‹ Œuvres complètes de saint François de SalesChapitre 138 sur 355 · LIVRE IV, CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

LIVRE IV, CHAPITRE XIII

portoit à l’autre, et n’en despendoit, ce seroïent deux commandemens, et non un seul. Or je vous prie, quelle jugera-t-on estre la principale partie de ce second commandement (je parle ainsi pour eviter debat); ou cette-cy : Tu ne te feras aucune idole taillée, ny similitude quelconque ; ou celle-cy : Tu ne les adoreras, ny serviras?

Pour vray, on ne peut dire que la prohibition de ne faire aucune similitude soit le projet et but de tout le commandement; car à ce compte-là, il ne faudroit avoir, ny faire image quelconque, qui est une rage trop expresse. Et d’ailleurs, comme pourroit-on reduire la prohibition de n’adorer les similitudes, à celle-là de ne les faire point? S'il est deffendu de ne les faire, à quel propos deffendre de ne les adorer, puisque sans les faire on ne les peut adorer? Il ÿ auroit une trop grande superfluité en ce commandement de plus qu'aux autres. Donc, la principale partie de ce commandement, qui est toute sa substance, son intention et projet, est la prohibition de n’adorer, ny servir aux idoles et similitudes des choses creées; et l’autre prohibition dé ne les faire point se rapporte à ne les adorer point, ny servir, comme s’il estoit dit : Tu ne te feras aucune idole, ny semblance quelconque, pour les adorer et servir.

Voilà le vray suc de ce commandement, ce qui se peut cognoistre evidemment par les grands advantages que cette interpretation tient sur toutes les autres; car 1° elle est puisée tout nettement de la parolle de Dieu, en laquelle ce qui est dit obscurement en un lieu, a accoustumé d’estre dit plus clairement en un autre, notamment és articles d'importance et necessaires : or ce qui est dit icy par reduplication de negative : Tu ne te feras aucune idole, ny semblance quelconque, tu ne les adoreras, ny serviras, est mis au Levitique purement et simplement, ainsi que nous le declarons , en cette sorte : Vous ne ferez aucune idole et statuë, ny dresserez des tiltres, ny mettrez aucune pierre insigne en vostre terre pour l’adorer (Levit. 26). Et en l’'Exode, Dieu, en inculquant son premier commandement : Vous ne ferez point de dieux d'argent ny d'or (Exod. 20), dit-il, monstrant assez que s’il a deffendu de ne faire aucune similitude, ce n’est sinon affin qu’on ne les fasse pour idolastrer.

2° Cette interpretation joint tres-bien à toutes les autres parties, non-seulement du premier commandement, mais de toute la premiere table, lesquelles ne visent qu’à l’establissement du vray honneur de Dieu; car elle leve toute occasion à l'idolastrie et à toute superstition qui peut offenser la jalousie de

Dieu, sans neantmoins lever le droict usage des images, ny imposer à Dieu une jalousie desreglée et excessive, selon ce que j'ay dit en l’avant-propos.

3° Et comme cette interpretation ne nn aucunement le vray usage des images (en quoy les Juifs et Turcs errent), aussi rejette-t-elle et abolit tout usage des images, statuës et similitudes, qui est contraire à l'honneur de Dieu, non-seulement és temples et eglises, ce quine suffit pas, comme pensent follement plusieurs novateurs, ny seulement des similitudes faites pour representer la Divinité, qui ne suffit pas non plus, comme estiment plusieurs autres, mais absolument tout usage idolastrique, qui est le vray et unique projet de ce premier commandement.

4° Adjoustez la convenance de l’idolastrie interieure avec l'exterieure. L'idolastrie ne consiste pas à se representer en l'ame les creatures , par les especes et images intelligibles, mais seulement à se les representer comme divinitez. Tout de mesme l'idolastrie exterieure ne consiste pas à se representer les creatures, par les ressemblances et images sensibles, mais seulement à se les representer comme divinitez; si que comme le commandement : Tu n'auras autres dieux devant moy, ne deffend point de se representer interieurement les creatures ; aussi la prohibition : Tu ne te feras similitude quelconque, ne deffend pas de se representer exterieurement les creatures, mais de se les representer pour Dieu, en les adorant et servant. C’est cela seul qui est deffendu, tant pour l'interieur que pour l'exterieur.

° Et de plus, cette interpretation est du tout conforme à la : tres-ancienne et catholique coustume de la saincte Eglise, laquelle a tousjours eu des images, notamment de la croix, qui est autant à dire, comme asseurer qu'elle est selon l'intention du Sainct-Esprit. Bref, le dire de Tertullien est tout vray : Non widentur similitudinum legi refragari non in eo similitudims statu deprehensa, ob quem similitudo prohibetur. Ces choseslà ne semblent contrarier à la loy des similitudes prohibées, lesquelles ne se retreuvent en l’estat et condition de similitude, pour lequel la similitude est deffenduë.

Que l’on ayt donc des images de la croix, aux champs, és villes, sur les eglises, dans les eglises, sur les autels, tout cela n'est que bon et sainct; car estant faict, institué et prattiqué pour la conservation de la memoire que nous devons avoir des benefices de Dieu, et pour honorer d’autant plus sa divine bonté, ainsi que j'ay monstré tout au long de ces livres, il ne sçauroit estré deffendu en la premiere table, qui ne vise qu’à l’establis-

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