‹ Œuvres complètes de saint François de Sales (volume 5)Chapitre 8 sur 158 · DISCOURS VI · texte numérisé non relu

DISCOURS VI

L’ame, ayant surmonté tous les empeschemens , n’a plus besoin de remede, mais demeure unye à Dieu et absorbée en luy par une parfaicte devotion.

Enr, l'ame est parvenue à une si grande perfection de devotion, que nul playsir du monde ne l’esmeut, nul phantosme ne la destourne, nulle loüange ne l’affoiblit, nul travail ne la fait craindre, nul respect humain ne la retient; mais, à la veuë de tout le monde, elle caresse librement son espoux, et danse devant l'arche, ne se souciant pas que la sagesse du monde, apres luy avoir dit :

Quæ est ista, quæ ascendit de deserto, deliciis affluens?

Qui est celle-cy qui monte du desert, affluente en delices ?

la suive encore pour la reprendre, î Inniæa Super dilectum suum.

De ce qu’elle est appuyée sur son bien-aymé.

Au contraire, elle parle tousjours avec son espoux du grand signe d'amour qu'il donne là où il avoit esté le plus offensé, et

qu'il resolut de mourir pour nous, apres qu'Adam et Eve luy eurent desobey :

Sub arbore malo suscitavi te : ibi corrupta est mater tua, ibi violata est genitrix lua ;

Je t’ay esveillée dessous un pommier : là ta mere a esté corrompue, là celle qui t’a engendrée a esté violée.

L’ame ne treuvera plus aucune difficulté aux travaux; car rien n’est diflicile à l'amour qu’elle a gravé profondement en son cœur, et mesme és actions exterieures :

Pone me ut signaculum super cor tuum, ut signaculum super brachium tuum;

Mets-moy comme un cachet sur ton cœur, et comme un sceau sur ton bras.

Si bien que l’amour combat la mort :

Quia fortis est ut mors dilectio,

L'amour est fort comme la mort.

L'enfer ne la peut espouvanter :

Dura sicut infernus dilectio,

La jalousie est dure comme l'enfer.

Les flammes et les feux sont glacez au prix de son amour : Lampades ejus , lampades ignis atque flammarum; Ses lampes sont lampes de flammes et de feu.

La mer ne sçauroit les esteindre :

Aquæ mullæ non potuerunt extinguere charitatem, nec flumina obruent illam ;

Toutes les eaux ne sçauroient esteindre la charité; ny tous les fleuves ne la noyeroient pas.

Rien ne luy est comparable :

Si dederit homo omnem substantiam domüûs suæ pro dilectione, quasi nihil despiciet eam ;

Si un homme vouloit donner toute la substance de sa mayson pour la dilection , il n’en feroit cas non plus que de rien.

Quant aux loüanges qui luy sont données, l’ame ne s’en soucie point, pour ce qu'elle dit dedans soy : Quelles sont ces ames im-

pérfaictes, qui n'ayant aucun bien propre, veulent s’embellir des parures externes? Mes petites sœurs, c'est-à-dire les ames imparfaictes, sont celles qui doivent penser à cela ; car elles n’ont point de mammelles d’elles-mesmes , de propres vertus et merites :

Soror nostra parva, el ubera non habet : quid faciemus sorori nostræ, in die quando alloquenda est?

Nostre petite sœur n’a point de mammelles : que ferons-nous à nostre petite sœur, au jour qu'il faudra parler à elle ? |

En elles on peut suppleer le deffaut avec louanges estrangeres, tout ainsi que si on couvroit d'argent un mur crevé et corrompu, de cedre un huis qui seroit pourry :

Si murus est, ædificemus super eum propugnacula argentea ; si np est, compingamus illud tabulis cedrinis;

Si c’est un mur, bastissons dessus des boulevarts d'argent; si c'est un huis, renforçons-le d’ais de cesdre.

Mais moy bien-heureuse, dit l'ame, je me soucie fort peu de playre aux hommes, mon Espoux m'ayant fait comme un mur tel, et comme une tour telle, que je suis fort playsante et aggreable :

Ego murus, et ubera mea sicut turris, ex quo facta sum coram eo quasi pacem TEperiens;

Je suis un mur, et mes mammelles comme une tour, dont je suis faite treuvant repos et paix devant luy.

Suivant les choses sensibles et temporelles, contre lesquelles l'ame parfaicte, en l’orayson mentale, a prins une telle habitude, que les tenant pour viles et de petit prix en comparayson de son riche object, elle n’en fait estime que tant qu’elles peuvent modestement servir à la necessité. Au reste, nul soin d’elle-mesme ne la peut destourner. Peu de chose, dit l'ame, est necessaire à qui veut vivre en la paix de Nostre-Seigneur et avec modestie. Mille pieces d'argent, ou quelque autre grand prix, est chose de trop petite valeur :

Vinea fuit pacifico in ed quæ habet populos : tradidit eam custodibus ; vir affert pro fructu ejus mille argenteos ;

L'homme qui a la paix en soy, à une vigne en laquelle sont des peupliers ; il l’a baillée à des gardes, et on luy rend pour les fruicts d’icelle mille pieces d'argent.

Et moy, dit l’ame, je n’ay point affaire de tant de choses :

Vinea mea coram me est mille fui pacifici.

Ma vigne est devant moy autant de mille pacifiques.

Lan is,

DU CANTIQUE DES CANTIQUES. 39 Au contraire, je veux encore donner deux cens pour aumosnes à ces pauvres, qui, avec leurs oraysons, nous gardent nos biens : Et ducenti his qui custodiunt fructus ejus :

Et deux cens à ceux qui gardent les fruicts d’icelle.

Au reste, estant abstraite de toutes les choses sensibles, je veux que pas une d'elles puisse me distraire ou me troubler. Et fina-

lement, si nous voulons passer aux playsirs mondains, je scay,

dit l'ame, que mon Espoux ne veut endurer des compaignons, et qu'avec les consolations qu'il me donne, il ne veut pas que je mesle les consolations qu’autres que luy me pourroient donner; ainsi il me commande que me resveillant, et me resignant du tout à luy avec une claire et ouverte protestation, je renonce à mes autres espoux : :

Quæ habilas in hortis, amici auscultant : fac me audire vocem tuam; Toi qui habites és jardins, tes amis t’escoutent : fais-moy oùüyr ta VOIX. d Et partant me voilà prompte à luy obeyr. Non plus le monde, ny ses playsirs, non plus aucune chose mortelle, Ô Dieu! Mon Dieu, vous estes mon bien-aymé, vous seul estes tout mon bien ; c'est vous seul que je cherche :

Fuge, dilecte mi, et assimilare capreæ, hinnuloque cervorum super montes aromatum.

Fuy (c'est-à-dire viens, mais accours legerement), mon bien-aymé , et sois semblable à un chevreuil ou à un faon de cerf sur les monts des bonnes senteurs,

En laquelle derniere protestation et resignation parfaicte de lame en Dieu, consiste la fin de l’orayson mentale et le plus haut degré de la spiritualité, qui est cette grande unyon de l'ame avec Dieu par devotion.

Et pour conclure, il ne vous reste rien à faire, qu'à prier Nostre-Seigneur qu'il veuille, par sa misericorde, nous tirer à Soy par ces degrez d'orayson mentale, à ce qu'estant desjà unys avec luy en ce monde par grace, nous le soyons encore par devotion; affin qu'apres nostre mort nous le puissions estre eternellement par gloire et en toutes ces sainctes unyons :

Osculetur me osculo oris sui;

Qu'il nous bayse, ce divin Espoux, d’un bayser de sa bouche sacrée.

Amen.

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