‹ Œuvres complètes de saint François de SalesChapitre 134 sur 355 · LIVRE IV, CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

LIVRE IV, CHAPITRE XII

presentation que la figure de la croix pouvoit avoir naturellement, à ce qu'elle ne fust en usage pour autre chose que pour representer et signifier la saincte crucifixion du Redempteur.

Cecy a esté observé dés le temps de Constantin le Grand. Mais, comme je ne traitte icy que de la croix de Jesus-Christ, aussi n'entends-je parler d’une figure de croix que celle qui particulierement et destinement est employée à representer Jesus-Christ crucifié. Si bien qu'il n'y peut avoir aucune disünclion, d'autant que la figure de la croix de Jesus-Christ n’a autre naturelle proportion qu'à la crucifixion de Jesus-Christ, puisqu'on l’a ainsi hmitée et bornée. Comme l’image de Cesar n'a autre rapport qu'à Cesar, si on la considere ainsi particularisée, quoy que si on la considere comme image d'homme, elle puisse avoir proportion à tout homme. Je maintiens donc que les croix des chrestiens n’ont autre naturelle signification que de la passion de Jesus-Christ, puisque les chrestiens ne prisent autre image, ou figure de la croix, sinon celle en particuler qui est image de la croix de leur Sauveur.

Voyons maintenant si l'image de la croix de Jesus-Christ peut avoir quelqu’autre usage honorable, par le choix et institution du peuple chrestien, outre celuy qu'elle a de sa nature. La volonté des hommes n’a pas le pouvoir de bailler aucune reelle valeur aux choses, outre celle qu’elles ont de leur nature; mais elle peut bien leur bailler un prix imaginaire, et une estimation supposée ou feinte, selon laquelle on les honore ou deshonore plus ou moins. Par exemple, l'ambassadeur du roy est aucunesfois honoré comme ambassadeur, et lors il est luymesme honoré à proprement parler; car aussi, à proprement parler, il est ambassadeur, qui est la qualité pour laquelle on l’honore, bien que ce soit en contemplation d’autruy, à sçcavoir du roy. Autresfois on honore l'ambassadeur, en guise du roy, de l’honneur propre au roy ; et lors, à proprement parler, c’est le roy quiest honoré en son ambassadeur, et non pas l’'ambassadeur mesme : parce que proprement l'ambassadeur n'est pas le roy, il tient seulement lieu pour le roy, et le represente par la fiction et supposition que les hommes en font. De mesme, quand quelqu'un prend possession de quelque chose pour un autre, il n'est pas proprement possesseur, mais celuy pour lequel la possession est prise.

Item, quand on fait à l’endroict des statuës des princes trespassez tous les honneurs et ceremonies qu'on feroit à l'endroict du roy vivant, comme quand, selon le tesmoignage de Sextus

Aurelus Victor, Trajan jà decedé, triompha à Rome, et sa statuë fut assise pour luy au char triomphal. On ne sçauroit dire que tels honneurs soient proprement portez aux statuës; ans aux princes representez par les statuës, non d’une representation naturelle, mais d’une representation arbitraire , feinte et imaginée par l'institution des hommes.

Le docte Bellarmin produit ces exemples. Il y en a d’autres non moins à propos, comme celuy qui est recité par Nicetas Chroniates, au livre cinquiesme des gestes de l’empereur Manuël Commenus, de l’image de Nostre-Dame assise sur un char triomphal d'argent doré, et menée parmy la ville de Constantinople, en recognoissance de la victoire obtenuë sur les Pannoniens, par

l’empereur, à la faveur de l’intercession de la glorieuse Vierge ; car qui ne void en cette celebrité, que le triomphe est deferé non à l’image, mais à Nostre-Dame , representée par l'image? et de plus que cette image represente la Vierge, non d’une simple representation, selon sa portée naturelle, mais d’une representation instituée par la fiction et estimation arbitraire des hommes?

Ainsi void-on ordinairement que les effigies et images sont deshonorées pour les mal-faicteurs qu’on ne peut attrapper; on pend et brusle leurs representations en leur place, comme si c'estoit eux-mesmes, et lors le deshonneur ne se fait pas à l'image proprement, mais au mal-faicteur, au lieu duquel elle est supposée ; aussi ne dit-on pas : On a pendu l’image de tel ou tel mal-faicteur, mais plutost : On a pendu tel ou tel en effigie, d'autant que telles executions ne se font sur les images, sinon en tant qu’en icelles on tient par la fiction du droict les mal-faicteurs pour chastiez, deffaits et punis. Les images donc, outre leur faculté naturelle qu’elles ont de representer les choses desquelles elles sont images, par la convenance et proportion qu’elles ont avec icelles, peuvent estre employées à une autre representation et lieutenance par la fiction et institution des hommes.

Et c’est ainsi, pour revenir au poinct, que l'image de la croix, outre la naturelle qualité qu'elle a de representer Jesus-Christ crucifié, qui la rend honorable d’un honneur de latrie imparfaicte, outre cela, dis-je, elle peut estre destinée et mise en œuvre, par le choix et fiction des hommes, à tenir le lieu et la place du crucifix, ou plutost de la vraye croix, en tant que joincte au crucifix; et considerée en cette sorte, l'honneur et reverence qu’on luy fait ne vise proprement qu'au crucifix, ou à la croix joincte au Sauveur, et non à l’image de la croix, qui n’a autre usage en £e cas que de prester son exterieure presence, pour recevoir les actions

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