‹ Œuvres complètes de saint François de SalesChapitre 130 sur 355 · DEUX FAÇONS D'HONORER LA CROIX · texte numérisé non relu

DEUX FAÇONS D'HONORER LA CROIX

Ox peut honorer les choses absentes, voire passées et futures, au moins conditionnellement : aussi les peut-on priser et loüer. Combien de fois, et en combien de façons les anciens Peres firent-ils honneur et adoration au Messie futur? Et pour vray, à bien considerer l'essence de l’honneur et adoration, elle ne requiert point la presence de son objet, et peut avoir lieu pour les choses passées et futures. Le petit traitteur n'oseroit nier cette doctrine. « Nous ne pouvons, dit-il, jamais assez honorer » la croix, mort et passion de Nostre-Seigneur. » Or la mort et passion est passée : Jesus-Christ ne meurt plus, il ne souffre plus; on peut donc honorer les choses absentes, et qui ne sont point. Marchons maintenant avec cette supposition.

On peut considerer la vraye croix, comme elle se treuve maintenant, separée et deprise d'avec le crucifix, et lors elle sera precieuse relique du Sauveur, son lict d'honneur, throsne de sa royauté, trophée de sa victoire, et glorieux instrument de nostre redemption : or, comme toutes ces qualitez sont relatives, et du tout rapportées à Jesus- Christ, aussi l'honneur qu'on fait à la croix en vertu d'icelles est tout relatif au mesme Seigneur, et

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partant, comme appartenant au Sauveur, c'est un honneur de latrie ; comme ne luy appartenant pas directement, mais relativement, c’est une /atrie imparfaicte et relative, et laquelle ne doit pas simplement estre dite /atrie, ny mesme adoration, selon S.. Bonaventure ({liv. 3, sur les Sentences), comme j'ay deduit cy-devant.

Tel fut l'honneur que l’antiquité rendoit à la croix, souhaittant d'en avoir les petites pieces qui en furent esparses par le monde, au rapport de S. Chrysostome et de $. Cyrille. Pareil à celuy que S. Jean portoit aux souliers de Nostre-Seigneur, qu'il s’estimoit indigne de manier (Joan. 1); pareil à celuy qu’Helisée deferoit au manteau d'Helie, qu'il gardoit si cherement (1v. Reg. 2), et S. Athanase à celuy de S. Antoine, et esgal à celuy que tous les chrestiens portent au tres-sainct sepulchre de Nostre-Seigneur, predit par le prophete Isaye en termes exprez (Isa. 41).

On considere aussi la croix, non plus, comme elle est à present, separée de son crucifix, en guise de relique, mais comme elle fut au tems de la passion, lorsque le Sauveur estoit cloüé en icelle, que ce precieux arbre estoit chargé de son fruict, que ce therebinthe ou myrrhe distilloit de tous costez en gouttes du sang salutaire. Et en cette consideration nostre ame honore la vraye croix du mesme honneur qu’elle honore le Crucifix, non tant (à parler proprement) relativement, comme plutost consequemment, et par participation, ou redondance (1); car tout ainsi que la gloire de Nostre-Seigneur, au jour de la transfiguration, espandit et communiqua ses rayons Jusques sur ses vestemens, qu’elle rendit blancs comme neige (Matth. 17), de mesme la latrie de laquelle nous adorons Jesus-Christ crucifié est si vive et abondante, qu'elle rejaillit et redonde sur tout ce qui le touche et luy appartient. Telle fut l’opinion de cette pauvre dame, qui se contentoit de toucher le bord de la robbe du Sauveur. Ainsi baisons-nous la pourpre et robbe des grands. Or, cela n’est pas tant adorer que coadorer par accident et en consequence la robbe ou la croix.

Pour vray, personne n’honore le roy à cause de sa robbe, mais aussi personne ne separe la robbe du roy, pour adorer simplement la personne royale, On fait la reverence au roy vestu, et nous adorons Jesus-Christ crucifié; l’adoration portée au Crucifix rejaillit et fait reflexion à la croix, aux cloux, à la couronne, comme à choses quiluy sont unies, joinctes et attachées. De sorte que cette adoration, ou plutost coadoration, estant un accessoire

(4) Rejaillissement.

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