LIVRE I, CHAPITRE VI
» Nostre Bethleem (un petit coin du monde, duquel le Psalmiste » chante (Psal. 84) : La verité est née de la terre), est maintenant » ombragée és bocages d’Adonis ; et en la caverne en laquelle » jadis Jesus-Christ petit a jetté ses cris enfantins, estoit regretté » et pleuré l’amoureux de Venus. » Voyez-vous à quel propos ce traitteur allegue la jalousie des Juifs, puisqu'on ne dit pas que ce fussent les Juifs, mais les Gentils; à quel propos il allegue le tems de la ville de Hierusaiem, puisque ce fut apres son extermination ?
Qui sera donc si desesperé que de mettre en doubte cette histoire, tesmoignée par tant de graves autheurs, et tous voisins des tems dont ils ont parlé, pour bailler credit à ce contrediseur, qui, sans raison, apres douze cens ans, les vient impudemment dementir ?
« Mais se dit le traitteur, tels contes ne servent sinon à anean- » tir la croix de Christ. » Mais quelle insolence est celle-cy, d’injurier tant de saincts Peres, desquels la suffisance est incomparable , au prix de celle de tous ces novateurs?
« La saincte histoire (replique le traitteur) nous enseigne bien » une autre façon qu'ont tenuë les ennemys de la Croix, en ce » qu'ils ont rejetté la predication de l'Evangile. » Voilà pas une belle raison ? Je confesse que celle-là est une autre façon qu'ont tenuë les ennemys de la Croix; mais il ne s’ensuit pas qu’ils n ayent teneu encore celle qui est recitée par ces anciens Peres : car l’une n’est pas contraire à l’autre, mais s’entre-suivent.
Au reste, avant de finir ce propos, je veux descouvrir un trait de ce traitteur, qui monstre combien il est passionné et de mauvaise foy. Il fait dire à S. Athanase, au commencement du livre contre les idoles, qu'apres la venuë de la Croix, toute l’adoration des images a esté ostée. Voilà une fausseté bien expresse ; car S. Athanase ne parle point là des images, mais des idoles. Et de fait, comme auroit-1l dit que par la Croix toute l’adoration des images a esté ostée, luy qui, és questions qu'il a escrites à Antiochus, dit exprez ces parolles : Certes, nous adorons la fiqure de la Croix, composée de deux bois.
Je sçay bien que le traitteur se voudra couvrir de la commune opiniastreté avec laquelle les reformateurs veulent maintenir qu'idole et image n’est qu’une mesme chose. Mais certes c'est une trop grande ineptie; car par là on pourroit dire que Jesus-Christ est une idole, puisqu'il est appellé disertement image de Dieu en l’Escriture. Si donc image et idole n’est qu’une mesme chose, Jesus-Christ, qui est image de Dieu, sera idole de
Dieu, et ceux qui l’adorent seront idolastres. Tout cela n’est que blaspheme.
L'absurdité est toute pareille, quand il dit : « Que les noms » des idoles ont esté changez, mais que les choses sont demeu- » rées au christianisme; » car à ce compte-là, ce que nous appellons Jesus-Christ ne sera que le Jupiter des payens, et le. baptesme de Calvin, Beze, et tels autres, qui furent baptisez parmy les catholiques, sous le nom de la Saincte-Trinité, ne sera fait en realité qu’au nom et en la vertu de quelques idoles.
Il a bien aussi bonne grace quand il met difference entre l'idolastrie payenne et l'idolastrie chrestienne (car il semble que ces parolles se rapportent à cette intention); c’est comme qui diroit une chaleur froide, ou une lumiere tenebreuse. Mais tout revient à ce poinct de faire les chrestiens idolastres, et Jesus-Christ idole. La vehemence du mal-talent que ces reformateurs ont contre l'Eglise catholique les offusque tellement que, pour nous courir sus, ils vont fondre dans ces precipices. Mais cecy soit dit en passant, pour decharger la croyance que l'antiquité nous a faite du sous-enterrement et conservation du bois de la croix, des calomnies et reproches que luy fait ce traitteur.
Et cependant ce n’est pas un petit argument pour la vertu et honneur de la saincte Croix, que Dieu l’ayt ainsi conservée pres de trois cens et trente ans sous terre, sans que pourtant elle soit aucunement pourrie, et que, les ennemys du christianisme ayant fait tout leur possible pour en abolir la memoire, elle leur ayt estée cachée, pour estre relevée en un tems auquel elle fut sainctement reverée. Et pour rendre le miracle de l’Invention et conservation de cette saincte Croix d'autant plus illustre, avoir conservé deux autres croix, qui donnassent occasion à la preuve miraculeuse que l’on eut de la vertu de la troisiesme. Ce sont les parolles de S. Paulin : « Donc, dit-il, la croix du Seigneur si » long-tems couverte, cachée aux Juifs, au tems de la passion, » et qui ne fut point decouverte aux Gentils, qui, sans doute, » creuserent et tirerent beaucoup de terre pour l’edification du » temple qu'ils avoient dressé sur le mont du Calvaire, u’a-t-elle » pas esté cachée par la main de Dieu, à ce que maintenant elle » fust treuvée quand elle a esté religieusement cherchée? »
Le grand Constantin recognoist en ce fait l’admirable providence de Dieu : en l’epistre qu'il escrit à Macaire, selon le recit d'Eusebe (De Constant. Vita, |. 3, ce. 29) et de Theodoret (L. 4, cap. 27) là où parlant de la conservation du sepulchre et autres saincts lieux du Calvaire, il dit ainsi : « Car que la re-
» membrance (1) de la tres-saincte passion ayt esté si longuement » accablée de terre, ainsi, par l’espace de tant d'années, inco- » gnuë Jjusques à ce que, le commun ennemy de tous ayant esté » exterminé, elle apparut à ses serviteurs ; pour vray, cela sur- » passe toutes sortes d'admirations. £f plus bas : La croyance de » ce miracle surpasse toute nature capable de raison humaine. »
Mais à qui revient l'honneur de cette conservation si miraculeuse de la Croix, sinon à Jesus-Christ crucifié? Elle a pris et beu cette vertu incorruptible du sang de la chair, laquelle, ayant souffert la mort, n’a point veu la corruption : /s{am incorruphbilem virtutem, de illius profecto carnis sanguine bibit, quæ passa mortem, non vidit corruptionem. Ce sont les parolles de S. Paulin, ad Sever.