LIVRE IV, CHAPITRE XIII
tu ne te feras aucune idole taillée, ny similitude quelconque des choses qui sont au ciel, en haut ny en la terre, à bas, ny des choses qui sont és eaux sous terre; tu ne les adoreras, ny serviras, car je suis le Seigneur ton Dieu, fort, jaloux (Exod. 20). Il est donc deffendu d’avoir les images de la croix, et autres quelconques. Les schismatiques, et autres adversaires de l’Eglise, font profession de puiser en ce commandement toutes les injures execrables qu’ils vomissent contre les catholiques ; comme quand il les appellent idolastres, superstitieux, punais (1), forcenez, insensibles, ainsi que fait le petit traitteur en plusieurs endroicts. Il ne sera donc que bon de le bien considerer, touchant la prohibition qu'il contient de ne faire similitude quelconque, qui est ce qui touche à nostre propos.
Or, j'en ay rencontré quatre signalées interpretations : 1° Les Juifs prennent tant à leur rigueur les mots de cette deffense, qu'ils rejettent toutes images de quelque sorte qu’elles soient, et leur portent une grande hayne, comme le petit traitteur dit.
Cette opinion est du tout barbare. Les images des cherubins (Exod. 25), lyons, vaches, pommes, grenades, palmes, serpent d’airain (Num. 21), sont appreuvées en l'Escriture. Les enfans de Ruben, Gad et Manassé, firent la semblance de l’autel de Dieu (Jos. 22), et leur œuvre est appreuvée. Les Juifs monstrent à Jesus-Christ l’image de Cesar, et il ne la rejette point. L'Eglise a eu de tout tems l’image de la croix, ainsi que j'ay monsiré au second livre. Par nature on fait la similitude de soymesme és yeux des regardans, en l'air, en l’eau, au verre; et la peinture est un don de Dieu et de nature. Cette interpretation . donc combat l’Escriture, l'Eglise, la nature, et n’est aucunement sortable aux parolles precedentes, qui deffendent la pluralité des dieux, à quoy la deffense des images ne sert à rien; ny aux parolles suivantes, qui deffendent l'adoration des idoles, car à quoy faire deffendre l’adoration s’il n’est loysible de les avoir, ny faire : si on deffend d’avoir simplement aucune similitude, qu’est-il besoin d’en deffendre l’adoration ?
2° Un tas de schismatiques et chicanneurs confessent qu'il n’est pas deffendu au commandement dont il est question d’avoir et faire des similitudes et images, mais seulement de les mettre et faire és eglises et temples. Cette opinion est plus notoirement contraire à l'Escriture que la precedente ; car les Juifs et Mahumetans ont au moins pretexte és mots de commandement, qui portent tout net qu'on ne fasse aucune similitude. Mais ceux de
(1) Gâtés, pourris.
cette autre ligue ne sçauroient produire un mot de l'Escriture qui porte qu'il soit moins loysible d’avoir des images és eglises qu'ailleurs. Les Juifs ont au moins quelque ecorce de l'Escriture à leur advantage en ce point; mais ceux-cy, qui ne font que trier
l'Escriture, n’en ont ny suc ny ecorce : et neantmoins qui ne les : croira à leur parolle, ils le proclameront idolastre et ante-christ.
Mais où fut-ce, je vous prie, que les images des cherubins, vaches, lyons, grenades et palmes, estoient anciennement sinon au temple, et quant aux cherubins ; au lieu le plus sacré ? Voilà un grand exemple pour nous; qui nous le veut arracher des mains, 1l doit apporter une grande authorité pour garant : nostre exemple estant l’Escriture, 1l faut une aussi grande authorité pour nous en prohiber l’imitation ; il ne suffira pas d’y apporter des discours.
Dieu propose l'ornement des images en ce vieux temple, à la veuë d'un peuple si enclin à l'idolastrie; qui gardera l'Eglise d’orner les siens des remembrances de la croix et des glorieux soldats qui, sous cet estendart, ont abattu toute l’idolastrie? Aussi certes l’a-t-elle fait de tout tems : jamais elle n'eut temple (qu'on sçache) sans croix, comme j’ay preuvé cy-dessus. Que si les eglises sont maisons du Roy des roys, les ornemens y sont fort convenables. Le temple est image du paradis, pourquoy n'y logera-t-on les pourtraicts de ce qui est en paradis? Quelles plus sainctes tapisseries y peut-on attacher?
Et outre tout cela, cette interpretation tant prisée par les novateurs ne cadre nullement à limitation de la loy, qui veut rejetter toute idolastrie; car ne peut-on pas avoir des idoles et idolastrer hors les temples aussi bien que dedans? Certes, l’idole de Laban ne laissoit pas d’estre idole (Gen. 31), encore qu'il ne fust pas en l’eglise, ou au temple, ny le veau d'or aussi (Exod. 32). Ce commandement donc ne rejettoit pas assez toute idolastrie.
3° Autres ont dit que par cette deffense les autres ressemblances ne sont rejettées, sinon celles qui sont faites pour representer immediatement et formellement Dieu, selon l'essence et nature divine. Et ceux-cy ont dit la verité, quant à ce poinct, que les images de Dieu, à proprement parler, sont deffenduës. Mais ils ont mal entendu le commandement, estimant qu'autres similitudes n'y soient deffenduës, sinon celles de Dieu. Qu'ils ayent bien dit quant au premier poinct, il n’y a point de doubte; car ils parlent des images exterieures , corporelles et artificielles. Or telles images, à proprement parler, doivent representer aux sens exterieurs la forme et figure des