LIVRE II, CHAPITRE X
c'est un traict de mauvaise foy au traitteur, de gauchir ainsi à la raison vive; car qui produisit jamais ce faict comme de Julien l'Apostat? On l’avance, pour monstrer que le signe de la croix a tant de vertu contre les malins, que non-seulement ils le craignent en bonnes mains, mais encore és mains de qui que ce soit : dequoy le cas advenu à Julien fait une preuve manifeste.
Pour vray, S. Gregoire Nazianzene, et Theodoret, tiennent resolument que les diables fuyrent pour la crainte qu’ils eurent, voyant la croix. Permettez-nous, traitteur, que nous soyons de leur opinion, plutost que de la vostre, ou de celle du maistre * charmeur. Le devin, au recit des anciens Peres, pour ne confesser pas la honteuse fuyte de ses maistres estre procedée de peur, dit à Julien qu’ils avoient eu la croix en abomination, non à crainte. Vincit quod deterius est, dit S. Gregoire Nazianzene, Le pis l'emporte. Mais s'il eust veu le traitteur attribuer la fuyte des malins à ruse et stratageme, comme s'ils faysoient les fins, feignant de fuyr pour surprendre leur homme, je croy qu'il eust dit : Vincit quod pessimum est, Le pis du pire l'emporte. El de vray, qu'y aura-t-il de resolu au monde, s’il est loysible de bailler ces sens aux miracles et actions extraordinaires ? Sera-t-il pas aysé à l’obstination d'attribuer la resurrection des morts mesme aux illusions diaboliques?
8° Mais qu'estoit-1l besoin au diable de faire le fin avec Julien l'Apostat, non plus qu'avec le Juif, duquel S. Gregoire le Grand fait le recit? Qu’eust-il pretendu avec cette simulation envers des gens qui luy estoient desjà tout voüez? que pouvoit-il acquerir davantage sur Julien qui l’adoroit, et descendoit pour se rendre à luy? Notez, je vous prie, le mot de S. Gregoire Nazianzene, quand il dit que Julien eut recours au vieil remede, c’est à scavoir, à la croix, remede qu'il avoit appris du tems qu'il estoit catholique. Ah! traitteur, vous rendrez un jour compte de ces vaines subülitez, par lesquelles vous destournez toutes choses à vostre impieté.
9 Non, traitteur, vos finesses sont cousuës de fil blanc; le diable en tient la maistrise sur vous. Quelle finesse serait-ce au diable de fuyr devant la croix, puisque par cette fuyte les siens entrent en deffiance de son pouvoir, et les bons sont consolez, comme font foy tant de Peres, qui tous reprochent au malin, et à ceux de son party, cette sienne fuyte, et Julien qui en fut tout esbranlé, et le Juif converty ?
10° Mais, dit le traitteur, Moyse advise qu’il ne faut croire aux effects prodigieux des faux-prophetes. Cela va bien loin; mais la
croix n'est pas faux-prophetes ; c'est un signe sainct, signe du christianisme, comme a confessé le traitteur mesme : de sorte qu'en quelque main qu’il se treuve, le diable le craint. Et tant de saincts qui ont employé ce signe à œuvres miraculeuses, les osera-t-on bien infamer du nom de faux-prophetes ?
11° Or, quand de ces merveilles quelqu'un auroit pris occasion de superstition, si ne faudroit-il pas attribuer ces merveilles au diable : les merveilles advenuës par le serpent d'airain furent divines, quoy que le peuple en prist occasion d’idolastrer. Il faudroit donc corriger l'abus, et retenir l'usage, comme on fait, non-seulement des choses bonnes et sainctes, telles que la croix, mais des nuisibles et venimeuses.
12° Enfin, tant d’autres miracles se sont faits par le signe de la croix, outre la fuyte des malins, qui ne se peuvent rapporter à aucune simulation ou stratageme d’iceluy, qu’on ne doit pas non plus le croire de ceux-cy.