DEUX AUTRES SORTES D'HONNEUR POUR LA CROIX
IL y a deux sortes de signes; car les uns representent et signifient naturellement par la despendance, appartenance, rapport ou proportion qu'ils ont à l’endroict des choses representées par iceux. Ainsi les fumées et lesses des cerfs et sangliers, ou leurs foyes et tracés, sont signes naturels des bestes qui les ont jettées et faites, par la despendance et rapport qu’elles ont avec icelles : ainsi la fumée est signe du feu, et l'ombre du corps. D'autre part il y a des signes qui ne representent ny signifient aucune chose naturellement, mais par l'institution et volonté des personnes, comme quand anciennement les commissaires des guerres, ou controlleurs mettoient le Thita, @, pour signe de mort, et le Thau, n, pour signe de vie.
O0 multüm ante alias infelix littera Thita!
Ou quand. Raab (Jos. 2) mit une cordelle rouge penduë à la
fenestre, pour marque de la sauve-garde que les [sraëlites devoient à sa maison; car quelle convenance ou proportion y a-t-Il entre les choses signifiées et tels signes, qui se puisse dire naturelle? Je ne dy pas que ces signes ayent esté instituez sans raison ny mystere, mais je dy que de leur nature ils n'avoient aucun rapport à ce qu'ils signifioient, et qu'il a esté besoin que par l'institution humaine de ayent esté assignez et contournez à cet usage ; là où les signes naturels, sans l’entremise d'aucune institution, par la naturelle liaison et proportion qu'ils ont avec leurs objets, ils les signifient et representent.
Or, la figure de la croix peut avoir et l’un et l’autre usage : “elle peut estre signe naturel, et signe volontaire ou arbitraire. Certes, la croix a une naturelle convenance et proportion avec le Crucifix et la crucifixion : les mots mesmes le monstrent, et partant elle represente et signifie naturellement le Crucifix. C est son ordinaire usage, lequel n’excede point sa portée naturelle; et considerée en cette sorte, on l'honore de l'honneur que j’ay si souvent remarqué, à sçavoir d’une latrie imparfaicte et relative, telle que l’on porte au livre des Evangiles, et autres choses sacrées, ainsi qu'il est determiné au Concile septiesme, acte septiesme, et au Concile huictiesme, acte troisiesme, uw{ sup. Laquelle est reellement et immediatement portée et dressée à la croix, comme à son premier et particulier objet : puis tout d’un coup rapportée et redressée au Crucifix, comme à son objet final, universel et fondamental; puisque l'honneur porté à la croix (en tant qu’elle est remembrance du Crucifix et de sa crucifixion) n’est autre chose qu’une despendance, appartenance et accessoire de la grande et souveraine latrie, deuë à la majesté de celuy, lequel estant esgal à Dieu son Pere s’est humilié et abaissé jusques à la mort de la croix.
Voilà l’honneur deu à la croix, comme signe naturel de nostre Sauveur souffrant et pastissant pour nous, auquel, pour l’affranchir de tous reproches, il à esté expedient de faire convenir l'institution du peuple chrestien; car, puisque la figure de la croix, selon la nature, n’a non plus de proportion à la croix du Sauveur qu’à celles des larrons qui furent crucifiez pres de luy, ou de tant et tant de milliers de crucifix qu'on a fait mourir ailleurs, et en d’autres occasions , pourquoy prend-on ainsi indistinctement les croix pour remembrances et signes naturels de la seule passion du Sauveur, plutost que des autres? Certes, je l’ay desjà dit, ila esté besoin que l'institution du peuple chrestien ayt eu lieu en cet endroict pour retrancher et raccourcir la signification et re-