V. di
sont pas venus par le chemin que l'on leur a enseigné. Il est neantmoins requis de se tenir en grande reverence parlant à la divine Majesté, puisque les anges, qui sont si purs, tremblent en sa presence. Mais, mon Dieu, diront quelques-unes, je ne puis pas tousjours avoir ce sentiment de la presence de Dieu, qui cause une si grande humiliation à l'ame, ny cette reverence sensible qui fait aneantir si doucement et aggreablement devant Dieu. Or, ce n’est pas aussi de celle-là que j’entens parler, ains de celle qui fait que la partie supreme et la poincte de nostre esprit se tient basse et en humilité devant Dieu, en recognoissance de son infinie grandeur et de nostre profonde petitesse et indignité.
Il faut aussi avoir une grande determination de n'abandonner jamais l'orayson pour aucune difficulté qui s’y puisse rencontrer, et de n’v aller avec aucune preoccupation de desirs d'y estre consolée et satisfaicte; car cela ne seroit pas rendre nostre volonté unie et adjustée à celle de Nostre-Seigneur, qui veut qu’entrant à l’orayson nous soyons resolus de souffrir la peine des continuelles distractions, seicheresses et desgousts qui nous y surviendront, demeurant aussi contentes que si nous y avions eu beaucoup de consolations et de tranquillité, puisque c'est une chose certaine que nostre orayson ne sera pas moins aggreable à Dieu, ny à nous moins utile, pour estre faite avec plus de difficulté ; car pourveu que nous adjustions tousjours nostre volonté avec celle de la divine Majesté, demeurant dans une simple attente et disposition pour recevoir les evenemens de son bon playsir avec amour, soit en l’orayson ou és autres occurrences , il fera que toutes choses nous seront profittables, et aggreables aux yeux de sa divine bonté. Ce sera donc bien faire l’orayson, mes cheres filles, que de se tenir en paix et tranquillité aupres de Nostre-Seigneur, ou à sa veuë, sans autre desir ny pretention que d’estre avec luy et de le contenter. La premiere methode doncques pour s’entretenir à l’orayson, c'est de porter quelque poinct, comme les mysteres de la mort, vie et passion de Nostre- Seigneur, lesquels sont les plus utiles; et c’est une chose fort rare que l'on ne puisse profiter sur la consideration de ce que Nostre-Seigneur a fait. C’est le Maistre souverain que le Pere eternel a envoyé au monde pour nous enseigner ce que nous devions faire; et partant, oultre l'obligation que nous avons de nous former sur ce divin modele, nous devons grandement estre exacts à considerer ses actions pour les imiter, parce que c’est l’une des plus excellentes intentions que nous puissions avoir
pour tout ce que nous faysons, que de les faire parce que Nostre- Seigneur les a faites ; c'est-à-dire, prattiquer les vertus, parce que nostre pere les a prattiquées, et comme il les à prattiquées : ce que pour bien comprendre, il les faut fidellement peser, voir et considerer en l’orayson; car l'enfant qui ayme bien son pere a une grande affection de se rendre conforme à ses humeurs, et limiter en tout ce qu'il fait. Il est vray, ce que vous dites, qu'il y a des ames lesquelles ne peuvent s’arrester ny occuper leurs esprits sur aucun mystere, estant attirées à certaine simplicité toute douce qui les tient en grande tranquillité devant Dieu, sans autre consideration que de sçavoir qu'elles sont devant luy, et qu’il est tout leur bien. Elles peuvent demeurer ainsi utilement, cela est bon; mais generalement parlant, il faut faire que toutes les filles commencent par la methode d’orayson qui est la plus seure, et qui porte à la reformation de vie et changement de mœurs, qui est celle que nous disons qui se fait autour des mysteres de la vie et de la mort de Nostre-Seigneur : on y marche en asseurance. Il se faut done appliquer tout à la bonne foy, autour de nostre Maistre, pour apprendre ce qu'il veut que nous fassions; et mesme celles qui se peuvent servir de l'imagination, le doivent faire; mais il en faut user sobrement, fort simplement et courtement. Les saincts Peres ont laissé plusieurs considerations pieuses et devotes desquelles l’on peut se servir pour ce subjet; car, puisque ces saincts et grands personnages les ont bien faites, qui n’osera s'en servir, et qui osera refuser de croire pieusement ce que tres-pieusement ils ont creu? Il faut aller asseurement apres ces personnages de telle authorité. Mais l'on ne s’est pas contenté de ce qu'ils ont laissé, ains plusieurs personnes ont fait quantité d’autres imaginations, et c’est de celles-là dont il ne se faut pas servir à la meditation, d'autant que cela peut prejudicier.
Nous devons faire nos resolutions en la ferveur de l'orayson, lorsque le soleil de justice nous esclaire et nous incite par son inspiration. Je ne veux pas dire qu’il faille avoir des grands sentimens et consolations pour cela, bien que, quand Dieu nous les donne, nous soyons obligez d’en faire nostre profict et correspondre à son amour; mais quand il ne nous les donne pas, il ne faut pas manquer de fidellité, ains vivre selon la rayson et la volonté divine, et faire nos resolutions avec la poincte de nostre esprit et partie superieure de nostre ame, ne laissant de les effectuer et mettre en prattique, pour aucune seicheresse, respugnance ou contradiction qui se puisse presenter. Voilà quant à la premiere
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facon de mediter, que plusieurs grands Saincts ont prattiquée comme tres-bonne, quand elle est faite comme il faut.
La seconde maniere de mediter est de ne point faire d’imagination, mais de se tenir au pied de la lettre, c’est-à-dire, mediter purement et simplement l'Evangile et les mysteres de nostre foy, s’entretenant familierement et tout simplement avec Nostre-Seigneur de ce qu'il a fait et souffert pour nous, sans aucune representation. Or, cette façon-cy est bien plus haute et meilleure que la premiere, et si elle est plus saincte et plus asseurée : c'est pourquoy il s’y faut porter facilement, pour peu d'attraict que l'on y ayt, observant en tout degré d’orayson de tenir son esprit dans une saincte liberté, pour suivre les lumieres et mouvemens que Dieu nous y donnera. Mais pour les autres manieres d'orayson plus relevées, sinon que Dieu les donne absolument, je vous prie que l’on ne s’y ingere point de soy= mesme, et sans l’advis de ceux qui conduisent.
DIEU SOIT BENY
Ce qui a esté omis de l’'Entretien de la Confession.
Vous me voulez aujourd'huy interroger de la Confession : j’en suis content, mes cheres filles, et premierement je vous dy que c'est une liberté toute saincte, et de la sacrée enfance spirituelle de l'Evangile, que celle que vous avez d’aller demander en simplicité de cœur à la Superieure, ou Directrice quant aux novices, en quelle façon vous vous confesserez de certaine chose, où quelquesfois vous vous treuvez embroüillées. Or, quand on vous dira que l'on ne croit pas qu'il y ayt matiere de confession, l'on ne vous dit pas pour cela de ne vous en confesser point, aussi feroit-on un tres-grand mal d'aller dire à un confesseur : J’ay bien encore quelque faute, mais ma Superieure m'a deffendu de m'en confesser : car, oultre que cela n’estnullement vray, vous obligez le confesseur à vous faire dire cette faute, à laquelle peut-estre, ne cognoissant ny le fond ny l’estat de vostre ame, ny la rondeur de vostre maniere de vie, il y croira treuver du peché, et se mettra à blasmer d'imprudence, d'ignorance et de mauvais gouvernement, murmurant contre vostre Institut, lequel en verité vous donne autant et plus de liberté pour la conscience qu’en puissent avoir aucunes religieuses. Jamais vos superieures ne vous pressent de leur dire ce que vous ne leur voulez pas dire, ny jamais elles ne vous deffendent de dire ce que vous voulez de
de vostre conscience à vos confesseurs ordinaires et extraordinaires. Que si vous demeurez si longuement en confession , que toute la communauté en soit incommodée, et que la Superieure vous die que vous deviez demander à vous confesser la derniere, selon l’ordre de la mayson, affin que les sœurs qui doivent aller selon leur rang ordinaire n’en soyent pas incommodées; elle ne vous demande pas pour cela : Que dites-vous? Ou que ne dites-vous pas? elle ne fait nul mal de vous ressouvenir qu'il faut que tout aille par ordre en la mayson de Dieu. Mais les phantaysies de l'esprit humain sont estranges, pour peu qu’on les escoute! je vous ay dit maintesfois, mes tres-cheres filles, que c'est la voye du ciel que la simplicité; que les Superieures sont les lieutenantes de Dieu : celles qui vont à cœur ouvert franchement et confidemment avec elles, ont treuvé le grand secret pour maintenir la tranquillité et la paix de l’esprit, et elles n’en treuveront guere ailleurs. Mais je vous ay aussi dit que vous n'avez aucune obligation sur peine de peché de tout dire à la Superieure, beaucoup moins estes-vous gesnées à ne dire point * ceci ou cela au confesseur; dites-luy, à la bonne heure, tout ce que vous voudrez, mais ne parlez que de vous et de ce qui appartient à la confession. Il est vray, mes tres-cheres filles, qu’il se treuve des confesseurs fort doctes, qui ont confessé long-tems et tres-dignement les seculiers, lesquels toutesfois n’entendront pas les filles de la Visitation, ny les personnes qui font profession d'une grande spiritualité, parce que les fautes sont si minces et d’une couleur assez difficile à discerner, qu'ils prendront de petites aversions pour des grosses malveuillances; des petits detours d’amour-propre, pour des grands mensonges ; des petites inclinations pour des attaches fort mauvaises. Les sœurs qui s'apperçoivent, par la correction que leur confesseur leur fait, qu'il ne les entend pas, feront bien de lui dire avec humilité : Mon pere, je n’ay pas su me faire entendre : ce n’est pas ce que vostre reverence comprend que je veux dire; c’est en telle ou telle façon qu’il se doit entendre. La Superieure qui s’appercçoit de cela, doit, par forme de discours cordial et humble, donner à entendre à tel confesseur la maniere d'agir des filles de l’Institut : il faut estre spirituel pour entendre le langage des ames spirituelles; l’on va à la confession pour se reunir à Dieu. O que les ames religieuses ont un grand advantage par-dessus les mondains, estant dehors de ces grandes occasions de desunyons, parce qu'il n’y a que le peché mortel qui nous desunisse de Dieu ! Le veniel fait seulement une petite ouverture entre Dieu et nous,
et par le sacrement de Confession nous remettons nostre ame en son premier estat.
L'on peut commettre en confession quatre grands manquemens. Le premier quand on y va plulost pour se descharger que pour playre à Dieu : l’on est si satisfait quand on a bien dit ses raysons, meslant le deffaut des autres pour nous mieux faire entendre! Et c’est par cette voie que les pechez se commettent bien souvent en confession.
Le deuxiesme, c’est quand on va dire au confesseur de beaux discours agencez de belles parolles, raconter une grande histoire pour se faire estimer et croire que l’on est bien esclairé, faysant semblant d'exagerer les fautes, et par ce moyen, d’une bien grosse, l’on fait tant qu'elle est bien petite, et qui ne donne pas cognoissance au confesseur de l’estat de l’ame.
Le troisiesme manquement est que l’on y va avec tant de finesse et couverture, qu’au lieu de s’accuser l’on s'excuse par une grande recherche de soy-mesme, craignant que l’on ne voye ‘ la totalité du deffaut : cela est tres-dangereux à qui le feroit volontairement. |
Le quatriesme est qu'il y en a quise satisfont à exaggerer leurs fautes, en faysant une grande d’une petite; tout cela est tresmal : je voudrois que l’on procedast simplement et franchement, purement pour Dieu, avec une vraye detestation de ses fautes, et entiere volonté de s’amender.
Il faut discerner en s’accusant les petites obeyssances d'avec les importantes, les choses d'ordonnance d’avec celles de conseil; car les confessions doivent estre tellement nettes et entieres que rien plus. Il faut dire les choses comme elles sont, et ce qu'elles sont : si l’obeyssance où vous avez manqué est d’importance, dites quelle elle est tout simplement, et faites de mesme pour les autres manquemens; pour les petits manquemens, suffit de dire d’avoir manqué deux ou trois fois à quelque obeyssance legere et peu importante : cela tient le confesseur en repos; mais il faut considerer le mouvement, et les circonstances qui interviennent en nos fautes, et s'en accuser franchement, car la Regle ny les Constitutions n'obligent point à peché.
Ce n’est donc point elles qui causent le peché, mais les mouvemens de nostre volonté. Par exemple, la cloche vous appelle à quelques exercices, et par paresse ou autre mauvais subjet vous n'y allez pas : cela est un peché veniel; mais qui ne void que ce n’est ny les Regles ny les Constitutions qui font le peché, ains le mouvement de paresse, par lequel vous desobeyssez. Dites donc
franchement vos mouvemens et vos fautes, particularisant quelles elles sont, quand elles sont un peu grosses et tirent consequence.
Il faut se confesser de ce que l’on fait, surtout quand on a du sentiment, comme de dire quelques parolles non premeditées : il y peut avoir du peché. Toutefois, il ne se faut pas mettre en peme, car nous n'avons pas une perfection exempte d’amourpropre, qui nous fait tousjours faire quelque chose par-cy par-là : si, ensuite d’un prompt mouvement de sentiment, je jette-là une plume, je ne suis pas obligée de m'en confesser, bien que si ces promptitudes m'arrivent souvent je les diray en ma revue generale, pour en tirer instruction. Une fille, par exemple, à laquelle on aura donné charge d’esteindre au soir les chandelles, s’en oubliera par fois par mesgarde et contre sa volonté : elle n’a point peché; mais elle ne veut pas s’assubjettir à cette obeyssance : elle peche et s’en doit confesser. La difference qu'il y a entre le peché veniel et l’imperfection, c'est que l'imperfection est une surprinse et inadvertance, et au peché, nostre volonté y concourt.
Quant à l'acte de contrition, il faut avoir un vray regret du mal passé et une bonne resolution de ne le plus commettre; et à cet effet le Confiteor, qui est la confession generale des chrestiens, se doit dire bien devotement devant Dieu.
Mes cheres filles, ne nous amusons point à tous ces discernemens, ny à vouloir pleurer et sentir nostre contrition; suffit qu’elle soit solide au fond du cœur et en la resolution d'amendement : si l'amendement ne suit pas tousjours, ne laissons pas de tousjours travailler à cela; c’est nostre vraye besongne.
L'on demande si en l'examen il est bon de discerner le peché veniel d'avec les imperfections? ouy, ma chere fille; mais entre deux cens, il ne s’en treuvera pas deux qui le sçachent faire, sinon és choses bien grosses.
En voicy un exemple : je viens vous dire qu’une telle personne vous salue, se recommande à vous, m'a parlé de vous avec estime, et de tout cela il n’en est rien, voilà un peché veniel tresvolontaire; mais je vous raconte quelque chose, et dans mon discours il se glisse quelques parolles qui ne sont pas du tout veritables, dont je ne m’apperçois qu'apres les avoir dittes, voilà une imperfection dont je ne suis pas obligée de me confesser, sinon que je n'eusse rien autre. Il faut que je vous die une chose qui m'arriva à Paris, confessant la B. H. Marie de l’Incarnation (1), qui estoit encore seculiere. Apres l'avoir confessée deux ou trois fois avec beaucoup d’attention, enfin je dy une fois à cette B.H.,
(4) Elle ne fut béatifiée que par Pie VI.
# que Je ne luy pouvois donner l’absolution, parce que les choses dont elle s’accusoit n'estoient que minces imperfections et non peché, et luy en fis dire un qu'elle eust fait autrefois, comme vous faites à la Visitation; elle s’estonna fort que je luy dy ne treuver pas peché veniel, et me remercia grandement de luy avoir donné cette lumiere, m'’asseurant qu’elle n’avoit jamais pensé à cette distinction : par où vous voyez que cela est difficile, puisque cette ame si saincte et si esclairée estoit neantmoins dans celte ignorance.
Ouy, vrayement, mes tres-cheres filles, vous pouvez vous approcher de la Communion avec un peché veniel, sinon que par ‘humilité vous vous en voulussiez priver avec congé, ou bien demander licence de vous confesser; mais certes, je respugne fort que l’on se confesse plus souvent que les autres : cela ne sert qu’à donner soupcon que l’on a quelque grande chose.
Les pechez veniels sont effacez par un abaissement devant Dieu, en prenant de l’eau benite, en disant un med culpé avec humilité; ce qui fait que la benediction des evesques efface les pechez veniels, c’est à cause de l'humilité et acte de sousmission que font ceux qui la demandent : humilions-nous devant Dieu et il nous pardonnera, faysons resolution de nous confesser à la premiere occasion, et passons chemin en la voie de Dieu; si neantmoins le scrupule est grand, et la faute grosse, la Superieure treuvant bon que vous vous retiriez de la Communion, faites-le doucement, par reverence envers la grandeur et pureté de Dieu : certes cela est louable; mais la confiance filiale plaist beaucoup à Dieu : l’on fait une grande perte que perdre la Communion.
Sur les vertus de Sainct Joseph.
LE juste est fait semblable à la palme, ainsi que la saincte Eglise nous fait chanter en chaque feste des saincts confesseurs; mais comme le palmier a une tres-grande varieté de proprietez particulieres au-dessus de tous les autres arbres, comme estant le prince et le roy des arbres, tant pour la beauté que pour la bonté de son fruict, de mesme il y a une tres-grande varieté de Justice. Bien que tous les justes soyent justes et esgaux en justice, neantmoins, il y a une grande disproportion entre les actes particuliers de leur justice, ainsi que represente la robbe de
l’ancien Joseph, laquelle estoit longue jusques aux talons, recamée (1) d’une belle varieté de fleurs. Chaque juste a la robbe de la justice qui luy bat jusques au talon, c’est-à-dire, toutes les facultez et puissances de l’ame sont couvertes de justice, et interieur et l'exterieur ne representent que la justice mesme, estant juste en tous les mouvemens et actions tant interieures qu'exterieures. Mais pourtant, si faut-il confesser que chaque robbe est recamée de diverses belles varietez de fleurs, dont l'inesgalité ne les rend pas moins aggreables ny moins recommandables. Le grand S. Paul, hermite, fut juste d’une justice tres- -parfaicte, et si neantmoins nul ne peut doubter qu'il n’exerça jamais tant de charité envers les pauvres comme $. Jean, qui fut pour cela appellé l’Aumosnier, ny n'eut jamais les occasions de pratliquer la magnificence; et partant, il n’avoit pas cette vertu en un si haut degré que plusieurs autres saincts. Il avoit toutes les vertus, mais non pas en un si haut degré les unes que les autres. Les saincts ont excellé , les uns en une vertu, les autres en une autre; et si bien ils sont tous sauvez, ils le sont neantmoins tres-differemment, y ayant autant de differentes sainctetez comme 1l y à de saincts. Cela estant donc ainsi presupposé, je remarque trois proprietez particulieres qu'a la palme, entre toutes les autres qui sont en tres-grand nombre, lesquelles pro- prietez conviennent mieux au Sainct dont nous celebrons la feste, qui est (ainsi que la saincte Eglise nous fait dire) semblable à la palme.
O quel sainct est le glorieux S. Joseph! Il n’est pas seulement Patriarche, ains le Coryphée de tous les Patriarches ; il n’est pas simplement Confesseur, mais plus que Confesseur; car dans sa confession sont encloses les dignitez des evesques, la generosité des martyrs et de tous les autres saincts. C’est donc à juste rayson qu'il est accomparé à la palme, qui est le roy des arbres, et lequel a la proprieté de la virginité, celle de l'humilité, et celle de la constance et vaillance, trois vertus esquelles le glorieux S. Joseph a grandement excellé; et si l’on osoit faire des comparaysons , 1l y en auroit plusieurs qui maintiendroient qu'il surpasse tous les autres saincts en ces trois vertus. Entre les palmes, se treuve le masle et la femelle. Le palmier qui est le masle, ne porte point de fruict, et si neantmoins il n’est pas infructueux; car la palme femelle ne porteroit point de fruict sans luy et sans son aspect : de sorte que si la palme femelle n’est plantée aupres du palmier masle, et qu’elle ne soit regardée de luy, elle
(1) Brodée,
demeure infructueuse, et ne porte point de dattes, qui est son fruict; et si, au contraire, elle est regardée du palmier et soit à son aspect, elle porte quantité de fruicts qu'elle produict : mais pourtant elle produict virginalement; car elle n’est nullement touchée du palmier : si bien elle en est regardée, il ne se fait nulle unyon entre eux deux, si qu'elle produict son fruict à l'ombre et à l'aspect de son palmier; mais c’est tout purement et virginalement : le palmier ne contribue nullement de sa substance pour cette production; neantmoins nul ne peut dire qu'il n’ayt grande part au fruict de la palme femelle, puisque sans luy elle n’en porteroit point, et demeureroit sterile et infructueuse. Dieu ayant destiné de toute eternité, en sa divine providence, qu'une Vierge concevroit un fils, qui seroit Dieu et homme tout ensemble, voulut neantmoins que cette Vierge fust maryée. Mais, Ô Dieu ! pour quelle rayson, disent les saincts Docteurs, ordonna-t-il deux choses si differentes, estre vierge et maryée tout ensemble? La plupart des Peres disent que ce fut. pour empescher que Nostre-Dame ne fust calomniée des Juifs, | lesquels n’eussent point voulu exempter Nostre-Dame de calomnie et d’opprobre, et se fussent rendus examinateurs de sa pureté ; et que pour conserver cette pureté et cette virginité, 1l fut besoin que la divine Providence la commist à la charge et en la garde d'un homme qui fust vierge, et que cette vierge conceut, et enfantast ce doux fruict de vie, Nostre-Seigneur, sous l'ombre du sainct maryage. S. Joseph donc fut comme un palmier, lequel ne portant point de fruict, n’est pas toutesfois infructueux, ains a beaucoup de part au fruict de la palme femelle; non que S. Joseph eust contribué aucune chose pour cette saincte et glorieuse production, sinon la seule ombre du maryage, qui empeschoit Nostre-Dame et glorieuse Maistresse de toutes sortes de calomnies, et des censeures que la grossesse luy eust apportées. Et si bien il n’y contribua rien du sien, ileut neantmoins une grande part en ce fruict tres-sainct de son Espouse sacrée; car elle luy appartenoit et estoit plantée tout aupres de luy, comme une glorieuse palme aupres de son bien-aymé palmier, laquelle, selon l’ordre de la divine Providence, ne pouvoit et ne devoit produire, sinon sous son ombre et à son aspect; je veux dire sous l'ombre du sainct maryage qu'ils avoient Contracté ensemble, maryage qui n’estoit point selon l'ordinaire, tant pour la communication des biens exterieurs, comme pour l'unyon et conjonction des biens interieurs. O quelle divine unyon entre Nostre-Dame et le glorieux S. Joseph! unyon qui faysoit
que ce bien des biens eternels, qui est Nostre-Seigneur, fust et appartnst à S. Joseph, ainsi qu'il appartenoïit à Nostre-Dame, non selon la nature (qu'il avoit prins dans les entrailles de nostre glorieuse Maistresse, nature qui avoit esté formée par le Sainct- Esprit du tres-pur sang de Nostre-Dame); ains selon la grace, laquelle le rendoit participant de tous les biens de sa chere Espouse, et laquelle faysoit qu'il alloit merveilleusement croissant en perfection; et c’est par la communication continuelle qu'il avoit avec Nostre-Dame, qui possedoit toutes les vertus en un si haut degré, que nulle autre pure creature n’y sçauroit parvenir : neantmoins, le glorieux S. Joseph estoit celuy qui en approchoit davantage; et tout ainsi comme l’on void un miroüer opposé aux rayons du soleil recevoir ces rayons tres-parfaictement, et un autre miroüer estant mis vis-à-vis de celuy qui les reçoit, bien que le dernier miroüer ne prenne ou reçoive les rayons du soleil que par reverberation, les represente pourtant si naïfvement que l’on ne pourroit presque pas juger lequel c’est qui les reçoit immediatement du soleil, ou celuy qui est opposé au soleil ou celuy qui ne les reçoit que par reverberation : de mesme en estoit-il de Nostre-Dame, laquelle estoit comme un tres-pur miroüer opposé aux rayons du Soleil de justice, rayons qui apportoient en son ame toutes les vertus en leur perfection, perfections et vertus qui faysoient une reverberation si parfaicte en S:.Joseph, qu'il sembloit presque qu'il fust aussi parfaict, ou qu'il eust les vertus en un si haut degré, comme les avoit la glorieuse Vierge nostre Maistresse. Mais en particulier (pour nous tenir en nostre propos commencé), en quel degré pensons-nous qu'il eust la virginité, qui est une vertu qui nous rend semblables aux anges, si la tres-saincte Vierge ne fut pas seulement Vierge toute pure el toute blanche, ains (comme chante la saincte Eglise aux respons des leçons des matines : Saincte et immaculée virginité, etc.) elle estoit la virginité mesme? combien pensons-nous que celuy qüi fut commis de la part du Pere eternel pour gardien de sa virginité, ou, pour mieux dire, pour compaignon, puisqu'elle n’avoit pas besoin d’estre gardée d'autre que d'elle-mesme, combien, dy-je, devoit-il estre grand en cette vertu! Ils avoient fait vœu tous deux de garder virginité tout le tems de leur vie, et voilà que Dieu veut qu'ils soyent unis par le lyen d’un sainct maryage, non pas pour les faire desdire ny se repentir de leur vœu, ains pour les reconfirmer et se fortifier l’un l’autre de perseverer en leur saincte entreprinse; c’est pourquoy ils le firent encore de vivre virginalement ensemble tout le reste de
* leur vie. L’Espoux, au Cantique des cantiques, use de termes admirables pour descrire la pudeur, la chasteté et la candeurtresinnocente de ses divins amours avec sa chere Espouse bienaymée. Il dit donc ainsi : Nostre sœur, celte petite fillette, helas! qu’elle est petite, elle n’a point de mammelles : que luy ferons-nous au jour qu'il luy faudra parler? que si c'est un mur, faysons-luy des boulevars d'argent; et si c’est une porte, l la nous faut renforcer et doubler d'ais de cedre ou de quelque bois incorruptible. Voicy comme ce divin Espoux parle de la pureté de la tres-saincte Vierge, de l'Eglise, ou de l'ame devote; mais principalement cecy s’addresse à la tres-saincte Vierge, qui fut cette divine Sulamite par excellence, au-dessus de toutes les autres. Nostre sœur, elle est petite, elle n’a point de mam- : melles; c’est-à-dire, elle ne pense point au maryäge; car elle n’a ny sein ny soing pour cela. Que luy ferons-nous au jour qu'il luy faudra parler? Qu'est-ce à dire cela, au jour qu'il luy faudra parler? Le divin Espoux ne luy parle-t-il pas tousjours quand il luy plaist? Au jour qu'il luy faudra parler, cela veut dire, de la parolle principale, qui est, quand on parle aux filles de les maryer; d'autant que c’est une parolle d'importance, puisqu'il y va du choix et de l’eslection d’une vocation et d’un estat auquel il faut par apres demeurer; que si c'est (dit le sacré Espoux) un mur, faysons-luy des boulevars d'argent; si c’est une porte, au contraire que nous la vueillions enfoncer, que nous la doublerons ou renforcerons d’ais de cedres, qui est un bois incorruptible. La tres-glorieuse Vierge estoit une tour, et des murailles bien hautes, dans l’enclos desquelles l'ennemy ne pouvoit nuliement entrer, ny nulle sorte de desirs, autres que de vivre en parfaicte pureté et virginité : que luy ferons-nous? car elle doit estre maryée, celuy qui luy a donné cette resolution de la virginité l'ayant ainsi ordonné. Si c'est une tour ou une muraille, establissons au-dessus des boulevars d'argent, qui, au lieu d’abattre la tour, la renforceront davantage. Qu'est-ce que le glorieux S. Joseph, sinon un fort boulevar qui a esté estably audessus de Nostre-Dame? puis qu'estant son Espouse, elle luy estoit sujette, et il avoit soing d’elle : au contraire donc, que S. Joseph fust estably au-dessus de Nostre-Dame pour luy faire rompre son vœu de virginité, qu'il luy a esté donne pour compaignon d'icelle, et affin que la pureté de Nostre-Dame peust plus admirablement perseverer en son integrité sous le voile et lombrage du sainct maryage et de la saincte unyon qu'ils avoient par ensemble. Si la tres-saincte Vierge est une porte
(dit le Pere eternel), nous ne voulons pas qu'elle soit ouverte; car c’est une porte orientale, par laquelle nul ne peut entrer ny sortir : au contraire, il la faut doubler et renforcer de bois incorrupüble , c’est-à-dire luy donner un compaignon en sa pureté, qui est le grand S. Joséph, lequel devoit pour cet effect surpasser tous les saincts, voire les anges et les cherubins mesmes, en cette vertu tant recommandable de la virginité, vertu qui le rendit semblable au palmier, ainsi que nous avons dit.
Passons à la seconde proprieté et vertu que je treuve au palmier : Je dy, selon mon propos, qu'il se fait une juste ressemblance et conformité entre S. Joseph et la palme en leur vertu, vertu qui n'est autre que la tres-saincte humilité : car, encore que la palme soit le prince des arbres, elle est neantmoins la plus humble; ce qu’elle tesmoigne en ce qu’elle cache ses fleurs au printems, où tous les autres arbres les font voir, et ne les laisse paroistre qu'au gros des chaleurs. La palme tient ses fleurs resserrées dedans des bourses qui sont faites en formes de gaisnes ou estuis, qui nous representent tres-bien la difference des ames qui tendent à la perfection d’avec les autres, la difference des justes d'avec ceux qui vivent selon le monde ; car les mondains et les hommes terrestres, qui vivent selon les loyx de la terre, dés qu'ils ont quelque bonne pensée ou quelque cogitation qui leur semble estre digne d’estre estimée, ou s'ils ont quelque vertu, ils ne sont jamais en repos jusques à tant qu'ils l'ayent manifestée et fait cognoistre à tous ceux qu'ils rencontrent : en quoy ils courent le mesme risque que les arbres qui sont prompts au printems de jetter leurs fleurs, comme sont les amandiers; car, si d'adventure la gelée les surprend, ils perissent et ne portent point de fruict. Ces hommes mondains, qui sont si legers à faire espanoüir leurs fleurs au printems de cette vie mortelle, par un esprit d'orgueil et d’ambition, courent tousjours fortune d’estre prins par la gelée qui leur fait perdre les fruicts de leurs actions; au contraire, les justes tiennent tousjours toutes leurs fleurs resserrées dans l’estuy de la tres-saincte humilité, et ne les font point paroistre tant qu'ils peuvent, jusques aux grosses chaleurs, lorsque Dieu, ce divin Soleil de justice, viendra à reschauffer puissamment leur cœur en la vie eternelle, où ils porteront à jamais le doux fruict de la felicité et de l’immortalité. La palme ne laisse point voir ses fleurs jusques à tant que l’ardeur vehemente du soleil vienne à faire fendre ses gaisnes, estuis ou bourses, dans lesquelles elles sont encloses; apres quoy, soudain elle fait voir son fruict : de mesme en fait l'ame juste ; car
elle tient cachées ses fleurs, c’est-à-dire ses vertus, sous le voile de la tres-saincte humilité, jusques à la mort, en laquelle Nostre- Seigneur les fait esclore, et les laisse paroistre au dehors, d’autant que les fruicts ne doivent pas tarder à paroistre. O combien ce grand Sainct dont nous parlons fut fidelle en cecy! il ne se peut dire selon sa perfection; car, nonobstant ce qu'il estoit, en quelle pauvreté et en quelle abjection ne vescut-il pas tout le tems de sa vie! pauvreté et abjection sous laquelle il tenoit ca chées et couvertes ses grandes vertus et dignitez; mais quelles dignitez, mon Dieu! estre gouverneur de Nostre-Seigneur; et non-seulement cela, mais estre encore son pere putatif! mais estre espoux de sa tres-saincte Mere! O vrayement! je ne doubte nullement que les anges, ravis d'admiration, ne vinssent trouppes à trouppes le considerer, et admirer son humilité, lorsqu'il tenoit ce cher enfant dans sa pauvre boutique, où il travailloit de son mestier, pour nourrir et le Fils et la Mere qui luy estoient commis. Il n'y a point de doubte, mes cheres-sœurs , que S. Joseph ne fust plus vaillant que David, et n’eust plus de sagesse que Salomon; neantmoins, le voyant reduict en l'exercice de la charpenterie, qui eust peu juger cela, s’il n’eust esté esclairé de la lu= miere celeste, tant il tenoit resserrez tous les dons signalez dont Dieu l’avoit gratifié? mais quelle sagesse n'avoit-il pas, puisque Dieu luy donnoit en charge son Fils tres-glorieux, et qu'il estoit choisy pour estre son gouverneur? Si les princes de la terre ont tant de soing (comme estant une chose tres-importante) de don ner un gouverneur qui soit des plus capables à leurs enfans, puisque Dieu pouvoit faire que le gouverneur de son Fils fust le plus accompli homme du monde en toutes sortes de perfections , selon la dignité et excellence de la chose gouvernée, qui estoit son Fils tres-glorieux, prince universel du ciel et de la terre, comment se pourroit-il faire que l'ayant peu, il ne l'ayt voulu et ne l'ayt fait? Il n’y a donc nul doubte que $. Joseph ne soit esté doué de toutes les graces et de tous les dons que meritoit la charge que le Pere eternel luy vouloit donner, de l’æconomie temporelle et domestique de Nostre-Seigneur, et de la conduitte de sa famille, qui n'estoit composée que de trois, qui nous representent le mystere de la tres-saincte et tres-adorable Trinité; non qu'il y ayt de la comparayson, sinon en ce qui regarde Nostre-Seigneur, qui est l’une des personnes de la tres-sainete Trinité, car quant aux autres, ce sont des creatures ; mais pourtant nous pouvons dire ainsi que c’est une Trinité en terre, qui « represente en quelque façon la tres-saincte Trinité, Marie, Jesus
et Joseph, Joseph, Jesus et Marie, Trinité merveilleusement recommandable et digne d’estre honnorée!
Vous entendez done combien la dignité de S. Joseph estoit relevée, et combien il estoit rempli de toutes sortes de vertus : neantmoins vous voyez d’ailleurs combien il estoit rabaissé et humilié plus qu'il ne se peut dire ny imaginer. Ce seul exemple suffit pour le bien entendre. Il s’en va en son pays et en sa ville de Bethleem, et nul n'est rejetté de tous les logis que luy (au moins que l'on scache); si qu'il fut contrainct de se retirer, et conduire sa chaste espouse dans une estable, parmi les bœufs et les asnes. O ! en quelle extremité estoit reduitte son abjection et son humilité! Son humilité fut la cause (ainsi que l'explique $. Bernard) qu’il voulut quitter Nostre-Dame quand il la vit enceinte; car S. Bernard dit qu'il fit ce discours en soy-mesme : Et qu'est cecy? Je sçay qu'elleest Vierge; car nous avons fait un vœu par ensemble de garder nostre virginité et pureté, à quoi elle ne voudroit aucunement manquer; d’ailleurs je voy qu'elle est enceinte et qu’elle est mere : comment se peut faire que la maternité se treuve en la virginité, el que la virginité n’empesche point la maternité? O Dieu! dit-il en soy-mesme, ne seroit-ce point peut-estre cette glorieuse Vierge dont les prophetes asseurent qu’elle concevra et sera mere du Messie? O! si cela est, à Dieu ne plaise que je demeure avec elle, moy qui en suis si indigne! Mieux vaut que je l’abandonne secrettement à cause de mon indignité, et que je n'habite point davantage en sa compaignie. Sentiment d’une humilité admirable, et laquelle fit escrier S. Pierre dans la nacelle où il estoit avec Nostre-Seigneur, lorsqu'il vid sa toute-puissance manifestée en la grande prinse qu'il fit de poisson , au seul commandement qu'il leur avoit fait de jetter les filets dans la mer : O Seigneur (dit-il, tout transporté d’un semblable sentiment d'humilité que S Joseph), retire-toy de moy, car je suis un homme pecheur, et partant ne suis pas digne d’estre avec toy! Je sçay bien (vouloit-il dire) que si je me jette en la mer, je periray ; maistoy, qui es tout-puissant, marcheras sur les eaux sans danger; c’est pourquoy je te supplie de te retirer de moy, et non pas que je me retire de toy. Mais si S. Joseph estoit soigneux de tenir resserrées ses vertus sous Vabry de la tres-saincte humilité, il avoit un soing tres-particulier de cacher la precieuse perle de sa virginité, c'est pourquoy il consentit d’estre maryé; affin que personne ne peust le cognoistre, et que dessous le sainct voile du maryage il peust vivre plus à couvert. Sur quoy les vierges et celles ou ceux qui
veulent vivre chastement, sont enseignez qu'il ne leur suftit pas d’estre vierges si elles ne sont humbles, et s'ils ne resserrent leur pureté dans la boëte precieuse de l'humilité; car autrement il leur arrivera tout ainsi qu'aux folles vierges, lesquelles, faute d'humilité et de charité misericordieuse, furent rechassées des nopces de lEspoux, et partant furent contrainctes d'aller aux nopces du monde, où l’on n'observe pas le conseil de l’Espoux celeste, qui dit qu'il faut estre humble pour entrer aux nopces, je veux dire qu'il faut prattiquer l'humilité : Car, dit-il, allant aux nopces, ou estant invité aux nopces, prenez la derniere place : en quoy nous voyons combien l'humilité est necessaire pour la conservation de la virginité, puisque indubitablement aucun ne sera du celeste banquet et du festin nuptial que Dieu prepare aux vierges en la celeste demeure, sinon en tant qu'il sera accompaigné de cette vertu. L'on ne tient pas les choses precieuses, surtout les unguents odoriferans, en l'air; car, oultre que ces odeurs viendroient à s’exhaler, les mousches les gasteroient, et feroient perdre leur prix et leur valeur : de mesme les ames justes, craignant de perdre le prix et la valeur de leurs bonnes œuvres, les resserrent ordinairement dans une boëte ; mais non dans une boëte commune, non plus que les onguens precieux, ains dans une boëte d'albastre (telle que celle que saincte Magdelene respandit ou vuida sur le chef sacré de Nostre-Seigneur, lorsqu'il la restablit en la virginité non essentielle, mais reparée, laquelle est quelquesfois plus excellente, estant acquise et restablie par la penitence, que non pas celle qui, n'ayant point receu de tare (1), est accompaignée de moins d'humilité). Cette boëte d’albastre est doncques l'humilité, dans laquelle nous devons, à limitation de Nostre-Dame et de S. Joseph, resserrer nos vertus et tout ce qui peut nous faire estimer des hommes, nous contentant de playre à Dieu, et demeurant sous le voile sacré de l'abjection de nous-mesmes, attendant (ainsi que nous avons dit), que Dieu, venant pour nous retirer au lieu de seureté, qui est la gloire, fasse luy-mesme paroistre nos vertus pour son honneur et gloire. Mais quelle plus parfaicte humilité se peut imaginer que celle deS. Joseph (je laisse à part celle de Nostre-Dame; car nous avons desjà dit que S. Joseph recevoit un grand accroissement en toutes les vertus par forme de reverberation que celles de la tres-saincte Vierge faysoient en luy)? Il a une tres-grande part en ce thresor divin qu'il avoit chez luy, qui est Nostre-Seigneur et nostre Maistre: et (4) Déchet.
cependant il se tient si rabaissé et humilié, qu'il ne semble point qu'il y ayt de part; et toutesfois il luy appartient plus qu’à nul autre, apres la tres-saincte Vierge; et nul n'en peut doubter, puisqu'il estoit de sa famille, et le Fils de son espouse qui luy appartenoit.
J'ay accoustumé de dire que si une colombe (pour rendre la comparayson plus conforme à la pureté des saincts dont je parle) portoit en son bec une datte, laquelle elle laissast tomber dans un jardin, diroit-on pas que le palmier qui en viendroit appartient à celuy à qui est le jardin? Or, si cela est ainsi, qui pourra doubter que le Sainct-Esprit ayant laissé tomber cette divine datte, comme un divin colombeau, dans le jardin clos et fermé de la tres-saincte Vierge (jardin scellé et environné de toutes parts des hayes du sainct vœu de virginité et chasteté toute immaculée), lequel appartenoit au glorieux sainct Joseph, comme la femme ou l’espouse à l’espoux ; qui doubtera, dy-je, ou qui pourra dire que ce divin palmier, qui porte des fruicts qui nourrissent à l'immortalité, n’appartienne quant à quant (1) à ce grand sainct Joseph, lequel pourtant ne s’en esleve point davantage, n’en devient point plus superbe, ains en devient tousjours plus humble? O Dieu! qu'il faysoit bon voir la reverence et le respect avec lequel il traittoit, tant avec la Mere qu'avec le Fils! S'il avoit bien voulu quitter la Mere, ne scachant encore tout à fait la grandeur de sa dignité, en laquelle admiration et profond aneantissement estoit-il par apres, quand il se voyoit estre tant honnoré que Nostre-Seigneur et Nostre- Dame se rendissent obeyssans à ses volontez, et ne fissent rien que par son commandement? Cecy est une chose qui ne se peut comprendre; c'est pourquoy il nous faut passer à la troisiesme proprieté que je remarque estre entre la palme, qui est la vaillance, constance et force, vertus qui se sont treuvées en un degré fort esminent en nostre Sainct. La palme, elle a une force et une vaillance, et mesme une contenance tres-grande au-dessus de tous les autres arbres ; aussi est-elle le premier de tous. La palme monstre ses forces et sa constance en ce que plus elle est chargée, et plus elle monte en haut, et devient plus haute; ce qui est tout contraire, non-seulement aux autres arbres, mais à toutes autres choses, car plus l’on est chargé, et plus l’on s'abaisse contre terre : mais la palme monstre sa force et sa constance, en ne se sousmettant ny abaissant jamais pour aucune charge que l’on mette sur elle; car c’est son instinct de monter en
(4) En même temps
haut, et partant elle le fait sans que l’on l'en puisse empescher. Elle monstre sa vaillance, en ce que ses feüilles sont faites comme des espées, et semble en avoir autant pour batailler comme elle porte de feüilles. C’est certes à tres-juste rayson que S. Joseph est dit ressembler à la palme; car il fust tousjours fort vaillant, constant et perseverant. Il y a beaucoup de difference entre la constance et la perseverance, la force et la vaillance. Nous appellons un homme constant, lequel se tient ferme et preparé à souffrir les assaux de ses ennemys, sans s’estonner ny perdre courage durant le combat; mais la perseverance regarde principalement un certain ennuy interieur qui nous arrive en la longueur de nos peines, qui est un ennemy aussi puissant que l'on en puisse rencontrer. Or, la perseverance fait que l'homme mesprise cet ennemy, en telle sorte qu'il en demeure victorieux par une continuelle esgalité et sousmission à la volonté de Dieu. La force, c'est ce qui fait que l’homme resiste puissamment aux attaques de ses ennemys; mais la vaillance est une vertu qui fait que l’on ne se tient pas seulement prest pour combattre, ny pour resister quand l’occasion s’en presente, mais que l’on attaque l'ennemy à l'heure mesme qu'il ne dit mot. Or, nostre glorieux S. Joseph fut doué de toutes ces vertus, et les exerça merveilleusement bien. Pour ce qui est de sa constance, combien, Je vous prie, la fit-il paroistre, lorsque voyant Nostre-Dame enceinte, et ne scachant point comment cela se pouvoit faire (mon Dieu! quelle detresse, quel ennuy, quelle peine d’esprit n’avoit-il pas?) neantmoins , il ne se plaint point, il n’en est point plus rude ny plus mal-gracieux envers son espouse, il ne la maltraitte point pour cela, demeurant aussi doux et aussi respectueux en son endroict qu'il souloit (1) estre. Mais quelle vaillance et quelle force ne tesmoigne pas la victoire qu'il remporta sur les deux plus grands ennemys de l'homme, le diable et le monde? et cela par la prattique exacte d'une tres-parfaicte humilité, comme nous avons remarqué en tout le cours de sa vie. Le diable est tellement ennemy de l'humilité, parce que manque de l'avoir il fut dechassé du ciel et precipité aux enfers (comme si l'humilité pouvoit mais de quoy il ne l’a pas voulu choysir pour compaigne inseparable), qu'il n’y a invention ny artifice duquel il ne se serve pour faire descheoir l’homme de cette vertu; et d'autant plus qu'il sçayt que c’estune vertu qui le rend infiniment aggreable à Dieu; si que nous pouvons bien dire : Vaillant et fort est l'homme qui, comme S. Joseph, persevere en icelle, parce quil
(4) Avait l'habitude.
demeure tout ensemble vainqueur du diable et du monde, qui est rempli d’ambition, de vanité et d'orgueil.
Quant à la perseverance, contraire à cetennemy interieur, qui est l’ennemy qui nous survient en la continuation des choses abjectes, humiliantes, penibles, des mauvaises fortunes, s’il faut ainsi dire, ou bien és divers accidens qui nous arrivent, Ô ! combien ce sainct fut espreuvé de Dieu et des hommes mesmes en son voyage ! L'ange luy commande de partir promptement et de mener Nostre-Dame et son Fils tres-cher en Egypte; le voilà que soudain il part sans dire mot : il ne s’enquiert pas : Où irayje, quel chemin tiendray-je? de quoy nous nourrirons-nous ? qui nous y recevra ? [1 part d’adventure avecses outils sur son dos, affin de gaigner sa pauvre vie et celle de sa famille à la sueur de son visage. O ! combien cet ennuy dont nous parlons le devoit presser, veu mesmement que l’ange ne luy avoit point dit le tems qu'il y devoit estre; si quil ne pouvoit s’establir nulle demeure asseurée, ne sçachant quand l’ange luy commanderoit de s'en retourner. Si S. Paul a tant admiré l’obeyssance d'Abraham, lorsque Dieu luy commanda de sortir de sa terre, d'autant que Dieu ne luy dit pas de quel costé 1l iroit, ny moins Abraham ne luy demanda pas : Seigneur vous me dites que je sorte; mais dites-moy donc si ce sera par la porte du midy ou du costé de la bise; ains il se mit en chemin, et alloit selon que l'Esprit de Dieu le conduysoit; combien est admirable cette parfaicte obeyssance de S. Joseph! L'ange ne luy dit point jusques à quand il demeureroit en Egypte, et il ne s’en enquiert pas : il y demeura l’espace de cinq ans, comme la pluspart croyent, sans qu'il s’informast de son retour, s'asseurant que celuy qui avoit commandé qu'il y allast, luy commanderoit derechef quand il s’en faudroit retourner ; à quoy il estoit toujours prest d'obevr. JlLestoit en une terre non-seulement estrangere, mais ennemye des Israëlites ; d'autant que les Egyptiens se ressentoient encore de quoy ils les avoient quittez, et avoient esté cause qu'une grande partie. des Egyptiens avoient esté submergée lorsqu'ils les poursuivoient. Je vous laisse à penser quel desir devoit avoir S. Joseph de s’en retourner, à cause des continuelles craintes qu’il pouvoit avoir emmy les Egvptiens. L’ennuy de ne scavoir quand il en sortiroit, devoit, sans doubte, grandement affliger et tourmenter son pauvre cœur; neantmoins, il demeure lousjours luy-mesme, tousjours doux, tranquille et perseverant en sa sousmission au bon playsir de Dieu, auquel il se laissoit pleinement conduire : car, comme 1l estoit Juste, il avoit tousjours
sa volontéadjustée, joincte et conforme à celle de Dieu. Estre juste n’est autre chose qu'estre parfaictement uni à la volonté de Dieu, et yestre tousjours conforme en toutes sortes d’evenemens, soit prosperes ou adverses. Que S. Joseph soit esté en toutes occasions tousjours parfaictement sousmis à la divine volonté, nul n’en peut doubter; et ne le voyez-vous pas ? Regardez comme l'ange le tourne à toutes mains : il luy dit qu'il faut aller en Egypte, il y va; il commande qu'il revienne, il s’en revient ; Dieu veut qu'il soit tousjours pauvre, qui est une des plus puissantes epreuves qu'il nous puisse faire, et il s'y sousmet amoureusement., et non pas pour un tems, car ce fut toute sa vie; mais de quelle pauvreté ? d’une pauvreté mesprisée, rejettée et necessiteuse. La pauvreté volontaire dont les religieux font profession est fort aymable, d’autant qu’elle n’empesche pas qu'ils ne reçoivent et prennent les choses qui leur sont necessaires, deffendant et les privant seulement des superfluitez; mais la pauvreté de S. Joseph, de Nostre-Seigneur et de Nostre-Dame n'estoit pas telle; car, encore qu'elle fust volontaire, d'autant qu'ils l’'aymoient cherement, elle ne laissoit pas pourtant d’estre abjecte, rejettée, mesprisée et necessiteuse grandement; car. chacun tenoit ce grand Sainct comme un pauvre charpentier, lequel sans doubte ne pouvoit pas tant faire, qu'il ne leur manquast plusieurs choses necessaires, bien qu'il se peinast avec une affection nompareille pour l'entretien de toute sa petite famille, apres quoy il se sousmettoit tres-humblement à la volonté de Dieu en la continuation de sa pauvreté et de son abjection, sans se laisser aucunement vaincre ny terrasser par l’ennuy interieur, lequel sans doubte luy faysoit maintes attaques. Mais il demeuroit tousjours constant en la sousmission, laquelle (comme toutes ses autres vertus) alloit continuellement croissant et se perfectionnant; ainsi que Nostre-Dame, laquelle gaignoit chaque jour un sureroist de vertus et de perfection qu'elle prenoit en son Fils tres-sainct, lequel ne pouvant croistre en aucune chose, d'autant qu'il fut dés l'instant de sa Conception tel qu'il est et sera eternellement, faysoit que la saincte famille en laquelle il estoit alloit tousjours croissant et advançant en perfection, Nostre-Dame tirant sa perfection de sa divine bonté, etS. Joseph la recevant (comme nous avons desjà dit) par l'entremise de Nostre-Dame.
Que nous reste-t-il plus à dire maintenant, sinon que nous ne devons nullement doubter que ce glorieux Sainct n'avt beaucoup de credit dans le ciel, aupres de celuy qui l'a tant favorisé que
de l'y eslever en corps et en ame; ce qui est d'autant plus probable que nous n’en avons nulle relique çà bas (1) en terre, etil me semble que nul ne-peut doubter de cette verité : car, comme eust peu refuser cette grace à S. Joseph, Celuy qui luy avoit esté si obeyssant tout le tems de sa vie? Sans doubte que Nostre-Seigneur descendant aux limbes, fut araisonné par S. Joseph en cette sorte : Monseigneur, ressouvenez-vous, s’il vous plaïst, que quand vous vinstes du ciel en terre, .je vous receus en ma mayson, en ma famille; et que dés que vous fustes nay, je vous receus entre mes bras : maintenant que vous devez aller au ciel, conduisez-moy avec vous; je vous receus en ma famille, recevezmoy maintenant en la vostre, puisque vous y allez; je vous ay porté entre mes bras, maintenant prenez-moy sur les vostres; et comme j'ay eu soing de vous nourrir et conduire durant le cours de vostre vie mortelle, prenez soing de moy et de me conduire en la vie immortelle. Et s’il est vray, ce que nous devons croire, qu’en vertu du tres-sainct Sacrement que nous recevons, nos corps ressusciteront au jour du jugement, comment pourrionsnous doubter que Nostre-Seigneur ne fist monter quant et luy (2) au ciel, en corps et en ame, le glorieux S. Joseph, qui avoit eu l'honneur et la grace de le porter si souvent entre ses benits bras ? bras auxquels Nostre-Seigneur se playsoit tant. O combien de baysers luy donnoit-il fort tendrement de sa beniste bouche, pour recompenser en quelque façon son travail! S. Joseph donc est au ciel en corps et en ame; c'est sans doubte. O! combien serons-nous heureux si nous pouvons meriter d’avoir part en ses sainctes intercessions, car rien ne luy sera refusé, ny de Nostre- Dame , ny de son Fils glorieux : il nous obtiendra, si nous avons confiance en luy, un sainct accroissement en toutes sortes de vertus, mais specialement en celles que nous avons treuvé qu'il avoit en plus haut degré que toutes autres, qui sont la tressaincte pureté de corps et d'esprit, la tres-aymable vertu d’humilité, la constance, vaillance et perseverance, vertus qui nous rendront victorieux en cette vie de nos ennemys, et qui nous feront meriter la grace d’aller jouyr, en la vie eternelle, des recompenses qui sont preparées à ceux qui imiteront l'exemple que S. Joseph leur a donné estant en cette vie, recompense qui ne sera rien moindre que la felicité eternelle, en laquelle nous jouyrons de la claire vision du Pere, du Fils et du Sainct-Esprit.
DIEU SOIT BENY
(4) Ici-bas. — (2) Avec lui.
Auquel il est demandé quelle pretention nous devons avoir entrant en Religion.
La question que nostre Mere me fait de vous desclarer, mes cheres filles, la pretention que l'on doit avoir pour entrer en la Religion, est bien la plus importante, la plus necessaire et la plus utile qui se puisse faire. Certes, mes cheres filles, plusieurs filles entrent en Religion, que ne sçavent pas pourquoy. Elles viendront en un parloir, elles verront des religieuses avec un visage serein, tenant bonne mine, bien modestes, fort contentes, elles diront en elles-mesmes : Mon Dieu! qu'il fait bon là! allons-y ; aussi bien le monde nous fait mauvaise mine ; nous n’y rencontrerons point nos pretentions. Une autre dira : Mon Dieu! que l’on chante bien là-dedans! Les autres y viennent pour y rencontrer la paix, les consolations et toutes sortes de douceurs, disant en leur pensée : Mon Dieu! que les religieuses sont heureuses! elles sont hors du bruict de pere et de mere, qui ne font autre chose que crier? on ne sçauroit rien faire qui les contente; c’est tousjours à recommencer : Nostre-Seigneur promet à ceux qui quittent le monde pour son service plusieurs consolations; allons done en Religion. Voicy, mes cheres filles, trois sortes de pretentions qui ne vallent rien pour entrer en la mayson de Dieu. Il faut, par necessité, que ce soit Dieu qui bastisse la cité, ou autrement, bien qu'elle fust bastie, il la faudroit ruyner. Je veux croire, mes cheres filles, que vos pretentions sont toutes autres, et partant, que vous avez toutes bon cœur, et que Dieu benyra cette petile trouppe commençante. I me vient en l'esprit deux similitudes pour vous donner à entendre sur quoy et comment vostre pretention doit estre fondée pour estre solide; mais je me contenteray d’en expliquer une, qui suffira. Posez le cas qu'un architecte veuille bastir une mayson; il fait deux choses : premierement, il considere si son bastiment doit servir pour quelque particulier, pour un prince; ou bien pour un roy, à cause qu'il faut qu’il y procede de differente maniere. Puis il calcule à loysir, sises moyens sont bastans (1) pour cela ; car qui se voudroit mesler de bastir une haute tour, et qu'il n’eust pas de quoy fournir son bastiment, on se
(1) Suffisant.
mocqueroit de luy d’avoir commencé une chose de laquelle il ne pourroit sortir à son honneur. Puis il faut qu'il se resolve de ruyner le vieil bastiment qui est en la place où il veut edifier un nouveau. Nous voulons faire un grand bastiment, mes cheres filles, qui est d'edifier chez nous la demeure de Dieu. Partant, considerons bien meurement si nous avons suffisamment du courage et de la resolution, pour nous ruyner nous-mesmes et nous crucifier, ou plutost pour permettre à Dieu mesme de nous ruyner et nous crucifier, affin qu’il nous reedifie pour estre le temple vivant de sa Majesté.
Je dy donc, mes cheres filles, que nostre unique pretention doit estre de nous unir à Dieu, comme Jesus-Christ s'est uni à Dieu son Pere, qui a esté en mourant sur la croix; car je n’entens point vous parler de cette unyon generale qui se fait par le baptesme, où les chrestiens s'unissent à Dieu en prenant ce divin sacrement et caractere du Christianisme, et s'obligent à garder ses commandemens, ceux de la saincte Eglise, s'exercer aux bonnes œuvres, prattiquer les vertus de la Foy, Esperance et Charité, et partant leur unyon est valable, et peuvent justement pretendre au paradis. S'unissant par ce moyen à Dieu comme à leur Dieu , ils ne sont point obligez à davantage ; ils ont atteint leur but par la voye generale et spacieuse des commandemens. Mais quant à vous, mes cheres filles, il n'en va pas ainsi; car, oultre cette commune obligation que vous avez avec tous les chrestiens, Dieu, par un amour tout special, vous a choysies pour estre ses cheres espouses. Il faut sçavoir comment, el que c'est que d’estre Religieuses : c'est estre reliées à Dieu par la continuelle mortification de nous-mesmes, et ne vivre que pour Dieu, nostre propre cœur servant tousjours à sa divine Majesté, nos yeux, nostre langue, nos mains et tout le reste le servant continuellement. C’est pourquoy vous voyez que la Religion vous fournit de moyens tous propres à cet effect, qui est l'orayson, les lectures, silence, retraitte du propre cœur, pour se reposer en Dieu seul, eslancemens continuels à Nostre-Seigneur. EL parce que nous ne sçaurions arriver à cela que par une continuelle prattique de mortification de toutes nos passions , inchinations, humeurs et adversions, nous sommes obligez à veiller continuellement sur nous-mesmes, affin de faire mourir tout cela. Scachez, mes cheres filles, que si le grain de froment tombant en terre ne meurt, il demeurera tout seul; mais s’il pourrit, 1l rapportera au centuple : la parolle de Nostre-Seigneur y est toute claire, sa tres-saincte bouche l'ayant elle-mesme prononcée ; par
consequent, vous qui pretendez à l’habit, et vous autres qui pretendez à la saincte profession, regardez bien plus d’une fois si vous avez assez de resolution pour mourir à vous-mesmes et ne vivre qu'à Dieu. Pesez bien le tout : le tems est encore long pour y penser, avant que vos voiles soyent teints en noir; car je vous desclare, mes cheres filles, et je ne vous veux point flatter : quiconque desire vivre selon la nature, qu’il demeure au monde: et ceux qui sont determinez de vivre selon la grace, viennent en la Religion, laquelle n’est autre chose qu'une eschole de l'abnegation et mortification de soy-mesme : c’est pourquoy vous voyez qu'elle vous fournit de plusieurs outils de mortification, tant interieurs qu'exterieurs. Mais, mon Dieu! me direz-vous, ce n'est pas cela que je cherchois; je pensois qu'il suffisoit, pour estre bonne religieuse, d’avoir desir de bien faire l’orayson, avoir des visions et resvelations, voir des anges en forme d'homme, estre ravie en extase, aymer bien la lecture des bons livres. Et quoy? j'estois si vertueuse, ce me sembloit, si mortifiée, si humble! tout le monde m'admiroit. N’estoit-ce pas bien estre humble de parler si doucement à ses compaignes des choses de devotion, raconter les sermons estant chez soy, traitter doucement avec ceux du logis, surtout quand ils ne contredisoient point? Certes, mes cheres filles, cela estoit bon pour le monde; mais la Religion veut que l’on fasse des œuvres dignes de sa vocation; c'est-à-dire, mourir à soy-mesme en toutes choses, tant à ce qui est bon à nostre gré, qu'aux choses mauvaises et inutiles. Pensez-vous que ces bons religieux du desert, qui sont parvenus à une si grande unyon avec Dieu, y soient arrivez en suivant leurs inclinations? Certes, nenny, ils se sont mortifiez és choses les plus sainctes; et bien qu'ils eussent grand goust à chanter les divins cantiques, à lire, prier, et autres choses , ils ne le faysoient point pour se contenter eux-mesmes. Nullement; au contraire, ils se privoient volontairement de ce playsir, pour s’adonner à des œuvres de travail, et penibles. Il est bien vray, certes, que les ames religieuses reçoivent mille suavitez et contentemens, parmy les mortilications et les exercices de la saincte religion ; car c’est principalement à elles que le Sainet-Esprit depart ses precieux dons : partant, elles ne doivent rechercher que Dieu et la mortification de leurs humeurs, passions et inclinations en la saincte religion; car si elles cherchent autre chose, elles n’y treuveront jamais la consolation qu'elles pretendent : mais il faut avoir un courage invincible pour ne nous point lasser avec nous-mesmes, parce que nous aurons
art
tousjours quelque chose à faire et à retrancher. L'office des religieux doit estre de bien cultiver leur esprit, pour en deraciner toutes les mauvaises productions que nostre nature depravée fait bourjonner tous les jours, si bien qu’il semble qu'il y ayt tousjours à refaire. Et comme il ne faut pas que le laboureur se fasche, puisqu'il ne merite pas d’estre blasmé, pour n'avoir point recueilly une bonne prinse, pourveu neantmoins qu'il ayteu soing de cultiver bien la terre et de la bien ensemencer, de mesme le religieux ne doit point se fascher, s’il ne recueille pas si tost 1Bs, fruicts de la perfection et des vertus, pourveu qu'il ayt une grande fidellité de bien cultiver la terre de son cœur, en retranchant ce qu'il apperçoit estre contraire à la perfection à laquelle il s’est obligé de pretendre, puisque nous ne serons jamais parfaictement: g gueris que nous ne soyonssen paradis.
Quand vostre Regle vous dit que l’on demande les livres à l'heure assignée, pensez-vous que ce soit pour l'ordinaire ceux qui vous contentent le plus que l’on vous donne? Nullement; ce n’est pas là l'intention de la Regle. Et ainsi des autres exercices. Une sœur se sentira, ce luy semble, fort portée à faire l’orayson, à dire l'Office, à estre en retraitte, et on luy dit : Ma sœur, allez à la cuisine; ou bien, faites telle ou telle chose. C’est une mauvaise nouvelle pour une fille qui est bien devote. Je dy donc qu'il faut mourir, affin que Dieu vive en nous; car il est impossible d’acquerir l’unyon de nostre ame avec Dieu par un autre moyen que par la mortification. Ces parolles sont dures : Il faut mourir! mais elles sont suivies d’une grande douceur. C'est affin d’estre unies à Dieu par cette mort. Vous devez scavoir que nulle personne sage ne met point le vin nouveau dans un vieil vaisseau. La liqueur du divin amour ne peut entrer où le vieil Adam regne : il faut de necessité le destruire. Mais comment, me direz-vous, le destruire? Comment? mes cheres filles, par l’obeyssance ponctuelle à vos Regles. Je vous asseure, de la part de Dieu, que si vous estes fidelles à faire ce qu'elles vous enseignent, vous parviendrez, sans doubte, au but que. vous voulez pretendre, qui est de vous unir à Dieu. Remarquez que je dy faire; car l’on n acquiert pas la perfection en croisant les bras : il faut travailler à bon escient à se dompter soy-mesme, et vivre selon la rayson, la Regle et l’obeyssance, et non pas selon les inclinations que nous avons apportées du monde. La Religion tolere bien que nous apportions nos mauvaises habitudes, passions et inclinations, mais non pas que nous vivions selon icelles. Elie nous
donne des Regles pour servir à nos cœurs de pressoirs, et en faire sortir tout ce qui est contraire à Dieu. Vivez donc courageusement selon icelles. Mais, me dira quelqu'une : Mon Dieu ! comment feray-je? je n’ay point l'esprit de la Regle. Certes, ma chere fille , facilement je vous croy ; c’est chose qui ne s'apporte ® point du monde à la Religion. L'esprit de la Regle s’acquiert en prattiquant fidellement la Regle. Je vous dy de mesme de la saincte humilité et douceur, fondement de cette Congregation. Dieu nous la donnera infailiblement, pourveu que nous ayons bon cœur, et fassions nostre possible pour l'acquerir : bienheureux serons-nous si, un quart d'heure devant que mourir, nous nous treuvons revestus de cette robbe ; toute nostre vie sera bien employée si nous l’occupons à y coudre tantost une piece, tantost une autre : car ce sainel habit ne se fait pas avec une piece seu= lement; il est requis qu'il y en ayt plusieurs. Vous estimez peutestre que la perfection se doit treuver toute faite, et quil ne faille faire autre chose que de la mettre sur nostre teste, comme une autre robbe : nenny, mes cheres filles, nenny; il n'en va pas ainsi. Vous me dites, ma Mere, que nos sœurs les pretendantes sont de bonne volonté; mais que la force leur manque pour faire ce qu’elles voudroient, et qu’elles ressentent leurs passions si fortes, qu'elles craignent bien de commencer à marcher. Courage! mes cheres filles; je vous ay dit plusieurs fois que la Religion estoit une eschole où l’on apprend sa leçon : le maistre ne requiert pas tousjours que les escholiers sçachent sans faillir leur leçon ; il suffit qu'ils ayent attention de faire leur possible pour l'apprendre. Faysons ainsi ce que nous pourrons : Dieu se contentera et nos Superieurs aussi. Voyez-vous pas tous les jours les personnes qui apprennent à tirer des armes? ils tombent souvent : de mesme en font ceux qui apprennent à monter à cheval; mais ils ne se tiennent pas pourtant vaincus : car autre chose est d’estre quelquesfois abattus, et autre chose absolument vaincus. Vos passions par fois vous font teste, et pour cela vous direz : Je ne suis pas propre pour la Religion, à cause que j'ay des passions ; non, mes cheres filles, il n'en va pas ainsi : la Religion ne fait pas grand triomphe de façonner un esprit tout fait, une ame douce et tranquille en elle-mesme; mais elle estime grandement de reduire à la vertu les ames fortes en leurs inclinations : car ces ames-là, si elles sont fidelles, elles passeront les autres , acquerant par la poincte de l'esprit ce que les autres ont sans peine. On ne requiert pas de vous que vous n'ayez point de passions (il n’est pas en vostre pouvoir, et
Dieu veut que vous les ressentiez jusques à la nort, pour vostre plus grand merite), nv mesme qu’elles soient peu fortes; car ce seroit dire qu'une ame mal habituée ne peut estre propre à servir Dieu : le monde se trompe en cette pensée; Dieu ne rejette rien de ce où la malice ne se rencontre point : car dites-moy, je vous prie, que peut mais une personne d’estre de telle ou telle temperature, subjette à telle ou telle passion? Le tout gist donc aux actes que nous en faysons par ce mouvement, lequel despend de nostre volonté, le peché estant si volontaire, que sans nostre consentement il n'y a point de peché. Posez le cas que la cholere me surprenne, je luy diray : Tourne, retourne, creve si tu veux; si ne feray-je rien en ta ferveur, non pas seulement prononcer une parolle selon ton mouvement. Dieu nous a laissé ce pouvoir ; autrement ce seroit, en nous demandant de la perfection, nous obliger à chose impossible, et partant injustice, laquelle ne se peut rencontrer en Dieu. À ce propos, il me vient en pensée de vous raconter une histoire qui vous est propre. Lorsque Moyse descendit de la montaigne d’où il venoit de parler à Dieu, il void le peuple qui, ayant fait un veau d’or, l’adorait : espris d'une juste cholere du zele de la gloire de Dieu, il dit (en se tournant vers les Levites) : S'il y a quelqu'un qui tienne le party de Dieu, qu'il prenne l’espée en main pour tuer tout ce qui se presentera à luy, sans espargner ny pere, ny mere, ny frere, ny (sœur; qu’il mette tout à mort. Les Levites prirent donc l’espée en main; et le plus brave c’estoit celuy qui en tua le plus. De mesme, mes cheres filles, prenez l'espée de la mortification en main pour tuer et aheantür vos passions; et celle qui en aura le plus à tuer, sera la plus vaillante, si elle veut cooperer à la grace. Ces deux jeusnes ames que voicy dont l'une passe un peu seize ans, l'autre n’en a que quinze, elles ont peu à tuer : aussi leur esprit n’est pas quasi nay; mais ces grandes ames qui ont experimenté plusieurs choses, et ont gousté les douceurs du paradis, c'est à elles à qui appartient de bien tuer et aneantir leurs passions. Pour celles que vous dites, ma Mere, qui ont de si grands desirs de leur perfection, qu’elles veulent passer toutes les autres en vertu, elles font bien de consoler un peu leur amour-propre; mais elles feront prou de suivre la Communauté en bien gardant leurs Regles; car c’est la droicte voye pour arriver à Dieu.
Vous estes bien-heureuses, mes cheres filles, au prix de nous autres : dans le monde, lorsque nous demandons le chemin, l’un dit c’est à droicte, l’autre c’est à gauche, et enfin le plus sou-
vent on nous trompe; mais vous autres, vous n'avez qu'à vous laisser porter. Vous ressemblez à ceux qui cheminent sur mer : la barque les porte, ils demeurent là dedans sans soing; en se reposant ils marchent, et n’ont que faire de s’enquerir s'ils sont bien dans leur chemin : cela est du devoir des nautonniers, qui voyant tousjours la belle estoile, cette boussole du navire, sçavent qu'ils sont en bonne voye, et disent aux autres qui sont en la barque : Courage! vous estes en bon chemin; suivez sans crainte. Cette boussole divine, c’est Nostre-Seigneur ; la barque ce sont vos Regles ; ceux qui la conduisent sont les Superieures, qui pour l'ordinaire vous disent : Marchez, nos sœurs; par l'observance ponctuelle de vos Regles, vous arriverez heureusement à Dieu : il vous conduira seurement. Mais remarquez que je vous dy : Marchez par l’observance ponctuelle et fidelle : car qui mesprisera sa voye sera tué, dit Salomon. Vous dites, ma Mere, que nos sœurs disent : Cela est bon de marcher par les Regles; mais c'est la voye generale : Dieu nous attire par des attraicts particuliers ; chacun a le sien special; nous ne sommes pas toutes tirées par un mesme chemin. Elles ont rayson de le dire, etil est veritable; mais il est vray aussi que si cet attraict vient de Dieu, illes conduira à l’obeyssance sans doubte. Il n'appartient pas à nous autres, qui sommes inferieurs, de juger de nos attraicts particuliers; cela est du devoir des Superieurs, et pour cela la direction parliculiere est ordonnée : soyez-y bien fidelles, et vous en rapporterez le fruict de benediction. Si vous faites ce qui vous est enseigné, mes cheres filles, vous serez tres-heureuses, vous vivrez contentes, et experimenterez dés ce monde les faveurs du paradis, au moins par petits eschantillons; mais prenez garde que s’il vous vient quelque goust interieur et caresse de Nostre-Seigneur, de ne vous y attacher pas; c’est comme un peu d’anis confit que l’apothicaire met sur la potion amere du malade : il faut que le malade avale la medecine bien amere, pour sa santé; et bien qu'il prenne de la main de l’apothicaire ces grains sucrez, il faut par necessité qu'il ressente par apres ces amertumes de la purgation.
Vous voyez donc clairement quelle est la pretention que vous devez avoir pour estre dignes espouses de Nostre-Seigneur, et pour vous rendre capables de l'espouser sur le mont de Calvaire. Vivez donc toute vostre vie et formez toutes vos actions selon icelle, et Dieu vous benira. Tout nostre bonheur consiste en la perseverance : je vous y exhorte, mes cheres filles, de tout mon cœur, et prie sa bonté qu'il vous comble de graces et de son
divin amour en ce monde, et nous fasse tous jouyr en l’autre de sa gloire. Adieu, mes cheres filles; je vous emporte toutes dans mon cœur : de me recommander à vos prieres, ce seroit chose superflue; car je croy de vos pietez, que vous n’y manquez point. Je vous envoyeray tous les jours de l’autel ma benediction, et cependant recevez-la au nom du Pere, du Fils et du Sainct- Esprit.
Sur le document (1; de ne rien demander, ne rien refuser.
Ma Mere, je parlois un jour à une excellente religieuse, qui me demandoit si, ayant desir de communier plus souvent que la Communauté, on le peut demander à la Superieure. Je luy dy que si j'estois religieux, je pense que je ferois cecy : je ne demanderois point à communier plus souvent que la Communauté le fait; je ne demanderois point à porter la haire, le cilice, la ceinture, à faire des jeusnes extraordinaires, ny disciplines, ny aucune autre chose; je me contenterois de suivre en tout etpartout la Communauté : si j’estois robuste, je ne mangerois pas quatre fois le jour; mais si on me faysoit manger quatre fois, je le ferois et ne dirois rien ; si j'estois debile, et que l’on ne me fist manger qu'une fois le jour, je ne mangerois qu’une fois le jour, sans penser si je serois debile ou non. Je veux peu de choses ; ce que je veux, je le veux fort peu; je n’ay presque point de desirs ; mais si j'estois à renaistre, je n’en aurois point du tout : si Dieu venoit à moy, j'irois aussi à luy; s’il ne vouloit pas venir à moy, je me tiendrois là, et n’irois pas à luy. Je dy donc qu'il ne faut rien demander ny rien refuser, mais se laisser entre les bras de la Providence divine, sans s’amuser à aucun desir, sinon à vouloir ce que Dieu veut de nous. S. Paul prattiqua excellemment cet abandonnement au mesme instant de sa conversion : quand Nostre-Seigneur l’eut aveuglé, il dit tout incontinent : Seigneur que vous plaist-il que je fasse? et dés lors il demeura dans l’absoluë dependance de ce que Dieu ordonneroit de luy. Toute nostre perfection gist en la prattique de ce poinct; et le mesme $S. Paul, escrivant à un de ses disciples, luy deffend, entre autre choses, de ne point laisser occuper son cœur par aucun desir : tant il avoit de cognoissance de ce defaut!
Vous me dites, s’il ne faut pas desirer les vertus, et que Nostre-
(4) Enseignement.
Seigneur à dit: Demandez, et il vous sera donné. O ma fille! quand je dy qu'il ne faut rien demander ny rien desirer, j'entens pour les choses de la terre : car, pour ce qui est des vertus, nous les pouvons demander; et demandant l'amour de Dieu, nous les comprenons, car il les contient toutes.
Mais pour l’employ exterieur, ne pourroit-on pas (dites-vous) desirer les charges basses, parce qu'elles sont plus pemibles et qu'il y a plus à faire et à s’humilier pour Dieu? Ma fille, David disoit qu'il aymoit mieux estre abject en la mayson du Seigneur, que d’estre grand parmy les pecheurs ; et il est bon, Seigneur (dit-il), que vous m’ayez humilié, affin d'apprendre vos justfications. Or neantmoins, ce desir est fort suspect, et peut estre une cogitation humaine. Que sçavez-vous si ayant desiré des charges basses, vous aurez la force d’aggreer les abjections qui s’y rencontrent? Il vous y pourra venir beaucoup de desgousts et d'’amertumes : que si bien maintenant vous vous sentez la force de souffrir la mortification et l'humiliation, que sçavez-vous si vous l'aurez tousjours? Bref, il faut tenir le desir des charges quelles qu’elles soyent, basses ou honnorables, pour tentation; il est tousjours meilleur de ne rien desirer, mais se tenir preste pour recevoir celles que l’obeyssance nous imposera ; et fussentelles honnorables ou abjectes, je les prendrois et recevrois humblement, sans en dire un seul mot, sinon que l’on m'interrogeast; et lors je respondrois simplement la verité comme je la penserois.
Vous me demandez comme l'on peut prattiquer ce document de la saincte indifference dans les maladies. J’en treuve au sainet Evangile un parfaict modele en la belle-mere de $. Pierre. Cette bonne femme estant dans le lictavec une grosse fievre, prattiqua plusieurs vertus; mais celle que j'’admire le plus est cette grande remise qu'elle fit d'elle-mesme à la providence de Dieu et au soing de ses superieurs, demeurant en sa fievre, tranquille, paisible et sans aucune inquiettude, ny sans en donner à ceux qui estoient aupres d'elle. Chacun sçayt toutesfois combien les febricitans en sont travaillez; ce qui les empesche de reposer, et leur donne mille autres ennuys. Or, cette grande remise que nostre malade fait d’elle-mesme entre les mains de ses superieurs, fait qu'elle ne s’inquiette point, ny ne se met en soucy de sa santé, ny de sa guerison; elle se contente de souffrir son mal avec douceur et patience. O Dieu! qu’elle estoit heureuse, cette bonne femme! Certes, elle meritoit bien qu’on prinst soing d'elle, comme firent aussi les Apostres, qui pourveurent à sa guerison sans en estre sollicitez par elle, ains par la charité et commise-
ration de ce qu'elle souffroit. Heureux seront les religieux et religieuses qui feront cette grande et absoluë remise entre les mains de leurs Superieurs, lesquels, par le motif de la charité, les serviront, et pourvoyront soigneusement à tous leurs besoins et necessitez; car la charité est plus forte et presse de plus pres que la nature. Cette chere malade sçavoit bien que Nostre-Seigneur estoit en Capharnaüm, qu'il guerissoit les malades : cependant elle ne s'inquiettoit point, ny ne se mettoit en peine pour luy envoyer dire ce qu'elle souffroit. Mais ce qui est encore plus admirable, c'est qu’elle le void dans sa mayson, où il la regarde, et elle le regarde aussi; et si elle ne luy dit pas un seul mot de son mal, pour l’exciter à avoir pityé d’elle, ny ne s'empresse à le toucher pour estre guerie. Or, cette inquiettude d’esprit que l'on a emmy les souffrances et maladies (à laquelle sont subjets non-seulement les personnes du monde, mais aussi bien souvent les religieux) part de l’amour-propre et desreglé de soy-mesme. Nostre febricitante ne fait aucun cas de sa maladie; elle ne s’attendrit point à la rencontre, elle souffre sans se soucier que l’on la plaigne, ny que l’on procure sa guerison,; elle se contente que Dieu la scache, et ses superieurs qui la gouvernent. Elle void Nostre- Seigneur dans sa mayson, comme souverain medecin; mais elle ne le regarde pas comme tel (si peu elle pensoit à sa guerison), ains elle le consideroit comme son Dieu, à qui elle appartenoit, tant saine que malade, estant aussi contente malade que possedant une pleine santé. O! combien plusieurs eussent usé de finesse pour estre gueris de Nostre-Seigneur, et eussent dit qu'ils demandoient la santé pour le mieux servir, craignant que quelque chose ne luy manquast! Mais cette bonne femme ne pensoit rien moins que cela, faysant voir sa resignation, en ce qu'elle ne demanda point sa guerison. Je ne veux pas dire pourtant qu'on ne la puisse bien demander à Nostre-Seigneur, comme à celuy qui nous la peut donner, avec cette condition, si telle est sa volonté ; car nous devons tousjours dire : Frat‘voluntas tua. I] ne suffit pas d’estre malade et d’avoir des afflictions, puisque Dieu le veut; mais il le faut estre comme il le veut, quand il le veut, autant de tems qu'il veut, et en la facon qu'il luy playst que nous le soyons, ne faysant aucun choix ny rebut de quelque mal ou affliction que ce soit, tant abjecte ou deshonnorable nous puisse-t-elle sembler ; car le mal et l’affliction sans abjection enfle bien souvent le cœur, au lieu de l'humilier. Mais quand on a du mal sans honneur, ou que le deshonneur mesme, l’avilissement et l'abjection sont nostre mal, que d'occasions d'exercer la patience, l'hu-
milté, la modestie, et la douceur d'esprit et de cœur! Ayons done un grand soing, comme cette bonne femme, de tenir nostre cœur en douceur, favsant profict comme elle de nos maladies ; car elle se leva si-tost que Nostre-Seigneur eut chassé la fievre, et le servit à table. En quoy certes elle tesmoigna une grande vertu, et le profict qu’elle avoit fait de sa maladie, de laquelle estant quitte, elle ne veut user de sa santé que pour le service de Nostre-Seigneur, s’y employant au mesme instant qu'elle l’eut recouvrée. Au reste, elle n’est pas comme ces personnes du monde qui ayant une maladie de quelques jours, il leur faut les semaines et les mois pour les refaire. Nostre-Seigneur estant sur la croix, nous fait bien voir comme il faut mortifier les tendretez; car ayant une grande soif, il ne demanda pourtant point à boire, mais manifesta simplement sa necessité, disant : J’ay soif. Apres quoy il fit un acte de tresgrande sousmission; car, quelqu'un luy ayant tendu au bout d'une lance un morceau d’esponge trempée dans du vinaigre pour le desalterer, il la sucça avec ses benistes levres. Chose estrange ! il n’ignoroit pas que c’estoit un breuvage qui augmentoit sa peine; neantmoins il le print tout simplement, sans rendre tesmoignage que cela le faschoit, ou qu'il ne l’eust pas treuvé bon, pour nous apprendre avec quelle sousmission nous devons prendre les remedes et viandes presentées, quand nous sommes malades, sans rendre tant de tesmoignages que nous en sommes desgoutez et ennuyez, voire mesme quand nous serions en doubte que cela accroistroit nostre mal. Helas! si nous avons tant soit peu d’incommodité, nous faysons tout au contraire de ce que nostre doux Maistre nous a enseigné; car nous ne cessons de nous lamenter, et ne treuvons pas assez de personnes, ce semble, pour nous plaindre et raconter nos douleurs par le menu. Nostre mal, quel qu’il soit, est incomparable, et celuy que les autres souffrent n’est rien au prix. Nous sommes plus chagrins et impatients qu'il ne se peut dire; nous ne treuvons rien qui aille comme il faut pour nous contenter. Enfin, c’est grande compassion combien nous sommes peu imitateurs de la patience de nostre Sauveur, lequel s'oublioit de ses douleurs et ne taschoit point de les faire remarquer par les hommes, se contentant que son Pere celeste, par l’obeyssance duquel il les souffroit, les considerast, et appaisast son courroux envers la nature humaine pour laquelle il pastissoit.
Demandez-vous ce que je desire qui vous demeure le plus engravé daus l'esprit, affin de le mettre en prattique? Eh! que vous
diray-je, mes tres-cheres filles, sinon ces deux cheres parolles que je vous ay desjà tant recommandées? Ne desirez rien, ne refusez rien. En ces deux mots je dy tout : car ce document comprend la prattique de la parfaicte indifference. Voyez le pauvre pett Jesus en la creche : il reçoit la pauvreté, nudité, la compaignie des animaux, toutes les injures du tems, le froid, et tout ce que son Pere permet luy arriver. I] n'est pas escrit qu'il estendit jamais ses mains pour avoir les mammelles de sa mere ; il se laissoit tout à fait à son soing et prevoyance, Aussi ne refusoit-il pas tous les petits soulagemens qu'elle luy donnoit. Il recevoit les services de S. Joseph, les adorations des roys et des bergers, et le tout avec esgale indifference. Ainsi nous ne devons rien desirer ny rien refuser, ains souffrir et recevoir esgalement tout ce que la providence de Dieu permettra nous arriver. Dieu nous en fasse la grace,
DIEU SOIT BENY
ENTRETIEN XXII ET DERNIER. Sur le mesme subjet (4).
Le bien-heureux, en entrant dans Je parloir de la Visitation, le jour de $. Estienne au soir, dit : Bonsoir, mes cheres filles, je viensiey vous dire le dernier adieu, et m’entretenir ce soir avec vous, parce que la Cour et le monde nous ont desrobé. le reste de la journée. Enfin, mes cheres filles, il faut que je m'en aille; je viens finir la satisfaction que j'ay receue jusqu’à present avec vous; car je n'ay plus rien à vous dire, Il est vray que les filles ont tousjours beaucoup de demandes à faire; mais il vaut mieux parler à Dieu qu'aux hommes. .
La Mere de Blonay lui dit : Monseigneur, nous desirons vous parler, affin d'apprendre à parler à Dieu...
Il luy respondit : L’amour-propre se sert quelquesfois de ce pretexte; mais ne faysons point de preface, qu'avez-vous à me dire?
On Juy demanda si ce n’estoit pas une marche meilleure et plus simple de regarder les perfections de Dieu que les vertus des Superieurs et des sœurs. Il respondit que non, et qu'en considerant les vertus des autres, on ne nuysoit point à Ja simplicité ;
(1) On trouvera dans ce dernier Entretien beaucoup de choses déjà dites ; nous croyons que personne ne sera élonué de ces répélilions. Fe PATES > ;
qu'il estoit bon de le faire ; mais que celles qui voudroient esplucher les actions des autres, affin de rechercher quelles sont les sœurs les plus vertueuses, pour murmurer contre les autres et les censeurer, ou mesme quelquesfois pour treuver à redire à celles qui ont le plus de vertu, feroient une chose où il y auroit du mal. Mais, ajouta-t-il, ce n'est pas ainsi que vous l’entendez: vous ne voulez les considerer qu'affin de les imiter, et d'en tirer de l'edification : cela est loüable, et si vous regardez leurs vertus avec une grande charité pour les imiter, vous ferez bien. Les vertus et perfections de Dieu sont si excellentes et si eminentes, que pour satisfaire à nostre foiblesse, il a bien voulu se faire homme pour nous donner des exemples que nous puissions suivre. Il est bon de regarder et de se representer les exemples des Saincts affin de les imiter, et encore plus ceux du Roi des saincts, Nostre-Seigneur et nostre Redempteur. On ht dans la vie de S. Anthoine, qu’il passa toute une année à considerer les vertus des saincts solitaires pour les imiter, comme une abeille qui cueille soigneusement sur chaque fleur le miel qui luy est necessaire. L'amour de Dieu est inseparable de celuy du prochain, et il est tousjours mieux de regarder les vertus de Nostre-Seigneur.
On luy dit qu'il y avoit des filles qui s’arrestoient tant à regarder les vertus des Superieures, qu'elles estoient tousjours occupées à les loüer et à leur applaudir. Quoy ! fait-on cela icy ? repliqua le Sainct. Ouy, Monseigneur, luy dit la Mere de Blonay, il y en a trois ou quatre qui ont coustume de le faire. — Ma fille, repartit le bien-heureux, vous ne devez pas souffrir cela. Quand les inferieures cognoissent que la Superieure est un peu vaine, et qu'elle se plaist à estre loüée et aymée, elles la loüent plutost affin que la Superieure les ayme que pour tout autre motif. Mais si elles voyoient que la Superieure fist mauvaise mine quand on la loûüe, elles ne seroient pas si promptes à le faire. — Quel remede à cela, Monseigneur? dit la Mere de Blonay. Il respondit : Quand on nous loüe, il faut nous en aller et les laisser là. Mais pour les inferieures, quand la Superieure les loüe pour quelque bonne action qu'elles ont faite, 1l ne faut pas qu'elles s’en aillent, d'autant plus qu'il est quelquesfois à propos que la Superieure leur donne ces loüanges. Maïs pour les Superieures, elles ne doivent pas permettre qu'on les loüe en aucune façon. Au reste, il ne faut pas s’estonner qu'il y ayt des sœurs tousjours avides de loüer leur Superieure; car là où il y a un amas de filles, il y a aussi un amas de loüanges et de flatteries.
On lui demanda si ce n'estoit pas une grande foiblesse de desirer des charges et de se troubler quand on ne nous en donneroit point. — Ouy, respondit-il, c’est un grand mal de desirer des charges et de s'inquietter quand on ne nous en donne pas ; c'est une foiblesse que d'arrester son esprit à désirer des charges honnorables. Nous sommes si ayses d’avoir quelque charge pour preceder les autres, d’estre Assistante ou Superieure, affin de faire voir que nous sçavons bien commander. Si j'estois Superieure, disons-nous, je prattiquerois si bien les vertus de charité et d’humilité ! Ouy, ma sœur, nostre amour-propre ayme tant que l’on .voie l'excellence de nostre esprit. On est si douce quand on est Superieure, et que personne ne nous contredict en rien ; tout le monde remarque nostre vertu. Il ny a aucun doubte que, par toutes ces pensées, on ne nourrisse bien son amourpropre. Le desir des charges est fort commun: et pourveu qu'il ne soit pas dans nostre volonté, il n’y a point de mal, et il faut se mocquer de tout cela. Les mondains et ceux qui sont à la Cour ne font autre chose que de desirer et poursuivre les dignitez et les preeminences ; mais desirer des charges dans une mayson rehgieuse, c’est un signe que nous ne sommes pas bien despouillez de nous-mesmes.
Il faut toutesfois bien prendre garde d’eviter un escueil : c’est qu'il y à des ames qui ont si grande peur que le desir des charges n'entre dans leur esprit, qu’elles sont tousjours en apprehension et en inquiettude sur cela, et elles n’ont jamais l'esprit tranquille et en repos : or, pendant qu'elles s'arrestent à cette inquiettude, le demon, qui void leur cœur ouvert, y Jette cette tentation. Elles ressemblent à ceux qui, ayant peur des voleurs, sortiroient et laisseroient la porte ouverte, en sorte que les voleurs pourroient entrer et faire tout ce qu’ils voudroient.
Il ne faut pas se mettre en peine quand on sent le desir des charges honnorables; car, tant que nous vivrons, notre nature sera portée à le produire. Il ne faut pas non plus craindre que ce desir nous vienne, pourveu que nous tenions tousjours nostre volonté superieure ferme en Dieu. Au lieu done de nous arrester à une vaine crainte que le desir des charges ne nous vienne, il faut nous tenir en la presence de Dieu, et nous unir à luy. En un-mot, il ne faut rien desirer, ny rien refuser: mais il faut s’abandonner entre les bras de la providence dé Dieu sans s’arrester à aucun desir, sinon à celuy de faire ce que Dieu veut de vous. 5. Paul prattiqua excellemment cet abandon dés le premier instant de sa conversion; car quand Nostre-Seigneur l’eut aveu-
glé, il dit aussilost : Seigneur, que voulez-vous que je fasse (Act. 9)? Etil demeura indifferent sur ce que Dieu ordonneroït de luy. Toute nostre perfection despend de ce point. Il ne faut done pas desirer des charges honnorables ; car cela empesche fort lunyon de nostre ame avec Dieu, qui se plaist beaucoup dans la bassesse et l'humilité.
On luy demanda si, puisqu'il n’estoit pas permis de desirer les charges honnorables, il en estoit de mesme de desirer les autres. Il respondit : S. Paul nous deffend de desirer les charges honnorables et les preeminences. Maïs desirer les basses, cela est encore tolerable ; neantmoins ce desir est tres-suspect. Car S. Paul, escrivant à un de ses disciples, luy deffend de laisser occuper son cœur à aucun vain desir (1. Tim. 6; 17. Tim. 2). On luy demanda si on ne peut pas desirer des charges basses, par le motif qu’elles sont penibles, et qu'il semble qu'il y a plus à faire pour Dieu, que de demeurer dans une cellule. Mes filles, responditAl, ce desir ne renferme rien de mauvais ; car David a dit : J’ayme mieux demeurer obscur et mesprisé dans la mayson de mon Dieu, que de vivre honnoré et distinqué parmi les pecheurs (Psàl. 83). Et ailleurs : Je m'estime heureux, Seigneur, que vous m'ayez humilié, affin d'apprendre à mieux observer vos ordonnances. Neantmoins ce desir est fort suspect, et pourrait estre une pensée purement humaine. En effect, que sçavez-vous si, ayant desiré ces charges basses, vous aurez le courage d’aggreer les abjections, les humiliations et les amertumes qui s’y rencontrent? Vous dites que vous vous sentez la force de souffrir les mortifications et les humiliations. Mais scçavez-vous si vous l’aurez tousjours? Il faut par consequent tenir le desir des charges de toute espece, soit les basses, soit les honnorables, pour une veritable tentation; car 1l est tousjours mieux de ne rien desirer, mais de se tenir preste à faire ce que l'obeyssance demandera de nous. Il est tres-bon pour une religieuse d’estre dans sa cellule par obeyssance, faysant un petit ouvrage, ou lisant, ou faysant toute autre chose qui nous est marquée. Et si elle le fait avec plus d'amour de Dieu que n'en a celle qui travaille dans la cuisine où elle a beaucoup de peine, la premiere aura plus de merite ; car ce n'est pas par la multiplicité de nos œuvres que nous playsons à Dieu, mais par l'amour avec lequel nous les faysons.
Celle par qui il avoit esté interrogé luy respondit : Je n’ay pas voulu demander s'il seroit bon de desirer les charges basses, parce qu’en s’en acquittant, 1l y auroit plus de merite ; mais seulement parce qu'il me semble que dans les charges penibles il y
a plus à faire pour Dieu, que d'estre tranquillement dans sa cellule.
Ma fille, respliqua le sainct evesque, j'ay desjà dit que ce n’est point par la grandeur de nos actions que nous playsons à Dieu. Ainsi, une sœur qui sera dans sa cellule, ne faysant qu'un petit ouvrage avec beaucoup d'amour de Dieu, fera une œuvre plus parfaicte qu'une autre qui fera une action tres-penible avec moins d'amour; car c’est l'amour qui donne la perfection à nos œuvres. Je vous diray bien plus : une personne qui souffre le martyre pour Dieu avec une once d'amour, meritera sans doubte beaucoup, et fera une œuvre tres-aggreable à Dieu, car on ne sauroit donner davantage que sa vie ; mais une autre qui ne souffrira qu’une picqueure d’espingle avec deux onces d'amour, aura plus de merite, et fera une œuvre plus aggreable au Seigneur, parce que c’est la charité et l'amour qui donne le prix à tout.
Vous sçavez ou vous devez sçavoir que la contemplation est meilleure que l’action ou la vie active. Toutesfois, si la personne qui est dans la vie active et dans l’action agit avec plus d’amour, son action est meilleure que la vie contemplative. Par exemple, si une sœur, estant à la cuisine, tenoit une casserole sur le feu avec plus d'amour et de charité qu'une autre qui est en orayson, le feu materiel ne lui osteroit pas sa recompense; au contraire il l’ayderoit à la meriter, et son œuvre seroit plus aggreable à Dieu que l’orayson de l’autre. En effect, il arrive assez souvent que l’on est aussi uni à Dieu dans l’action que dans la contemplation. En un mot, je reviens tousjours au mesme poinct. Où il y a plus d'amour de Dieu, c’est le meilleur. Il ne faut rien desirer, ny rien refuser, ny d'avoir des charges, ny de n’en avoir pas, ny d’estre superieure, ny d'estre inferieure; tous ces desirs ne proviennent que de la nature, et ne servent que d’inquiettude à nostre esprit pour contenter nostre amour-propre, sous le pretexte d'agir pour Dieu.
* Si vous estes bien ayse, par esprit de lascheté, de coudre dans vostre cellule, affin de n'avoir pas tant de peine, ce sentiment n'est point bon. Il ne faut pas d’ailleurs desirer de demeurer daus sa cellule quand on ne peut pas y estre; mais il faut faire tout ce que l’on fait uniquement pour Dieu, et retrancher de son esprit tous ces desirs. O mon Dieu! quand sera-ce que nos sœurs n'auront plus tant de desirs, et qu'elles s'arresteront à faire ce qui leur est ordonné, et à ne rien vouloir que ce que Dieu veut, en accomplissant sa volonté signifiée par nos Regles et par nos Superieurs !
On luy demanda si, quand on ne se sent pas la force d'exercer une charge avec douceur d'esprit, parce qu'on y a beaucoup de respugnance, 1l faudroit le dire à la Superieure ou l’accepter tout simplement. Il respondit : Ma chere fille, il ne faut pas le dire; car cela est contraire à la simplicilé. Je me reprens, et je veux vous respondre qu'il est à craindre que l’amour-propre ne nous le fasse dire, par la crainte que nous avons de ne pas bien la remphr, affin de pouvoir nous excuser quad nous viendrons à mapquer, et nous servir du pretexte que nous en avions averti. Il est ires-dangereux que nous ne fassions cela sous apparence d'humilité. ;
Si on me donnoit des charges honnorables ou bien des charges abjectes, je les prendrois et je les recevrois avec humilité, sans en dire un seul mot, et je n’en parlerois en aucune maniere, à moins qu'on ne m'interrogeast, et alors je respondrois simplement et avec verité comme je penserois, sans dire autre chose.
Si chacune, dans l'estat religieux, vouloit choysir les charges à sa phantaysie, que seroit cela, sinon faire chacune sa volonté? Que doit-il nous importer d'avoir de la peine et des charges, puisqu'elles nous sont imposées par nos Superieurs qui nous representent Dieu. David disoit : J'ay esté comme une beste de charge pour porter les commandemens du Seigneur (Psal. 2). Il nous fait bien voir en cela la sousmission avec laquelle nous devons executer tout ce qui nous est ordonné par nos superieurs.
On luy demanda encore s’il ne falloit pas, dans la reddition de compte, dire à la Superieure tous les mouvemens de son cœur-Il respondit : Qui, il faut les manifester comme en confession tout simplement ; mais pour toutes les petites choses qui passent dans nostre esprit, je trouverois meilleur qu’on laissast tout cela entre Dieu et soy, parce que cela n’est pas digne d'attention.
Une sœur luy demanda si les desirs, quoyque involontaires, ne nous retardent pas beaucoup dans le chemin de la perfection. Non, mes cheres filles, respondit-il, nostre nature les produira tousjours en nous tant que nous vivrons. Les desirs, les pensées, et les mouvemens involontaires ne peuvent point estre un obstacle à nous perfectionner. Nous le voyons bien en S. Paul qui, estant tenté par l’esguillon de la chair, et qui estant fort pressé par cette tentation, demanda trois fois d’en estre deslivré; Nostre- Seigneur lus dit : Ma grace te suffit; la vertu se perfectionne dans l'infirmité (n. Cor. 12). Et alors il demeura paysible et tranquille dans sa peine et dans sa tentation. Que nous importe
| de sentir de la peine, pourveu que nous fassions nostre devoir ? laissons aboyer ce chien contre la lune; il ne peut pas nous nuyre, si nous ne le voulons pas. Nostre-Seigneur nous en a monstré l'exemple au jardin des Oliviers, sentant des mouvemens contraires à sa partie superieure, quoyque sa volonté fust conforme à celle de son Pere eternel. Mais il y a cette difference entre Nostre-Seigneur et nous, qu'il les ressentoit volontairement pour l’amour de nous, s’en pouvant exempter. Mais nous ne le pouvons pas et nostre volonté n’en à pas la force.
On luy dit alors : Ne vaudroit-il pas mieux se destourner simplement de ces desirs involontaires que de contester avec son esprit, et s’opiniastrer à les vouloir rejetter? Qui en doubte? ma chere fille, respliqua-t-il. Il vaut mieux parler à Dieu en se destournant simplement, que de disputer et s’opiniastrer avec le diable; la simplicité est tousjours preferable à tout. Je vay vous en presenter un exemple. Si le desir me venoit d’estre Pape, et que la Papauté m'occupast l'esprit, je ne ferois qu’en rire, et je m'en destournerois en pensant qu'il fait bon au ciel, que Dieu est aymable, que ceux qui sont dans la vie eternelle sont bienheureux de la posseder et de jouvr de Dieu; et ainsi je me destournerois beaucoup plus genereusement et plus noblement : car, lorsque le diable me mettroit dans l'esprit le desir de la Papauté, je parlerois à Dieu de sa beauté et bonté.
On luy demanda encore s'il ne faudroit point avoir quelque scrupule quand on n’auroit point fait attention un jour ou deux à rejetter ce desir, estant ainsi occupé en Dieu, sans faire attention à s’en destourner. Qui peut doubter, ma fille, respondit-il, qu'il ne soit mieux de s’estre tenue ainsi en la presence de Dieu, plutost que de tant reflechir sur ce qui se passe en nous, et autour de nous ?
On luy demanda si dans le cas où l'on seutiroit un grand scrupule sans pouvoir appayser son esprit, à cause que ces desirs et ces tentations ont duré long-tems, on ne pourroil pas s’en confesser. Il respondit : Vous le pouvez si vous le voulez; vous pouvez dire : Je m'accuse d’avoir eu pendant deux ou trois jours une tentation de vanité que je suis en doubte de n'avoir pas rejettée.
Une sœur luy dit : Vous asseurez qu'il ne faut rien desirer. Ne faut-il pas cependant desirer l'amour de Dieu et l'humilité, puisque Nostre-Seigneur à dit : Demandez el on vous donnera ; frappez et on vous ouvrira (Matih. 7)? — O ma fille! respliqua-t-il, quand je dy de ne rien desirer ny demander, j'entens
pour les choses de la terre; car, pour ce qui est des vertus, nous pouvons et devons les demander. Au reste, quand nous demandons l’amour de Dieu, nous comprenons sous cette demande toutes les vertus ; par consequent quand nous demandons la charité, nous y comprenons l'humilité, et ainsi des autres vertus : car elles ne sont point separées de l'amour de Dieu.
On luy demanda encore ce qu'il faudroit faire si l'on voyoit une novice qui, d'abord qu’elle seroit entrée dans la mayson, se Jetteroit en cette indifference de ne rien desirer, ny rien refuser. N'y auroit-il point à craindre que cela ne fust plutost par lascheté et negligence? Et ne feroit-elle pas mieux de s’adonner à l’humilité, et aux autres vertus qui luy sont necessaires? I] n'y auroit rien à craindre, respondit-il, si elle estoit conduitte par ce chemin; car ne desirant que de playre à Dieu, elle prattiqueroit toutes les vertus, et tout ce qui est necessaire pour playre à Dieu; car l'amour de Dieu les renferme toutes.
Une sœur luy demanda si ce n’estoit pas une marque que nous suivions nostre sentiment de ne pas vouloir nous mettre proche d'une sœur à la recreation, ou de pleurer quand on nous advertit. Il respondit sur la premiere question, qu’il faut s’en abstenir, parce que ce seroit nourrir son ressentiment que de le faire. Mais à l'esgard des larmes, il dit : Il y a des naturels qui ne peuvent pas les retenir. Nous sommes d’ailleurs quelquesfois fort ayses de pleurer, surtout quand on change de Superieure : nous voulons alors tesmoigner que nous avons le cœur sensible: cela fait grand bien à l'amour-propre : enfin, ce ne sont que des foiblesses de filles.
On luy demanda comment il falloit faire pour se bien confesser. Il respondit : Que voulez-vous que je vous die? vous le sçavez desjà; mais je suis toutesfois content qu'on me fasse cette queson. Je vous diray que la Confession est un sacrement fort important. Deux choses y sont necessaires : la premiere d'y aller purement pour s'unir à Dieu par le moyen de la grace qu’on reçoit dans ce sacrement. Or, les religieux et les religieuses ont en cela un grand advantage au-dessus des gens du monde, parce qu'ils sont hors des occasions du peché mortel; car il ny a que le peché mortel qui rompe l’unyon avec Dieu. Le peché veniel ne nous desunit pas d'avec luy; mais il fait une petite blesseure où separation entre Dieu ét l'ame. Nous reunissons par la vertu de ce sacrement nostre ame avec Dieu, et nous la remettons en son premier eslat de grace.
La seconde condition est d'aller au tribunal de la Penitence
purement et charitablement; au lieu de cela, 1l y à des ames qui sont tout embroüillées et tout embarrassées quand elles se confessent : elles ne scavent pas ce qu’elles se proposent de dire. Elles mettent en peine les confesseurs, parce qu’ils ne les comprennent pas, et ne peuvent pas sçavoir ce qu’elles veulent dire.
On commet quelquesfois en se confessant quatre grandes fautes. La premiere, est qu'on se confesse pour se descharger et se soulager plutost que pour playre à Dieu et pour s’unir à luy. Il nous semble que nous avons l'esprit si content quand nous nous sommes bien deschargez, et que nous avons tout dit. Nous croyons que cela suffit, comme si nostre paix et nostre repos despendoient de cela. Nous meslons aussi quelquesfois les pechez des autres avec les nostres; ce qu'il ne faut pas faire; cela est deffendu.
La seconde faute est qu'on estale dans sa confession des discours bien arrangez et de belles parolles; on raconte de longues histoires pour se faire estimer; on fait semblant d’exaggerer des fautes ; ou bien on les diminue et on les presente comme bien petites : ainsi on ne donne pas cognoissance au confesseur de l'estat de son ame.
La troisiesme faute est que l’on se confesse avec tant de finesse et de duplicité, qu'au lieu de s’accuser, on s'excuse par une grande recherche de soy-mesme, craignant qu'on ne voye nos deffauts; cela est tres-dangereux, surtout lorsqu'on le fait volontairement.
La quatriesme faute est lorsqu'on se satisfait en exaggerant ses deffauts, faysant un peché considerable d'une petite faute. Je voudrois que l’on dist les choses simplement et franchement comme elles sont. En un mot, il faut aller à la confession purement pour nous unir à Dieu, avec une vraye detestation de nos pechez, et une volonté entiere de nous en corriger.
On luy demanda si les sœurs doivent, dans la confession, distinguer les petites desobeyssances d'avec les grandes, et si l’on doit s’accuser en ces termes : Mon Pere, je m'accuse que j'ay fait une desobeyssance importante , ou bien une desobeyssance legere; en un mot si l’on doit dire la chose tout simplement comme elle est, et si l’on doit distinguer les desobeyssances contre la Regle, et celles contre les Constitutions, parce qu'il y en à qui ne sont que conseillées seulement, et d’autres qui sont commandées absolument.
Le sainet evesque respondit : Ma fille, vostre demande est d’une tres-grande importance. Les confessions doivent estre tout
à fait nettes et entieres. Il faut dire au confesseur les choses comme elles sont; car sans cela on le met en peine : il prend quelquesfois de petites fautes pour des grandes. Si vostre desobeyssance est en matiere importante, dites-la comme elle est tout simplement. À l’esgard des petits manquemens, c’est autre chose; il suffit de dire au confesseur : Je m’accuse d’avoir manqué à deux obeyssances legeres et de peu d'importance. Geste facon de s'exprimer tient le confesseur en repos; car il comprend que ce n’est pas une grande chose. Il faut toutesfois considerer les circonstances des grands et des petits manquemens: car la Regle ny les Constitutions n'obligent pas d’elles-mesmes sous peché : ce ne sont pas elles qui font le peché, mais ce sont les mouvemens de la volonté, qui, en toute autre occasion, seroient esgalement un peché. Par exemple, la cloche, qui est la voix de Dieu, nous appelle le matin à nous lever; et au lieu de cela, vous demeurez dans vosire lict un quart d’heure apres qu’elle a sonné. On void bien qu’en cela vous n'observez pas la Regle ny les Constitutions. C’est un peché veniel; mais ce ne sont ny la Regle ny les Constitutions qui ont rendu cette action un peché; c’est uniquement le mouvement de paresse, par lequel vous desobeyssez à la Regle. Au reste, ma fille, il n'y a aucun doubte que les fautes que l'on fait contre les Regles ne soient plus grandes que celles que l’on commet contre les Constitutions ; car les Regles sont les fondemens de.la vie religieuse, et les Constitutions ne sont que les moyens pour nous faire mieux observer les Regles. Mais à l'esgard de ce qui est simplement conseillé dans les Regles et les Constitutions, si on n’y a pas manqué par mespris, il n’est pas necessaire de s’en confesser, parce qu'il n’y a point de peché.
On luy demanda s’il y avoit matiere à confession lorsqu'on a suivy sa passion dans la recreation, et qu'on a fait quelque chose par ce mouvement, comme seroit d’avoir contesté en quelque matiere legere et de recreation, sans s’en appercevoir qu'apres que cela a esté fait. Il respondit : Non, ma fille, il n'ya point matiere de confession dans ce qui se fait par surprinse et par simple recreation. Il n’y a que la volonté determinée qui fasse le peché.
Une sœur lui demanda s’il ne falloit pas distinguer dans l’examen les pechez veniels d'avec les imperfections. Il n’y a point de doubte, respondit-il, qu'il ne soit tres-bon de le faire, pour ceux qui sçavent faire cette distinction ; mais de deux cens, iln’y en a pas deux qui sçachent la faire. Les plus sainets sont souvent
à cet esgard fort embarrassez. Cela met bien souvent les confesseurs en peine; car il faut qu’ils examinent pour voir s'il y à peché, affin de donner l'absolution. Je vous diray sur ce subjet ce qui m'arriva une fois à l’esgard de la sœur Marie de l’Incarnation, lorsqu'elle estoit dans le monde. Elle me parla de plusieurs imperfections qu'elle avoit commises, et quand elle eut fini, je luy desclaray qu’on ne pourroit pas luy en donner l’absolution, parce qu'il n’y avoit pas matiere. Cela l'estonna fort, car elle n’avoit jamais fait la distinction entre le peché veniel et l'imperfection. Je luy dy que pour recevoir l’absolution il falloit adjouster un peché qn'elle eust commis autresfois, ainsi que vous le prattiquez. Elle me remercia de la cognoissance que je luy avois donnée. Vous voyez donc que cela est difficile; car, quoyque ceste ame fust fort esclairée, elle avoit toutesfois demeuré pendant fort long-tems dans cette ignorance. Il n’est pas necessaire neantmoins de faire cette distinction, quand on ne la sçayt pas faire; car cette grande servante de Dieu ne laissoit pas d’estre saincte quoyqu'elle l’ignorast. Il est cependant à propos de la faire quand on le peut.
On luy demanda en quoy consistoit la distinction du peché veniel et de l’imperfection. Il respondit : Le peché veniel, mes cheres filles, despend de nostre volonté, et là où il n’y a point de nostre volonté, il n'y a point de peché. Par exemple, si je venois demander la Superieure, et luy dire que je viens la voir de la part de la princesse, et qu'elle la saluë, où quelque chose de semblable, et qu'il n’en fust rien, en sorte que j'eusse imaginé seulement en moy-mesme ce conte, cela n’est pas de grande importance ; toutesfois c’est un peché veniel, parce que je l'aurois fait volontairement. L'imperfection a lieu quand nous faysons quelque faute par surprinse, sans volonté deliberée. Par exemple, je raconte une histoire à la recreation, et il se glisse dans mon discours quelques parolles qui ne sont pas tout à fait veritables, je ne m'en apperçois que quand je les ay proferées. Cela n’est pas peché, mais imperfection; il n’est pas necessaire de s’en confesser, toutesfois on peut le faire. Mais si on n’a pas d’autres choses à dire, il faut adjouster quelque peché qu’on auroit fait anciennement, parce qu'il n’y a pas dans les imperfections matiere d’absolution.
On luy demanda si, sçachant veritablement qu'on a des pechez veniels, on peut neantmoins approcher de la communion sans s'en confesser, quoyque le peché veniel fasse une petite separation entre Dieu et l'ame. Oh! ouy, ma fille, respondit-il, à
moins que par humilité vous ne vous en voulussiez priver. Vous pouvez communier les jours de communion prescrits par la communauté, sans vous confesser, à moins que vostre conscience ne vous fasse trop de reproches ; et en ce cas il faut demander àla Superieure la permission de ne pas communier. Mais je n’appreuve pas celles qui font des confessions dans d’autres jours que ceux qui sont prescrits par les Constitutions, parce que cela ne peut que donner occasion aux autres de soupconner qu’on a commis quelque peché considerable.
Une sœur luy demanda si, ayant leu quelque chose d'utile pour une sœur qui auroit fait quelque manquement, elle pourroit rendre compte de sa lecture en recreation, dans l'intention que cela profitast à cette sœur qui l’entendroit. Il luy respondit : Ouy, ma fille, si vous le faites par un grand zele pour cette sœur. Nous devons ayder nostre prochain en tout ce qui nous est possible; et mesme c’est pour cela qu'icy les advertissemens sont ordonnez.
Le bien-heureux dit encore : Jay remarqué en toutes nos maysons que les filles ne font point de difference entre la presence de Dieu et le sentiment de cette presence. Il leur semble que quand elles ne sentent pas Dieu, elles ne sont pas en presence de Dieu; et cette imagination est un tres-grand deffaut. Par exemple, une personne va souffrir le martyre pour Dieu, et neantmoins son esprit est tellement absorbé par les peines qu'elle endure, qu’elle ne pense pas à Dieu pendant ce tems. Toutesfois qu’elle n’ayt pas le sentiment de la foy, elle ne laisse pas de meriier et de faire un grand acte d'amour, à cause de sa premiere resolution. Nous n’avons rien à desirer que l’unyon de nos ames avec Dieu.
Une sœur luy demanda s’il seroit bon de ne pas se chauffer? Il respondit : Quand le feu est fait, l'on void bien que c’est l'intention de l’obeyssance qu’on se chauffe; mais il ne faut pas le faire avec un grand empressement.
Il dit encore à la Mere de Blonay : Je parlois un jour à une excellente religieuse qui me demanda si, ayant le desir de communier plus souvent que la Communauté, on peut en demander permission à la Superieure. Je luy respondis que si j'estois religieux, je pense que je ne demanderois point à communier plus souvent que la Communauté; je ne solliciterois point de porter de haire, de cilce, ny de ceinture de fer : je ne demanderois point à faire plus de jeusnes, ou à me donner plus souvent la discipline qu'aux autres, je me contenterois de suyvre en tout
et partout la Communauté. Si j'estois robuste, je ne mangerois pas quatre fois le jour ; mais si on me faysoit manger quatre fois, je le ferois et ne dirois rien. Si j’estois d’une complexion delicate, et que l’on ne me fist manger qu'une fois le jour, je ne mangerois qu'une fois, sans penser si je suis d’une complexion delicate ou non. Je veux peu de choses: ce que je veux. je le veux fort peu; je n’ay presque point de desirs; et si j'avois à recommencer ma vie, je n'en aurois point du tout. Si Dieu venoit à moy, j'irois aussi à luy. S'il ne vouloit pas venir à moy, je me tiendrois tranquille, et n'irois pas à luy. Je dy donc qu'il ne faut rien demander, ny rien refuser.
À la fin de son entretien, les sœu rs luy demanderent : Ditesnous ce que vous desirez qui nous demeure le plus gravé dans l'esprit, affin que nous le mettions en prattique. Il leur respondit : Hé! que vous diray-je, mes tres-cheres filles, sinon ces deux parolles que je vous ay desjà tant recommandées : Ne desirez rien, ne refusez rien! En ces deux mots, Je dy tout; car cette maxime contient la prattique de la saincte indifference. Voyez le pauvre petit Jesus dans la cresche, il reçoit la pauvreté, la nudité, la compaignie des animaux, toutes les injures du tems, le froid et tout ce que son Pere permet luy arriver. Il n’est pas escrit qu'il estendit jamais ses mains pour avoir le laict de sa Mere ; il s’abandonnoit tout à fait à son soing et à sa prevoyance. Il ne refusoit pas non plus les petits soulagemens qu’elle luy donnoit. Il recevoit les services de S. Joseph, les adorations des rois et des bergers, et le tout avec une esgale indifference. A son exemple, nous ne devons rien desirer, ny rien refuser, mais souffrir et recevoir esgalement tout ce que la Providence de Dieu permettra nous arriver. Que le Seigneur nous en fasse la grace!
QUE DIEU SOIT BENY