amas d'artifices, de tromperies, de malices, et c'est par le moyen de l’astuce que nous treuvons des inventions pour tromper l'esprit du prochain, et de ceux avec lesquels nous avons à faire, pour les conduire au poinet que nous pretendons, qui est de leur faire entendre que nous n'avons autre sentiment au cœur que celuy que nous leur manifestons par nos parolles, ny autre cognoissance sur le subjet dont il s’agit, chose qui est infiniment contraire à la simplicité, qui requiert que nous ayons l'interieur entierement conforme à l'exterieur. Je n’entens pas pourtant de dire qu’il faille tesmoigner en nos esmotions des passions à l'exterieur, ainsi que nous les avons en l'interieur; car ce n’est pas contre la simplicité, de faire bonne mine en ce tems-là, ainsi que l’on pourroit penser. Il faut tousjours faire difference entre les effects de la partie superieure de nostre ame, et les effects de nostre partie inferieure. [lest vray que parfois nous avons des grandes esmotions en nostre interieur sur la rencontre d’une correction ou de quelque autre contradiction; mais cette esmotion ne provient pas de nostre volonté, ains tout ce ressentiment se passe en la partie inferieure : la partie superieure ne consent point à tout cela, ains elle aggrée, accepte et treuve bonne cette rencontre. Nous avons dit que la simplicité a son regard continuel en l'acquisition de l'amour de Dieu : or, l’amour de Dieu requiert de nous que nous retenions nos sentimens, et que nous les mortifiions et aneantissions; c'est pourquoy il ne requiert pas que nous les manifes- ‘tions et fassions voir au dehors : ce n’est donc pas manquer de

simplicité de faire bonne mine quand nous sommes esmeus en l'interieur. Mais ne seroit-ce point tromper ceux qui nous verroient, dites-vous, d'autant que, quoyque nous fussions fort immortifiées, ils croiroient que nous serions fort vertueuses? Cette reflexion, ma chere sœur, sur ce que l’on dira ou que l'on pensera de vous , est contraire à la simplicité; car nous avons dit qu'elle ne vise qu’à contenter Dieu et nullement les creatures, sinon en tant que l'amour de Dieu le requiert. Apres que l’ame simple à fait une action qu'elle juge se devoir faire, elle n'y pense plus; s’il luy revient en la pensée ce que l'on dira ou que l’on pensera d'elle, elle retranche promptement tout cela, parce qu'elle ne peut souffrir aucun divertissement en sa pretention, qui est de se tenir attentive à son Dieu pour accroistre en elle son amour; la consideration des creatures ne l’esmeut point pour aucune chose, car elle refere tout au Createur. De mesme en est-il de ce que l’on pourroit dire, s'il n’est pas permis de se servir de la prudence pour ne pas descouvrir aux Superieurs ce que l’on penseroit les pouvoir troubler, ou nous-mesmes, en le disant; car la simplicité ne regarde sinon s’il est expedient de dire ou de faire telle chose, et puis là-dessus elle se met à la faire, sans perdre le tems à considerer si le Superieur se trouble ou bien encore moy, si je luy dy quelque pensée que j'ay eu de luy, ou qu'il ne se trouble pas ny moy aussi : s’il est expedient pour moy de le dire, je ne laisseray pas de le dire tout simplement, en arrive apres ce que Dieu voudra; quand j’auray fait mon devoir je ne me mettray pas en peine d'autre chose. Il ne faut pas tousjours tant craindre le trouble, soit pour soy-mesme soit pour autruy ; car le trouble, de soy-mesme, n’est pas peché. Si je sçay qu'allant en quelque compaignie l’on me dira quelque parolle qui me troublera et m’esmouvera, je ne dois pas eviter d'y aller; ains je m'y dois porter armé de la confiance que je dois avoir en la protection divine, qu’elle me fortifiera pour vaincre ma nature, contre laquelle je veux faire la guerre : ce trouble ne se fait qu’en la partie inferieure de nostre ame; c’est pourquoy il ne s’en faut nullement estonner, quand il n'est pas suivy, je veux dire, quand nous ne consentons point àce qu'il nous suggerre, car, en ce cas là, il ne le faudroit pas faire. Mais d’où pensons-nous que vienne ce trouble, sinon du manquement de simplicité, d'autant que l’on s'amuse souvent à penser : Que dira-t-on ou que pensera-t-on? au lieu de penser à Dieu et à ce quinous peut rendre plus aggreables à sa bonté. Mais si je dy une telle chose, j'en demeureray plus en peine que devant que

l'avoir dite. Bien, si vous ne la voulez pas dire et qu’elle ne soit pas necessaire, n'ayant besoin d'instruction sur ce faict,

resolvez-vous promptement et ne perdez pas le tems à considerer si vous la devez dire ou non, caril n’y auroit pas de l’apparence de faire une heure de consideration sur toutes les menues

actions de nostre vie; mais de plus, je pense, quant à moy, qu’il est meilleur et plus expedient de dire à la Superieure les pensées

qui nous mortifient le plus, que non pas plusieurs autres qui ne servent de rien, sinon pour accroistre l'entretien que vous faites avec elles; et si vous en demeurez en peine, ce n'est que l’im-

mortification qui fait cela : car, à quel propos diroy-je ce qui n'est pas necessaire pour mon utilité, en laissant ce qui me peut plus mortifier? La simplicité, comme nous avons desjà dit, ne. cherche que le pur amour de Dieu, lequel ne se treuve jamais si bien qu'en la mortification de nous-mesmes; et à mesure que la mortification croist, nous nous approchons d'autant plus du lieu où nous devons treuver son divin amour. Au surplus, les

superieurs doivent estre parfaicts, ou du moinsils doivent faire

les œuvres des parfaicts; et partant, ils ont les aureilles ouvertes pour recevoir et entendre tout ce que l’on leur veut dire, sans

s’en mettre beaucoup en peine. La simplicité ne se mesle pas de

ce que font ou feront les autres, elle pense à soy : encore n'at-elle pour soy que les pensées qui sont vrayement necessaires ;

car quant aux autres, elle s’en destourne tousjours promptement.

Cette vertu a une grande affinité avec l'humilité, laquelle ne

permet pas que l’on ayt mauvaise opinion de personne que de nous-mesmes.

Vous demandez comment il faut observer la simplicité és conversalions et recreations? Je vous respons : Comme en toute autre action, bien qu’en celle-cy il y faut avoir une saincte liberté et franchise, pour s’entretenir des subjets qui servent à l'esprit de joye et de recreation. Il fautestre fort naïf en la conversation ; il ne faut pourtant pas estre inconsideré, d’autant que la simplicité suit tousjours la regle de l'amour de Dieu; mais, bien qu'il vous arrivast de dire quelque petite chose qui semblast n’estre pas si bien receüe de toutes comme vous voudriez, il ne faudroit pas pour cela s'amuser à faire des reflexions et examens sur toutes vos parolles : à non! car c’est l’amour-propre sans doubte qui. nous fait faire enquestes si ce que nous avons dit et fait est bien receu; mais la saincte simplicité ne court pas apres ses parolles, ny ses actions, ains elle en laisse l’esvenement à Ja divine Providence, à laquelle elle s'attache souverainement.

Elle ne se destourne ny à droite ny à gauche; ains elle suit simplement son chemin. Que si elle y rencontre quelque occasion de prattiquer quelque vertu, elle s’en sert soigneusement comme d’un moyen propre pour parvenir à sa perfection, qui est l'amour de Dieu; mais elle ne s’empresse point pour les rechercher : elle ne les mesprise point aussi; elle ne se trouble de rien, elle se tient coye et tranquille en la confiance qu’elle a que Dieu sçayt son desir, qui est de luy playre, et cela luy suffit. Mais comment peut-on accorder deux choses si contraires? L’on nous dit d’un costé qu'il faut avoir un grand soing de nostre perfection et advancement, et de l’autre l’on nous deffend d’y penser ! Remarquez icy, s'il vous plaist, la misere de l'esprit humain; car il ne s’arreste jamais à la mediocrité, ains il court ordinairement aux extremitez : nous tenons ce deffaut de nostre bonne mere Eve, car elle en fit bien autant, lorsque le malin esprit la tentoit de manger du fruict deffendu. Elle dit que Dieu leur avoit deffendu de le toucher, au lieu de dire qu'il leur avoit deffendu de le manger. L'on ne dit pas que vous ne pensiez point à vostre advancement , non; mais que vous n’y pensiez pas avec empressement.

C’est aussi manquer de simplicité de faire tant de considerations quand nous nous voyons faire des fautes les unes aux autres, pour sçavoir si ce sont des choses necessaires à dire à la Superieure. Car dites-moy, la Superieure n'est-elle pas capable de cela, et de jugér s’il est requis d’en faire la correction ou non ? Mais que sçay-je, moy, à quelle intention cette sœur aura fait telle chose, dites-vous? Il se peut bien faire que son intention soit bonne : aussi ne devez-vous pas accuser son intention, mais son action exterieure, s’il y a de l’imperfection. Ne dites pas aussi que la chose est de peu de consequence, et qu’elle ne vaut pas d’aller mettre cette pauvre sœur en peine; car toutcela est contraire à la simplicité. La Regle, qui commande de procurer l'amendement des sœurs par le moyen des advertissemens, ne nous commande pas d'estre si considerées en ce poinct, comme si l'honneur des sœurs despendoit de cette accusation. Il faut voirement observer et attendre le tems convenable pour faire la correction, car la faire sur-le-champ est un peu dangereux ; mais, hors de là, il faut fayre en simplicité ce que nous sommes obligez de faire selon Dieu, et cela sans scrupule. Car, bien que peut-estre cette personne se passionne et se trouble apres l’advertissement que vous luy aurez fait, vous n’en estes pas cause; ce n'est que son immortification. Que si elle commet quelque

184 ENTRETIEN x.

faute sur-le-champ, cela sera cause qu'elle en evitera plusieurs autres, qu'elle eust faites en perseverant en son deffaut. La Superieure ne doit pas laisser de corriger les sœurs parce qu’elles ont de l’adversion à la correction; car, peut-estre, tant que nous vivrons, nous en aurons tousjours, d'autant que c'est une chose totalement contraire à la nature de l’homme, d’aymer d'estre avily et corrigé; mais cette adversion ne doit pas estre favorisée de nostre volonté, laquelle doit aymer l'humiliation.

Vous voulez que je vous die en un mot de la simplicité que nous devons avoir à nous laisser conduire selon l'interieur, tant à Dieu que par nos superieurs. Il y a des ames qui ne veulent, à ce qu'elles disent, estre conduittes que par l'Esprit de Dieu, et leur semble que tout ce qu'elles s’imaginent soit des inspirations et des mouvemens du Sainct-Esprit, qui les prend par la main et les conduict en tout ce qu’elles veulent faire, comme des enfans. En quoy, certes, elles se trompent fort; car, je vous prie, ÿ a-t-il jamais eu une vocation plus speciale que celle de S. Paul, en laquelle Nostre-Seigneur luy parla luy-mesme pour le convertir? et neantmoins il ne voulut pas l’instruire, ains le renvoyÿa à Ananie, disant : Va-t-en, tu trouveras un homme qui te dira ce que tu auras à faire. Et bien queS. Paul eust peu dire : Seigneur, et pourquoy non vous-mesme ne le direz-vous pas ? Il ne le dit pas pourtant: ains s’en alla tout simplement faire comme il luy estoitcommandé. Et nous autres penserons estre plus favorisez de Dieu que S. Paul, croyant qu'il nous veut conduire luy-mesme, sans l'entremise d'aucune creature? La conduitte de Dieu pour nous autres, mes tres-cheres filles, n’est autre que l'obeyssance; car hors de là il n'y a que tromperie. C’est bien une chose certaine que tous ne sont pas conduicts par un mesme chemin; mais aussi n'est-ce pas à un chacun de nous de cognoistre par quel chemin Dieu nous appelle : cela appartient aux superieurs, lesquels ont la lumiere de Dieu pour ce faire. Il ne faut pas dire qu'ils ne nous cognoissent pas bien, car nous devons croire que l’obeyssance et la sousmission sont tousjours les vrayes marques de la bonne inspiration: et quoyqu'il puisse arriver que nous n'ayons point de consolations és exercices que l'on nous fait faire, et que nous en ayons beaucoup aux autres, ce n’est pas par la consolation que l’on juge de la bonté de nos actions : il ne faut pas s'attacher à nostre propre satisfaction; car ce seroit s’attacher aux fleurs, et non pas au fruict. Vous retirerez plus d'utilité de ce que vous ferez suivant la direction de vos superieurs, que non pas en suivant vos instincts interieurs, qui

ne proviennent pour l'ordinaire que de l’amour-propre, qui, sous couleur de bien, recherche de se complayre en la vaine estime de nous-mesmes. C'est bien la vraye verité que vostre bien despend de vous laisser conduire et gouverner par l'Esprit de Dieu sans reserve, et c'est cela que pretend la vraye simplicité que Nostre-Seigneur a tant recommandée. Soyez simples comme des colombes, dit-il à ses Apostres,; mais il ne s’arreste pas là, leur disant de plus : Sz vous n’estes faits simples comme un petit enfant, vous n’entrerez point au royaume de mon Pere. Un enfant, pendant qu'il est bien petit, est reduict en une grande simplicité (qui fait qu’il n’a autre cognoissance que de sa mere); il n’a qu'un seul amour, qui est pour sa mere, et en cet amour une pretention, qui est le sein de sa mere : estant couché dessus ce sein bienaymé, il ne veut autre chose. L’ame qui a la parfaicte simplicité n’a qu'un amour, qui est pour Dieu; et en cet amour elle n'a qu'une seule pretention, qui est celle de reposer sur la poictrine du Pere celeste, et là, comme un enfant d'amour, faire sa demeure, laissant entierement tout le soing de soy-mesme à son bon Pere, sans que jamais plus elle se mette en peine de rien, sinon de se tenir en cette saincte confiance ; non pas mesme les desirs des vertus et des graces qui luy sembloient estre necessaires, ne l'inquiettent point. Elle ne neglige voirement rien de ce qu'elle rencontre en son chemin; mais aussi elle ne s’empresse point à rechercher d’autres moyens de se perfectionner que ceux qui luy sont prescrits. Mais à quoy servent aussi les desirs si pressans et inquiettans des vertus dont la prattique ne nous est pas necessaire? La douceur, l'amour de nostre abjection, l'humilité, la douce et cordiale charité envers le prochain, l’obeyssance, sont des vertus dont la prattique nous doit estre commune, d'autant qu'elle nous est necessaire, parce que la rencontre des occasions nous est frequente : mais quant à la constance, à la magnificence et telles autres vertus que peutestre nous n’aurons jamais occasion de prattiquer, ne nous en mettons point en peine; nous n’en serons pas pour cela moins magnanimes ny genereux.

Vous me demandez comme les ames qui y sontattirées, en l’orayson, à cette saincte simplicité et à ce parfaict abandonnement en Dieu, se doivent conduire en toutes leurs actions? Je respons que non-seulement en l’orayson, mais en la conduitte de toute leur vie, elles doivent marcher invariablement en esprit de simplicité, abandonnant et remettant toute leur ame, leurs actions et leurs succez au bon playsir de Dieu, par un amour de parfaicte

et tres-absolue confiance, se delaissant à la mercy et au soing de l'amour eternel que la divine Providence a pour elles; et pour cela, qu’elles tiennent leur ame ferme en ce train, sans permettre qu'elle se divertisse à faire des retours sur elle-mesme, pour voir ce qu’elles font, ou si elles sont satisfaites. Helas! nos satisfactions et consolations ne satisfont pas les yeux de Dieu, ains elles contentent seulement ce miserable amour et soing que nous avons de nous-mesmes, hors de Dieu et de sa consideration. Les enfans, certes, que Nostre-Seigneur nous marque devoir estre le modele de nostre perfection, n'ont ordinairement aucun soing, surtout en la presence de leurs peres et meres : ils se tiennent attachez à eux, sans se retourner à regarder ny leurs satisfactions ny leurs consolations, qu’ils prennent à la bonne foy, et en jouissent en simplicité, sans curiosité quelconque d'en considerer les causes ny les effects, l'amour les occupant assez sans qu'ils puissent faire autre chose. Qui est bien attentif à playre amoureusement à l'amant celeste, n’a ny le cœur ny le loysir de retourner sur soy-mesme, son esprit tendant continuellement du costé où l’amour le porte.

Cet exercice d’abandonnement continuel de soy-mesme és mains de Dieu comprend excellemment toute la perfection des autres exercices, en sa tres-parfaicte simplicité et pureté; et tandis que Dieu nous en laisse l'usage, nous ne devons point le changer. Les amantes spirituelles, espouses du roy celeste, se mirent voirement de tems en tems, comme les colombes qui sont aupres des eaux tres-pures, pour voir si elles sont bien ageancées au gré de leur amant; et cela se fait és examens de la conscience par lesquels elles se nettoyent, purifient, et ornent au mieux qu'elles peuvent, non pour estre parfaictes, non pour se satisfaire, non pour desir de leurs progrez au bien ; mais pour obeyr à l’espoux, pour la reverence qu'elles luy portent, et pour l'extreme desir qu’elles ont de luy donner du contentement. Mais n'est-ce pas un amour bien pur, bien net et bien simple, puisqu'elles ne se purifient pas pour estre pures, elles ne se parent pas pour estre belles; ains seulement pour playre à leur amant, auquel si la laideur estoit aussi aggreable, elles l'aymeroient autant que la beauté? Et si (1) ces simples colombes n’employent pas un soing, ny fort long, ny aucunement empressé, à se laver et parer; car la confiance que leur amour leur donne d’estre grandement aymées, quoyqu'indignes, (je dy la confiance que leur amour leur donne en l'amour et en la bonté de leur

(1) Encore.

amant) leur oste tout empressement et deffiance de ne pas estre assez belles, outre que le desir d’aymer plutost que de se parer et preparer à l'amour, leur retranche toute curieuse sollicitude, et les fait contenter d'une douce et fidelle preparation faite amoureusement et de bon cœur.

Et pour conclure en ce poinct, S. François envoyant ses enfans aux champs, en voyage, leur donnoit cet advis, au lieu d'argent, et pour toute provision : Jettez vostre soing en Nostre- Seigneur, et il vous nourrira. Je vous en dy de mesme, mes tres-cheres filles : jettez bien tout vostre cœur, vos pretentions, vos sollicitudes et vos affections dans le sein paternel de Dieu, et 1l vous conduira, ains portera où son amour vous veut.

Oyons et imitons le divin Sauveur, qui, comme tres-parfaict Psalmiste, chante les souverains traicts de son amour sur l'arbre de la croix ; il les conclud tous ainsi : Mon Pere, je remets et recommande mon esprit entre vos mains. Apres que nous aurons dit cela, mes tres-cheres filles, que reste-t-il, sinon d’expirer et mourir de la mort de l'amour, ne vivant plus à nous-mesmes, mais Jesus-Christ vivant en nous? Alors cesseront toutes les inquiettudes de nostre cœur, provenantes du desir que l'amour propre nous suggere, de la tendreté que nous avons en nous et pour nous, qui nous fait secrettement empresser à la queste des satisfactions et perfections de nous-mesmes ; et embarquez dans les exercices de nostre vocation, sous le vent de cette simple et amoureuse confiance, sans nous appercevoir de nostre progrez, nous le ferons grandement : sans aller, nous avancerons; et sans nous remuer de nostre place, nous tirerons pays, comme font ceux qui cinglent en haute mer sous un vent propice.

Alors, tous les evenemens et varietez d’accidens qui surviennent sont receus doucement et suavement : car, qui est entre les mains de Dieu et qui repose dans son sein, qui s’est abandonné à son amour et qui s’est remis à son bon plaisir, qu'est-ce qui le peut esbranler et mouvoir? Certes, en toutes occurrences, sans s’amuser à philosopher sur les causes, raysons et motifs des evenemens, il prononce de cœur‘ce sainct acquiescement du Sauveur : Ouy, mon Pere, car ainsi il à esté aggreé devant vous. Alors nous serons toutes destrempées en douceur et suavité envers nos sœurs et les autres prochains : car nous verrons ces ames là dans la poictrine du Sauveur. Helas! qui regarde le prochain hors de là, il court fortune de ne l’aymer ny purement, ny constamment, ny esgalement; mais là, qui ne l’aymeroit, qui ne le supporteroit, qui ne souffriroit ses imperfections, qui

le treuveroit de mauvaise grace, qui le treuveroit ennuyeux? Or, il est, ce prochain, mes tres-cheres filles, dans la poictrine du Sauveur; il est là comme tres-aymé, et tant aymable que l’amant meurt d'amour pour luy.

Alors encore l'amour naturel du sang, des convenances, des bien-seances, des correspondances, des sympathies, des graces, sera purifié et reduict à la parfaicte obeyssance de l'amour tout pur du bon playsir divin ; et certes, le grand bien et le grand bonheur des ames qui aspirent à la perfection, seroit de n'avoir nul desir d’estre aymées des creatures, sinon de cet amour de charité qui nous fait affectionner le prochain, et chacun en son rang, selon le desir de Nostre-Seigneur.

Avant que finir, il faut dire un mot de la prudence du serpent; car j'ay bien pensé que si je parlois de la simplicité de la colombe, l’on me jetteroit viste le serpent dessus. Plusieurs ont demandé quel estoit le serpent duquel Nostre-Seigneur vouloit qué nous apprissions la prudence. Laissant toutes autres responses qui se peuvent faire à cette demande, nous prenons maintenant les parolles de Nostre-Seigneur : Soyez prudens comme le serpent, lequel, lorsqu'il est attaqué, 1l expose tout son corps pour conserver sa teste : de mesme devons-nous faire, exposant tout au peril quand il est requis, pour conserver en nous sain et entier Nostre-Seigneur et son amour, car il est nostre chef et nous sommes ses membres ; et cela est la prudence que nous devons avoir en nostre simplicité. Encore vous diray-je qu'il se faut souvenir qu'il y a deux sortes de prudence, à scavoir, la naturelle et la surnaturelle. Quant à la naturelle, il la faut bien mortifier, comme n'estant pas du tout bonne, nous suggerant plusieurs considerations et prevoyances non necessaires, qui tiennent nos esprits bien esloignez de la simplicité.

La vraye vertu de prudence doit estre veritablement prattiquée, d'autant qu’elle est comme un sel spirituel qui donne goust et saveur à toutes les autres vertus; mais elle doit estre tellement prattiquée des filles de la Visitation, que la vertu d’une simple confiance surpasse tout : car elles doivent avoir une confiance tout simple, qui les fasse demeurer en repos entre les bras de leur Pere celeste et de leur tres-chere Mere Nostre-Dame, devant estre asseurées qu'ils les protegeront tousjours de leur soing tres-aymable, puisqu'elles sont assemblées pour la gloire de Dieu, et l'honneur de la tres-saincte Vierge.

DIEU SOIT BENY

Des Regles et de l'Esprit de la Visitahon.

C'est une chose tres-difficile que celle que vous me demandez, quel est l'esprit de vos Regles, et comme vous le pourrez prendre? Or, premier que de parler de cet esprit, il faut que vous sçachiez que veut dire cela, avoir l'esprit d’une Regle; car nous entendons ordinairement dire : Un tel religieux a le vray esprit de sa Regle. Nous tirerons du sainct Evangile deux exemples qui sont tres-propres pour vous faire comprendre cecy. Il est dit que $. Jean-Baptiste estoit venu en l'esprit et vertu d’Helie, et pour cela qu'il reprenoit hardyment et rigoureusement les pecheurs, les appelant engeance de viperes, et telles autres parolles. Mais quelle estoit cette vertu d'Helie? C'estoit la force, qui procedoit de son esprit pour aneantir et punir les pecheurs, faysant tomber le feu du ciel pour perdre et confondre ceux qui vouloient resister à la majesté de son maistre : c'estoit donc un esprit de rigueur qu'avoit Helie. L'autre exemple que nous treuvons en l'Evangile, qui sert à nostre propos, et que Nostre-Seigneur voulant aller en Hierusalem, ses disciples l’en dissuadoient, parce que les uns avoient affection d'aller en Capharnaüm, les autres en Bethanie, et ainsy taschoient de conduire Nostre-Seigneur au lieu où ils vouloient aller; car ce n’est pas d’aujourd’huy que les inferieurs veulent conduire leurs maistres selon leur volonté. Mas Nostre-Seigneur, qui estoit tres-facile à condescendre, raffermit toutesfois son visage (car l'Evangeliste use de ces mesmes mots) pour aller en Hierusalem, affin que les Apostres ne le pressassent plus de n’y pas aller. Allant donc en Hierusalem, il voulut passer par une ville de Samarie, mais les Samaritains ne le voulurent pas permettre ; de quoy S. Jacques et S. Jean entrerent en cholere, et furent tellement indignez contre les Samaritains de l’inhospitalité qu'ils faysoient à leur maistre, qu'ils luy dirent : Maistre, voulez-vous que nous fassions tomber le feu du ciel pour les abysmer, et les chastier de loutrage qu'ils vous font? et Nostre-Seigneur leur respondit : Vous ne sçavez de quel esprit vous estes; voulant dire : Ne sçavezvous pas que nous ne sommes plus au tems d'Helie, qui avoit un esprit de rigueur? et bien qu'Helie fust un tres-grand serviteur de Dieu, et qu'il fist bien en faysant ce que vous voulez faire,

neantmoins vous autres ne feriez pas bien en limitant, d'autant que jé ne suis pas venu pour punir et confondre les pecheurs, ains pour les attirer doucement à penitence et à ma suitte. Or, voyons maintenant quel est l'esprit particulier d’une Regle. Pour le mieux entendre, il faut donner des exemples qui soient hors de nous ; et apres nous reviendrons à nous-mesmes. Toutes les Religions et toutes les assemblées de devotion ont un esprit qui leur est general, et chacune en a un qui luy est particulier. Le general est la pretention qu’elles ont toutes d’aspirer à la perfection de la charité; mais l'esprit particulier, c’est le moyen de parvenir à cette perfection de la charité, c’est-à-dire, l’unyon de nostre ame avec Dieu, et avec le prochain pour l'amour de Dieu : ce qui se faitavec Dieu par l’unyon de nostre volonté à la sienne, et avec le prochain par la douceur, qui est une vertu dependante immediatement de la charité. Venons à cet esprit particuher : il estcertes tres-different en divers ordres. Les uns s'unissent à Dieu et au prochain par la contemplation, et pour cela ont une tresgrande solitude et ne conversent que le moins qu'ils peuvent parmy le monde, non pas mesme les uns avec les autres, si ce n’est en certain tems; ils s'unissent aussi avec le prochain par le moyen de l'orayson, en priant Dieu pour luy. Au contraire, l'esprit particulier des autres est voirement de s'unir à Dieu et au prochain ; mais c’est par le moyen de l’action, quoyque spirituelle : ils s'unissent à Dieu, mais c’est en luy reünissant le pro= chain, par l’estude, predications, confessions, conferences, et autres actions de pieté ; et pour mieux faire cette action avec le prochain, ils conversent avec le monde. Ils s'unissent bien encore à Dieu par l’orayson; mais neantmoins leur fin principale est celle que nous venons de dire, de tascher de convertir les ames et les unir à Dieu. Les autres ont un esprit severe et rigoureux, avec un parfaict mespris du monde et de toutes ses vanitez et sensualitez, voulant, par leur exemple, induire les hommes à ce mespris des choses de la terre, et à cela sert l'aspreté de leurs habits et exercices. D’autres ont un autre esprit, et c’est une chose fort necessaire de sçavoir quel est l'esprit particulier de chaque Religion et assemblée pieuse. Ce que pour bien cognoistre, il faut considerer la fin pour laquelle elle a esté commencée et les divers moyens de parvenir à cette fin.

Il y a la generale en toutes les Religions, comme nous avons dit; mais c'est de la particuliere de laquelle je parle, et à laquelle il faut avoir un si grand amour, qu'il n'y ayt chose aucune que nous puissions cognoistre, qui soit conforme à cette

fin, que nous ne l’embrassions de tout nostre cœur. Avoir l'amour de la fin de nostre institut, sçavez-vous que c'est? C'est estre exacte à l’observance des moyens de parvenir à cette fin, qui sont nos Regles et Constitutions, et estre fort diligentes à faire tout ce qui en depend et qui sert à les observer plus parfaictement; cela, c'est avoir l'esprit de nostre Religion. Mais il faut que cette exacte et ponctuelle observance soit entreprinse en simplicité de cœur, je veux dire qu'il ne nous faut pas vouloir aller au delà, par des pretentions de faire plus qu’il ne nous est marqué dans nos Regles : car ce n’est pas par la multiplicité des choses que nous faysons que nous acquerons la perfection; mais c'est par la perfection et pureté d'intention avec laquelle nous les faysons. Il faut donc regarder quelle est la fin de vostre Institut et l'intention de vostre Instituteur, et vous arrester aux moyens qui vous sont marquez pour y parvenir. Quant à la fin de vostre Institut, il ne la faut pas chercher en l'intention des trois premieres sœurs qui commencerent , non plus que celle des Jesuites au premier dessein qu’eut S. Ignace, car il ne pensoit à rien moins qu’à faire ce qu'il a fait par apres : comme de mesme $. François, S. Dominique , et les autres qui ont commencé les Religions. Mais Dieu, à qui seul appartient de faire ces assemblées de pieté, les a fait reüssir en la façon que nous voyons qu’elles sont; car il ne faut jamais croire que ce soyent les hommes qui, par leur invention, ayent commencé cette façon de vie si parfaicte, comme est celle de la Réligion : c’est Dieu, par l'inspiration duquel ont esté composées les Regles , qui sont les moyens propres pour parvenir à cette fin generale à tous les religieux, de s'unir à Dieu et au prochain pour l'amour de Dieu. Mais comme chaque Religion a sà fin particuliere, comme aussi les moyens particuliers pour parvenir à celte fin et unyon generale, tous ont aussi un moyen general pour y parvenir, qui est par les trois vœux essentiels de la religion. Chacun sçayt que les richesses et les biens de la terre sont des puissans attraicts pour dissiper l’ame, tant pour la trop grande affection qu'elle y met, que pour les sollicitudes qu'il faut avoir pour les garder, voire pour les accroistre , d'autant que l’homme n’en a jamais assez, selon ce qu'il desire. Le religieux coupe et tranche tout cela par le vœu de pauvreté. [1 en fait tout de mesme à la chair et à toutes ses sensualitez et playsirs, tant licites qu'illicites, par le vœu de chasteté, qui est un tres-grand moyen de s’unir à Dieu tresparticulierement ; d'autant que ces playsirs sensuels allentissent et affoiblissent grandement les forces de l'esprit, dissipent le

cœur et l’amour que nous devons à Dieu, et que nous luy donnons entierement par ce moyen, ne nous contentant pas de sortir de la terre de ce monde, mais sortant encore de la terre de nous-mesmes, c’est-à-dire, renonçant aux playsirs terrestres de nostre chair. Mais beaucoup plus parfaictement nous unissonsnous à Dieu par le vœu d’obeyssance, d'autant que nous renonçons à toute nostre ame, à toutes ses puissances, ses volontez et toutes ses affections, pour nous sousmettre et assubjettir, nonseulement à la volonté de Dieu, mais à celle de nos superieurs, laquelle nous devons tousjours regarder comme estant celle de Dieu mesme; et cecy est un tres-grand renoncement, à cause des continuelles productions des petites volontez que fait nostre amour-propre. Estant donc ainsi sequestrez de toutes choses, nous nous retirons en l'intime de nos cœurs, pour plus parfaictement nous unir à sa divine Majesté.

Or, pour venir en particulier à la fin pour laquelle nostre Congregation de la Visitation a esté erigée , et paricelle comprendre plus aysement quel est l'esprit particulier de la Visitation, j'ay tousjours jugé que c’estoit un esprit d’une profonde humilité envers Dieu, et d’une grande douceur envers le prochain ; d'autant, qu'ayant moins de rigueur pour le corps, il faut qu'il y ayt tant plus de douceur de cœur. Tous les anciens Peres ont determiné que, où l’aspreté des mortifications corporelles manque, il y doit avoir plus de perfection d’esprit. Il faut donc que l’humilité envers Dieu et la donceur envers le prochain supplée en vos maysons à l’austerité des autres. Et si bien les austeritez sont bonnes en elles-mesmes , et sont des moyens de parvenir à la perfection , elles ne seroient pas pourtant bonnes chez vous, d’autant que ce seroit contre les Regles. L'esprit de douceur esttellement l'esprit de la Visitation, que quiconque y voudroit introduire plus d’austeritez qu'il n’y a pas maintenant, destruiroit incontinant la Visitation ; d'autant que ce seroit faire contre la fin pour laquelle elle a esté dressée, qui est pour y recevoir les filles et femmes infirmes , qui n’ont pas des corps assez forts pour entreprendre, où qui ne sont pas inspirées et attirées de servir et s'unir à Dieu par la voye des austeritez que l’on fait és autres Religions. Vous me direz peut-estre : S'il arrive qu’une sœurayt une complexion robuste, peut-elle pas bien faire des austeritez plus que les autres, avec la permission de la Superieure, en sorte que les autres sœurs ne s’en apperçoivent pas ? Je respons à cela, qu'il n'y a point de secret qui ne passe secrettement à un autre ; et ainsi de l’une à l’autre l’on vient à faire des religions dans les

religions, et de petites ligues, et puis tout se dissipe. La bien-heureuse Mere saincte Therese dit admirablement bien le mal qu'apportent ces petites entreprinses, de vouloir faire plus que la Regle n’ordonne, et que la communauté ne fait; et particulierement, si c'est la Superieure, le mal en sera plus grand : car tout aussitost que ses filles s’en appercevront, elles voudront incontinent faire le mesme, et elles ne manqueront pas de raysons pour se persuader qu’elles le feront bien, les unes poussées de zele , les autres pour lui complayre, et tout cela servira de tentation à celles qui ne pourront ou ne voudront pas faire de mesme.

Il ne faut jamais introduire, permettre, ny souffrir ces particularitez en religion, excepté neantmoins en certaines necessitez particulieres : comme s’il arrivoit qu’une sœur fust pressée de quelque grande vexation ou tentation, alors ce ne seroit pas un extraordinaire de demander à la Superieure de faire quelques penitences plus que les autres; car il faut user de la mesme simplicité que font les malades, qui doivent demander les remedes qui leur semblent les pouvoir soulager. Que s’il y avoit une sœur qui fust si genereuse et courageuse que de vouloir parvenir à la perfection dans un quart d'heure, faysant plus que la communauté, je luy conseillerois qu'elle s’humiliast et se sousmit à ne vouloir estre parfaicte que dans trois jours, allant le train des autres. Et s’il se rencontre des sœurs qui ayent des corps forts et robustes, à la bonne heure ; il ne faut pas pourtant qu’elles vueillent aller plus viste que celles qui sont foibles. Voicy un exemple en Jacob, qui est tres-admirable et fort propre pour monstrer comment il se faut accommoder aux foibles, et arrester nostre force pour nous assubjettir à aller de pair avec eux, principalement quand nous y avons de l'obligation, comme ont les religieux à suivre la communauté en tout ce qui est de la parfaicte observance. Jacob donc, sortant de la mayson de son beau-pere Laban avec toutes ses femmes, ses enfants, ses serviteurs et ses trouppeaux, pour s’en retourner chez luy, craignoit extremement de rencontrer son frere Esaü, d'autant qu'il pensoit qu'il fust tousjours irrité contre luy, ce qui n’estoit plus : estant donc en chemin, le pauvre Jacob eut bien peur; car il rencontra Esaü fort bien accompaigné d’une grande trouppe de soldats. Jacob l'ayant salué, le treuva tout doux.en son endroict, car il luy dit : Mon f’ere, allons de compaignie, et achevons le voyage ensemble; à quoy respondit le bon Jacob : Monseigneur et mon frere, il n’en sera pas ainsi, s’il vous plaist, d'autant que je mene mes enfans,

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et leurs petits pas exerceroient ou abuseroient de vostre patience; quant à moy, qui y suis obligé, je mesure mes pas aux leurs ; et mesme il n’y a pas long-tems que mes brebis ont agnelé, les agneaux encore tendres ne pourroient pas aller viste, et tout cela vous arresteroit trop en chemin. Remarquez, je vous prie, la debonnaireté de ce sainct patriarche. Il s’accommode volontiers au pas, non-seulement de ses petits enfans, mais aussi de ses agnelets. Il estoit à pied, et ce voyage luy fut heureux, comme il se void assez par les benedictions qu’il receut de Dieu tout le long du chemin : car il vid et parla plusieurs fois aux anges, et au Seigneur des anges et des hommes; et enfin il fut mieux partagé que son frere, qui estoit si bien accompaigné. Si nous voulons que nos-voyages soyent benis de la divine bonté, assubjettissons-nous volontiers à l’exacte et ponctuelle observance de nos Regles, et cela en simplicité de cœur, sans vouloir doubler les exercices, ce qui serait aller contre l'intention de l'Instituteur, et la fin pour laquelle la Congregation a esté erigée. Accommodons-nous donc volontiers avec les infirmes qui y peuvent estre receus, et je vous asseure que nous n’arriverons pas plus tard pour cela à la perfection; ains, au contraire, ce sera cela mesme qui nous y conduira plus tost, parce que n'ayant pas beaucoup à faire, nous nous appliquerons à le faire avec la plus grande perfection qu'il nous sera possible. Et c'est en quoy nos œuvres sont plus aggreables à Dieu, d'autant qu'il n'a pas esgard à la multiplicité des choses que nous faysons pour son amour (comme nous avons tantost dit), ains seulement à la ferveur de la charité avec laquelle nous les faysons. Je treuve, si je ne me trompe, que si nous nous determinons à vouloir parfaictement observer nos Regles, nous aurons assez de besongne sans nous charger davantage; d'autant que tout ce qui concerne la perfection de notre estat y est compris. La bienheureuse Mere S* Therese dit que ses filles estoient tellement exactes, qu'il falloit que les Superieures eussent un tres-grand soing de ne rien dire qui ne fust tres-bon à faire, parce que, sans autre semonce, elles se portoient incontinent à le faire; et que pour plus parfaictement observer leurs Regles, elles estoient pointilleuses à la moindre petite dépendance. Elle rapporte qu'une foisil y eutune de ses filles qui, n'ayant pas bien entendu quelque chose qu'une Superieure avoit commandé, luy dit qu'elle n’entendoit pas bien cela, et la Superieure, luy respondant assez brusquement etinconsiderement : Allez mettre la teste dans un puits, luy dit-elle, et vous l’entendrez. La fille fut si prompte à partir à l'instant, que

si on ne l’eust arrestée, elle s'alloit jetter dans un puits! Il y a certes moins à faire à estre exacte en l'observance des Regles que non pas de les vouloir observer en partie.

Je ne puis assez dire de quelle importance est ce poinct, d’estre ponctuelle à la moindre chose qui sert à plus parfaictement observer la Regle, comme aussi de ne vouloir rien entreprendre davantage, sous quelque pretexte que ce soit, parce que c'est le moyen de conserver la Religion en son sentier, et en sa premiere ferveur, et le contraire de cela est ce qui la destruit et fait descheoir de sa premiere perfection. Vous me demanderez s’il y auroit plus de perfection à se conformer tellement à la communauté, que mesme l’on ne demandast point à faire de communion extraordinaire. Qui en doubte, mes-cheres filles, si ce n’est en certain cas, comme seroit és festes de nostre patron, ou du sainct auquel nous avons eu devotion toute nostre vie, ou quelque necessité fort pressante ? Mais quant à certaines petites ferveurs que nous avons aucunes fois, qui sont passageres, et qui, pour l'ordinaire, sont des effects de nostre nature, lesquelles nous font desirer la communion, il ne faut point avoir esgard à cela, non plus que les mariniers n’en ont point à un certain vent qui se leve à la poincte du jour, lequel est produict des vapeurs qui s’eslevent de la terre, et n’est pas de durée, ains cesse tout aussitost que les dites vapeurs sont un peu surlevées et dissipées, et partant le patron du navire, qui le cognvist, ne crie point au vent, et ne desploye point les voiles pour voguer à la faveur d’iceluy : de mesme nous autres, il ne faut pas que nous tenions pour un bon vent, c'est-à-dire pour inspiration, tant de petites volontez qui nous viennent ores de demander à communier, tantost de faire orayson, tantost une autre chose; car nostre amour-propre, qui recherche tousjours sa satisfaction, demeureroit entierement content de tout cela, et principalement de ces petites inventions, et ne cesseroit de nous en fournir tousjours de nouvelles. Aujourd'huy que la commu-

pauté communie, il nous suggerera qu'il faut que, par humilité, vous demandiez de vous en abstenir, et lorsque le tems de s’humilier viendra, il nous persuadera de nous resjouyr, et de demander la communion pour cet effect; et ainsi il ne seroit jamais fait. Il ne faut point tenir pour inspiration les choses qui sont hors de la regle, si ce n’est en ce cas si extracrdinaire que la perseverance nous fasse cognoistre que c’est la volonté de Dieu, comme il s’est treuvé, pour ce qui est de la communion, en deux ou trois grandes sainctes, les directeurs

desquelles vouloient qu’elles communiassent tous les jours. Je treuve que c’est un tres-grand acte de perfection de se conformer en toutes choses à la communauté, et de ne s’en departir jamais par nostre propre choix : car, oultre que c’est un tres-bon moyen pour nous unir avec le prochain, c’est encore cacher à nous-mesmes nostre propre perfection. Il y à une certaine simplicité de cœur en laquelle consiste la perfection de toutes les perfections ; et c’est cette simplicité qui fait que nostre ame ne regarde qu’à Dieu, et qu’elle se tient toute ramassée et resserrée en elle-mesme, pour s'appliquer, avec toute la fidellité qui luy est possible, à l'observance de ses Regles, sans s’espancher à desirer ny vouloir entreprendre de faire plus que cela. Elle ne veut point faire des choses excellentes et extraordinaires, qui la pourroient faire estimer des creatures; et par ainsi elle se tient fort basse en elle-mesme, et n’a pas des grandes satisfactions, car elle ne fait rien de sa propre volonté, ny rien de plus que les autres, et ainsi toute sa sainctelé est cachée à ses yeux : Dieu seul la void, qui se delecte en sa simplicité, par laquelle elle ravit son cœur et s’unit à luy. Elle tranche court à toutes les intentions de son amour-propre, lequel prend une souveraine delectation à faire des entreprinses de choses grandes et excel- . lentes, et qui nous font surestimer au-dessus des autres. Telles ames jouyssent partout d’une grande paix et tranquillité d’esprit. Jamais il ne faut ny penser, ny croire que pour ne faire rien de plus que les autres, et suivre la communauté, nous ayons moins de merite. O0 non! car la perfection ne consiste point és austeritez : encore que ce soient des bons moyens d'y parvenir, et qu’elles soient bonnes en elles-mesmes, neantmoins, pour nous, elles ne le sont pas, parce qu’elles ne sont pas conformes à nos Regles ny à l'esprit d'icelles, estant une plus grande perfection de se tenir dans leur simple observance et suivre la communauté, que vouloir aller au delà. Celle qui se tiendra dans ces limites, je vous asseure qu'elle fera un grand chemin en peu de tems, et rapportera beaucoup de fruict à ses sœurs par son exemple. Enfin, quand nous sommes à ramer, il le faut faire par mesure; ceux qui rament sur mer ne sont pas sitost battus pour ramer un peu laschzment que s'ils ne donnent les coups de rame par mesure. L'on doit tascher d’eslever les. novices toutes esgalement, faysant les mesmes choses, affin que l'on rame justement; et si bien toutes ne le font pas avec esgale: perfection, nous ne sçaurions qu'y faire : cela se treuve en toutes les communautez. Mais, dites-vous, c’est par mortifica-

tion que vous demeurez un peu plus dans le chœur au jour de feste que les autres, parce que le tems vous y a desjà bien duré durant deux ou trois heures de suitte que toutes y ont demeuré. A cela Je vous respons que ce n'est pas une regle generale qu'il faille faire tout ce à quoy on a de la respugnance, non plus que de s’abstenir des choses auxquelles on à de l’inclination : car, si une sœur a de l’inclination à dire l'office divin, il ne faut pas qu’elle laisse d'y assister, sous pretexte de se vouloir mortifier. Au demeurant, le tems des festes qui est laissé en liberté pour faire ce que l’on veut, chacune le peut employer selon sa devotion; mais il est vray pourtant qu'ayant demeuré trois heures, voire plus, dans le chœur avec la communauté, il est beaucoup à craindre que le quart d'heure que vous y demeurez davantage, ne soit un petit morceau que vous donnerez à vostre amour-propre.

Enfin, mes cheres filles, il faut beaucoup aymer nos Regles, puisqu'elles sont les moyens par lesquels nous parvenons à leur fin, qui est de nous conduire facilement à la perfection de la charité, qui est l’unyon de nos ames avec Dieu et avec le prochain : et non-seulement cela, mais aussi de reünir le prochain avec Dieu, ce que nous faysons par la voie que nous luy presentons, laquelle est toute douce et facile, aucune fille n’estant rejettée faute de force corporelle, pourveu qu’elle ayt volonté de vivre selon l'esprit de la Visitation, qui est (comme j’ay dit) un esprit d'humilité envers Dieu et de douceur de cœur envers le prochain; et c’est cet esprit qui fait nostre unyon tant avec Dieu qu'avec le prochain. Par humilité, nous nous unissons avec Dieu, nous sousmettant à l’exacte observance de ses volontez, qui nous sont signifiées dans nos Regles : car nous devons pieusement croire qu’elles ont esté dressées par son inspiration, estant receues par la saincte Eglise et appreuvées par Sa Saincteté, qui en sont des signes tres-evidens; et partant, nous les devons aymer d'autant plus tendrement, et les serrer sur nos poictrines tous les jours plusieurs fois en forme de recognoissance envers Dieu, qui nous les a données. Par la douceur de cœur nous nous unissons avec le prochain par une exacte et ponctuelle conformité de vie, de mœurs et d'exercices, ne faysant ny plus ny moins que ceux avec lesquels nous vivons, et que ce qui nous est marqué en la voie en laquelle Dieu nous a mis ensemble, employant et arrestant toutes les forces de nostre ame à les faire avec toute la perfection qui nous sera possible. Mais remarquez que ce que j'ay dit plusieurs fois, qu'il faut estre fort ponc-

tuelles à lobservance des Regles, et à la moindre petite dependance, ne se doit pas entendre d'une ponctualité de scrupule, ô non! car cela n’a pas esté mon intention; mais d’une ponctualité de chastes espouses, qui ne se contentent pas d'eviter de desplayre à leur celeste espoux, ains veulent faire tout ce qu'elles peuvent pour luy estre tant soit peu plus aggreables.

Il sera fort à propos que je vous propose quelque exemple remarquable, pour vous faire comprendre combien est aggreable à Dieu de se conformer à la communauté en toutes choses. Escoutez-donc ce que je vay vous dire. Pourquoy pensez-vous que Nostre-Seigneur et sa tres-saincte Mere se soyent sousmis à la loy de la Presentation et Purification. sinon à cause de l'amour qu'ils portoient à la communauté? Certes, cet exemple devroit suffire pour esmouvoir les religieux à suivre exactement leur communauté, sans jamais s’en departir; car, ny le Fils ny la Mere n’estoient aucunement obligez à cette loy : non l'enfant, parce qu'il estoit Dieu; non la mere, parce qu'elle estoit vierge toute pure. [ls pouvoient facilement s’en exempter sans que personne s'en apperceust; car, ne pouvoit-elle pas s’en aller en Nazareth, au lieu de s’en aller en Hierusalem? Mais elle ne le fait pas; ains tout simplement elle suit la communauté. Elle pouvoit bien dire : La loy n’est pas faite pour mon tres-cher Fils, ny pour moy; elle ne nous oblige aucunement : mais, puisque le reste des hommes y est obligé et l’observe, nous nous y sousmettons tres-volontiers pour nous conformer à un chacun d'eux, et n'estre singuliers en aucune chose. L'apostre S. Paul a fort bien dit, qu'il falloit que Nostre-Seigneur fust semblable en toutes choses à ses freres, hormis le peché. Mais, dites-moy, est-ce la crainte de la prevarication qui rendoit cette Mere et son Fils si exacts à l'observance de la loy? Non certes, ce n’estoit pas cela, car il n'y avoit point de prevarication pour eux; ains ils estoient attirez par l'amour qu'ils portoient à leur Pere éternel. L'on ne sçauroit aymer le commandement, si l'on n’ayme celuy qui le fait. À mesure que nous aymons et estimons celuy qui fait la loy, à mesure que nous nous rendons exacts à l'observer. Les uns sont atlachez à la loy par des chaisnes de fer, et les autres par des chaisnes d’or : je veux dire, les seculiers qui observent les commandemens de Dieu pour la crainte qu'ils ont d’estre damnez, les observent par force et non par amour; mais les religieux, et ceux qui ont soing de la perfection de leur ame, y Sont attachez par des chaisnes d’or, c’est-à-dire, par amour : ils ayÿment les commandemens et les observent amoureusement, et

pour ies mieux observer, ils embrassent l'observance des conseils. Et David dit que Dieu a commandé que ses commandemens fussent trop bien gardez. Voyez-vous comme il veut que l'on soit ponctuel à l'observance d’iceux! ainsi certes le font tous les vrays amans, car ils n'evitent pas seulement la prevarication de la loy, mais ils evitent aussi l'ombre de la prevarication; et c'est pourquoy l’'Espoux dit que son espouse ressemble à une colombe qui se tient le long des fleuves qui coulent doucement, et dont les eaux sont cristallines. Vous scavez bien que la colombe se tient en asseurance aupres de ces eaux, parce qu'elle y void les ombres des oyseaux de proye qu'elle redoubte, et soudain qu'elle les void elle prend la fuitte, et ainsi ne peut estre surprinse. De mesme (veut dire le sacré Espoux) est ma bien-aymée ; car, tandis qu’elle eschappe de devant l'ombre de la prevarication de mes commandemens, elle ne craint point de tomber entre les mains de la desobeyssance. Certes, celuy qui se prive volontairement, par le vœu d’obeyssance, de faire ‘sa volonté és choses indifferentes, monstre assez qu'il ayme d’estre sousmis és necessaires et qui sont d'obligation. Il faut donc estre extremement ponctuelles en l’observance des Loyx et des Regles qui nous sont données par Nostre-Seigneur, mais surtout en ce pomet, de suivre en toutes choses la communauté, et se faut bien garder de dire que nous ne sommes pas tenues d'observer cette Regle ou commandement particulier de la Superieure, d'autant qu'il est fait pour les foibles, et que nous sommes fortes et robustes; ny au contraire que le commandement est fait pour les fortes, et que nous sommes foibles et infirmes : à Dieu! il ne faut rien moins que cela en une communauté. Je vous conjure, si vous estes fortes, que vous vous affoiblissiez pour vous rendre conformes aux infirmes; et si vous estes foibles, je vous dy : Efforcez-vous pour vous adjuster avec les fortes. Le grand apostre S. Paul dit qu’il s’est fait tout à tous, pour les gaigner tous : Qui est infirme, avec lequel je ne le sois? qui est malade, avec lequel aussi je ne sois malade? avec les forts je suis fort. Voyez-vous comme S. Paul, quant il est avec les infirmes 1l est infirme, et prend volontiers les commoditez necessaires à leurs infirmitez, pour leur bailler confiance d'en faire de mesme? quand il se treuve avec les forts, il est comme un geant pour leur donner du courage; et s'il se peut appercevoir que son prochain soit scandalisé de quelque chose qu'il fasse, si bien il luy est licite de la faire, neantmoins il a un tel zele de la paix et tranquillité de son cœur, qu’il s'abstient volontiers

de la faire. Mais, me direz-vous, maintenant que c’est l’heure de la recreation, j'ay un tres-grand desir d’aller faire orayson pour munir plus immediatement avec la souveraine Bonté; ne puisje pas bien penser que la loy qui ordonne de faire la recreation ne m'oblige pas, puisque j’ay l'esprit assez jovial de moy-mesme? O non! il ne faut non plus le penser que le dire. Si vous n'avez pas besoin de vous recreer, il faut neantmoins faire la recreation pour celles qui en ont besoin. N'y a-t-il doncques point d'excep-

tion en religion? les Regles obligent-elles esgalement? Ouy, sans doubte; mais il y a des loyx qui sont justement injustes : par exemple, le jeusne du caresme est commandé pour un chacun; ne vous semble-t-il pas que cette loy soit injuste, puisque l’on modere cette injuste justice, donnant des dispenses à ceux qui ne Ja peuvent pas observer? De mesme en est-il és religions : le commandement est esgalement pour tous, et nul de soy-mesme ne s’en peut dispenser; mais les superieurs moderent la rigueur, selon la necessité d’un chacun, et faut bien se garder de penser que les infirmes soyent plus inutiles en religion que les forts, ou qu'ils fassent moins, et ayent moins de merite, parce que tous font esgalement la volonté de Dieu. Les mousches à miel nous monstrent l'exemple de ce que nous disons : car les unes sont employées à la garde de la ruche, et les autres sont perpetuellement au travail de la cueillette : celles toutesfois qui demeurent dans la ruche ne mangent pas imoins le miel que celles qui ont la peine de l’aller picorant sur les fleurs. Ne vous semblet-il pas que David fit une loy injuste, lorsqu'il commanda que les soldats qui garderoient les hardes eussent esgalement part au butin avec ceux qui iroient à la bataille, et qui en reviendroient tout chargez de coups? Non, certes, elle n'estoit point injuste, d'autant que ceux qui gardoient les hardes les gardoient pour ceux qui combattoient, et ceux qui estoient en la bataille combattoient pour ceux qui gardoient les hardes : aussi ils meritoient tous une mesme recompense puisqu'ils obeyssoient tous esgalement au roy.

DIEU SOIT BENY

Contre le propre jugement et la tendreté que l'on a sur soy-mesme.

LA premiere question est, si d’estre subjette à sa propro opinion est une chose bien contraire à la perfection. Sur quoy je respons qu'estre subjet à avoir des propres opinions, ou n'y estre pas, est une chose qui n’est ny bonne ny mauvaise, d'autant que cela est tout naturel : chacun a des propres opinions; mais cela ne nous empesche pas de parvenir à la perfection, pourveu que nous ne nous y attachions pas, ou que nous ne les aymions pas : car c’est seulement l'amour de nos propres opinions qui est infiniment contraire à la perfection, et c’est ce que j'ay tant de fois dit, que l'amour de nostre propre jugement, et l'estime que l’on en fait, est la cause qu’il y a peu de parfaicts. Il se treuve beaucoup de personnes qui renoncent à leur propre volonté, les uns pour un subjet, les autres pour un autre; je ne dy pas seulement en religion, mais parmy les seculiers, et dans les Cours des princes mesmes : si un prince commande quelque chose à un courtisan, il ne refusera jamais d’obeyr; mais d’advoüer que le commandement soit bien fait, cela arrive rarement. Je feray ce que vous me commandez en la façon que vous me dites, respondra-t-il; mais...: ils demeurent tousjours sur leur mais, qui vaut autant à dire qu'ils sçavent bien qu'il seroit mieux autrement. Nul ne peut doubter, mes cheres filles, que cecy ne soit fort contraire à la perfection, car il produict pour l'ordinaire des inquiettudes d'esprit, des bigearreries, des murmures, et enfin il nourrit l'amour de sa. propre estime : de maniere donc que la propre opinion ny le propre jugement ne doit pas estre aymé ny estimé. Mais il faut que je vous die qu'il : y a des personnes qui doivent former leurs opinions, comme sont les evesques, les superieurs, qui ont charge des autres, et tous ceux qui ont gouvernement, les autres ne le doivent nullement faire, si l'obeyssance ne le leur ordonne, car autrement ils perdroient le tems qu’ils doivent employer à se tenir fidellement aupres de Dieu. Et comme ceux-cy seroient estimez peu attentifs à leur perfection, et personne inutilement occupées, s'ils vouloient s’arrester à considerer leurs propres opinions, de mesme les superieurs devroient estre estimez peu capables de leurs

charges, s'ils ne formoient leurs opinions et ne vouloient enfin prendre des resolutions, quoyqu'ils ne s'y doivent pas complayre ny s’y attacher, car cela seroit contraire à leur perfection. Le grand S. Thomas, qui avoit un des plus grands esprits qu'on sçauroit avoir, quand 1l formoit quelques opinions, il les appuyoit sur des raysons les plus preignantes (1) qu'il pouvoit; et neantmoins s’il treuvoit quelqu'un qui n’appreuvast pas ce qu'il avoit treuvé bon, ou y contredist, il ne disputoit point ny ne s’en offensoit point, ains souffroit cela de bon cœur : en quoy il tesmoignoit bien qu'il n’aymoit pas sa propre opinion, bien qu'il ne la desappreuvast pas aussi. Il laissoit cela ainsi : qu'on la treuvast bonne ou non, apres avoir fait son devoir, il ne se mettoit pas en peine du reste. Les apostres n’estoient pas attachez à leurs propres opinions, non pas mesme és choses du gouvernement de la saincte Eglise, qui estoit une affaire ,si importante : si qu'apres qu'ils avoient determiné l'affaire par la resolution qu'ils en avoient prinse, ils ne s’en offensoient point si on opinoit là-dessus, et si quelques-uns refusoient d’aggreer leurs opinions, quoyqu'elles fussent bien appuyées; ils ne recherchoient point de les faire recevoir par des disputes ny contestes. Si donc les Superieurs vouloient changer d'opinion à tous rencontres, ils seroient estimez legers et imprudens en leurs gouvernemens; Mails aussi, si Ceux qui n'ont point de charges vouloient estre attachez en leurs opinions, les voulant maintenir et faire recevoir, 1ls seroient tenus pour opiniastres : car c’est une chose toute asseurée que l'amour de la propre opinion degenere en opiniastreté, s’il n’est fidellement mortifié et retranché : nous en voyons l'exemple mesme entre les apostres. C'est une chose admirable que Nostre-Seigneur ayt permis que plusieurs choses dignes veritablement d’estre escrites, que les sainets apostres ont faites, soient demeurées cachées sous un profond silence, et que cette imperfection que le grand S. Paul et S. Barnabé commirent ensemble ayt esté escrile; c’est sans doubte une speciale Providence de Nostre-Seigneur, qui l’a voulu ainsi pour nostre instruction particuliere. Ils s'en alloient tous deux ensemble pour prescher le sainet Evangile, et menoient avec eux un jeune homme nommé Jean Mare, lequel estoit parent de S. Barnabé : ces deux grands apostres tomberent en dispute s'ils le meneroient ou s'ils le laisseroient, et se treuvant de contraire opinion sur ce faict et ne se pouvant accorder, ils se separerent l'un de l’autre. Or, dites-moy maintenant, nous devons-nous troubler

(4) Pressantes.

quand on void quelque deffaut parmy nous autres, puisque les” apostres les commirent bien? Il y a certes de grands esprits qui sont fort bons, qui sont tellement subjets à leurs opinions et les estiment si bonnes, que jamais ils n’en veulent demordre, et 1l faut bien prendre garde de ne la leur demander à l'impourveuê; car apres il est presque impossible de leur faire cognoistre et confesser qu'ils ont failly, d'autant qu'ils se vont enfonçant si avant en la recherche des raysons propres à soustenir ce qu'ils ont une fois dit estre bon, qu'il n’y a plus de moyen, s'ils ne s’adonnent à une excellente perfection, de les pouvoir faire dedire. 11 se treuve aussi des esprits grands et fort capables qui ne sont point subjets à cette imperfection, ains se demettent fort volontiers de leurs opinions : bien qu’elles soient tres-bonnes, ils ne s’arment pas à la deffense quand on leur oppose quelque contrarieté ou quelque contraire opinion à celle qu'ils ont jugée pour bonne et bien asseurée, ainsi que nous avons dit du grand S. Thomas. Par ainsi, nous voyons que c’est une chose naturelle que d’estre subjets à ses opinions : les personnes melancholiques y sont d'ordinaire plus attachées que ceux qui sont d'humeur jovialle et gays; car ceux-cv sont aysement tournez à toute main, et faciles à croire ce qu’on leur dit. La grande S* Paule estoit opiniasire à soustenir l'opinion qu'elle s’estoit formée de faire des grandes austeritez, plutost que de se sousmettre à l’advis de plusieurs qui luy conseilloient de s’en abstenir; et de mesme plusieurs autres saincts, lesquels estimoient qu'il falloit grandement macerer le corps pour playre à Dieu, en sorte qu'ils refusoient pour cela d’obeyr au medecin, et de faire ce qui estoit requis à la conservation de ce corps perissable et mortel; et bien que cela fust une imperfection, ils ne laisserent pas pour cela d’estre grands saincts et fort aggreables à Dieu : ce qui nous apprend que nous ne nous devons pas troubler quand nous appercevons en nous des imperfections ou des inclinations contraires à la vraye vertu, pourveu qu'on ne se rende pas opi- mastre à vouloir perseverer en icelle; car, et S Paule et les autres qui se rendirent opiniastres, quoyque ce fust en peu de chose , ont esté reprehensibles en cela. Quant à nous autres, il ne fêut jamais que nous laissions tellement former nos opinions, que nous n’en desprenions volontiers quand il est de besoin, soit que nous soyons obligez ou non de les former. D’estre donc subjets à faire estime de nostre propre jugement, et pour cela de s'enfoncer à la recherche des raysons propres à soustenir ce que nous avons une fois compris et treuvé bon, est une chose

toute naturelle; mais de s’y laisser aller et s’y attacher seroit une imperfection notable.

Dites-moy, n’est-ce pas perdre le tems inutilement, specialement ceux qui n’ont point de charge, de s'amuser à cela? Vous me dites : Que faut-il donc faire pour mortifier cette inclination ? Il luy faut retrancher la nourriture. Vous vient-il en pensée qu'on a tort de faire faire cela de la sorte, qu’il seroit mieux ainsi que vous l’avez conceu? destournez-vous de cette pensée en disant en vous-mesme : Helas! qu’ay-je à faire de telle chose, puisqu'elle ne m'est pas commise? Il est tousjours beaucoup mieux fait de s’en destourner ainsi tout simplement, que non pas rechercher des raysons en nostre esprit pour nous faire croire que nous avons tort; car au lieu de le faire, nostre entendement, qui est preoccupé de son jugement particulier, nous donneroit le change, de sorte qu’au lieu d’aneantir nostre Opinion, il nous donneroit des raisons pour la maintenir et faire recognoistre pour bonne. Il est tousjours plus utile de la mespriser sans la vouloir regarder, et la chasser si promptement quänd on l'apperçoit, qu'on ne sçache pas ce qu’elle vouloit dire. Il est bien vray que nous ne pouvons pas empescher ce premier mouvement de complaysance, qui nous vient quand nostre opinion est appreuvée et suivie, car cela ne se peut eviter; mais il ne se faut pas amuser à cette complaysance : il faut benir Dieu, puis passer oultre sans se mettre en peine de la complaysance, non plus que d'un petit ressentiment de douleur qui vous viendroit si vostre opinion n’estoit pas suivie ou treuvée bonne. Il faut, quand on est requis, ou par la charité ou par l’obeyssance, de proposer nostre advis sur le subjet dont il est question, le faire simplement; mais au demeurant, il se faut rendre indifferent s’il sera receu ou non : il faut mesme opiner aucunes fois sur les opinions des autres, et remonstrer les raisons sur quoy nous appuyons les nostres; mais il faut que cela se fasse modestement et humblement, sans mespriser l'advis des autres, ny contester pour faire recevoir les nostres. Vous demanderez peut-estre si ce n’est pas nourrir cette imperfection, de rechercher d’en parler par apres avec celles qui ont esté de nostre advis, lorsqu'il n’est plus question d'en prendre resolution, estant desja determiné ce qui s'en doit faire? Sans doubte que ce seroit la nourrir et maintenir nostre inclination, et par consequent commettre de l’imperfection; car c’est la vraye marque que l’on ne s’est pas sousmis à l’advis des autres, et que l’on prefere tousjours le sien particulier : doncques, la chose qui

a eslé proposée estant determinée, il n’en faut plus parler, non plus qu'y penser, sinon que ce fust une chose notablement mauvaise ; car, alors s’il se pouvoit treuver encore quelque invention pour en destourner l’execution ou y mettre remede, il le faudroit faire, le plus charitablement qu'il se pourroit et le plus insensiblement , affin de ne troubler personne, ny mespriser ce qu'ils auroient treuvé bon. Le seul et unique remede de guerir le propre jugement, c’est de negliger ce qui nous vient en la pensée, nous appliquant à quelque chose de meilleur; car si nous nous voulons laisser aller à faire attention sur toutes les opinions qu'il nous suggerera és diverses rencontres et occasions, qu’arrivera-t-l, sinon une continuelle distraction et empeschement des choses plus utiles et qui sont propres à nostre perfection, nous rendant incapables et invalides pour faire la saincte orayson? car, ayant donné Ja liberté à nostre esprit de s’amuser à la consideration de telles tricheries, il s’enfoncera tousjours plus avant, et nous produira pensées sur pensées, opinions sur opinions, et raysons sur raysons qui nous importuneront merveilleusement en l’orayson; car l’orayson n’est autre chose qu'une application totale de nostre esprit avec toutes ses facultez en Dieu : Or, estant lassé à la poursuitte des choses inutiles, il se rend d'autant moins habile et apte à la consideration des mysteres sur lesquels on veut faire l’orayson. Voilà donc ce que j’avois à vous dire sur le subjet de la premiere question, par laquelle nous avons esté enseignez que d’avoir des opinions n’est pas une chose contraire à la perfection, mais ouy bien d'avoir l'amour de nos propres opinions, et l'estime par consequent. Car si nous ne les estimons pas, nous n'en serons pas si amoureux, et si nous ne les aymons pas, nous ne nous soucierons guere qu'elles soyent appreuvées, et ne serons pas si legers à dire : Les autres croiront ce qu'ils voudront; mais quant à moy... Scavez-vous que veut dire ce quant à moy? rien autre, sinon : Je ne me sousmettray point, ans je seray ferme en ma resolution et en mon opinion. C’est, comme j'ay dit plusieurs fois, la derniere chose -que nous quittons, et toutesfois c’est une des choses la plus necessaire à quitter et renoncer pour l'acquisition de la vraye perfection ; car autrement nous n’acquerrerons pas la saincte humilité, qui nous empesche et nous deffend de faire aucune estime de nous, ny de tout ce qui en despend ; et partant, si nous n'avons la prattique de cette vertu en grande recommandation, nous penserons tousjours estre quelque chose de meilleur que nous ne sommes, et que les autres nous en doivent de reste : or, c’est assez dire sur ce subjet.

Si vous ne me demandez rien davantage, nous passerons à la seconde question, qui est si la tendreté que nous avons sur nous-mesmes nous empesche beaucoup au chemin de la perfecton : ce que pour mieux entendre, il faut que je vuus ressouvienne de ce que vous sçavez tres-bien, que nous avons deux amours en nous, l’amour affectif, et l'amour effectif; et cela est tant en l’âämour que nous avons pour Dieu, qu’en celuy que nous avons pour le prochain, et pour nous-mesmes encore : mais nous ne parlerons que de celuy du prochain, et puis retournerons à nous-mesmes. Les theologiens ont accoustumé, pour faire bien comprendre la difference de ces deux amours, de se servir de la comparayson d’un pere lequel a deux fils, dont l’un est un petit mignon encore tout enfant, de bonne grace, et l’autre est un homme fait, brave et genereux soldat, ou bien a quelqu’autre condition telle que l’on voudra. Le pere ayme grandement ces deux fils, mais d'amour different, car il ayme le petit d’un amour extremement tendre et affectif. Regardez, je vous prie, qu'est-ce qu'il ne permet pas à ce petit poupon de . faire autour de luy? il le dorlotte, il le bayse, il le tient sur ses genoux et entre ses bras avec une suavité nompareille, tant pour l'enfant que. pour luy : si cet enfant a esté picqué d’une abeille, il ne cesse de souffler sur le mal jusques à tant que la douleur soit appaisée; si son fils aisné avoit esté picqué de cent abeilles, 1l n’en daigneroit tourner son pied, bien qu’il l’ayme d’un amour grandement fort et solide. Considerez, je vous prie, la difference de ces deux amours : car, bien que vous ayez véu les tendretez que ce pere a pour son petit, il ne laisse pourtant pas de faire dessein de le mettre hors de sa mayson, et le faire chevalier de Malte, destinant son aisné pour son heritier et successeur de ses biens : cestuy-luy donc est aymé de l’amoureffectif, et l’autre petit de l'amour affectif : l'un et l’autre sont aymez, mais differemment. L'amour que nous avons pour nous-mesmes est de cette sorte affectif et effectif. L'amour effectif est celuy qui gouverne les grands, ambitieux d’honneurs et de richesses ; car ils se procurent tant de biens qu’ils peuvent, et ne se rassasient jamais d’en acquerir : ceux-là s’ayment grandement de cet amour effectif; mais il y en a d’autres qui s’ayment plus de l'amour affectif; et ce sont ceux qui sont fort tendres d’euxmesmes, et qui ne font jamais que se plaindre, dorlotter, mignarder et conserver, et lesquels craignent tant tout ce qui leur peut nuyre que c’est grande pityé : s'ils sont malades, quand ils n'auroient mal qu'au bout du doigt, il n’y a rien de plus mal

qu'ils sont; ils sont si miserables, nul mal, pour grand qu'il soit, n'est comparable à celuy qu'ils souffrent, et on ne peut treuver assez de medecins pour les guerir ; ils ne cessent de se medeciner, et en pensant conserver leur santé, ils la perdent et ruynent tout à fait : si les autres sont malades, ce n’est rien; enfin, il.n’y a qu'eux qui soient à plaindre, et pleurent tendrement sur euxmesmes, si qu'ils taschent d’esmouvoir ceux qu’ils voient à compassion. [ls ne se soucient guere que l’on les estime patiens, pourveu que l’on les croie bien malades et affligez : imperfections certes propres aux enfans, et, sij'ose dire, aux femmes: et encore entre les hommes, à ceux qui sont d'un courage efféminé et peu courageux, car entre les genereux, cette imperfection ne s’y rencontre point. Des esprits bien faits ne s’arrestent point à ces nyaiseries et fades tendretez qui ne sont qu'à nous arrester en la voye de nostre perfection. Et apres cela ne pouvoir souffrir que l’on nous estime tendres, n'est-ce pas l’estre grandement?

Je me souviens d’une histoire dés que je passay, en revenant de Paris, en une mayson religieuse, qui sert à mon propos, et certes j'eus plus de consolation en ce rencontre, que je n'en avois eu en tout mon voyage, bien que j'eusse fait rencontre de beaucoup d’ames fort vertueuses; mais celle-cy me consola entre toutes. Il y avoit en cette mayson une fille qui faysoit son essay ; elle estoit merveilleusement douce, maniable, sousmise et obeyssante ; enfin elle avoit les conditions plus necessaires pour estre vraye religieuse. A la fin, il arriva, par malheur, que les sœurs remarquerent en elle une imperfection corporelle qui fut cause qu'elles commencerent à mettre en doubte si pour cela on la devoit renvoyer. La Mere Superieure l’aymoit fort, et luy faschoit de le faire; mais neantmoins les sœurs s’arrestent fort sur cette incommodité corporelle. Or, quand je fus là, le differend me fut remis pour cette bonne fille qui est de bonne mayson; elle fut amenée devant moy; où estant, elle se mit à genoux : Il est vray, Monseigneur, dit-elle, que j'ay une telle imperfection, qui est certes assez honteuse (la nommant tout haut avec une simplicité grande). Je confesse que nos sœurs ont bien grande rayson de ne me pas vouloir recevoir, car je suis insupportable en mon deffaut : mais je vous supplie de m’estre favorable, vous asseurant que si elles me reçoivent, exerçant ainsi leur charité en mon endroict, j'aurai un grand soing de ne les point incommoder, me sousmettant de tres-bon cœur à faire le jardin, ou à estre employée à d’autres offices quels qu'ils soyent, qui me tiennent esloignée de leur compaignie, affin que je ne les incom-

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mode point. Certes, cette fille me toucha; à qu’elle n’estoit guere tendre sur elle-mesme! Je ne me peut tenir de dire que je me voudrois de bon cœur avoir le mesme deffaut naturel, et avoir le courage de le dire devant tout le monde avec la mesme simplicité qu’elle fit devant moy. Elle n'avoit pas tant peur d’estre mesestimée comme plusieurs autres, et n’estoit pas si tendre sur soy-mesme ; elle ne faysoit pas toutes ces considerations vaines et inutiles : Que dira la Superieure si je luy dy cecy ou cela? mais si je luy demande quelque soulagement, elle dira ou pensera que je suis bien tendre. Et pourquoy, s’il est vray, ne voulezvous pas qu'elle le pense? Mais quand je luy dy mon besoin, elle me fait un visage si froid qu’il semble qu’elle ne l’aggrée pas : il se peut bien faire, ma chere fille, que la Superieure ayant assez d’autres choses en l'esprit, n'a pas tousjours intention à rire ou parler fort gracieusement quand vous luy dites vostre mal; et c’est ce qui vous fasche, et vous oste, dites-vous, la confiance de luy aller dire vos incommoditez.

O Dieu! mes cheres filles, cela sont des enfances; il faut aller simplement : si la Superieure ou la Maistresse ne vous ont pas si bien receües comme vous voudriez, une fois, voire plusieurs, ilne faut pas se fascher pourtant, ny juger qu’elles fassent tousjours de mesme ; à non! Nostre-Seigneur les touchera peut-estre de son esprit de suavité pour les rendre plus aggreables à vostre premier retour. Il ne faut pas estre aussi tendres que de vouloir tousjours dire toutes les incommoditez que nous avons, quand elles ne sont pas d'importance; un petit mal de teste ou un petit mal de dents, qui sera peut-estre bientost passé, si vous le voulez porter pour l'amour de Dieu, il n’est pas besoin de l'aller dire pour vous faire un peu plaindre. Peut-estre que vous ne le direz pas à la Superieure, ou à celle qui vous peut faire prendre du soulagement, mais ouy plus facilement aux autres, parce, ditesvous, que vous voulez souffrir cela pour Dieu : à ma chere fille, si cela estoit que vous le voulussiez souffrir pour l'amour de Dieu, comme vous pensez, vous ne l'iriez pas dire à une autre que vous sçavez bien qui se sentira obligée à declarer vostre mal à la Superiéure, et par ce moyen vous-aurez, en biaisant, le soulagement que tout à la bonne foy vous eussiez mieux fait de demander simplement à celle qui vous pouvoit donner congé de le prendre : car vous sçaviez bien que la sœur à qui vous dites que la teste vous fait bien mal, n’a pas le pouvoir de vous dire que vous vous alliez coucher : ce n’est donc à autre dessein ny intention (bien que l’on n’y pense pas expressement) sinon affin d’estre

un peu plainte par cette sœur, et cela fait grand bien à l'amourpropre : or, si c’est par rencontre que vous le dites, les sœurs vous demandant peut-estre comment vous vous portez à cette heure-là, il n'y à point de mal, pourveu que vous le disiez tout simplement, sans l’aggrandir ou vous lamenter ; mais hors de là, il ne faut le dire qu'à la Superieure ou à la Maistresse. Il ne faut pas craindre uon plus, encore qu’elles soyent un peu rigoureuses à faire la correction sur tel deffaut; car, ma chere fille, vous ne leur ostez pas la confiance de vous la faire : allez donc tout simplement leur dire vostre mal. Je eroy bien que vous prenez plus de playsir etdeconfiance de dire vostre mal à celle qui n’est point chargée de vous faire prendre du soulagement, qu'à celle qui à ce soing et ce pouvoir; car, tandis que vous faites ainsi, chacun plaint ma sœur telle, etse met-on en besongne pour pourvoir des remedes ; au lieu que si vous le disiez à la sœur qui a charge de vous, il faudroit entrer en subjection de faire ce qu’elle ordonneroit, et cependant c’est cette benite subjection que nous evitons tousjours de tout nostre cœur, l'amour-propre recherchant d'estre gouvernante de nous-mesmes, et maistresse de nostre propre volonté. Mais si je dy à la Superieure, repliquerez-vous, que j'ay mal à la teste, elle me dira que je m'aille coucher. Et bien! qu'importe? si vous n'avez pas assez de mal pour cela, ilne vous coustera guere de dire : Ma Mere ou ma Sœur, je n'ay pas assez de mal pour cela, ce me semble; et si elle dit apres, que vous ne laissiez pas pourtant, vous irez tout simplement : ear il faut observer tousjours une grande simplicité en toutes choses : marcher simplement, c'est la vraye voye des filles de la Visitation, qui est grandement aggreable à Dieu et tres-asseurée. Mais, voyant une sœur qui à quelque peine en l'esprit, ou quelque incommodité, n'avoir pas la confiance ou le courage de se surmonter à vous le venir dire, et vous appercevant bien, que faute de le faire, cela porte à quelque humeur melancholique, devez-vous l’attirer ou bien la laisser venir d'elle-mesme? A cela il faut que la consideration gouverne; car quelquesfois il faut condescendre à leur tendreté en les appellant et s'informant qu'il y a, et d'autresfois il faut mortifier ces petites bigearreries en les laissant; comme qui diroit : Vous ne voulez pas vous surmonter à demander le remede propre à vostre mal, souffrez-le donc, à la bonne heure; vous meritez bien cela. Cette tendreté est beaucoup plus insupportable és choses de l'esprit que non pas és corporelles; et si elle est par malheur plus prattiquée et nourrie par les personnes spirituelles, lesquelles voudroient estre Y. 14

sainetes du premier coup, sans vouloir neantmoins qu'il leur coustast rien, non pas mesme les souffrances des combats que leur cause la partie inferieure , par les ressentimens qu'elle a és choses contraires à la nature; et cependant, vueillons ou non, il faudra que nous ayons le courage de souffrir, et par consequent de resister à ces efforts tout le tems de nostre vie en plusieurs rencontres, si nous ne voulons faire banqueroute à la perfection que nous avons entreprinse.

Je desire grandement que l'on distingue tousjours les effects de la partie superieure de nostre ame, d'avec les effects de la partie inferieure, et que nous ne nous estonnions jamais des productions de l'inferieure, pour mauvaises qu'elles puissent estre; car cela n’est nullement capable de nous arrester en chemin, pourveu que nous nous tenions fermes en la partie superieure, pour aller tousjours avant au chemin de la perfection, sans nous amuser et perdre le tems à nous plaindre que nous sommes imparfaicts et dignes de la compassion, comme si on ne devoit faire autre chose que de plaindre nostre misere et infortune, d’estre si tardifs à venir à chef (1) de nostre entreprinse. Cette bonne fille de laquelle nous avons parlé, ne s’attendrit nullement en me parlant de son deffaut; ains elle me le dit avec un cœur et contenance fort asseurée : en quoy elle me pleut davantage. A nous autres, il nous fait si grand bien de pleurersur nos deffauts, et cela contente tant l’amour-propre! Il faut, mes cheres filles, estre fort genereuses, et ne s’estonner nullement de vous voir subjettes à mille sortes d’imperfections, et avoir neantmoins un grand courage pour mespriser nos inclinations, nos humeurs, bigearreries et attendrissemens, morüfiant fidellement tout cela en chaque rencontre : que si neantmoins il nous eschappe d’y faire des fautes par cy par là, ne nous arrestons pourtant pas; mais relevons nostre courage, pour estre plus fidelles à la premiere occasion, et passons outre, faysant du chemin en la voye de Dieu et au renoncement de nous-mesmes. Vous demandez en apres, si la Superieure, vous voyant plus triste que d'ordinaire, vous demande que vous avez, et vous voyant prou{2) dechosesen , l'esprit qui vous faschent, vous ne pouvez pourtant dire ce que c'est, comment 1l faut que vous fassiez. Il faut dire cela ainsi tout simplement : J’ay. plusieurs choses en l'esprit, mais Je ne sçay que c'est. Vous craignez, dites-vous, que la Superieure ne pense que vous n’avez pas la confiance de luy dire; or, que vous doit-il soucier qu’elle le pense ou qu’elle ne le pense pas? pourveu

(4) Venir à bout. — (2) Beaucoup.

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que vous fassiez vostre devoir, de quoy vous mettez-vous en peine? Ce Que dira-t-on, si je fais cecy ou cela? où Qu'est-ce que la Superieure pensera? est grandement contraire à la perfection, quand on s’y arreste : car il faut tousjours se souvenir en tout ce que je dy, que je n’entens point parler de ce que fait la partie inferieure; car je n’en fais nul estat : c’est donc à la partie superieure que je dy qu’il faut mespriser ces Que dirat-onou que pensera-t-on? Cela vous vient quand vous avez rendu compte, parce que vous n'avez pas assez dit de fautes particulieres. Vous pensez, dites-vous, que la Superieure dira ou pensera que vous ne luy voulez pas tout dire. C’en est de mesme des redditions de compte comme de la confession : il faut avoir une esgale simplicité en l’un comme en l’autre. Or, dites-moy, faudroit-il dire : Si je me confesse de telle chose, que dira mon confesseur où que pensera-t-1l de moy? Nullement : il pensera et dira ce qu’il voudra ; pourveu qu'il m'ayt donné l’absolution, et que j'aye rendu mon devoir, il me suffit. Et comme, apres la confession, il n’est pas tems de s’examiner pour voir si on a bien dit tout ce que l’on a fait, ains c'est le tems de se tenir attentif aupres de Nostre-Seigneur en tranquillité, avec lequel nous sommes reconciliez, et luy rendre graces de ses bienfaicts, n’estant nullement necessaire de faire la recherche de ce que nous pourrions avoir oublié ; de mesme en est-il apres avoir rendu compte : il faut dire tout simplement ce qui nous vient, et apres il ny faut plus penser; mais aussi, comme ce ne seroit pas aller à la confession, bien preparée, de ne vouloir pas s’examiner, de crainte de treuver quelque chose digne de se confesser, de mesmeilne faudroit pas negliger de rentrer en soy-mesme avant la reddition de compte, de peur de treuver quelque chose qui feroit de la peine à dire. Il ne faut pas aussi estre si tendre à vouloir tout dire, ny recourir aux superieurs pour crier holà à la moindre petite peine que vous avez, laquelle peut estre sera passée dans un quart d'heure.

Il faut bien apprendre à souffrir un peu genereusement ces petites choses auxquelles nous ne pouvons pas mettre du remede, estant des productions pour l'ordinaire de nostre nature imparfaicte, comme sont ces inconstances d'humeurs, de volontez, de desirs, qui produisent tantost un peu de chagrin, tantost un ennuy de parler, et puis tout pour un coup une adversion grande de le faire, et choses semblables auxquelles nous sommes subjets, et le serons lant.que nous vivrons en cette vie perissable et passagere. Mais quant à cette peine que vous dites

que vous avez, et laquelle vons oste le moyen de vous tenir attentives à Dieu, si vous ne l’allez incontinent dire à la Superieure, je vous dy qu'il faut remarquer qu’elle ne vous oste peutestre pas l'attention à la presence de Dieu, ains plutost la suavité de cette attention : or, si ce n'est que cela, si vous avez bien le courage et la volonté, ainsi que vous dites, de la souffrir sans rechercher du soulagement, je vous dy que vous ferez tres-bien de le faire, quoyqu'elle vous apportast un peu d'inquiettude, pourveu qu'elle ne vous fust pas trop grañde; mais si elle vous ostoit le moyen de vous tenir proche de Dieu à cette heure-là, il la faudroit aller dire à la Superieure, non pas pour vous soulager, mais pour gaigner chemin en la presence de Diew, bien qu'il n’y auroit pas grand mal de le faire pour vous soulager. Au reste, il ne faut pas que nos sœurs suyent tellement attachées aux caresses de la Superieure, que dés qu'elle ne leur parle pas à leur gré, elles tirent viste consequence que c'est qu’elles ne sont pas aymées. O non! nos sœurs ayment trop l'humilité et la mortification pour estre doresnavant melancholiques sur un leger soupçon (qui est peut-estre sans fondement) qu'elles ne sont pas tant aymées comme leur amour-propre leur fait desirer d’estre. Mais j’ay fait une faute à l’endroict de la Superieure (dira quelqu'une) et partant j'entre en des apprehensions qu’elle ne m'en sçache mauvais gré, et en un mot elle ne m'aura pas en si bonne estime qu'elle m'avoit. Mes cheres sœurs, tout ce marrissement se fait par le commandement d’un certain pere spirituel qui s'appelle l'amour-propre, qui commence à dire : Comment! avoir ainsi failly! qu'est-ce que dira ou pensera nostre Mere de moy? Oh lil ne faut rien esperer de bon de moy; je suis une pauvre miserable, je ne pourray jamais rien faire qui puisse contenter nostre Mere; et semblables belles. doleances. L'on ne dit point : Helas! j’ay offensé Dieu, il faut recourir à sa bonté et esperer qu'il me morüifiera ; on dit : O! je scay bien que Dieu est bon; il n’aura pas esgard à mon infidellité; il recognoist trop bien nostre infirmité; mais nostre Mere....? Nous revenons tousjours là pour continuer nos plaintes. Il faut sans doubte avoir du soing de complaire à nos superieurs : car le grand apostre S. Paul le desclare, et en exhorte, parlant aux serviteurs, et il se peut attribuer aussi aux enfans : Servez, dit-il, vos maistres à l'œil; voulant dire : Ayez un grand soing de leur plaire; mais aussi il dit par apres : Ne servez point vos maistres à l'œil; voulant dire qu'ils se gardent bien de rien faire de plus, estant à la veuë des maistres, qu'ils feroient estant absens,;

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parce que l’œil de Dieu les void tousjours, auquel on doit avoir un grand respect pour ne rien faire qui luy puisse desplaire, et en ce faysant ne nous mettre pas en grande peine ny soucy de vouloir tousjours contenter les hommes; car il n’est pas en nostre pouvoir. Faysons du mieux que nous pourrons pour ne fascher personne; mais apres cela, s’il arrive que par vostre infirmité vous les mescontentiez quelquesfois, recourez soudain à la doctrine que je vous ay si souvent preschée, et que j’ay tant d'envie de graver en vos esprits : humiliez-vous soudain devant Dieu, en recognoissant vostre fragilité et foiblesse, et puis reparez vostre faute, si elle le merite, par un acte d'humilité à l’endroïct de la personne que vous avez peu fascher; et cela fait, ne vous troublez jamais : car nostre pere spirituel, qui est l'amour de Dieu, vous le deffend en nous enseignant que apres que nous avons fait l'acte d’humilité, ainsi que je dy, nous rentrions en nous-mesmes pour caresser tendrement et cherement cette abjection bien-heureuse qui nous revient d’avoir failly, et cette bienaymée reprehension que la Superieure nous fera. Nous.avons deux amours, deux jugemens et deux volontez, et partant il ne faut faire nul estat de tout ce que l’amour-propre, le jugement particulier ou la propre volonté nous suggerent, pourveu que nous fassions regner l'amour de Dieu au-dessus de l’amour-propre, le jugement des superieurs, voire des inferieurs et des esgaux, au-dessus du nostre, le reduisant au petit pied, ne se contentant pas de faire assubjettir nostre volonté en faysant tout ce que l’on veut de nous, mais assubjettissant le jugement à croire que nous n’aurions nulle rayson de ne pas estimer que cela soit justement et raysonnablement fait, dementant ainsi absolument les raysons qu'il voudroit apporter pour nous faire accroire que la chose qui nous est commandée seroit mieux faite autrement qu'ainsi que l’on nous dit. Il faut avec simplicité rapporter une fois nos raysons, si elles nous semblent bonnes; mais au partir de là, acquiescer sans plus de respliques à ce que l’on nous dit; et par ainsi faire mourir nostre jugement, que nous estimons si sage et prudent au-dessus de tout autre. O Dieu! ma Mére, nos sœurs sont tellement resoluës d'aymer la mortification, que ce sera une chose aggreable de les voir ; la consolation ne leur sera plus rien au prix de l’affiction, des seicheresses, des respugnances, tant elles sont desireuses de se rendre semblables à leur espoux : aydez-les donc bien en leur entreprinse, mortifiez-les bien et hardyment sans les espargner ; car c’est ce qu’elles demandent : elles ne seront plus attachées aux caresses, puisque cela est contraire

à la generosité de leur devotion, laquelle fera desormais qu'elles s’allacheront si absolument au desir de playre à Dieu, qu’elles ne regarderont plus autre chose, si elle n’est propre pour les advancer en l’accomplissement de ce desir. C’est la marque d’un cœur tendre et d’une devotion molle, de se laisser aller à tous petits rencontres de contradiction : n'ayez pas peur que ces niayseries d'humeur melancholique et depiteuse soyent jamais parmy nous ; nous avons trop bon courage, graces à Dieu : nous nous appliquerons tant à faire desormais, qu’il y aura grand playsir de nous voir. Cependant, mes cheres filles, purifions bien nostre intention, affin que faysant tout pour Dieu, pour son honneur et gloire, nous attendions nostre recompense de luy seul : son amour sera nostre loyer en cette vie, et luy-mesme sera nostre recompense en l'eternité.

Auquel on demande en quoy consiste la parfaicte determinaion de regarder et suivre la volonté de Dieu en toutes choses; el si nous la pouvons treuver et suivre és volontez des superieurs, esqaux ou inférieurs, que nons voyons proceder de leurs inclinations naturelles ou habituelles; et de quelques poincts notablement touchant les confesseurs et predicateurs.

IL faut sçavoir que la determination de suivre la volonté de Dieu en toutes choses, sans exception, est contenue dans l'Orayson dominicale, en ces parolles que nous disons tous les jours : Vostre volonté soit faite en la terre comme au ciel. I n'y a aucune resistance à la volonté de Dieu au ciel; tout luy est subjet et obeyssant; ainsy disons-nous qu'il nous puisse arriver et ainsy demandons-nous à Nostre-Seigneur de faire, n'y apportant Jamais aucune resistance, mais demeurant tousjours tres-subjets et obeyssans en toutes occurrences à cette divine volonté. Mais les ames ainsi determinées ont besoin d'estre esclaircies en quoy elles pourront recognoistre cette volonté de Dieu. De cecy j'en ay parlé bien clairement au livre de l’Amour de Dieu; neantmoins, pour satisfaire à la demande qui m'a esté faite, j'en diray encore quelque chose. La volonté de Dieu se peut entendre en deux façons : il y a la volonté de Dieu signifiée, et la volonté du bon playsir. La volonté signifiée est distinguée en quatre

- parties, qui sont les commandemens de Dieu et de l'Eglise, les

conseils, les inspirations, les Regles et Constitutions. Aux commandemens de Dieu et de l'Eglise il faut necessairement que chacun obeysse, parce que c’est la volonté de Dieu absolue, qui veut qu'en cela nous obeyssions si nous voulons estre sauvez. Ses conseils, 1l veut bien que nous les observions, mais non pas ‘l'une volonté absolue, ains seulement par maniere de desir; c'est pourquoy nous ne perdons pas la charité et ne nous separons pas de Dieu pour n'avoir pas le courage d'entreprendre l'obeyssance des conseils : mesme nous ne devons pas vouloir entreprendre la prattique de tous, ains seulement de ceux qui sont plus conformes à nostre vocalion; car il y en a qui sonttellement opposez les uns aux autres, qu'il seroit impossible tout à fait d'embrasser la prattique de l’un sans oster le moyen de prattiquer l'autre. C’est un conseil de quitter tout pour suivre Nostre- Seigneur desnué de toutes choses : c’est un conseil de prester et de donner l’aumosne. Dites-moy, celuy qui a quitté tout d’un coup ce qu'il avoit, de quoy peut-il faire l’'aumosne, puisqu'il n'a rien ? Il faut doncques suivre les conseils que Dieu veut que nous suivions, et ne pas croire qu'il les ayt tous donnez affin que nous les embrassions tous. Or, la prattique des conseils qu'il faut que nous prattiquions, nous autres, sont ceux qui sont compris dans nos Regles.

Nous avons dit de plus que Dieu nous signifie sa volonté par ses inspirations : il est vray; mais pourtant il ne veut pas que nous discernions de nous-mesmes si ce qui nous est inspiré est sa volonté, ny moins, qu'à tort et à travers nous suivions ses inspirations. Il ne veut pas aussi que nous attendions que luymesme nous manifeste ses volontez, ou qu'il nous envoye des anges pour les nous enseigner; mais sa volonté est que nous recourions , és choses doubteuses et d'importance, à ceux qu'il a establis sur nous pour nous conduire, et que nous demeurions totalement sousmis à leur conseil et à leur opinion, en ce qui regarde la perfection de nos ames. Voilà donc comment Dieu nous manifeste ses volontez que nous appellons vo/onté signifiée. Il y a de plus la volonté du bon playsir de Dieu, laquelle nous devons regarder en tous les evenemens, je veux dire en tout ce qui nous arrive : en la maladie, en la mort, en l’affliction, en la consolation, és choses adverses et prosperes, bref, en toutes choses qui ne sont point preveues. Et à cette volonté de Dieu nous devons tousjours estre prests dé nous sousmettre en toutes occurrences, és choses desaggreables comme és aggreables, en la mort comme en la vie, enfin, en tout ce qui n’est point manifes-

tement contre la volonté de Dieu signifiée; car celle-cy va devant, et c'est en cecy que nous respondons à la seconde partie de la demande. Ce que pour vous mieux faire entendre, il faut que je vous die ce que j’ay leu ces jours passez dans la vie-du grand S. Anselme, où il est dit que durant tout le tems qu'il fut prieur et abbé de son monastere, il fut extremement aymé d'un chacun, parce qu'il estoit fort condescendant , se laissant plyer à la volonté de tous, non-seulement des religieux, mais.aussi des estrangers. L'un luy venoit dire : Mon Pere, vostre reverence devroit prendre un peu de bouillon, il en prenoit; un autre venoit qui luy disoit : Mon Pere, cela vous fera mal; tout soudain il le quittoit : ainsi il se sousmettoit, en tout ce en quoy iln'y avoit point d'offense de Dieu, à la volonté de ses freres, lesquels sans double suivoient leur inclination propre ; mais encore plus particulierement les seculiers, qui le faysoient aussi tourner à toute main, selon leur volonté. Or, cette grande souplesse et condescendance du Sainct n’estoit pas appreuvée de tous, bien qu'il fust fort aymé de tous, si bien qu'un Jour quelques-uns des freres luy voulurent remonstrer que cela n’alloit pas bien selon leur jugement, et qu’il ne devoit pas estre si souple et condescendant à la volonté de tout le monde; ains qu'il devoit faire plyer sous sa volonté ceux qu'il avoit en charge. O mes enfans ! dit ce grand Sainct, vous ne sçavez pas peut-estre à quelle intention je le fais; sçachez donc que me ressouvenant que Nostre-Seigneur a commandé que nous fissions aux autres ce que nous voudrions qui nous fust fait, je ne peux faire autrement : car je voudrois que Dieu fist ma volonté, et partant je fais volontiers celle de mes freres et de mes prochains, affin qu'il playse à ce bon Dieu de faire quelquesfois la mienne. «

De plus, j'ay une autre consideration, qui est qu'apres ce qui est de la volonté de Dieu qu'il a signifiée, je ne puis mieux cognoistre la volonté de son bon playsir, ny plus asseurement, que par la voix de mon prochain; car Dieu ne me parle point, moins m’envoie-t-il des anges pour me declarer ce qui est de son bon playsir : les pierres, les animaux , les plantes ne parlent point ; il n'y à donc que l'homme qui me puisse manifester la volonté de mon Dieu, et partant je m’attache à cela tant que je puis. Dieu me commande la charité envers le pfochain; c’est une grande charité de se conserver en ünyon les uns avec les autres, el pour cela je ne treuve pas de meilleur moyen que d’estre doux etcondescendant : la douce et humble condescendance doit tousjours surnager à toutes nos actions. Maïs ma

principale consideration est de croire que Dieu me manifeste ses volontez par celles de mes freres; et partant j'obeys à Dieu toutes et quantes fois que je leur condescens en quelque chose. Outre cela, Nostre-Seigneur n'’a-t-il pas dit que si nous ne sommes faits comme un petit enfant, nous n'entrerons point au royaume des cieux? Ne vous estonnez donc point si je suis doux et facile à condescendre comme un enfant, puisqu’en cela je ne fais que ce qui m'a esté ordonné par mon Sauveur. Il n’y a pas” grand interest que je m'aille coucher ou que je demeure levé, que j'aille là, ou que je demeure icy; mais il y auroit bien de limperfection de ne pas en cela me sousmettre à mon prochain.

Voyez-vous, mes cheres sœurs, le grand $S. Anselme se sousmet à tout ce qui n’est point contre les commandemens de Dieu ou de la saincte Eglise, ou contre les Regles; car cette obeyssance marche tousjours devant. Je ne pense pas que si on eust voulu qu'il eust fait quelque chose contre cela, qu'il l'eust fait : à nullement! mais apres cela, sa regle generale estoit, en ces choses indifferentes, de condescendance à tout et à tous. Le glorieux S. Paul, apres avoir dit que rien ne le separera de la charité de Dieu, ny la mort, ny la vie, non pas mesme les anges, ny tout l'enfer, s’il se bandoit contre luy n'en auroit pas le pouvoir : Je ne scache rien de meilleur, dit-il, que de me rendre tout à tous, rire avec les rians, pleurer avec ceux qui pleurent, et enfin me rendre un avec un chacun.

Sainct Pachosme faysant un jour des nattes, il y eut un enfant, lequel regardant ce que faysoit le Sainct, luy dit : O mon Pere, vous ne faites pas bien; ce n’est pas ainsi qu'il faut faire. Le grand Sainct, quoyqu'il fist bien ces nattes, se leva neantmoins promptement et s’alla asseoir. proche de l'enfant, lequel luy monstra comment il falloit faire. Il y eut quelque religieux qui luy dit : Mon Pere, vous faites deux maux, condescendant à la volonté de cet enfant; car vous l’exposez au danger d’avoir de la vanité, et vous gastez vos nattes, car elles estoient mieux ainsi que vous les faysiez. À quoy le bien-heureux Pere respondit: Mon frere, si Dieu permet que l'enfant ayt de la vanité, peut-estre qu’en recompense il me donnera de l'humilité; et quand il m'en aura donné, j'en pourray par apres donner à cet enfant. Il n’y a pas aussi grand danger de passer ainsy ou ainsy les jones à faire les nattes; mais il y auroit bien du danger, si nous n'avions à cœur cette parolle tant celebre du Sauveur : Si vous n’esles faits comme petits enfans, vous n'aurez point de part au royaume de mon Pere. O! que c’est un grand bien, mes

sœurs, d’estre ainsi plyables et faciles à estre tournez à toute main !

Or, non-seulement les Saincts nous ont enseigné cette prattique de la sousmission de nostre volonté ; mais aussi Nostre-Seigneur mesme, tant par exemple que par parolle. Mais comment par parolle? Le conseil de l’abnegation de soy-mesme, qu'est-ce autre chose, sinon renoncer en toute occasion à la propre volonté et à son jugement particulier, pour suivre la volonté d'autruy et se sousmeltre à lous, exceplé tousjours ce en quoy l’on offenseroit Dieu ? Mais, pourriez-vous dire, je vois clairement que ce que l’on veut que je fasse procede d’une volonté humaine et d’une inclination naturelle, et partant Dieu n’a pas inspiré ma Mere où ma sœur de me faire une telle chose. Non, peut-estre que Dieu ne luy aura pas inspiré cela; mais ouy bien à vous de le faire, et y manquant vous contrevenez à la determination de l'aire la volonté de Dieu en toutes choses, et par consequent au soing que vous devez avoir de vostre perfection. Il faut done se sousmettre tousjours à faire ce que l’on veut de nous pour faire la volonté de Dieu, pourveu qu'il ne soit pas contraire à sa volonté qu'il nous a signifiée en la maniere susdite.

Or, pour dire un mot de la volonté des creatures, elle se peut prendre en trois façons : par maniere d’affliction, par maniere de complaysance, ou bien sans propos, ou hors de propos. A l& premiere il faut estre bien fort pour embrasser volontiers ces volontez, qui sont si contraires à la nostre qui ne voudroit point estre contrariée; et cependant, pour l'ordinaire, il faut grandement souffrir en cette prattique de suivre les volontez des autres, qui sont pour la plupart differentes de la nostre. Il faut donc recevoir par maniere de souffrance l’execution de telles volontez, et se servir de ces contradictions journalieres pour nous mortier, les acceptant avec amour et douceur par maniere de complaysance : 1l n’est pas besoin d’exhortation pour les nous laire suivre, car tres-volontiers nous obeyssons aux choses aggreables, ains nous allons au devant de ces volontez-là pour leur offrir nos sousmissions. Ce n’est pas aussi de cette sorte de volonté que l’on demande s’il s’y faut sousmettre, car on n’en doubte nullement; mais de celles qui sont hors de propos, et desquelles nous ne cognoissons pas la rayson pourquoy l’on veut cela de nous, c'est où il va du bon. Car pourquoy feray-je plutost:la volonté de ma sœur que la mienne? la mienne n'est-elle pas aussi conforme à celle de Dieu en cette legere occurrence que la sienne? Pour quelle rayson dois-je croire que ce qu'elle me dit que Je

fasse soit plutost une inspiration de Dieu que la volonté qui. m'est venuë de faire une autre chose ? O Dieu! mes cheres sœurs, c'est icy où la divine Majesté nous veut faire gaigner le prix de la sousmission; car, si nous voyions bien tousjours que l’on a rayson de nous commander ou de nous prier de faire une telle chose, nous n’aurions pas grand merite en la faysant, ny grande respugnance, parce que sans doubte toute noslre ame acquiesceroit volontiers à cela; mais quand les raysons nous sont cachées, c’est lorsque nostre volonté respugne, que nostre jugement regimbe, et ressentons la contradiction. Or, c’est en ces occasions qu'il se faut surmonter, et, avec une grande simplicité toute enfantine, se mettre en besongne sans discours ny rayson, et dire : Je sçay bien que la volonté de Dieu est que je fasse plutost la volonté de mon prochain que la mienne, et partant je me mets à la prattique, sans regarder si c’est la volonté de Dieu que je me sousmette à faire ce qui procede de passion et inclination, ou bien vrayement par une inspiration ou mouvement de la rayson : car, pour toutes ces petites choses, il faut marcher en simphcité. Quelle apparence, je vous prie, y auroit-il de faire une heure de meditation pour cognoistre si c'est la volonté de Dieu que je boive quand l’on m'en prie, ou que je m'en abstienne par penitence ou sobrieté, et semblables petites choses, lesquelles ne sont dignes de consideration, et principalement si je vois que je contenteray tant soit peu le prochain en les faysant? Es choses de consequence, il ne faut pas non plus perdre le tems à les considerer ; mais il s’en faut addresser à nos superieurs, affin de sçavoir d'eux ce que nous avons à faire; apres quoy il n'y faut plus penser, ains s’arrester absolument à leur opinion, puisque Dieu nous les a donnez pour la conduitte de nostre ame en la perfection de son amour. Que si l’on doit ainsi condescendre à la volonté d'un chacun, beaucoup plus le doit-on à celle des superieurs, lesquels nous devons tenir et regarder parmy nous comme la personne de Dieu mesme : aussi sont-ils ses lieutenans. C’est pourquoy, encore que nous cognussions qu'ils eussent des inclinations naturelles, voire mesme des passions, par les mouvemens desquelles ils commanderoient quelquesfois, ou reprendroient les deffauts de leurs inferieurs, il ne s’en faudroit nullement estonner, car ils sont hommes comme les autres, et par consequent subjets à avoir des inclinations et des passions ; mais il ne nous est pas permis de faire jugement que ce qu'ils nous commandent parte de leur passion ou inclination, et c’est chose qu'il se faut garder de faire. Neantmoins, si nous cognois -

sions palpablement que cela fust, il ne faudroit pas laisser d’o> beyr tout doucement et amoureusement, et se sousmettre avec humilité à la correction. C’est voirement une chose bien dure à l'amour-propre que d’estre subjet à toutes ces rencontres. Il est vray; mais ce n’est pas aussi cet amour-là que nous devons contenter ny escouter, ains seulement le tres-sainet amour de nos aimes. Jesus demande de ses cheres espouses une saincte imitation de sa parfaicte obeyssance qu'il rendit, non-seulement à la tres-juste et bonne volonté de son Pere, mais aussi à celle de ses parens, et qui plus est de ses ennemys, lesquels sans doubte suivirent leurs passions aux travaux qu'ils luy imposerent; et cependant le bon Jesus ne laisse de s’y sousmettre doucement, humblement, amoureusement. Et nous vérrons assez que celte parolle de Nostre-Seigneur, qui ordonne que l'on prenne sa croix, doit estre entenduë de recevoir de bon cœur les contradictions qui nous sont faites à tous rencontres par la saincte obeyssance, bien qu'elles soient legeres et de peu d’importance.

Je m'en vay vous donner encore un éxemple admirable pour vous faire comprendre la valeur de ces petites croix, c’est-à-dire de l'obeyssance, condescendance et souplesse à suivre la volonté d'un chacun, mais specialement des superieurs. S' Gertrude fut faite religieuse en un monastere où il y avoit une Superieure, laquelle recognoissoit fort bien que la bien-heureuse Saincte estoit d’une complexion foible et delicate. C'est pourquoy elle la. faysoit traitter plus delicatement que les autres religieuses, ne luy laissant pas faire les austeritez que l’on avoit de coustume de faire en cette Religion. Que pensez-vous donc que faysoit Ja pauvre fille pour devenir saincte? rien autre chose que de se: sousmettre bien simplement à la volonté de la Mere: et bien que la ferveur l’eust fait desirer de faire ce que les autres fay= soient, elle pourtant n'en tesmoigna rien : car, quand on luy commandloit de s’aller coucher, elle y alloit simplement sans resplique, estant asseurée qu’elle jouyroit aussi bien de la presence de son espoux dans son lict par obeyssance, que si elle eust esté au chœur avec ses sœurs et compaignes. Et pour tesmoigner de la grande paix et tranquillité d'esprit qu’elle acquit en cette prattique, Nostre-Seigneur revela à S' Mecthilde sa compaigne, que si on le vouloit treuver en cette vie, que l'on le cherchast premierement au tres-Sainct-Sacrement de l'autel, et puis apres dans le cœur de S® Gertrude. Il ne s’en faut pas estonner, puisque l'Espoux dit au Cantique-des cantiques, que /e lieu où il se

repose est au midy : i ne dit pas qu'il se repose ny au matin ny au soir, mais au midy, parce qu'au midy il n’y a point d'ombre. Et le cœur de cette grande Saincte estoit un vray midy, où il n’y avoit point d'ombre de scrupules ny de propre volonté; el partant son ame jouyssoit pleinement de son bien-aymé, lequel prenoit ses delices en elle. Enfin l’obeyssance est le sel qui donne goust et saveur à toutes nos actions, et les rend meritoires de la vie eternelle.

Je desire encore aujourd'huy de dire deux ou trois mots de la confession. Premierement, je voudrois qu’on portast un grand honneur aux confesseurs; car (oultre que nous sommes fort obligez d’honnorer le sacerdoce) nous les devons regarder comme des anges que Dieu nous envoye pour nous Me avec sa divine bonté. Et non-seulement cela, mais encore il les faut regarder comme lieutenans de Dieu en terre; et partant, encore qu'il leur arrivast quelquesfois de se monstrer hommes, commettant quelques imperfections, comme demandant quelque chose curieuse qui ne seroit pas de la confession, comme seroient vos noms, si vous faites des penitences, prattiquez des vertus, et quelles elles sont, si vous avez quelques tentations et choses semblables, je voudrois respondre selon qu'ils le demandent, bien qu'on n’y soit pas obligé; car il ne faut pas leur dire qu’il ne vous est pas permis de leur dire autre chose que ce dont vous vous estes accusée : Ô non! jamais il ne faut user de cette deffaitte, car cela n’est pas vray; vous pouvez dire tout ce que vous voudrez en confession, pourveu que vous ne parliez que de ce qui regarde vostre particulier, et non pas ce qui concerne le general de vos sœurs. Que si vous craignez de dire quelque chose de ce qu'ils vous demandent, de peur de vous embarrasser, comme seroit de dire que vous avez des tentations ; si vous apprehendez de les dire, au cas qu'ils les voulussent sçeavoir par le menu, vous pourrez leur respondre : J'en ay, mon pere; mais par la grace de Dieu, je ne pense pas y avoir offensé sa bonté : mais jamais ne dites qu'on vous a deffendu de vous confesser de cecy ou de cela. Dites à la bonne foy à vostre confesseur tout ce qui vous fera de la peine, si vous voulez; mais derechef je vous dy : Gardez-vous bien de parler ny du tiers ny du quart. En second lieu, nous avons quelque reciproque obligation aux confesseurs en l'acte de Ja confession, de tenir caché ce qu'ils nous auront dit, si ce n’estoit quelque chose de bonne edification, et hors de là il n’en faut point parler. S'il arrive qu'ils vous donnent quelque conseil contre vos Regles et

vostre maniere de vivre, escoutez-les avec humilité et reverence, et puis vous ferez ce que vos Regles permettront et non autre. Les confesseurs n’ont pas tousjours intention de vous obliger sur peine de peché à ce qu'ils vous disent. Il faut recevoir leurs conseils par maniere de simple direction. Estimez cependant beaucoup, et faites grand estat de tout ce qui vous sera dit en confession, car vous ne scauriez croire le grand profict qu'il y a en ce sacrement pour les ames qui y viennent avec l'humilité requise. S'ils vous vouloient donner pour penilence quelque chose qui fust contre la Regle, priez-les tout doucement de changer cette penitence en une autre, d'autant qu’estant contre la Regle, vous craindriez de scandaliser vos sœurs si vous le faysiez. Au reste, jamais il ne faut murmurer contre le confesseur. Si, par son deffaut, il vous arrivoit quelque chose en confession, vous pourriez dire tout simplemennt à la Superieure que vous desirez bien, s’il luy playsoit, de vous confesser à quelque autre, sans dire autre chose; car ainsi faysant vous ne descouvrirez pas l’imperfection du confesseur, et si aurez la commodité de vous confesser à vostre gré. Mais cecy ne se doit pas faire à la legere, et pour des causes de rien : il faut eviter les extremitez; car, comme il n’est pas bon de supporter des notables deffauts en la confession, aussi ne faut-il pas estre si delicates qu'on n’en puisse supporter quelques petits.

Troisiesmement, je voudrois fort que les sœurs de ceans prinssent un grand soing de particulariser leurs pechez en la confession. Je veux dire, que celles qui n’auront rien remarqué qui fust digne de l’absolution, disent quelque peché particulier : car de dire qu'on s'accuse d’avoir eu plusieurs mouvemens de cholere, de tristesse, et ainsi des autres, cela n’est pas à propos; car la cholere et la tristesse sont des passions, et leurs mouvemens ne sont pas pechez, d'autant qu'il n’est pas en nostre pouvoir de les empescher. Il faut que la cholere soit desreglée, ou qu'elle nous porte à des actions desreglées pour estre peché. Il faut donc particulariser quelque chose qui porte peché. Je voudrois bien, de plus, que l’on eust un grand soing d'estre bien veritables, simples et charitables en la confession (veritable et simple est une mesme chose), dire bien clairement ses fautes, Sans fard, sans artifice, faysant attention que c'est à Dieu que nous parlons, auquel rien ne peut estre celé; fort charitables, ne meslant aucunement le prochain en vostre confession : par exemple, ayant à vous confesser de quoy vous avez murmuré en vous-mesme où bien avec les sœurs, de ce que la Superieure

DE LA VOLONTÉ DE DIEU. De

vous à parlé trop seichement, n'allez pas dire que vous avez murmuré de la correction trop brusque qu'elle vous a fait, mais simplement que vous avez murmuré contre la Superieure. Dites seulement le mal que vous avez fait, et non pas la cause et ce qui vous y a poussé; et jamais, ny directement ny indirectement, ne descouvrez le mal des autres, en accusant le vostre, et ne donnez jamais subjet au confesseur de soupçonner qui c’est qui a contribué à vostre peché. N'apportez aussi aucunes accusations inutiles en la confession. Vous avez eu des pensées d'imperfection sur le prochain, des pensées de vanité, voire mesme de plus mauvaises; vous avez eu des distraclions en vos oraysons : si vous vous y estes arrestée deliberement, dites-le à la bonne foy, et ne soyez pas contentes de dire que vous n’avez pas apporté assez de song à vous tenir recolligées durant le tems de l’oray* son; mais si vous avez esté negligentes à rejetter une distraction, dites-le, car ces accusations generales ne servent de rien à la confession.

Je voudrois bien encore, mes cheres filles, qu’en cette mayson l’on portast grand honneur à ceux qui vous annoncent la parolle de Dieu : certes, on a beaucoup d'obligation de le faire, car il semble que ce soient des messagers celestes qui viennent de la part de Dieu pour nous enseigner le chemin du salut ; il les faut regarder comme tels, et non pas comme des simples hommes; car, quoyqu'ils ne parlent pas si bien que les hommes celestes, il ne faut pourtant rien rabattre de l'humilité et reverence avec laquelle nous: devons recevoir la parolle de Dieu, qui est tousjours la mesme, aussi pure, aussi saincte que si elle estoit dite et proferée par les anges. Je remarque que quand j'escris à une personne sur du mauvais papier, et par consequent avec un mauvais caractere, elle me remercie avec autant d'affection que quand je luy escris sur du meilleur papier et avec de plus beaux caracteres. Pourquoy cela? sinon parce-qu'elle ne fait pas attention, ny sur le papier (qui n’est pas si bon), ny sur le caractere (qui est mauvais), ains seulement sur moy qui luy escris. De mesme faut-il faire de la parolle de Dieu ; ne point regarder qui est-ce qui la nous apporte, ou qui est-ce qui la nous desclare : il nous doit suffire que Dieu se sert de ce predicateur pour la nous enseigner. Et puisque nous voyons que Dieu lhonnore tant que de parler par sa bouche, comment est-ce que nous autres pourrions manquer d'honnorer et de respecter sa personne?

Touchant les adversions; comme il faut recevoir les livres, et de ce qu'il ne se faut point estonner de voir des imperfections aux personnes religieuses, ny mesme aux Superieurs.

La premiere demande est : Qu'est-ce qu'adversion? Les adversions sont certaines inclinations qui sont aucunesfois naturelles, lesquelles font que nous avons un certain petit contre-cœur à l’'abord de ceux envers qui nous les avons, qui empesche que nous n'aymions pas leur conversation, s'entend que nous n’y prenons pas du playsir, comme nous ferions en celle de ceux envers lesquels nous avons une inclination douce, qui nous les fait aymer d’un amour sensible, parce qu'il y a une certaine alliance et correspondance entre nostre esprit et le leur. Or, pour monstrer que cecy est naturel, d’aymer les uns par inelination et non pas les autres, ne void-on pas que si déux hommes entrent dans un tripot où deux autres joüent à la paume, d'abord ceux qui entrent auront de l’inclination que l’un gaigne plutost que l’autre? et d’où vient cela, puisqu'ils ne les ont jamais veus uy l’un ny l'autre, ny n'en avoient jamais ouyÿ parler, ne sçachant point si l’un est plus vertueux que l’autre ; c’est pourquoy ils n'ont point de rayson d'en affectionner plus l’un que l’autre? Il faut donc confesser que celte inclination d'aymer les uns plus que les autres est naturelle, et l’on le void mesme aux bestes, lesquelles n'ayant point de rayson, ont toutesfois de l’adversion et de l’inclination naturellement. Faites-en l'experience en un petit agnelet qui ne fait que naistre : monstrez-luy la peau d’un loup (quoy qu'il soit mort), il se mettra à fuyr, il beslera, il se cachera sous les flancs de sa mere; mais monstrez-luy un cheval (qui est bien une plus grosse beste) il ne s’en espouvantera nullement, ains il se joüera avec luy : la rayson de cela n’est autre sinon que le naturel luy donne de l'alliance avec l'un et de l’adversion à l'autre, Or, de ces adversions naturelles, il n’en faut pas faire grand cas, non plus que des inclinations, pourveu que nous sousmeltions le tout à la rayson. Ay-je de l'adversion de converser avec une personne, laquelle je sçay bien estre de grande vertu, et avec laquelle je puis beaucoup profitter : il ne faut pas que je suive mon adversion qui me fait eviter de la rencontrer, il faut que j'assubjettise cette inclination à la rayson, qui me doit faire rechercher sa conversation, au moins y demeurer avec

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un esprit de paix et de tranquillité quand je m'y rencontre ; mais il y a des personnes qui ont si grand peur d’avoir de l’adversion à ceux qu'ils ayment par inclination, qu'ils en fuyent la conversation, de crainte qu'ils ont de rencontrer quelque deffaut qui leur oste la suavité de leur affection et de leur amitié.

Quel remede à ces adversions, puisque nul n’en peut estre exempt, pour parfaict qu'il soit? Ceux qui sont d'un naturel aspre auront de l'adversion à celuy qui sera fort doux, et estimeront cette douceur une trop grande mollesse, bien que cette qualité de douceur soit la plus universellement aymée. L’unique remede à ce mal (comme à toute sorte de tentation) c'est une simple diversion, je veux dire, n'y point penser; mais le malheur est que nous voulons trop bien cognoistre si nous avons rayson ou non d’avoir adversion à quelque personne; Ô! jamais 1l ne faut s'amuser à cette recherche, car nostre amour-propre, qui ne dort jamais, nous dorera si bien la pillule, qu'il nous fera accroire qu’elle est bonne, je veux dire qu’il nous fera voir qu'il est vray que nous avons certaines raysons, lesquelles nous sembleront bonnes, et puis, celles-là estant appreuvées de nostre propre jugement et de l’amour-propre, il n’y aura plus de moyen de nous empescher de les treuver justes et raysonnables. O certes! il faut bien prendre garde à cecy : je m’estens un peu à en parler, parce qu'il est d'importance. Nous n’avons jamais rayson d’avoir de l’adversion, beaucoup moins de la vouloir nourrir : je dy donc, quand ce sont des simples adversions naturelles, 1l n’en faut faire aucun estat, ains s’en divertür sans faire semblant de rien, et tromper ainsi nostre esprit; mais il les faut combattre et abattre, quand on void que le naturel passe plus oultre, et nous veut faire departir de la sousmission que nous devons à la rayson, qui ne nous permet jamais de rien faire en faveur de nos adversions, non plus que de nos inclinations (quand elles sont mauvaises), de crainte d’offenser Dieu. Or, quand nous ne faysons autre chose en faveur de nos adversions, que de parler un peu moins aggreablement que nous ne ferions à une personne pour laquelle nous aurions de grands sentimens d'affection, ce n’est pas grande chose; ains il n’est presque pas en nostre pouvoir de faire autrement. Quand nous sommes en l’esmotion de cette passion, l’on auroit tort de requerir cela de nous.

La seconde demande est comment on se doit comporter en la reception des livres que l'on nous donne à lire? La Superieure donnera à une des sœurs un livre qui traitte fort bien des vertus; mais, parce qu'elle ne l’ayme pas, elle ne fera point de profict de

sa lecture, ains elle le lira avec une nesgligence d'esprit, et la rayson est qu’elle sçayt desjà sur le doigt ce qui est comprins dans ce livre, et qu’elle auroit plus de desir que l’on luy en fist lire un autre. Or, je dy que c'est une imperfection de vouloir choysir ou desirer un autre livre que celuy que l’on nous donne; etc'estune marque que nous lisons plutost pour satisfaire à la curiosité de l'esprit que non pas pour profitter de nostre lecture. Si nous lisions pour profitter et non pas pour nous contenter, nous serions esgalement satisfaicts d’un livre comme d'un autre; au moins accepterions-nous de bon cœur tous ceux que nostre Superieure nous donneroit pour lire. Je dy bien plus; car je vous asseure que nous prendrions playsir à ne lire jamais qu'un mesme livre, pourveu qu'il fust bon et qu'il parlast de Dieu; ains, quand il n’y auroit que ce seul nom de Dieu, nous serions contens, puisque nous treuverions tousjours assez de besongne à faire, apres avoir leu et releu plusieurs fois. De vouloir lire pour contenter la curiosité, est une marque que nous avons encore un peu l'esprit leger, et qu'il ne s'amuse pas assez à faire le bien qu'il a apprins en ces petits livres de la prattique des vertus; Car ils parlent fort bien de l'humilité et de la mortification, que l’on ne prattique pourtant pas, lorsque l’on ne les accepte pas de bon cœur. Or, de dire : Parce que je ne l’ayme pas, je n’en feray point de profict, ce n’est pas une bonne consequence, non plus que de dire : Je le sçay desjà tout par cœur, je ne sçaurois prendre playsir à le lire : tout cela sont des enfances. Vous donne-t-on un livre que vous savez desjà tout ou presque tout par cœur, benissez-en Dieu, d'autant que vous comprendrez plus facilement sa doctrine. Si on vous en donne un que vous avez desjà leu plusieurs fois, humiliez-vous, et vous asseurez que c’est Dieu qui le veut ainsi, affin que vous vous amusiez plus à faire qu’à apprendre, et que sa bonté vous le donne pour la seconde et troisiesme fois, parce que vous n'avez pas fait vostre profict de la premiere lecture. Mais le mal d’où procede tout cecy, est que nous cherchons tousjours nostre propre satisfaction, et non pas nostre plus grande perfection. Si d’adventure l'on a esgard à nostre infirmité, et que la Superieure nous mette au choix du livre que nous voudrons, alors nous le pouvons choysir avec simplicité; mais hors de là, il faut demeurer tousjours humblement sousmise, à tout ce que la Superieure ordonne, soit qu'il soit à nostre gré ou non, sans jamais tesmoigner les sentimens que nous pourrions avoir qui serolent contraires à cette sousmission.

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La troisiesme demande est si nous nous devons estonner de voir des imperfections entre nous autres, ou mesme aux Superieures ? Quant au premier poinct, c'est sans doubte que vous ne vous devez nullement estonner de voir quelques imperfections ceans, de mesme qu'aux autres maysons religieuses, pour parfaictes qu'elles soyent; car vous ne le serez jainais tant, que vous n’en fassiez tousjours quelques-unes par cy par là, selon que vous serez exercées. Ce n’est pas grande chose de voir une fille, laquelle n’a rien qui la fasche ou qui l’exerce, estre bien douce et faire peu de fautes. Quand on me dit : Voilà une telle, à laquelle on ne void jamais commettre d’imperfection ; je demande incontinent : A-t-elle quelque charge? si l’on me dit que non, je ne fais pas grand estat de sa perfection; car il y a bien difference entre la vertu de celle-cy et celle d’une autre, laquelle sera bien exercée, soit interieurement par les tentations, soit exterieurement par les contradictions qu’on luy fait : car la vertu de force, et la force de la vertu ne s’acquiert jamais au tems de la paix, et tandis que nous ne sommes pas exercez par la tentation de son contraire. Ceux qui sont fort doux tandis qu’ils n’ont point de contradiction, et qui n'ont point acquis cette vertu l’espée au poingt, ils sont voirement fort exemplaires et de grande edification; mais, si vous venez à la preuve, vous les verrez incontinent remuer et tesmoigner que leur douceur n’estoit pas

uve vertu forte et solide, ains imaginaire plutost que veritable. Il y a bien difference entre avoir la cessation d’un vice et avoir la vertu qui luy est contraire. Plusieurs semblent estre fort vertueux, qui n’ont pourtant point de vertu, parce qu'ils ne l'ont pas acquise en travaillant. Bien souvent il arrive que nos passions dorment et demeurent assoupies; et si pendant ce tems-là nous ne faysons provision de forces pour les combattre et leur resister quand elles viendront à se recueillir, nous serons vaincus au combat. Il faut tousjours demeurer humbles, et ne pas eroire que nous ayons les vertus, encore que nous ne fassions pas (au moins que nous cognoissions) des fautes qui leur sont contraires. Certes, il y a beaucoup de gens qui se trompent grandement en ce qu'ils croyent que les personnes qui font profession de la perfection ne devroient point broncher en des imperfections, et particulierement les religieux, parce qu'il leur semble qu'il ne faille qu'entrer en la religion pour estre parfaicts, ce qui n’est pas; car les Religions ne sont pas pour amasser des personnes parfaictes, mais des personnes qui ayent le courage de pretendre à la perfection. Mais que faudroit-il faire si l’on

voyoit de limperfection aux Superieures aussi bien qu'aux autres? ne faudroit-il pas s’en estonner? car on ne met pas des Superieures imparfaictes, dites-vous. Helas! mes cheres filles, si l’on ne vouloit mettre des Superieurs et Superieures sinon qu'ils fussent parfaicts, il faudroit prier Dieu de nous envoyer des saincts ou des anges pour l’estre ; car des hommes, nous n’en treuverons point. L'on recherche voirement qu’ils ne soyent pas de mauvais exemple; mais de n'avoir point d’imperfection, l’on n'y prend pas garde, pourveu qu'ils ayent les conditions de l'esprit qui sont necessaires, d'autant qu'il s'en treuveroit bien de plus parfaicts, qui, pour cela, ne seroient pas tant capables d’estre Superieurs. Hé! dites-moy, Nostre-Seigneur ne nous a-t-il pas monstré luy-mesme qu'il n’v falloit pas prendre garde, en l'eslection qu'il fit de S. Pierre pour le rendre Superieur de tous les Apostres? car chacun sçayt quelle faute fit cet apostre en la mort et passion de son maistre, s'amusant à parler avec une chambriere, et renyant si malheureusement son tres-cher Seigneur qui luy avoit fait tant de bien. Il fit le bravache, et puis enfin il print la fuitte. Mais outre cela, dés qu'il fut confirmé en grace par la reception du Sainct-Esprit, encore fit-il une faute, qui fut jugée de telle importance, que S. Paul escrivant aux Galates, leur dit gu’1/ luy avoit resisté en face, parce qu’il estoit reprehensible (1). Etnon-seulementS. Pierre, mais encore S. Paul et S. Barnabé, lesquels voulant aller prescher l'Evangile, eurent une petite dispute ensemble, parce que S. Barnabé vouloit mener avec eux Jean Marc qui estoit son cousin; S. Paul estoit d'opinion contraire, et ne vouloit pas qu'il allast avec eux; et S. Barnabé ne vouloit pas ceder à la volonté de $S. Paul; et ainsiils se separerent et allerent prescher, S. Paul en une contrée, etS. Barnabé en l’autre avec son cousin Jean Marc. Bien est-il vray que Nostre-Seigneur tira du bien de leur dispute; car, au lieu qu'ils n’eussent presché qu’en un endroict de la terre, ils jetterent la semence de l'Evangile en divers lieux. Ne pensons pas, tandis que nous serons en cette vie, de pouvoir vivre sans commettre des imperfections; car il ne se peut, soit que nous soyons superieurs, soit que nous soyons inferieurs, puisque nous sommes tous hommes, et par consequent nous avons tous besoin de croire cette verité comme tres-asseurée, affin que nous ne nous estonnions pas de nous voir tous subjets à des imperfections. Nostre-Seigneur nous a ordonné de dire tous les jours ces pa-

(4) Nous avons déjà dit que le Céphas auquel S. Paul resista en face n'esl pas iudubitablement S. Pierre : il y avait un disciple appelé Céphas. (N. E.)

DES ADVERSIONS. 229

rolles qui sont au Pater : Pardonnez-nous nos offenses, comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensez; et n'y a point d'exception en cette ordonnance, parce que nous avons tous besoin de le faire. Ce n'est pas une bonne consequence de dire : Un tel est Superieur, donc il n’est point cholere et n’a point d'autre imperfection. Vous vous estonnez de quoy venant parler à la Superieure , elle vous dit quelque parolle moins douce que l'ordinaire, parce qu'elle a peut-estre la teste toute pleine de soucis et affaires; vostre amour-propre s'en va tout troublé, au lieu de penser que Dieu à permis cette petite seicheresse à la Superieure pour mortfier vostre amour-propre, qui recherchoit que la Superieure vous caressast un peu, recevant amiablement ce que vous luy vouliez dire. Mais enfin, 1l nous fasche bien de rencontrer la mortification où nous ne la cherchons pas : helas! il s’en faut aller, priant Dieu pour la Superieure, le benissant de cette bien-aymée contradiction. En un mot, mes cheres filles, ressouvenons-nous des parolles du grand apostre $. Paul : La charité ne pense point de mal; voulant dire que dés quelle le void, elle s'en destourne sans y penser ny s'amuser à le considerer.

Vous me demandez de plus, touchant ce poinct, si la Superieure ou la directrice ne doit point tesmoigner de respugnance que les sœurs voient ses deffauts, et que c’est qu’elle doit dire quand une fille se vient accuser tout simplement à elle de quelque jugement ou pensée qu'elle à fait, qui la marque d’imperfection ; comme seroit si quelqu'un avoit pensé que la Superieure auroit fait une correction avec passion. Or je dy que ce qu'elle doit faire en cette occasion, c'est de s’humilier et recourir à l'amour de son abjection ; mais si la sœur estoit un peu troublée en le disant, la Superieure ne devroit pas faire semblant de rien, mais destourner ce propos, et neantmoins cacher l’abjection dans son cœur : Car il faut bien prendre garde que nostre amour-propre ne nous fasse perdre l’occasion de voir que nous sommes imparfaicts, et de nous humilier; et bien que l'on retranche l'acte exterieur d’humilité de crainte de fascher la pauvre sœur, qui l’est desjà assez, il ne faut pas laisser de faire l'interieur. Que si, au contraire, la sœur n’estoit point troublée en s'accusant, je treuverois bien bon que la Superieure advoüast librement qu’elle a failly, s'il est vray; car si le jugement est faux, il est bon qu'elle le die avec humilité, reservant tousjours neantmoins precieusement l’abjection qui luy revient de ce qu’on la juge deffaillante. Voyez-vous, cette petite vertu de l'amour de nostre abjec-

tion ne doit jamais esloigner nostre cœur d’un pas, parce que nous en avons besoin à toute heure, pour avancez que nous soyons en la perfection, d'autant que nos passions renaissent, voire quelquesfois apres que nous avons vescu longuement en la religion, et apres avoir fait un grand progrez en la perfection; ainsi qu'il advint à un religieux de S. Pachosme, nommé Sylvain, lequel estant au monde estoit comedien de profession, et, s’estant converty et fait religieux, il passa l'année de sa probation, voire plusieurs autres apres, avec une mortification fort exemplaire, sans qu'on luy vist jamais faire un acte de son premier mestier : vingt ans apres il pensa qu'il pouvoit bien faire quelque badinerie sous pretexte de recreer les freres, croyant que ses passions fussent desjà tellement mortifiées, qu'elles n’eussent plus le pouvoir de le faire passer au delà d’une simple recreation; mais le pauvre homme fut bien trompé, car la passion de la joye ressuscita tellement, qu'apres les badineries, il parvint aux dissolutions, de sorte qu’on se resolut de le chasser du monastere, ce que l’on eust fait sans un de ses freres religieux , lequel se rendit pleige (1) pour Sylvain, promettant qu'il s’amenderoit; ce qui arriva, et fut depuis un grand sainet. Voilà donc, mes cheres sœurs, comment il ne se faut jamais oublier de ce que nous avons esté, affin que nous ne devenions pires, et ne pas penser que nous soyons parfaicts quand nous ne commettons pas beaucoup d’imperfections. Il faut aussi prendre garde de ne nous pas estonner si nous avons des passions, car nous n’en serons jamais exempts : ces hermites qui voulurent dire le contraire furent censeurez par le sacré Concile, et leur opinion condamnée et tenuë pour erreur. Nous ferons donc tousjours quelques fautes; mais il faut faire en sorte qu’elles soient rares, et qu'il ne s’en voye que deux en cinquante ans, ainsi qu'il ne s’en vid que deux en autant de tems que vesquirent les Apostres apres qu'ils eurent receu le Sainct-Esprit. Encore qu'il s'en verroit trois ou quatre, voire sept ou huit en une si grande suite d'années, il ne s’en faudroit pas fascher ny perdre courage, ains prendre haleine et se fortifier pour mieux faire. Disons encore ce mot pour la Superieure. Les sœurs ne doivent pas s'estonner de quoy la Superieure commet des imperfections, puisque S. Pierre, tout pasteur qu'il estoit de la saincte Eglise, et Superieur universel de tous les chrestiens, tomba bien en deffaut, et tel qu'il en merita correction, ainsi que dit S. Paul £ de mesme la Superieure ne doit pas tesmoigner de l’estonnement

{1) Caution.

Er À 6

DES ADYERSIONS. 231

si l'on void ses fautes; mais elle doit observer l'humilité et la douceur avec laquelle S. Pierre receut la correction que luy fit S. Paul, nonobstant qu'il fust son Superieur. L'on ne sçayt ce qui est considerable, ou la force du courage de $. Paul à reprendre $. Pierre, ou l'humilité avec laquelle $. Pierre se sousmit à la correction qui luy estoit faite, voire pour une chose en laquelle il pensoit bien faire, et avoir une fort bonne intention (1).

Je fais quelquesfois le barbier, et d’autresfois le chirurgien, mes tres-cheres filles : ne voyez-vous pas que quand je presche au chœur devant les seculiers, comme barbier je ne fais point de mal? je ne jette que des parfums; je ne parle que des vertus et des choses propres à consoler nos ames ; je joue un peu du flageolet, parlant des loüanges que nous devons rendre à Dieu : mais en nos entretiens familiers je viens en qualité de chirurgien, n'apportant que des emplastres et cataplasmes pour appliquer sur les playes de mes cheres filles; et bien qu'elles crient un peu holà, je ne lairray pas de presser ma main pour faire mieux tenir l’emplastre, et les guerir par ce moyen; si je fais quelque incision, ce ne sera pas sans que mes filles en ressentent de la douleur, mais je ne m'en soucie pas, je ne suis icy que pour cela, et les mondains n’en seroient pas capables à cause de l’erreur qu'ils se sont forgée que les personnes religieuses et vouées à la perfection ne doivent point avoir d'imperfections : mais icy, entre nous autres, mes cheres filles, nous sçavons bien que cela est impossible; c’est pourquoy nous ne craignons pas de nous scandaliser, en disant franchement nos petites infirmitez.

L'on demande si l’on se peut plaindre au Superieur ou confesseur, quand l’on a des insatisfactions de la Superieure : ô Dieu, ma fille, se plaindre! n’ay-je pas dit à Philotée, que pour l'ordinaire qui se plaint pesche : or, de se plaindre à la Superieure quand une sœur nous a mortifiée, cela est tolerable à une fille imparfaicte; mais se plaindre à une sœur de ce que la Superieure nous a mortifiée, je n’ai rien à dire là-dessus, parce que sans marchander il s’en faut amender, si quelqu'une y estoit inclinée ; mais surtout se plaindre au dehors de la Superieure, Ô vrayement! il ne faut nullement le faire, cela est trop important : si la Superieure donne quelque subjet de plainte, je le luy voudrois dire tout confidemment, ou bien luy faire faire l’advertissement par sa coadjutrice, comme la Constitution l’ordonne.

L'on demande s’il est loysible de nommer à la Superieure la

(4) Dans la plupart des éditions , les six alinéas qui suivent sont mis en supplément.

sœur qui nous à rapporté quelque chose qu'elle auroit dit à nostre desavantage : je vous dy que non, mes cheres filles, et que la Superieure ne vous le doit pas demander. D'aller dire à une sœur que la Superieure a dit cecy et cela d'elle, c’est une faute plus griefve que l’on ne pense, et la superieure le doit fortement reprendre, faysant voir à sa communauté la grandeur de ce manquement, et la beauté de la vertu contraire ; mais toujours que la deffaillante ne soit point nommée, car voyez-vous, mes trescheres filles, nous pouvons bien dire nos pechez veniels haut et clair à tout le monde, pour nous humilier, mais non nos pechez mortels, parce que nous ne sommes pas maistres de nostre reputation. À plus forte ravson sommes-nous obligez de couvrir ceux du prochain, en luy faysant toutesfois la correction fraternelle, ainsi que la Constitution vous enseigne. Une sœur aura dit devant d’autres quelques parolles qui partent de passion, ou fait quelque petit murmure, quelque mine froide : oh! cela vous le pouvez dire à la Superieure , voire mesme l’advertir en chapitre ou au refectoire. Certes , nous devrions avoir une si cordiale jalousie de la paix et tranquillité de nos cheres sœurs, que nous ne devrions jamais rien faire ny dire qui les puisse fascher. Or rien ne peut tant affliger une pauvre fille, que de croire que la Superieure est faschée d'elle ou contre elle : feray-je donc pas un grand peché de luy aller faire un rapport de quelque petit mot que la Superieure aura dit par mesgarde, lequel estantredit paroistra grand, ettiendra ce pauvre cœur en peine eten douleur: celle qui feroit cela feroit deux maux: elle contreviendroit à la charité et parleroit en particulier. Au nom de Dieu, mes cheres filles, que jamais cela ne se fasse; je ne voudrois pas mesme, generalement parlant, que l'on nommast à la Superieure les sœurs qui parleroient contre elle; bien luy diray-je que l'on desappreuve telle et telle chose qu'elle fait, mais je ne luy dirois point qui fait ce desappreuvement : car, mes cheres filles, si nous n'avons la ferveur et pureté de la charité, nous n'aurons jamais la perfection.

Vous dites : Si une sœur n’avoit pas la confiance de parler à la Superieure ou à l’Assistante en son absence, pour desclarer le secret de son cœur, où neantmoins elle auroit besoin d’estre esclaircie, qu'est-ce qu'elle doit faire? mes tres-cheres filles, il faut que la Superieure , ou l'Assistante en son absence, luy donne tres-facilement et cordialement permission de parler à qui elle voudra d’entre les sœurs, sans tesmoigner ny adversion, ny seicheresse de cœur; bien qu'il soit vray que si la sœur continue,

DES ADVERSIONS. 20

elle seroit bien imparfaicte, car elle est obligée de regarder Dieu en ses superieures et en ce qu'elles luy disent; et des particulieres ne la pourront servir si utilement.

Vous voulez encore savoir si la Superieure vous commande quelque chose contre les commandemens de Dieu et de son Eglise, si vous devez obeyr ? nullement, mes cheres filles; mais je vous diray pourtant que les Superieurs ou les Superieures appreuvez du Pape peuvent pour la necessité dispenser de certains commandemens de l'Eglise : par exemple, un jour de jeusne particuller, comme une vigile, vous voyez une sœur touie traisnante et langoureuse, vous pouvez et devez tout librement lui dire : Ne jeusnez pas. Si c'estoit pour tout un caresme, ou pour manger des viandes prohibées, il faudroit licence du Superieur. Mais il vous vient en pensée : Cette fille n’a pas assez de mal pour ne pas jeusner. Il ne faut pas tant esplucher pour le regard du jeusne; l'Eglise veut que l’on penche tousjours plutost à la charité qu’à l’austerité. Ouy, mes cheres filles, si apres avoir representé une fois, qu'il vous semble n’avoir pas assez de mal pour ne pas jeusner, la Superieure vous dit neantmoins que si, obeyssez sans scrupule : que si elle dit que vous fassiez selon que vous jugerez et que vous vous sentirez, faites-le avec une saincte liberté.

Il faut que je vous die encore, mes cheres filles, que la saincte Eglise n’est point si rigoureuse que l’on pourroit penser : si vous avez une sœur malade de la fiebvre tierce seulement, et qu'un jour de feste son accez la dust prendre pendant la messe, vous pouvez et devez perdre la messe pour demeurer aupres d'elle, bien qu’en la laissant seule il ne luy en dust point arriver de mal ; car, voyez-vous, la charité et la saincte douceur de nostre bonne mere l'Eglise sont partout surnageantes.

Passons outre. Vous demandez en quatriesme lieu, s’il arrivoit un jour qu'une Superieure eust tant d'inclination de complayre aux personnes seculieres, sous pretexte de leur profitter, qu'elle en laissast le soing particulier qu’elle doit avoir des filles qui sont en sa charge, ou bien qu’elle n’eust pas assez de tems pour faire ce qui est des affaires de la mayson, à cause qu’elle demeureroit trop longuement au parloir, si elle ne seroit pas obligée de retrancher cette inclinalion, encore que son intention fust bonne ? Je vous diray à cela que les Superieurs doivent estre grandement affables aux seculiers, affin de leur profitter, et doivent de bon cœur leur donner une partie de leur tems; mais quelle pensez-vous devoir estre cette petite partie ? Ce doit estre la douziesme, les unze restant pour estre employées dans la

mayson, au soing de la famille. Les abeilles sortent bien voirement de leur ruche; mais ce n’est que par necessité ou utilité,

et demeurent peu sans y retourner, et principalement le roy des abeilles ne sort que rarement, comme quand il se fait un essaim d'abeilles, qu’il est tout environné de son petit peuplé. La Religion est une ruche mystique toute pleine d'abeilles celestes,

lesquelles sont assemblées pour mesnager le miel des celestes vertus; et pour cela il faut que la Superieure, qui est entre elles comme leur roy, soit soigneuse de les tenir de pres, pour leur apprendre la façon de les acquerir et conserver. Si ne faut-il pas peantmoins qu'elle manque pour cela à converser avec les personnes seculieres, quand la necessité ou la charité le requiert ;

mais hors de là, il faut que la Superieure soit courte avec les seculiers. Je dy hors la necessité et charité, d'autant qu'il y a certaines personnes de grand respect, lesquelles il ne faudroit pas mescontenter. Mais les religieux et religieuses ne se doivent Jamais amuser avec les seculiers, sous pretexte d’acquerir des

amys pour leur Congregation. O certes ! il n’est pas besoin de

cela; car, s'ils se tiennent dedans pour bien faire ce qui est de

leur charge, ils ne doivent point doubter que Nostre-Seigneur ne

pourvoye assez leur Congregation des amys qui leur sont necessaires. Mais s’il fasche à la Superieure de rompre compaignie ,

quand on sonne les offices, pour y aller, de crainte de mescon-

tenter ceux avec qui elle parle, il ne faut pas estre si tendre :

car si ce ne sont des personnes de grand respect, ou bien qui

ne viennent que fort rarement, ou qui sont de loing, il ne faut

pas quitter les offices ny l’orayson, si la charité ne le requiert

absolument. Quant aux visites ordinaires des personnes des-

quelles on se peut librement dispenser, la portiere doit dire que nostre Mere où les sœurs sont en l’orayson ou à l'office, s’il leur

plaist d'attendre ou de revenir. Mais s’il arrive que, pour quel-

ques grandes necessitez, l’on aille au parloir pendant ce tems-

là, qu'au moins l’on reprenne du tems apres pour refaire l'oray-

son tant qu'il se pourra ; car del’office, nul ne doubte que l’on ne

soit obligé de le dire.

Or, pour le regard de la derniere question, qui est, si l'on ne doit pas tousjours faire quelque petite particularité à la Superieure, de plus qu'au reste des sœurs, tant au vestir qu'au manger, elle sera lantost resolue; car, en un mot, je vous dy que non, en façon quelconque, si ce n’est de necessité, ainsi comme l’on fait à chacune des sœurs. Mesme il ne faut pas qu’elle ayt une chaire particuliere, si ce n'est au chœur et au chapitre ; et

DES ADYERSIONS. 235

en cette chaire jamais l’Assistante ne s'y doit mettre, bien qu’en toute autre chose on luy doive porter le mesme respect qu’à la Superieure (s'entend en son absence); au refectoir mesme, il ne luy en faut point, ains seulement un siege comme aux autres. Bien que partout on la doive regarder comme une personne particuliere, et à laquelle on doit porter un tres-grand respect, si ne faut-il pas qu'elle soit singuliere en aucune chose, que le moins quil se pourra. L'on excepte tousjours la necessité, comme si elle estoit bien vieille ou infirme ; car alors il sera permis de luy donner une chaire pour son soulagement. Il nous faut eviter soigneusement toutes ces choses qui nous font paroistre quelque chose au-dessus des autres, je veux dire sureminent et remarquable. La Superieure doit estre recognuë et remarquée par ses vertus, et non par ces singularitez non necessaires, specialement entre nous autres de la Visitation, qui voulons faire une profession particuliere d’une grande simplicité et humilité. Ces honneurs sont bons pour ces maysons religieuses où l’on appelle Madame, la Superieure; mais pour nous autres, il ne faut rien de tout cela.

Qu’y a-t-1l plus à dire? Comment il faut faire, pour bien conserver l'esprit de la Visitation, et empescher qu'il ne se dissipe. L'unique moyen est de le tenir enfermé et enclos dans l'obser. vance des Regles. Mais vous dites qu'il y en a qui sont tellement jalouses de cet esprit, qu’elles ne se voudroient point communiquer hors de la mayson. Il y a de la superfluité en cette jalousie, laquelle 1l faut retrancher; car, à quel propos, je vous prie, vouloir celer au prochain ce qui lui peut profitter? Je ne suis pas de cette opinion : car je voudrois que tout le bien quiest en la Visitation fust recognu et sceu d’un chacun ; et pour cela j’ay tousjours esté de cet advis, qu'il seroit bon de faire imprimer les Regles et Constitutions, affin que plusieurs les voyant, en puissent tirer quelque utilité. Plust à Dieu, mes cheres sœurs, qu’il se trouvast beaucoup de gens qui les voulussent pratliquer ! l’on verroit bientost des grands changemens en eux, qui reüssiroient à la gloire de Dieu et au salut de leurs ames. Soyez grandement soigneuses de conserver l'esprit de la Visitation ; mais non pas en sorte que ce soing empesche de le communiquer charitablement et avec simplicité au prochain, à chacun selon leur capacité, et ne craignez pas qu'il se dissipe par cette communication ; car la charité ne gaste jamais rien, ains elle perfectionne toute chose.

DIEU SOIT BENY

Auquel on demande comment et par quel motif il faut donner sa voix, tant aux filles que l’on veut admettre à la profession, qu'à celles que l’on recoit au noviciat.

Deux choses sont requises pour donner sa voix comme il convient à telles personnes : la premiere, que ce soit à des personnes bien appellées de Dieu ; la seconde, qu’elles ayent les conditions requises pour nostre maniere de vivre. Quant au premier poinct, qu'il faut qu'une fille soit bien appellée de Dieu pour estre receüe en religion, il faut sçavoir que, quand je parle de cet appel et vocation, je n’entens pas parler de la vocation generale, telle qu'est celle par laquelle Nostre-Seigneur appelle tous les hommes au christianisme, ny encore celle de laquelle il est dit en l'Evangile que plusieurs sont appelez, mais peu esleus : car Dieu, qui desire de donner à tous la vie eternelle, leur donne à tous les moyens d'y pouvoir arriver, et partant les appelle au christianisme, et les a esleus correspondans à cette vocation suivant les attraicts de Dieu; toutesfois, le nombre de ceux qui y viennent est bien petit en comparayson de ceux qui sont appellez. Mais parlant plus particulierement de la vocation religieuse, je dy que plusieurs sont bien appellez de Dieu en la religion : mais il y en à peu qui maintiennent et conservent leur vocation; car ils commencent bien, mais ils ne sont pas fidelles à correspondre à la grace, ny perseverants en la prattique de ce qui peut conserver leur vocation et la rendre bonne et asseurée. [1 ÿ en a d’autres qui ne sont point bien appellez; neantmoins, estant venus, leur vocation à esté bonifiée et ratifiée de Dieu. Ainsi en voyons-nous qui viennent par despit et ennuy en religion, et quoyquil semble que ces vocations ne soyent pas bonnes, neantmoins on en à veu qui estant ainsi venus, ont fort bien reüssi au service de Dieu. D'autres sont incitez d'entrer en religion par quelque desastre et infortune qu'ils ont eu au monde; d’autres par le deffaut de la santé ou beauté corporelle ; et quoyque ceux-cy ayent des motifs qui de soy ne sont pas bons, neantmoins Dieu s’en sert pour appeller telles personnes. Enfin les voyes de Dieu sont incomprehensibles, et ses jugemens inscrutables et admirables en la varieté des vocations et des moyens desquels Dieu se sert pour appeller ses creatures à son service, lesquels doivent estre

tous honnorez et reverez. Or, de cette grande varieté de vocations, s'ensuit que c’est une chose bien difficile que de recognoistre les vrayes vocations; et neantmoins c’est la premiere chose qui est requise pour donner sa voix, de sçavoir si la fille proposée est bien appellée, et si sa vocation est bonne. Comment donc, parmy une si grande varieté de vocalions, et par de differens motifs, pourra-t-on recognoistre la bonne d'avec la mauvaise, pour n'estre point trompé? C’est une chose voirement de grande importance que ceste-cy, et laquelle est bien difficile ; neantmoins elle ne l’est point tant que nous soyons entierement destituez de moyens pour recognoistre la bonté d’une vocation. Or, entre plusieurs que je pourrois alleguer, j'en diray un seul comme le meilleur de tous. Doncques, la bonne vocation n’est autre chose qu'une volonté ferme et constante qu'a la personne appellée de vouloir servir Dieu en la maniere et au lieu auquel sa divine Majesté l'appelle ; et cela est la meilleure marque que l’on puisse avoir pour cognoistre quand une vocation est bonne. Mais remarquez que, quand je dy une volonté ferme et constante de servir Dieu, je ne dy pas qu'elle fasse dés le commencement tout ce qu'il faut faire en sa vocation avec une fermeté et constance si grande qu’elle soit exempte de toute respugnance, difficulté ou desgoust en ce qui en despend. Non, je ne dy pas cela, ny moins que cette fermeté et constance soit telle qu'elle la rende exempte de faire des fautes, ny que pour cela elle soit si ferme qu'elle ne vienne jamais à chanceller ny varier en l’entreprinse qu'elle a faite de prattiquer les moyens qui la peuvent conduire à la perfection. O non, certes! ce n’est pas ce que je veux dire; car tout homme est subjet à telle passion, changement et vicissitude, et tel aymera aujourd'huy une chose qui en aymera demain une autre ; un jour ne ressemble jamais à l’autre.

Ce n’est pas donc par ces divers mouvemens et sentimens qu'il faut juger de la fermeté et constance de la volonté au bien que l’on à une fois embrassé; mais ouy bien si, parmy cette varieté de divers mouvemens, la volonté demeure ferme à ne point quitter le bien qu’elle a embrassé, encore qu'elle sente le desgoust ou le refroidissement en l’amour de quelque vertu, et qu'elle ne laisse pour cela de se servir des moyens qui luy sont marquez pour l’acquerir : tellement que, pour avoir une marque d’une bonne vocation, il ne faut pas une constance sensible, maäis qui soit en la partie superieure de l'esprit et laquelle soit effective. Doncques, pour sçavoir si Dieu veut que l’on soit religieux, 1] ne faut pas attendre qu'il nous parle sensiblement, ou

qu'il nous envoye quelque ange du ciel pour nous signifier sa volonté; ny moins est-il besoin d’avoir des revelations sur ce subjet. Il ne faut non plus un examen de dix ou douze docteurs pour voir si l’inspiration est bonne où mauvaise, s’il la faut suivre où non; mais il faut bien correspondre et cultiver le premier mouvement, et puis ne se pas mettre en peine s’il vient des desgousts et des refroidissemens touchant cela : car, si l’on tasche tousjours de tenir sa volonté bien ferme à vouloir rechercher le bien qui nous est monstré, Dieu ne manquera pas de faire reüssir le tout à sa gloire. Et quand je dy cecy, je ne parle pas seulement pour vous autres, mais encore pour les filles qui sont au monde, desquelles certes il faut avoir du soin, les aydant parmy leurs bons desseins. Quand elles ont les premiers mouvemens un peu forts, rien ne leur est difficile : il leur semble qu'elles franchiront toutes les difficultez; mais quand elles sentent ces vicissitudes, et que ces sentimens ne sont plus si sensibles en la partie inferieure, il leur semble que tout est perdu et qu'il faille tout quitter : l’on veut et l’on ne veut pas. Ce que l’on sent alors n’est pas suffisant pour faire quitter le monde. Je voudrois bien, dit une de ces filles, mais je ne sçay pas si c’est la volonté de Dieu que je sois religieuse, d'autant que l'inspiration que je sens à cette heure n’est pas, ce me semble, assez forte. Il est bien vray que je l’ay eue beaucoup plus forte que je n'ay à cette heure; mais comme elle n’est pas de durée, cela me fait croire qu’elle n’est pas bonne. Certes, quand je rencontre telles ames, je ne m’estonne point de ces desgousts et refroidissemens, ny moins crois-je que pour iceux leur vocation ne soit bonne. Il faut seulement en cela avoir un grand soing pour les ayder, et leur apprendre à ne se point estonner de ces changemens, mais les encourager à demeurer fermes parmy ces mutations. Hé bien! leur dy-je, cela n’est rien : dites-moy, n’avez-vous pas senti le mouvement ou l'inspiration dans vostre cœur pour la recherche d’un si grand bien? Ouy, disent-elles, il est bien vray, mais cela s’est aussitost passé. Ouy bien, leur dy-je, la force de ce sentiment; mais non pas en telle sorte qu'il ne vous en soit demeuré quelque affection. O non, dit-elle; car je sens tousjours je ne sçay quoy qui me fait tendre de ce costé là; mais ce qui me met en peine, c’est que je ne sens pas ce mouvement si fort qu'il faudroit pour une telle resolution. Je leur respons qu’elles ne se mettent pas en peine de ces sentimens sensibles, et qu’elles ne les examinent pas tant; qu'elles se contentent de cette constance de leur volonté, qui, parmy tout

cela, ne perd point l'affection de son premier dessein; qu'elles soient seulement soigneuses à le bien cultiver et à bien correspondre à ce premier mouvement. Ne- vous souciez point, dy-je, de quel costé 1l vienne ; car Dieu a plusieurs moyens d’appeller ses serviteurs et servantes à son service. [l se sert quelquesfois de la predication, d’autres fois de la lecture des bons livres.

ILest vray que la predication est presque l'unique moyen que Dieu employe pour la conversion des infidelles. Il est vray encore que par le mesme moyen plusieurs ont esté appellez de Dieu à des vocations plus particulieres, comme à se faire religieux, ainsi que S. Nicolas de Tolede, qui, estant à la predication d’un religieux qui preschoit sur le martyre de sainct Etienne, et qui racontoit que les cieux furent ouverts, et que’sainct Etienne vid le Fils de Dieu assis à la droicte du Pere, en fut tellement touché, qu'il resolut de quitter le monde à l'instant mesme, et depuis ce moment, il n’eut point de repos qu’il ne fust entré dans un ordre religieux où il est devenu un grand sainct.

Il y en à plusieurs autres qui, comme sainct Nicolas de Tolede, ont esté appellez de Dieu, et ont recu leur vocation par la predication. Les exemples en sont presque innombrables.

Il y en a qui ont esté appellez en entendant prononcer les parolles sacrées de l'Evangile; tels ont esté sainct François d'Assise et sainct Anthoine, qui furent touchez en entendant lire ces parolles : Vade, vende quæ habes, et da pauperibus; et habebis thesaurum in cœlo, et veni, sequere me (Matth. 19). Va, vends tout ce que tu as, et donne-le aux pauvres, et tu auras un thresor dans le ciel, puis viens et suis-moy. Si quis vult post me ventre, abnegelt semetipsum, et lollal crucem suam quotidie, et sequatur me (Luc. 9). Quiconque veut venir apres moy qu'il renonce à soy-mesme, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive. Ils quitterent tout, et firent d'une maniere admirable ce que Nostre-Seigneur desiroit.

Combien y en a-t-il qui ont esté appellez de Dieu par le moyen de la lecture des bons livres? Deux officiers de la Cour, lisant la vie de S. Anthoine, furent tellement touchez, qu'ils quitterent le service de l’empereur de la terre pour servir le Dieu du ciel. Entre tous les livres, La Guide des pecheurs, par Grenade, a servi à plusieurs pour leur faire prendre une forte determination de quitter le monde et de se faire religieux; c’est vrayement un livre excellent, où on remarque les traicts les plus admirables et les plus penetrants. Jay entendu raconter à des religieux qu'ils avoient cognu plusieurs personnes qui avoient esté touchées du

desir de quitter le monde en lisant ce livre; et j'ay parlé aussi moy-mesme à plusieurs personnes qui m'ont asseuré qu'ils avoient receu leur vocation en lisant ce livre de Grenade.

Vous avez sans doubte leu la vie de S. Ignace de Loyola, fondateur et premier Pere des Jesuites ; il fut touché de Dieu par la lecture des bons livres. Il estoit gentil-homme de fort bonne mayson, brave selon le monde, grand guerrier, et qui avoit fait plusieurs traicts de courage. Le commencement de sa conversion fut amené par un coup d’arquebuse qui luy rompit la cuisse. Ainsi condamné au repos, et fort ennuyé de sa solitude, il demanda des livres de guerre pour occuper son esprit. Mais on luy apporta les Vies des Saints, et en les lisant, il fut touché de telle sorte qu'il quitta tout, et resolut d’estre soldat de Jesus-Christ. Il'executa son projet, et il est devenu, comme chacun sçayt, un grand serviteur de Dieu.

Les autres ont esté appellez par les ennuys, desastres et afflictions qui leur survenoient au monde, ce qui leur a donné subjet de se despiter contre luy et l'abandonner. Nostre-Seigneur s'est souvent servi d’un tel moyen pour appeller plusieurs personnes à son service, lesquelles il n’eust peu avoir en autre façon. Car, combien que Dieu soit tout-puissant et peut tout ce qu'il veut, si est-ce qu'il ne veut point nous oster la liberté qu'il nous a une fois donnée; et quand il nous appelle à son service, il veut que ce soit de nostre bon gré que nous y allions, et non par force ny par contrainte. Car, bien que ceux-cy viennent à Dieu comme despitez contre le monde qui les a faschez, ou bien à cause de quelques travaux et afflictions qui les ont tourmentez, si ne laissent-ils pas de se donner à Dieu d’une franche volonté; et bien souvent telles personnes reüssissent bien au service de Dieu, et deviennent des grands saincts, et quelquesfois plus grands que ceux qui y sont entrez par des vocations plus apparentes. Vous aurez leu ce que raconte Platus d’un gentil-homme, brave selon le monde, lequel s'estant un jour bien paré et frisé, estant sur un beau cheval bien empennaché, taschant par tous moyens de playre aux dames qu'il muguettoit; et comme il bravoit, voilà que son cheval le renverse par terre au milieu de la fange, d’où il sortit tout sale et crotté. Ce pauvre gentil-homme fut si honteux et confus d'un tel accident, que tout en cholere, il se resolut en cet instant là de se faire religieux, disant : O traistre monde, tut'es mocqué de moy, mais je me mocqueray aussi de toy; tu m'as joüé de ceste-cy, mais je t’en joueray aussi d’une autre, car je n’auray jamais part avec toy, et dés cette heure je

me resous de me faire religieux. Et de fait, 1l fut receu en religion, où il vesquit sainctement, et neantmoins sa vocalion venoit d'un despit.

Il y en a encore d'autres desquels les motifs ont esté encore plus mauvais que cestuy-cy. J’ay apprins de bonne part qu'un gentilhomme de nostre aage, brave d'esprit et de corps, de fort bon lieu, voyant passer des Peres Capucins, dit aux autres seigneurs avec lesquels il estoit : Il me prend envie de sçavoir comme vivent ces pieds deschaus, et de me rendre parmy eux, non point à dessein d'y tousjours demeurer, mais seulement pour un mois ou trois semaines, affin de mieux remarquer ce qu’ils font, puis apres m'en rire et mocquer avec vous autres. Il fait ainsi son complot, 1l poursuit fort et ferme, il est enfin receu. Mais la divine Providence, qui s’estoit servie de ce moyen pour le relirer du monde, convertil sa fin et son intention mauvaise en bonne, et celui qui pensoit prendre les autres fut prins luymesme; car il n’eust pas plustost demeuré quelques jours avec ces bons religieux, qu’il fut tout à fait changé : il persevera fidellement en sa vocation, et a esté un grand serviteur de Dieu.

Il y en a encore d’autres de qui la vocation n'est de soy pas meilleure que ceste-cy : c’est de ceux qui vont en religion à . cause de quelque deffaut naturel, comme pour estre boiteux, borgne , ou pour estre laid, ou pour avoir quelque autre pareil deffaut, et, ce qui semble encore le pire, c'est qu’ils y sont portez par leurs peres et meres, lesquels bien souvent, lorsqu'ils ont des enfans borgnes, boiteux, ou autrement deffectueux, les laissent au coing du feu, et disent : Cecy ne vaut rien pour le monde, il le faut envoyer en religion; il luy faut procurer quelque benefice, ce sera autant de descharge pour nostre mayson. Les enfans se laissent conduire où l’on veut, sous espoir de vivre des biens de l'autel. D’autres ont une grande quantité d’enfans : Et bien, disent-ils, il faut descharger la mayson, et envoyer ceux-cy en religion, affin que les aisnez ayent tout, et qu'ils puissent paroistre. Mais Dieu, bien souvent, en cecy, fait voir la grandeur de sa clemence et misericorde, employant ces intentions, qui, d'elles-mesmes, ne sont aucunement bonnes, pour faire de ces personnes-là des grands serviteurs de sa divine Majesté. Et en cecy il se fait voir admirable : ainsi ce divin artisan se plaist à faire des beaux edifices avec du bois qui est fort tortu, et qui n'a aucune apparence d’estre propre à chose du monde; et tout ainsi qu'une personne qui ne scayt que c'est de la menuyserie, voyant quelque bois torlu en la boutique du me-

nuysier, s’estonneroit de luy entendre dire que c’est pour faire quelque beau chef-d'œuvre (car, diroit-il, si cela est comme vous dites, combien de fois faudra-t-il passer le rabot par-dessus, avant que d'en pouvoir faire un tel ouvrage); ainsi, pour l'ordinaire, la divine Providence fait des beaux chefs-d'œuvre avec ces intentions tortues et sinistres; et comme il fait entrer en son festin les boiteux et les aveugles, pour nous faire voir qu'il ne sert de rien d’avoir deux yeux ou deux pieds pour aller en paradis; qu'il vaut mieux aller en paradis avec une jambe, un œil, un bras, que d’en avoir deux et se perdre. Or, telles sortes de gens estant ainsi venus en religion, on les à veu souventesfois faire des grands fruicts, et perseverer fidellement en leur vocation.

Il y en a d'autres qui ont esté bien appelez, qui toutesfois n’ont pas perseveré; ains, apres avoir demeuré quelque tems en religion, ont tout quitté. Et de cecy nous avons l'exemple de Judas, duquel nous ne pouvons doubter qu'il ne fust bien appellé ; car Nostre-Seigneur le choysit et l’appella à l’apostolat de sa propre bouche :: d’où vient donc qu’estant si bien appellé, 1l ne persevera pas en sa vocation? O! c'est qu'il abusa de sa liberté, et ne voulut pas se servir des moyens que Dieu luy donnoit pour ce subjet; mais, au lieu de les embrasser et d’en user à son profict, il s'en servit pour en abuser et pour les rejetter, et, en ce faysant, il se perdit : car c’est chose certaine que quand Dieu appelle quelqu'un à une vocation, il s'oblige par consequent, par sa Providence divine, de luy fournir toutes les aydes requises pourse rendre parfaict en sa vocation. Or, quand je dy que Nostre-Seigneur s'oblige, il ne faudroit pas penser que ce soit nous qui l’ayons obligé à ce faire en suivant sa vocation, car on ne sçauroit l’obliger; mais Dieu s’oblige soy-mesme par soy-mesme, poussé et provoqué à ce faire par les entrailles de son infinie bonté et misericorde : tellement que me faysant religieux, Nostre-Seigneur s’est obligé de me fournir tout ce qui est necessaire pour estre bon religieux, non par devoir, mais par sa misericorde et providence infinie; tout ainsi qu'un grand roy levant des soldats pour faire la guerre, sa prevoyance et prudence requiert qu'il prepare des armes pour les armer : car quelle apparence y auroit-il de les envoyer combattre sans armes? que s'il ne le fait pas, il est taxé d'une grande imprudence. Or, la divine Majesté ne manque jamais de soing ny de prevoyance touchant cecy, et, pour nous le mieux faire croire, elle s'y est obligée; en sorte qu'il ne faut jamais entrer en Opi-

nion qu'il y ait de sa faute quand nous ne faysons pas bien : voire sa liberalité est si grande, qu'il donne ces moyens à ceux auxquels il ne les a pas promis, et auxquels il ne s’est pas obligé pour ne les avoir pas appellez. Remarquez aussi que quand je dy que Dieu s’est obligé de donner à ceux qu'il appelle toutes les conditions requises pour estre parfaicts en leur vocation, je ue dy pas qu'il les leur donne tout à coup et à l'instant qu'ils entrent en religion. Oh! non; il ne faut pas penser qu'en entrant en religion on soit parfaict tout promptement; c'est assez qu'ils viennent pour tendre à la perfection, et pour embrasser les moyens de se perfectionner; et, pour ce faire, il est necessaire d’avoir cette volonté ferme et constante (de laquelle nous avons parlé) d'embrasser tous les moyens propres de se perfectionner en la vocation en laquelle on est appellé.

Ce ne sont pas les airs tristes, les joues pleureuses et les personnes souspirantes qui sont tousjours les mieux appellées, ny ceux qui se tiennent tousjours au pied du Crucifix, qui ne veulent bouger des eglises, et qui sont sans cesse dans les hospitaux, ny mesme ceux qui commencent avec une grande ferveur. Il ne faut regarder à rien de tout cela pour cognoistre ceux qui sont bien appellez, mais il faut considerer s'ils ont une volonté ferme de vouloir estre gueris, et si pour cela ils travaillent avec fidellité à acquerir la santé spirituelle. Il ne faut point aussi tenir pour une marque d’une bonne vocation ces ferveurs qui font que l’on n’est jamais content dans son estat, mais que l'on s’arreste à des desirs, qui sont pour l'ordinaire vains, quoyque apparens, d'une plus grande saincteté de vie; car, pendant que l'on s’arreste à rechercher ce qui, le plus souvent, ne seroit bon que pour des personnes d’un autre estat, on ne fait pas ce qui peut nous rendre parfaicts en l’estat que nous avons embrassé.

Nous avons un exemple de cela dans un jeune homme qui estoit prestre de l'Oratoire. Il estoit si fervent, qu'il lui sembloit que la maniere de vie des Peres de l'Oratoire n'estoit pas assez parfaicte pour contenter sa ferveur : c’est pourquoy il pensa qu'il falloit sortir de là pour entrer dans un Ordre plus rigoureux. S. Philippe de Neri, qui estoit son Superieur, le voyant entrer avec tant de ferveur dans un lieu où il savoit, par une divine inspiration, qu'il ne devoit point demeurer, se mit à pleurer, tellement que quelques religieux, qui jugeoient que c'estoit par la joye que luy causoit la ferveur de ce jeune homme, luy dirent : Hé! mon Pere, il semble que la demarche qui vous esmeut tant, ne merite pas une si grande abondance de larmes. Mais S. Phi-

lippe qu'esclairoit une lumiere interieure leur dit : Ah! ce n'est pas de joye que je pleure, mais bien de compassion de voir ce jeune homme quitter une maniere de vie où il s’edifioit en edifiant les autres, pour en prendre une autre, où il ne perseverera pas. Ce qui arriva comme il Favoit dit.

Voilà done comme les jugemens de Dieu sont occultes et secrets , et comme les uns qui, par despit et forme de mocquerie, entrent en religion, y perseverent neantmoins; les autres y estant bien appellez, et ayant commencé avec grande ferveur, finissent mal et quittent tout. C’est donc une chose bien diffieile de sçavoir si une fille est bien appellée de Dieu, pour luy donner sa voix; car, bien qu'on la voye fervente, peut-estre ne perseverera-t-elle pas. Mais tant pis pour elle : ne laissez pas pour cela, si vous voyez qu'elle avt celte volonté constante de vouloir servir Dieu et se perfectionner, de luy donner vostre voix; car si elle veut recevoir les aydes que Nostre-Seigneur infailhblement luy donnera, elle perseverera : que si, apres quelques années, elle perd la perseverance, à son dam (1), vous n’en estes pas la cause, ains elle-mesme. Voilà donc pour la premiere partie et cognoissance des vocations.

Quant à la seconde, qui est de sçavoir les conditions que doivent avoir les filles, premierement que l’on reçoit ceans, en second lieu celles que l’on reçoit au noviciat, et en troisiesme lieu celles que l’on reçoit à la profession, je n'ay guere à dire dessus la premiere reception; car l’on ne peut pas beaucoup cognoistre ces filles qui, viennent avec une si bonne mine. Parlez-leur, elles feront tout ce que l’on voudra. Elles ressemblent à S. Jean et à S. Jacques, auxquels Nostre-Seigneur dit : Pourrez-vous bien boire le calice de ma passion? IIS respondirent hardyment et franchement qu'ouy, et la nuict de la passion ils l’abandonnerent.. Ces filles en font ainsi : elles font tant de prieres, tant de reverences, elles tesmoignent tant de bonne volonté, que l’on ne peut bonnement les esconduire; et, en effect, l'on n’y doit pas faire trop grande consideration, ce me semble. Je dy cecy pour l'interieur; car, certes, il est bien difficile en ce tems-là de le pouvoir cognoistre, principalement des filles qui viennent icy de loing : tout ce que l'on peut faire à celles-cy, c'est de sçavoir qui elles sont, et telles choses qui regardent le temporel et l'exterieur, puis leur ouvrir la porte et les mettre à leur premier essay. Si c'est des filles qui soyent du lieu, l'on peut observer leur façon, et, par la conversation que l'on a avec

(4) Dommage.

elles, recognoistre quelque chose de leur interieur; mais je treuve qu'il est encore bien mal-aysé, car elles viennent tousjours en la meilleure mine et posture qui se peut. Or, il me semble que pour ce qui est de la santé corporelle et infirmitez du corps, l’on n’y doit point faire ou fort peu de consideration, d’autant qu'en ces maysons l’on y peut recevoir les foibles et imbecilles (4), aussi bien que les fortes et robustes, puisqu'elles ont esté faites en partie pour elles; pourveu que ce ne soyent des infirmitez si pressantes, qu'elles les rendent tout à fait incapables d'observer la Regle, et inhabiles à faire ce qui est de vette vocation; mais excepté cela, je ne leur refuserois jamais ma voix, pas mesme quand elles seroient aveugles ou manchottes, ou n’auroient qu'une jambe, si avec cela elles avoient les autres conditions requises à cette vocation. Et que la prudence humaine ne me vienne point icy dire : Eh! s’il se presentoit tousjours telle sorte de gens, les faudroit-il tousjours recevoir? et si toutes estoient aveugles ou malades, qui les serviroit? Or ne vous mettez point. en peine de cela, car il n’arrivera pas : Jaissez-en le soing à la divine Providence, qui sçaura bien y pourvoir et y appeller les fortes necessaires à son service. Quand il se presentera des infirmes, dites : Dieu soit beny ! en vient-il des robustes? à la bonne heure. En somme, les maladies qui n’empeschent point d’observer la Regle ne doivent point estre considerées en vos maysons. Et voilà ce que j'avois à dire touchant cette premiere reception.

Quant à la seconde, qui est de recevoir une fille au noviciat, je ne treuve pas encore qu'il y ayt des grandes difficultez. Neantmoins l’on doit faire plus de consideration qu'en la premiere reception ; car aussi l’on a eu plus de moyens de remarquer leur humeur, action et habitude; l’on void bien les passions qu'elles ont. Mais tout cela ne doit point les empescher d’estre admises au noviciat, pourveu qu'elles ayent une bonne volonté ‘de s’amender, de se sousmettre, et se servir de medicamens propres à leur guerison. Et, bien qu'elles ayent de la respugnance à ces remedes et les prennent avec grande difficulté, cela ne veut rien dire, pourveu qu'elles ne laissent pas d’en user : car les medecines sont tousjours ameres au goust, et n’est pas possible qu’on les recoive avec la suavité que l’on feroit si elles estoient bien appetissantes; mais avec tout cela, elles ne laissent pas de faire leur operation, et quand elles la font meilleure, c’est lorsqu'elles font le plus de travail et de peine. Tout de mesme, voilà une fille qui a ses passions fortes; elle est cholere, elle fait plusieurs

(4) Debiles.

manquemens : si, avec cela, elle veut bien estre guerie, et veut qu'on la corrige, mortifie, et qu’on luy donne des remedes propres à sa guerison, combien qu'en les prenant cela la fasche et la travaille, il ne faut point pour cela luy refuser sa voix; car elle n’a pas seulement la volonté de guerir, mais encore elle prend les remedes qui luy sont donnez pour ce subjet, combien qu'avec peine et difficulté. Il s'en treuvera qui auront esté mal nourries et mal civilisées, qui auront la nature rude et grossiere. Or, il n’y a point de doubte que celles-cy n'ayent plus de peine et de difficulté que celles qui auront le naturel plus doux et traittable, et qu'elles seront plus subjettes à faire des fautes que d’autres qui seront mieux nourries; mais neantmoins, si elles veulent bien estre gueries, et tesmoignent une volonté ferme à vouloir recevoir les remedes, quoyqu'il leur couste, à celles-là je donnerois ma voix nonobstant ces cheutes : car ces filles-là, apres beaucoup de travail, font de grands fruicts en la religion, deviennent des grandes servantes de Dieu, et acquierent une vertu forte et solide; car la grace de Dieu supplée au deffaut, et n'y à point de doubte que souvent, où il y a moins de la nature, il y a plus de la grace. Or donc, on ne doit pas laisser de recevoir au noviciat les filles, quoyqu'elles ayent beaucoup de mauvaises habitudes, le cœur rude et grossier, et qu’elles tésmoignent beaucoup de passion, pourveu que telles filles veuillent estre gueries. En somme, pour recevoir une fille au noviciat, il ne faut sinon sçavoir si elle a une bonne volonté, et si elle est deliberée et resoluë de recevoir le traittement qui luy sera fait pour sa guerison, et de vivre en une grande sousmission; ayant cela, je luy donnerois ma voix. Et voilà, ce me semble, tout ce qui se pent dire touchant celte seconde reception.

Pour la troisiesme, c’est une chose de grande importance de recevoir une fille à la profession; et en cecy il me semble quon doit observer trois choses. La premiere, que les filles que l'on. reçoit à la profession soyent-saines, non de,corps (comme j’ay desjà dit), mais de cœur et d'esprit ; je veux dire, qui ayent le cœur bien disposé à vivre en une entiere souplesse et sousmission. La seconde, que ces filles ayent l'esprit bon : or, quand je dy un bon esprit, je n’entens pas dire ces grands esprits qui sont pour l'ordinaire vains et pleins de propres jugemens, de suffisance, et qui, estant au monde, estoient des boutiques de vanité, qui viennent en religion, non point pour s’humilier, mais comme si elles y vouloient faire des leçons de philosophie et theologie, voulant tout conduire et gouverner. Or, c’est à

celles-cy qu'il faut bien prendre garde. Je dy qu'il y faut bien prendre garde, et non qu'il n’en faille point recevoir, si l’on void qu'elles veulent estre changées et humiliées ; car elles pourront bien, avec le tems et la grace de Dieu, faire ce changement : ce qui arrivera sans doubte, si avec fidellité elles se servent de remedes qui leur sont donnez pour leur guerison. Quand doncques je parle d'un esprit bon, j'entens parler des esprits bien faits et bien sensez; et encore des mediocres, qui ne sont ny trop grands ny trop petits; car tels esprits font tousjours beaucoup, sans que pour cela ils le sçachent : ils s'appliquent à faire, et s’adonnent aux vertus solides; ils sont traittables, et on n’a pas beaucoup de peine à les conduire; car facilement ils comprennent combien c'est une chose bonne de se laisser gouverner. La troisiesme chose qu'il faut observer, c’est si la fille a bien travaillé en son année de noviciat, si elle a bien souffert et profité des medecines que l’on luy a données, si elle a bien fait valoir les resolutions qu'elle fit entrant en son noviciat de changer ses mauvaises humeurs et inclinations; car l’année du noviciat luy a esté donnée pour cela. Que si l’on void qu'elle ayt perseveré fidellement en sa resolution, et que sa volonté demeure ferme et constante pour continuer, et qu'elle se soit appliquée à se reformer, et former selon les Regles et Constitutions, et que cette volonté luy dure, voire de vouloir tousjours mieux faire, c’est un bon signe et bonne condition pour luy donner sa voix; car, bien que nonobstant cela elle ne laisse pas de faire des fautes, et mesme assez grandes, il ne faut pas pourtant luy refuser sa voix : car, bien qu’en l’année de son noviciat elle doive travailler en la reformation de ses mœurs et habitudes, ce n’est pas à dire pour . cela qu’elle ne doive point faire de cheute, ny qu'elle doive à la fin de son noviciat estre parfaicte. Car regardez au college de Nostre-Seigneur les glorieux Apostres : encore qu'ils fussent bien appellez et qu'ils eussent beaucoup travaillé, combien firent-ils de fautes, non-seulement en la premiere année, mais aussi en la seconde et troisiesme? Tous disoient et promettoient merveilles, voire mesme de suivre Nostre-Seigneur à la mort et dans la prison; mais la nuict de la passion que l’on vinst prendre leur bon Maistre, tous l’abandonnerent. Je veux dire par là que les cheutes ne doivent pas estre cause que l'on rejette une fille, quand parmy tout cela elle demeure avec une forte volonté de se redresser et.de se vouloir servir des moyens que l'on luy donne pour ce subjet. Voilà ce que j’avois à dire touchant les conditions que les filles que l’on veut recevoir à la profession

doivent avoir, et ce que les sœurs doivent observer pour leur donner leurs voix. Et sur cecy je fuiray mon discours, si ce n’est que l’on me demande encore quelque chose.

L'on demande donc, en premier lieu, s’il se treuvoit une fille qui fust fort subjette à se troubler pour des petites choses, et que son esprit fust souvent plein de chagrin et d’inquiettude, et qu’elle ne tesmoignast parmy cela guere d’amour pour sa vocation, et que neantmoins cela estant passé, elle promist de faire . des merveilles, qu'est-ce qu'il faudroit faire? IL est tout certain qu’une telle fille estant ainsi changeante n’est pas propre pour la religion ; mais parmy tout cela ne veut-elle point estre guerie? car si cela n’est, il la faut congedier. L'on ne sçayt, direz-vous, si cela procede faute de volonté de se guerir, ou bien qu'elle ne comprenne pas en quoy consiste la vraye vertu. Or, si apres luy avoir fait bien entendre ce qu’il faut qu’elle fasse pour son amendement, elle ne le fait pas, ains se rend incorrigible, il la faut rejetter; surtout parce que ses fautes, ainsi que vous dites, ne procedent pas faute du jugement, ny de pouvoir comprendre en quoy consiste la vraye vertu, ny moins encore ce quil faut qu’elle fasse pour son amendement; mais que c’est par le deffaut de la volonté, qui n’a point de perseverance ny de constance à faire et à se servir de ce qu'elle sçayt estre requis pour son amendement, encore qu'elle die quelquesfois qu’elle fera mieux, neantmoins ne le fait pas, ains persevere en cette inconstance de volonté, je ne luy donneroïis pas ma voix. Vous dites encore qu'il y en a de si tendres, qu’elles ne peuvent supporter qu'on les corrige sans se troubler, et que cela les rend souvent malades : or, si cela est, il leur faut ouvrir la porte; car, puisqu’elles sont malades , et qu’elles ne veulent point qu'on les traitte , ny qu'on leur applique les remedes propres à leur donner la guerison , l'on void clairement que faysant ainsi elles se rendent incorrigibles, et ne donnent point d'espoir de pouvoir estre gueries. Pour ce qui est de la tendreté, tant sur l'esprit que sur le corps, c’est l'un des grands empeschemens qui soyent en la vie religieuse, et partant il faut avoir un tres-grand soing de ne pas recevoir celles qui en sont demesurement atteintes, parce qu’elles ne veulent point estre gueries, refusant de se servir de ce qui leur peut donner la santé.

L'on demande, en second lieu, qu'est-ce que l’on doit juger d’une fille qui tesmoigne par ses parolles qu'elle se repent d’estre entréeen religion. Certes, si elle persevere en ces desgousts de sa vocation, et à se repentir, et que l’on voye que cela la

rende lasche et negligente à se former selon l'esprit de sa vocation, il la faut mettre dehors : neantmoins, il faut considerer que cela peut arriver, ou par une simple tentation, ou pour exercice ; et cela se peut cognoistre par le profict qu’elle fera de telle pensée desgoust ou repentir, quand avec simplicité elle se descouvrira de telle chose, et qu’elle sera fidelle à se servir des remedes que l’on luy donnera là dessus; car Dieu ne permet jamais rien pour nostre exercice, qu'il ne veuille que nous en tirions profict : ce qui se fait tousjours quand l’on est fidelle à se decouvrir, et comme j'ay dit, simple à croire et à faire ce que l'on nous dit; et cecy est la marque que l'exercice est de Dieu. Mais quand l’on void que cette fille use de son propre jugement, et que sa volonté est seduitte et gastée, perseverant à son desgoust, alors la chose est en mauvais estat et quasy sans remede : il la faut renvoyer.

L'on demande , en troisiesme lieu, s’il ne faut pas faire consideration de donner sa voix à une fille qui n’est pas cordiale, ou qui n’est pas esgale à l’endroict de toutes les sœurs, et qui a fait voir qu'elle a plus d’inclination à l'une qu'à l’autre. Il ne faut pas estre si rigoureuses pour toutes ces pelites choses : voyez-vous, cette inclination est la derniere piece de nostre renoncement ; car, avant que l'on puisse arriver à ce poinct de n’avoir aucune inclination à l’une plus qu'à l’autre, et que ces affections soyent tellement mortifiées qu’elles ne paroissent point, il y faut du tems. Il faut observer, en cela comme en toute autre chose, si cette sœur se rend incorrigible.

Enfin, direz-vous, si le sentiment des autres sœurs estoit tout contraire à ce que l’on sçayt, et qu'il nous vinst inspiration de dire quelque chose que nous avons recogneu, qui est à l’advantage de la sœur, faudroit-il laisser de le dire? Non, quoy que le sentiment des autres soit tout contraire au nostre, et que vous soyez seule en cette opinion; car cela pourra servir encore aux autres pour se resoudre à ce qu’elles doivent faire. Le Sainct- Esprit doit presider aux communautez, et, selon la varieté des opinions, on se resout pour faire comme l’on juge plus expedient pour sa gloire. Or, cette inclination que vous avez, que les autres donnent leur voix où qu’elles ne la donnent pas, combien que vous donniez ou ne donniez pas la vostre, doit estre mesprisée et rejettée comme une autre tentation. Mais il ne faut jamais tesmoigner parmi les sœurs ses inclinations où adversions en cette occasion. Enfin, pour toutes les imperfections que les filles apportent du monde, il faut garder cette regle : quand l’on void

qu'elles s’amendent, combien qu'elles ne laissent pas de commettre des fautes, il ne faut pas les rejetter; car, par l'amende ment, elles font voir qu’elles ne veulent pas demeurer incorrigibles.

DIEU SOIT BENY

Comment il faut recevoir les Sacremens et reciter le divin Office, avec quelques poincts touchant l’Orayson.

AvanT que sçavoir comment il nous faut preparer pour recevoir les sacremens, et quel fruict nous en devons tirer, 1l est necessaire de sçavoir que c'est que Sacremens et leurs effects. Les Sacremens doncques sont des canaux par lesquels (pour ainsi parler) Dieu descend à nous, comme par l'orayson nous montons à luy, puisque l’orayson n’est autre chose qu’une eslevation de nostre esprit en Dieu. Les effects des Sacremens sont divers, quoyqu’ils n'ayent tous qu’une mesme fin et pretention , qui est de nous unir à Dieu. Par le sacrement de Baptesme, nous nous unissons à Dieu comme le fils avec le pere; par celuy de la Confirmation, nous nous unissons comme le soldat avec son capitaine, prenant force pour combattre et vaincre nos ennemys en toutes tentations. Par le sacrement de Penitence, nous sommes unis à Dieu, comme les amys reconciliez; par celuy de l'Eucharistie, comme la viande avec l’estomach ; par celuy de l'Extreme- Onction, nous nous unissons à Dieu comme l'enfant qui vient d'un lointain pays, mettant desjà l’un des pieds en la mayson de son pere pour se reünir avec luy, avec sa mere et toute la famille. Or, voilà les effects divers des Sacremens ; mais pourtant qui demandent tous l'unyon de nostre ame avec son Dieu. Nous ne par lerons maintenant que de deux, de celuy de la Penitence, et de l'Eucharistie; et premierement il est tres-necessaire que nous scachions pourquoy c’est que recevant si souvent ces deux Sacremens, nous ne recevons pas aussi les graces qu'ils ont accoustumé d'apporter aux ames qui sont bien preparées, puisque ces graces sont joinctes aux Sacremens. Je le diray en un mot : c’est faute de deuë preparation; et partant, il faut scavoir comment il nous faut bien preparer pour recevoir ces deux Sacremens, et tous les autres encore.

Doncques, la premiere preparation, c’est la pureté de l'in-

tention; la seconde, c'est l'attention; et la troisiesme, c’est l'humilité. Quant à la pureté d'intention, c’est une chose totale ment necessaire, non-seulement en la reception des Sacremens, mais encore en tout ce que nous faysons. Or, l'intention est pure, lorsque nous recevons les Sacremens ou faysons quelque autre chose, quelle qu’elle soit, pour nous unir à Dieu et pour luy estre plus aggreables, sans aucun meslange de propre interest. Vous cognoistrez cela, si, quand vous desirez de vous communier, l'on ne le vous permet pas, ou bien si, apres la saincte Communion, vous n'avez point de consolation, et que pour cela vous ne laissiez pas de demeurer en paix, sans consentir aux attaques qui pourroient vous en venir; mais si, au contraire, vous consentez à l’inquiettude de quoy l’on vous a refusé de communier, ou de quoy vous n'avez pas eu de la consolation, qui ne void que vosire intention estoit impure, et que vous ne cherchez de vous unir à Dieu, ains aux consolations, puisque nostre unyon avec Dieu se doit faire sous la saincte vertu d’obeyssance? Et tout de mesme, si vous desirez la perfection d’un desir plein d’inquiettude, qui ne void que c’est l’amour-propre, qui ne voudroit pas que l’on vist de l’imperfection en nous ? S'il estoit possible que nous puissions estre autant aggreables à Dieu, estant imparfaicts comme estant parfaicts, nous devrions desirer d’estre sans perfection, affin de nourrir en nous par ce moven la tressaincte humilité.

La seconde preparation, c’est l'attention. Certes, nous devrions aller aux Sacremens avec beaucoup d'attention, tant sur la grandeur de l’œuvre, comme sur ce que Chaque Sacrement demande de nous. Par exemple, allant à la Confession, nous y devons porter un cœur amoureusement douloureux, et à la saincte Commumon, 1l faut porter un cœur ardemment amoureux. Je ne dy pas, par cette grande attention, qu’il ne faille point avoir de distraction, car il n’est en nostre pouvoir; mais j'entens de dire qu'il faut avoir un soing tout particulier à ne s’y point arrester volonlairement.

La troisiesme preparation, c'est l'humilité, qui est une vertu fort necessaire pour recevoir abondamment les graces qui decoulent par les canaux des Sacremens, parce que les eaux ont bien accoustumé de couler plus vistement et plus fortement quand les canaux sont posez en des lieux penchans et descendans en bas.

Mais, outre ces trois preparations, je vous veux dire en un mot que la principale est l’abandonnement total de nous-mesmes à la mercy de Dieu, sousmettant sans reserve quelconque nostre

volonté et toutes nos affections à sa domination. Je dy sans reserve, d'autant que nostre misere est si grande, que nous nous reservons tousjours quelque chose. Les personnes les plus spirituelles se reservent pour l'ordinaire la volonté d’avoir des vertus; et quand elles vont à la communion : O Seigneur, disent-elles, je m'abandonne entierement entre vos mains, mais playsevous(1) me donner la prudence pour sçavoir vivre honnorablement; mais de simplicité, il ne s’en demande point. O mon Dieu! je suis absolument sousmise à vostre divine volonté, mais donnez-moy un courage pour faire des œuvres excellentes pour vostre service; mais de douceur pour vivre paysiblement avec le prochain, il ne s’en parle point. Donnez-moy, dira un autre, cette humilité qui est si propre pour donner bon exemple; mais d'humilité de cœur, qui nous fait aymer nostre propre abjection, ils n’en ont point de besoin, ce leur semble. 0 mon Dieu! puisque je suis tout vostre, que j'aye tousjours des consolations à l'orayson | voire ? c’est bien ce qu'il nous faut pour estre unis à Dieu, qui est la pretention que nous avons! et jamais ils ne demandent des tribulations ou mortifications. O ! ce n’est pas là le moyen de faire cette unyon, que de se reserver toutes ses volontez, pour belle apparence qu'elles ayent; car Nostre-Seigneur se voulant donner tout à nous, veut que reciproquement nous nous donnions entierement à luy, affin que l’unyon de nostre ame avec sa divine Majesté soit plus parfaicte, et que nous puissions dire veritablement, apres ce grand parfaict entre les chrestiens : Je ne vis plus en moy, ains c'est Jesus-Christ qui vit en moy.

La seconde partie de cette preparation consiste à vuider nostre cœur de toutes choses, affin que Nostre-Seigneur le remplisse tout de luy-mesme. Certes, la cause pourquoy nous ne recevons pas la grace de la sanctification (puisqu’une seule communion bien faite est capable et suffisante pour nous rendre saincts et parfaicts) ne provient sinon de ce que nous ne laissons pas regner Nostre-Seigneur en nous, comme sa bonté le desire. Il vient en nous, ce bien-aymé de nos ames, et il treuve nos cœurs tout pleins de desirs, d’affections et de petites volontez : ce n'est pas ce qu'il cherche; car il les veut trouver vuides, pour s’en rendre le maistre et le gouverneur. Et pour monstrer combien il le desire, il dit à son amante sacrée qu’elle le mette comme un cachet sur son cœur, affin que rien n’y puisse entrer que par sa permission et selon son bon playsir. Or, je scay bien que le milieu de vos cœurs est vuide (autrement ce seroit une trop grande infi-

41 Qu'il vous plaise.

dellité); je veux dire que nous avons non-seulement rejetté et detesté le peché mortel, ains toute sorte d'affection mauvaise; mais las! tous les coings et recoings de nos cœurs sont pleins de mille choses indignes de paroistre en la presence de ce Roy souverain, lesquelles (ce semble) luy lyent les mains, affin de l’empescher de nous departir les biens et les graces que sa bonté avoit desiré de nous faire, s’il nous eust treuvez preparez. Faysons donc. de nostre costé, ce qui est de nostre pouvoir pour nous bien preparer à recevoir ce pain supersubstantiel, nous abandonnant totalement à la divine Providence, non-seulement pour ce qui regarde les biens temporels, mais principalement les spirituels, respandant en la presence de la divine bonté toutes nos affections, desirs et inclinations, pour lui estre entierement sousmis, et nous asseurons que Nostre-Seigneur accomplira de son costé la promesse qu'il nous a faite de nous transformer en luy, eslevant nostre bassesse jusques à estre unie avec sa grandeur.

L'on peut bien communier pour diverses fins; comme pour demander à Dieu d’estre deslivrez de quelque tentation ou affliction, soit pour nous ou pour nos amys, ou pourveu que ce soit sous cette condition de nous unir par ce moyen plus parfaictement à Dieu : ce qui n'arrive pourtant pas bien souvent; car, au tems de l’affliction, l’on est ordinairement plus uni à Dieu, parce que l’on se ressouvient plus souvent de luy. Et pour ce qui est des vertus, aucunes fois il est plus à propos et meilleur pour nous de ne les pas avoir en habitude, que si nous les avions, pourveu toutesfois que nous en fassions les actes à mesure que les occasions s’en presentent; car la respugnance que nous sentons à prattiquer quelque vertu nous doit servir pour nous humilier, et l'humilité vaut tousjours mieux que tout cela. Enfin, il faut qu’en toutes les prieres et demandes que vous ferez à Dieu, vous ne les fassiez pas seulement pour vous, ains que vous observiez de dire tousjours nous, comme Nostre-Seigneur nous l’a enseigné en l’Orayson dominicale, où.il n’y a ny mon, ny mien, ny moy : cela s'entend que vous ayez l'inclination de prier Dieu qu'il donne la vertu ou la grace que vous luy demandez pour vous, à tous ceux qui en ont la mesme necessité, et que ce soit tousjours pour vous unir davantage avec luy; car autrement nous ne devons demander ny desirer autre chose, ny pour nous, ny pour le prochain, puisque c’est la fin pour laquelle les Sacremens sont instituez. Il faut donc que nous correspondions à cette intention de Nostre-Seigneur, les recevant pour cette mesme fin; et ne

faut pas que nous pensions que communiant ou priant pour les autres, nous y perdions quelque chose, sinon que nous offrissions à Dieu cette communion ou priere pour la satisfaction de leurs pechez; car alors nous ne satisferions pas pour les nostres (1) : mais pourtant le merite de la communion et de la priere nous demeureroit; car nous ne scaurions meriter la grace les uns pour les autres : il n’y a que Nostre-Seigneur qui l'ayt peu faire. Nous pouvons bien impetrer des graces pour les autres; mais les leur meriter, nous ne le pouvons pas faire.

La priere que nous avons faite pour eux, augmente nostre merite, tant pour la recompense de la grace en cette vie, que de la gloire en l’autre. Et si une personne ne faysoit pas attention de faire quelque chose pour la satisfaction de ses pechez, la seule attention qu'elle auroit de faire tout ce qu'elle fait pour le pur amour de Dieu suffiroit pour y satisfaire, puisque c’est une

chose asseurée, que qui pourroit faire un acte excellent de charité, ou un acte d’une parfaicte contrition, satisferoit pleinement pour tous ses pechez.

Vous voudriez, peut-estre, sçavoir comme vous cognoistrez si vous profittez par le moyen de la reception des Sacremens. Vous le cognoistrez si vous vous advancez par les vertus qui leur sont propres; comme si vous tirez de la Confession l'amour de vostre propre abjection et l'humilité; car ce sont les vertus qui luy sont propres, et c’est tousjours par la mesure de l’humilité que l’on recognoist nostre advancement. Ne voyez-vous pas qu'il est dit que quiconque s’humiliera sera exalté? estre exalté c'est estre advancé. Si vous devenez, par le moyen de la tressaincte Communion, fort douce, (puisque c’est la vertu qui est propre à ce Sacrement, qui est tout doux, tout suave, tout miel.) vous retirerez le fruict qui luy est propre, et ainsi vous vous advancerez; mails si, au contraire, vous ne devenez point plus humble ny plus douce, vous meriterez que l’on vous leve le pain, puisque vous ne voulez point travailler. Je voudrois bien que l'on allast simplement, quand il.nous viendroit le desir de communier, le demandant à la Superieure avec resignation d’accepter humblement le refus, si on le nous fait; et si on nous octroye nostre demande, aller à la communion avec amour. Bien qu'il y ayt dela mortification à le demander, il ne faut pas laisser pour cela; car les filles qui entrent en la Congregation, n’y entrent

(4) 11 ne faudrait pas même se laisser arrêter par celle pensée : l'Eglise loue l'acte heroique par lequel on remet à la disposition de la T.-S. Vierge toutes les œuvres satisfactoires que l'on peut faire el Loutes les Indulgences que l’on gagne. (N. E.)

que pour se mortifier, et les croix qu'elles portent les en doivent faire ressouvenir. Que si l'inspiration venoit à quelqu’une de ne pas communier si souvent que les autres, à cause de la cognoissance qu'elle a de son indignité, elle peut demander à la Superieure, attendant le jugement qu'eile en fera avec une grande douceur et humilité.

Je voudrois aussi que l’on ne s’inquiestat point, quand l’on entend parler de quelque deffaut que nous avons, ou de quelque vertu que nous n’avons pas; mais que nous benissions Dieu de quoy il nous a descouvert le moyen d’acquerir la vertu, et de nous corriger de l'imperfection, et puis prendre courage de nous servir de ces moyens. Ii faut avoir des esprits genereux qui ne s’attachent qu'à Dieu seul, sans s’arrester aucunement à ce que nostre partie inferieure veut, faysant regner la partie superieure de nostre ame, puisqu'il est entierement en nostre pouvoir, avec la grace de Dieu, de ne jamais consentir à l'inferieure. Les consolations et tendretez ne doivent pas estre desirées, puisque cela ne nous est pas necessaire pour aymer davantage Nostre- Seigneur. Il ne faut done point s'arrester à considerer si l’on a de bons sentimens ; mais il nous faut faire ce qu'ils nous feroient faire si nous les avions. Il ne faut pas aussi estre si tendres à se vouloir confesser de tant de menuës imperfections, puisque mesme nous ne sommes pas obligez de nous confesser des pechez veniels si nous ne voulons; mais quand on s’en confesse, 1l faut avoir la volonté resoluë de s’en amender : autrement ce seroit un abus de s'en confesser. Il ne faut pas non plus se tourmenter quand l’on ne se souvient pas de ses fautes pour s'en confesser ; car il n’est pas croyable qu'une ame qui fait souvent son examen ne remarque bien, pour s’en ressouvenir, les fautes qui sont d'importance. Pour tant de petits et legers deffauts, vous en pouvez parler avec Nostre-Seigneur, toutes les fois que vous les appercevrez : un abaissement d'esprit, un souspir suffit pour cela.

Vous demandez comment vous pourrez faire vostre acte de contrition en peu de tems : je vous dy qu'il ne faut presque point de tems pour le bien faire, puisqu'il ne faut autre chose que se prosterner devant Dieu en esprit d'humilité et de repentance de l'avoir offensé.

Vous desirez en second lieu que je vous parle de l'Office : je le veux bien ; et je dy premierement qu'il se faut preparer pour le dire, dés l'instant que l’on entend la cloche qui nous y appelle, et faut, à limitation de S. Bernard, demander à nostre cœur

que c’est qu'il va faire; et non-seulement en cette occasion, mais aussi entrant à tous nos exercices, affin que nous apportions à chacun d’iceux l'esprit qui luy est propre; car il ne seroit pas à propos d'aller à l'Office comme à la recreation : à la recreation, il faut porter un esprit amoureusement joyeux, et en l'Office un esprit serieusement amoureux. Quand l'on dit : Deus in adjutorium meum intende, il faut penser que Nostre-Seigneur nous dit reciproquement : Et vous, soyez attentifs à moy.

Que celles qui entendent quelque peu ce qu'elles disent à POffice employent fidellement ce talent selon le bon playsir de Dieu, qui le leur a donné pour les ayder à se tenir recueillies, par le moyen des bonnes affections qu’elles en pourront tirer; et que celles qui n’y entendent rien se tiennent simplement attentives à Dieu, ou bien qu'elles fassent des eslancemens amoureux, tandis que l’autre chœur dit le verset et qu’elles font les pauses. Il faut aussi considerer que nous faysons le mesme office que les anges, quoyqu'en divers langage, et que nous sommes devant le mesme Dieu devant lequel les anges tremblent; et tout ainsi qu'un homme qui parleroit à un roy se rendroit fort attenüf, craignant de faire quelque faute; que si, nonobstant tout son saing, il luy advenoit d’en faire, il rougiroit incontinent; tout de mesme en devons-nous faire à l'Office, nous tenant dessus nos gardes, crainte de faillir. Il est encore requis d'avoir attention de bien prononcer et dire selon qu'il est ordonné, surtout au commencement : que s’il nous arrive d'y faire quelque manquement, il faut s'en humilier sans s'en estonner, puisque ce n’est pas chose estrange, et que nous en faysons bien ailleurs; mais s'il nous arrive d'en faire plusieurs, et que cela continue, il y a de l'apparence que nous n'avons pas conceu un vray desplaysir de nostre premiere faute; et c’est cette negligence qui nous devroit apporter beaucoup de confusion, non pas à cause de la presence de Ja Superieure, mais pour le respect de celle de Dieu, qui nous est present, et de ses anges. Or, c'est presque une regle generale, que quand nous faysons si souvent une mesme faute, c’est signe qu'on manque d'affection de s’en amender; et si c’est une chose de laquelle on nous ayt maintesfois adverties, il y a de l’apparence que l’on neglige l’advertissement.

En apres il ne faut pas avoir du scrupule de laisser en tout un Office deux ou trois versets par mesgarde, pourveu que l’on ne le fist à dessein : que si vous dormez le long d'une bonne partie de l'Office, encore que vous disiez les versets de vostre chœur, vous estes obligée de le redire; mais quand l’on fait des choses qui

sont necessaires d’estre faites en l'Office, comme de tousser ou cracher, ou bien que la Maistresse des ceremonies parle pour ce qui est de l'Office, alors on n’est point obligé de le redire,

Quand l'on entre au chœur l'Office estant un peu commencé, il faut se mettre en son rang avec les autres et suivre l'Office avec elles; et apres qu'il est dit, il faut reprendre ce que le chœur avoit desjà dit devant que vous y fussiez, finissant où vous l’avez prins; sinon il faut dire bas ce que le chœur a dit, puis l'ayant atteint continuer avec luy, en cas que vostre assistañce y soit vrayement necessaire.

Il ne faut pas redire son Office pour avoir esté distraitte en le disant, pourveu que ce ne soit pas volontairement; et encore que vous vous treuvassiez à la fin de quelque psalme sans estre bien asseurée si vous l’avez dit, parce que vous avez esté distraitte sans y penser, ne laissez pas de passer oultre, vous humiliant devant Dieu; car il ne faut tousjours penser que l’on a eu de la negligence quand la distraction a esté longue : car il se pourra bien faire qu'elle nous durera le long d’un Office sans qu'il y ayt de nostre faute; et pour mauvaise qu'elle fust, il ne faudroit pas s'en inquietter, ains en faire des simples rejets de items en terns devant Dieu. Je voudrois que jamais on ne se troublast pour les mauvais sentimens que l’on a, mais que l'on s’employast courageusement et fidellement pour n’y point consentir, puisqu'il y a bien de la difference entre sentir et consentir.

Vous voulez que je vous die quelque chose de l’orayson. Plusieurs se trompent grandement, croyant qu'il faut beaucoup de methode pour la bien faire, et s'empressent pour treuver un certain art qu'il leur semble estre necessaire de sçavoir, ne cessant jamais de subtiliser et pointiller autour de leur orayson, pour voir comme ils la font ou comme ils la pourront faire à leur gré, et pensent qu'il ne faille tousser ny se remuer durant icelle, de crainte que l'Esprit de Dieu ne se retire : folie certes tres-grande! comme si l'Esprit de Dieu estoit si delicat qu'il despendist de la methode et contenance de ceux qui font l’orayson. Je ne dy pas qu'il ne faille se servir des methodes qui sont remarquées; mais l’on ne s’y doit pas attacher, comme font ceux qui pensent n'avoir jamais bien fait leurs oraysons s’ils ne font leurs considerations devant les affections que Nostre-Seigneur leur donne, qui est pourtant la fin pour laquelle nous faysons les considerations : telles personnes ressemblent à ceux qui, se treuvant au lieu où ils pretendent d'aller, s'en retournent parce qu'ils n'y

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