II. — Remede au cinquiesme empeschement : La solitude
O ! qu'il est donc bon de se retirer en la solitude ! où lame peut dire :
Ego dilecto meo, et ad.me conversio ejus ;
Moy à mon bien-aymé, et son regard est dessus moy.
Veni, dilecte mi : egrediamur in agrum, commoremur in villis ;
Viens, mon bien-aymé, sortons aux champs, demeurons aux villages.
Or, les fruicts de la solitude sont quatre. Premierement, on se resveille mieux à l'examen de la conscience :
Mane surgamus ad vineas, videamus si floruît vinea, si flores fructus parturiunt, si floruerunt mala punica ;
Levons-nous du matin pour aller aux vignes, voyons si la vigne est fleurie, si les fleurs porteront du fruict, si les grenades sont fleuries.
Secondement, on y fait une plus entiere resignation de la faculté concupiscible et de ses desyrs :
Ibi dabo tibi ubera mea;
Là je te donneray mes mammelles.
Tiercement, la devotion croist :
Mandragoræ dederunt odorem ; Les mandragores ont rendu leur odeur.
Quatriesmement, on y presente plus humblement à Dieu nos petits merites passez et presens :
In porlis nostris omnia poma : nova et vetera, dilecte mi, servavi tibi.
J'ai serré pour toy, à mon bien-aymé, au dedans de nos portes, toutes sortes de fruicts, vieux et nouveaux,
. TITI. — Cinquiesme degré : La consideration de Dieu en luy-mesme et comme Dieu.
Mais entre les fruicts de la solitude, cettuy-ci est si eminent, qu'on y peut considerer plus aysement Dieu, comme Dieu : ce qui fait user à l’espouse de ces deux parolles, seul et hors, c'està-dire hors de toute creature :
Quis mihi det te, fratrem meum, sugentem ubera matris meæ , ut inveniam te foris?
Qui te donnera à moy, mon frere suçant les mammelles de ma mere, et que je te treuve dehors tout seul?
Consideration qui fait sainctement affoler les hommes, les fait danser devant l’arche ; d’où vient que, jusques à ce que l’ame soit arrivée à l'affection du mespris de soy-mesme, elle a tousjours quelque honte, c’est pourquoy elle desire la solitude :
Et deosculer te, et jam me nemo despiciat ;
Affio, dit-elle , que je te bayse sans que personne nous voie.
Consideration qui est une arrhe de la jouyssance du ciel, dontil est advis à l'ame qu'elle y soit desjà :
Apprehendam te,
Je te prendray.
Je te verray face à face, Ô Dieu, quand nous serons en la vraye mayson et en la vraye chambre de nature humaine, qui est au cie).
Et ducam in domum matris meæ, Quand je te meneray en la mayson de ma mere.
Là je verray tout ce qui appartient à mon bonheur, comme en un miroir :
Ibi me docebis,
Là tu m’enseigneras ;
Et quand tu auras tiré de moy, par ma felisité, le vin de la vigne, et le moust des grenades, la gloire essentielle et accidentelle :
Et dabo tibi poculum ex vino condito, et mustum malorum granatorum meorum.
Et je te donneray d’un breuvage de vin composé, et du moust des grenades.
Et voilà les gousts qui arriveront, voilà les extases, voilà les sommeils des puissances ; de façon que l’espouse sacrée demande des oreillers pour dormir :
Læva ejus sub capite meo , et dextera illius ampleæabitur me;
Qu'il mette sa main gauche dessous ma teste, et qu’il m'embrasse de sa droicte.
L’espoux aussi de son costé tasche de faire qu’elle ne soit point esveillée :
Adjuro vos, filiæ Hierusalem, ne susciletis, neque evigilare facratis dilectam, donec ipsa velit.
Je vous adjure, filles de Hierusalem, que vous n’esveilliez ny fassiez esveiller ma bien-aymée, jusqu’à ce qu’elle le veuille.