‹ Œuvres complètes de saint François de SalesChapitre 137 sur 355 · LIVRE IV, CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

LIVRE IV, CHAPITRE XIII

choses dont elles sont images, par la similitude qu'elles ont avec icelles. Mais le sens exterieur n’est pas capable d’apprehender par aucune cognoissance la nature de Dieu infinie et invisible. Et quelle forme et figure peut avoir similitude avec une nature qui n’a uy forme, ny figure, et qui est nompareiïlle?

Ce qui soit dit, sans rejetter les images, ésquelles on represente Dieu le Pere en forme d’un vieillard, et le Sainct-Esprit en forme de colombe ou de langues de feu; car elles ne sont pas images de Dieu le Pere ou le Sainct-Esprit, à proprement parler, mais sont images des apparences et figures par lesquelles Dieu s’est manifesté selon l’Escriture, lesquelles apparences et figures ne representoient pas Dieu par maniere d'images, ains par maniere de simples signes. Ainsi le buisson ardent, et semblables apparences, n’estoient pas images de Dieu, ains signes d'iceluy; et tous les pourtraicts des choses spirituelles ne sont pas tant pourtraicts de ces choses-là, comme des formes et apparences par lesquelles ces choses-là ont esté manifestées.

On ne rejette pas non plus les images ou figures mystiques, comme d’un agneau pour representer le Sauveur, ou de colombes pour signifier les apostres ; car ce ne sont pas images des choses qu'elles signifient, non plus que les mots ou les lettres des choses qu'elles denotent : elles representent seulement au sens exterieur des choses, lesquelles, par voye de discours, remettent en memoire les choses mystiquement signifiées par quelque secrette convenance. Bien que je serois d'advis, apres le docte Bellarmin, qu'on ne multipliast pas beaucoup de telles images des choses imvisibles, et qu'il ne fust loysible d'en faire sans le jugement de quelque discret theologien.

Mais au bout de là, je dy que le commandement de Dieu a beaucoup plus d’estenduë que ne porte cette consideration; car si ce commandement ne deffend que les images de la Divinité, à quoy faire sera-t-il particularisé de ne faire similitude quelconque des choses qui sont au ciel, en terre, et és eaux? Item, qui adoreroit l'idole d'une chose creée, ne seroit-il pas idolastre contre ce commandement ? Donc cette interpretation n’est pas legitime, ny sortable à la loy.

4° Voicy donc enfin la droicte et chrestienne intelligence de ce commandement deduite par ordre le plus briefvement et clairement que je scauray.

1° L'idolastrie gist en deux sortes d'actions : les unes sont interieures, par lesquelles on croit et recognoist pour dieu ce

qui n’est pas dieu; les autres sont exterieures, par lesquelles on proteste de l'interieur par les inclinations et sousmissions éxterieures. Les premieres actions peuvent estre sans les secondes, et semblablement les secondes sans les premieres : car celuy qui est affectionné aux idoles, quoy qu’il n’en fasse aucune demonstration, est idolastre ; et celuy qui, volontairement, adore ou honore les idoles exterieurement, quoy qu'il ne leur ayt aucune affection, est idolastre exterieurement, et tant l’un que l’autre offense l’honneur deu à Dieu. Or les actions interieures d’idolastrie sont deffendues par ces parolles : Tu n'auras point d'autres dieux devant moi. Les exterieures sont rejettées par les suivantes : Tu ne te feras point d’idole, ny similitude quelconque, tu ne les adoreras point, ny serviras. Lesquelles deux prohibitions ne visant qu’à un mesme but, de rejetter toute idolastrie, ne font qu’un seul commandement constitué de deux parties.

Que s'il est ainsi, comme je n’en doubte point, cette prohibition de ne faire aucune similitude se doit entendre, non absolument et simplement, mais selon la fin et intention du commandement, comme s'il estoit dit : Tu n'auras point d’autres dieux que moy, tu ne le feras aucune idole, ny aucune similitude ; à sçavoir, pour l'avoir en qualité de dieu, ny ne les adoreras point, ny serviras en cette qualhté-là. De maniere que tout ce qui est porté en ce commandement soit entierement rapporté à ce seul poinct, de n’avoir autre dieu que le vray Dieu, de ne donner à chose quelconque l'honneur deu à sa divine Majesté, et en somme de n'’estre point idolastre.

Mais si quelqu'un veut debattre que la prohibition De n’avotr autre que le seul vray Dieu, soit un commandement separé de l'autre deffense : Tu ne te feras aucune idole, ou semblance quelconque, pour ne m’amuser à le convaincre par vives raisons que je pourrois produire à ce propos, je me contenteray qu'il m'accorde que la prohibition de ne faire aucune similitude, et de les adorer, n’est qu'un mesme et seul commandement. Ce que certes on ne peut nier en aucune façon, sinon que, contre la pure et expresse Escriture (Exod. 34), on veuille faire plus de dix commandemens en la loy, et qu’on veuille oster à ces loyx le nom de Decalogue. Car, si ce n’est qu'un seul commandement qui deffende de ne faire semblance quelconque, et de ne les adorer, il faut que l'une ou l’autre des deux parties qu'il contient soit la principale et fondamentale, et que l’autre se rapporte à elle, comme à son but et projet : que si l’une ne se rap-

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