‹ Œuvres complètes de saint François de SalesChapitre 135 sur 355 · LIVRE IV, CHAPITRE XIL · texte numérisé non relu

LIVRE IV, CHAPITRE XIL

exterieures deuës au Crucifix, au lieu et place d'iceluy, qu’elle represente et signifie ; et cela sert à l’exterieure protestation de l’adoration que nous faysons au Crucifix.

Ce fut à cette consideration que le glorieux prince des Apostres S. Pierre, estant cloüé sur la croix, disoit au peuple : Cestuy-cy est le bois de vie, auquel le Seigneur Jesus estant relevé, tira toutes choses à soy. Cestuy-cy est l'arbre de vie auquel fut crucifié le corps du Seigneur Sauveur. Ainsi qu'Abdias babylonien recite (si le tiltre du livre ne ment) au livre premier du Combat apostolique. Et l’autre apostre aisné de S. Pierre : Je te saluë, 6 croix qui as esté dediée au corps de Jesus-Christ et ornée par les perles de son corps. O bonne croix, qui as pris ta beauté et ton lustre des membres du Seigneur ! Et ce qui suit, au recit des prestres d’Achaïe. Qui ne void que les croix ny de l’un ny de l’autre des freres n’estoient pas la vraye croix du Sauveur? Et neantmoins ils s'addressent à icelles ne plus ne moins, comme si c'eust esté la mesme croix du salut.

D'où vient cela, sinon qu’ils consideroient ces croix-là en guise et au lieu dela vraye croix ? Et c’est ainsi que l'Eglise ordonne que le jour du vendredy sainct, le peuple, prosterné à genoux, vienne baiser l’image de la croix; car ce n’est pas à l’image que l’on monstre que cet honneur se fait, sinon en tant qu’elle represente J.-C. crucifié, tel qu'il estoit au jour de sa passion, duquel elle tient la place pour recevoir cette action exterieure simplement, sans que l'intention s’arreste aucunement à la figure presente.

Et qu'il soit ainsi (1), on use de parolles qui le decouvrent assez; car celuy qui fait le sainct office chante : Ecce lignum crucis ; Voicy le bois de la croix auquel le salut du monde a esté pendu. Et'on luy respond : Venez et adorons. Or, on ne regarde point si l’image proposée est de bronze ou d'argent, ou d'autre ma- . tiere, qui monstre assez que lorsqu'on l'appelle boss, c’est en tant qu'on la presente au lieu et en guise de la vraye croix.

Et de faict, comme on attribuë tous les honneurs des jours de la nativité, passion, et resurrection de Nostre-Seigneur, aux jours qui les representent et tiennent leur place, selon l'institution des anniversaires et commemorations qu’on en fait, aussi fait-on pareils honneurs à l’image de la Croix, quant à l’exterieur, qu'au Crucifix : mais ce n’est que pour commemorations et en vertu de la supposition que l'on fait, que l'image represente le Crucifix, et soit en sou lieu à la reception de ces ceremonies exterieures. Certes, il est mal-aysé de contourner à autre

(4) Et ce qui le prouve, c'est qu’on use.

sens les exterieurs honneurs faits anciennement à l'arche de. l'alliance. Et les Anglois honorent à mesme consideration le siege vuide de leur reyne. Or, en quelque façon que ce soit, quand on honore ou la croix en guise de Crucifix, ou autre chose, quelle qu'elle soit, au lieu de ce qu'elle represente, on les honore aussi improprement qu'elles sont improprement ce qu’elles representent. L’adoration donc faite à la croix en cette sorte n’est proprement adoration qu’à l’esgard du Crucifix; et à l'endroict de la croix, ce n'est qu'une adoration impropre et representative.

On peut dire que la croix est encore adorée, selon quelque exterieure apparence, quand on prie Dieu devant la croix, sans autre intention que de monstrer qu'on prie, en vertu de la mort et passion du Sauveur : mais on peut beaucoup mieux dire, que cela n’est adorer la croix, ny peu, ny prou, puisque ny l’action exterieure, ny l'interieure n’est dressée à la croix, ne plus ne moins que lorsque nous adorons du costé d’orient, selon l’ancienne tradition, nous n'adorons en aucune facon l'orient; mais monstrons seulement que nous adorons Dieu toutpuissant, qui s’est levé à nous d’en-haut, pour esclairer tout homme venant en ce monde.

Au demeurant, les pieces du vray bois de la croix, telles que nous les avons aujourd'huy, estant mises en forme de croix, comme est la saincte croix d'Aix en Savoye, outre les sortes d'honneur qu'elles meritent par maniere de reliques, peuvent avoir tous les usages de l’image de la croix. C’est pourquoy la bien-heureuse Paula, adorant la vraye croix, qui estoit en Hierusalem, de son tems, se prosternoit devant elle, comme si elle y eust veu le Sauveur pendant, au recit de S. Hierosme, en son epitaphe. De mesme le signe de la croix fait par le mouvement à tous les usages des images de la croix, et par conséquent part à tous les honneurs. Et outre cela, il a encore pour son particulier et ordinaire honneur d’estre une briefve et puissante oraison, à raison de quoy il est tres-venerable.

L'HONNEUR DE LA CROIX N’EST CONTRAIRE AU PREMIER COMMANDEMENT DU DECALOGUE, ET BRIEFVE INTERPRETATION D'ICEULY.

Mais une grande objection semble encore demeurer sur pied; car il est escrit : Tu n'auras point autres dieux devant moy;

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