‹ Œuvres complètes de saint François de SalesChapitre 18 sur 355 · LIVRE I, CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAPITRE VI

CHA PUR EAN

PREUVE CINQUIESME *: PAR LE SOUS-TERREMENT ET CONSERVATION DE LA CROIX,

J’Ay monstré cy-devant combien la croix a de vertu, et combien nous avons de devoir de l’honorer, par les consequences ürées à droit fil des sainctes Escritures, où, comme vous avez veu, je nay pas eu beaucoup de peine à respondre aux argumens de ma partie ; puisqu'ayant fait toutes ses propositions negatives, protestant de ne vouloir rien croire que ce qui est escrit, 1l n’a toutesfois produit qu'un passage de l’Escriture, employé en un sens tres-impertinent. Maintenant donc nous entrons en une seconde maniere de preuver la vertu et l'honneur de la croix, c'est à sçavoir, par le tesmoignage de ceux par l'entremise desquels, et l’Escriture, et tout le Christianisme est venu jusques à nous, c’est-à-dire, des anciens Peres et premiers Chrestiens, avec lesquels le traitteur fait semblant d’avoir eu grand commerce, tant il discourt à playsir de ce qu'ils ont dit. C'est donc icy une preuve tirée du fait de nos devanciers, laquelle nous presuppose que la vraye croix de Nostre-Seigneur (car c’est celle-là de laquelle nous parlons) leur soit venuë à cognoissance. Ce qu'aussi le traitteur tasche de nier le plus pertinemment qu'il luy est possible.

« Il semble, dit-il, que Dieu a voulu prevenir l'idolastrie, » laquelle neantmoins Satan à introduit au monde; car comme » il n'a point voulu que le sepulchre de Moyse ayt esté cognu, »aussi n'y a-t-il point de tesmoignage que Dieu ayt voulu que » la croix de son Fils soit venuë à cognoissance entre les hom- » mes. » Voila ses propres parolles. Un menteur, s’il ne veut estre du tout sot, doit avoir la memoire bonne. Ce traitteur, oubliant ce qu'il a dit icy, parle ailleurs en cette sorte : « Nous ne nions » pas que pour authoriser la predication de l'Evangile, rejettée » alors par les payens, ayant la vogue presque par tout le » monde, Dieu n’ayt fait des miracles au nom de Jesus crucifié. » Et c’est ce qu'Athanase declare au commencement de son livre » contre les idoles, qu’apres la venuë de la croix, l’adoration » des images a esté ostée, et que par cette marque toutes decep- » tions des diables sont chassées. »

Accordez, je vous prie, cet homme avec soy-mesme. Pour prevenir, dit-il, l'idolastrie, Dieu veut que la croix de son Fils

soit cachée. Par la marque de la croix, toutes deceptions des diables sont chassées. La croix abolit l’idolastrie. La croix est cause de l’idolastrie. Qui ne void la contrarieté de ces parolles? L'une ne peut estre vraye, que l’autre ne soit fausse. Mais laquelle sera vraye, sinon celle que non-seulement S. Athanase a proferée, ains est enseignée par Jesus-Christ et les prophetes, et creuë par toute l'antiquité?

Pour vray, tous les prophetes ont predit qu’à la venuë de Nostre-Seigneur, par sa croix et passion, les idoles seroient abolies : Et non memorabuntur ultra, Il n’en sera plus memoire, dit Zacharie (Zach. 13). Et vous, traitteur, voulez au contraire que la croix soit une idole, et que l’idolastrie ayt esté catholique, c’est-à-dire, universelle en l'Eglise de Jesus-Christ Pespace de mille ans, et que la vraye religion ayt esté cachée en une petite poignée de personnes invisibles et incognuës. Jesus- Christ proteste (Joan. 12), Que si un jour il est eslevé en haut, il tirera toutes choses à soy, et le prince du monde sera chassé; et vous voulez que l’eschelle de son exaltation ayt deprimé et abattu son honneur et service. Toute l'antiquité s’est servie de la croix contre le diable, et vous dites que cette croix est le throsne de son idolastrie?

Et quant à l'exemple que vous apportez du sepulchre de Moyse, je ne scay commeil ne vous a ouvert les yeux; car laissant à part l’infasme comparaison que vous faites entre les Juifs et les chrestiens, quant au danger de tomber en idolastrie, ne deviez-vous pas raisonner en cette sorte? Dieu qui n’a pas voulu que le sepulchre de Moyse ayt esté cognu, pour prevenir l’idolastrie, toutesfois 1l a voulu que le sepulchre de Nostre-Seigneur ayt esté cognu et recognu en l'Eglise chrestienne, comme tout le monde scayt, et personne ne le nie : c’est donc signe que le danger de l’idolastrie n’est pas esgal en l’un des sepulchres et en l'autre; et s’il n’y a pas tant lieu de danger d'idolastrie en la manifestation du sepulchre de N.-$., que pour l’eviter il Payt fallu tenir caché, pourquoy y en auroit-il davantage en la croix?

« Mais, se dit le traitteur, 1l n'y a point de tesmoignage que » Dieu ayt voulu que la croix de son Fils vinst à cognoissance. » Certes, voicy une trop grande negative. S. Ambroise, S. Chrysostome, S. Cyrille, S. Hierosme, S. Paulin, S. Sulpice, Eusebe, Theodoret, Sozomene, Socrate, Nicephore, Ruffin, Justin, et plusieurs autres tres-anciens autheurs, sont des tesmoins irreprochables que Dieu a voulu que la croix de son Fils vinst à cognoissance et fust treuvée

Or voyons maintenant comme nostre traitteur enfile les raisons qu'il a pour sa negative. « Car de dire (ce sont ses parolles) » que la croix a esté conservée et enterrée au lieu où elle avoit » esté erigée, qui estoit, comme on devine, le lieu où estoit » enterré Adam, cela n’a vraysemblance aucune; car si on croit » les anciens, Adam a esté enterré en Hebron, et non pres de » Jerusalem. »

Voyez-vous comme il extravague? Son intention estoit de preuver que la croix n’estoit venuë à cognoissance; il le preuve, parce qu'il n’est pas vraysemblable qu'elle ayt esté enterrée là où elle est erigée. Ce qu'il adjouste du lieu où est enterré Adam n’est qu'un incident, et le voilà qu'il se ruë à le rejetter, comme si c’estoit son principal; sautant ainsi de matiere en matiere, comme vraye sauterelle de ce grand puits de l’Apocalypse. Et n'est-ce pas une belle consequence? la croix n’est pas enterrée là où elle fut erigée, donc elle n’est pas venuë à cognoissance! comme si elle n’eust peu venir à cognoissance, sans estre enterrée au lieu où elle fut dressée.

Mais quant à ce qu'il adjouste de la sepulture d'Adam, il monstre combien il a peu de cognoissance des anciens : car la plus grande troupe d’iceux a soutenu que la croix fut plantée sur la sepulture d'Adam. Voicy comme $S. Augustin en parle : « Hierosme prestre a escrit qu'il a appris asseurement des anciens » et plus vieux Juifs, qu’'Isaac de volonté a esté immolé là où » depuis Jesus-Christ a esté crucifié; et mesme, par le rapport » des anciens, l’on dit qu'Adam le premier homme fut jadis » ensevely au lieu où la croix est fischée, et que partant on » l'appelle le lieu de Calvaire, ou du Test, parce que le chef du » genre humain fut ensevely en ce lieu-là : et pour vray, mes » freres, on ne croit pas sans raison que là ayt esté eslevé le » medecin où le malade gisoit, et estoit bien convenable que là » où estoit tombé l’orgueil humain, là s’inclinast aussi la divine » Misericorde. Si que comme ce sang precieux daigne toucher, » en distillant, la poudre de l’ancien pecheur, l’on croye qu’il » l'ayt aussi rachepté. » Si donc on croit les anciens, Adam aura esté enterré au mont Calvaire. Mais cela n’est gueres à nostre propos, et n'importe pas beaucoup.

Le traitteur donc vient à sa seconde raison, et nous recharge bien vivement à son advis. « Ztem (dit-il), veu que les disciples » et apostres de Jesus-Christ ont esté espars durant la mort d'i- » celuy, et qu’apres son ascension ils ont esté prohibez de parler ‘» au nom de Jesus-Christ, que Hierusalem peu apres a esté re-

» duite à une totale extremité et ruyne : quelle apparence y a- » t-il qu'elle ayt esté lors serrée et honorée par ceux qui ont » adheré à Jesus-Christ? » Un enfant verroit cette ineptie : l’Eglise a esté persecutée, donc elle n’a pas serré la croix? Au conträire, la persecution l’a fait cacher; incontinent que la persecution à cessé, on l’a retreuvée. Ltem, l'Eglise estoit persecutée, donc elle n’honoroit pas la croix? Au contraire, la persecution l’enflammoit davantage à son devoir, mais en secret, de peur d'exposer ce memorial de la persecution de Nostre-Seigneur à l’opprobre des ennemys de la croix.

Mais ce n’est que pour embroüiller que ce traitteur dit cecy : car nous ne disons pas que ce soient les amys de la croix qui l'ont ainsi enterrée; ains plutost les ennemys d’icelle, affin d'en abolir la memoire, l’ont ainsi cachée. Ny ne disons pas que ces mesmes ennemys ne l’ayent peu jetter en mer : au contraire, nous disons qu'ils l'ont peu jetter dans la mer, nonobstant la distance qui est entre le port de Japhet et la ville de Hierusalem, ou avec peine, où sans peine, par le moyen des rivieres qui l’eussent regorgée dans la mer. Et disons encore qu'ils la pouvoient brusler; mais nous admirons d’autant plus la Providence supreme, qui n’a pas permis la perte de ce sien estendart.

Or sur tout le traitteur se fasche de ce qu’on dit que sur le mont de la Croix on adjusta les idoles de Venus et d’Adonis : « Qui est-ce, dit-il, qui ne rejettera cette fable, s'il considere » la haine que portoient les Juifs à toutes sortes d'images? » Mais je diray : Qui est-ce qui ne rejettera l’ineptie de ce petit traitteur, s’il considere qu'on ne dit pas que ce soient les Juifs, mais les Gentils qui ayent fait cela; et que ce n’est pas Esope qui raconte ce fait, mais une infinité de tres-graves et anciens autheurs, comme Eusebe, Ruffin, Paulin, Sulpice, Theodoret, Sozomene, Socrate?

Le seul S. Hierosme devroit suffire pour rendre mieux appris ce traitteur; voicy ses parolles en l'Epistre à Paulinus : « Des le temps d’Adrian jusques au regne de Constantin, l'idole de Ju- » piter a esté reverée par l’espace de presque cent quatre-vingts » ans, sur le lieu de la Resurrection de nostre Sauveur, par les » Gentils. Et de mesme en ont-ils fait à celle de Venus, qui estoit » eslevée en marbre sur la montagne de la Croix : les autheurs » de la persecution se persuadant que par ce moyen ils enleve- » roient de nostre estomach de la foy de la Resurrection et de la » Croix, s'ils venoient à polluer (1)les lieux saincts parleurs idoles.

(1) Profaner. E

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