‹ Œuvres complètes de saint François de SalesChapitre 20 sur 355 · DE L'INVENTION DE LA CROIX. PREUVE SIXIESME · texte numérisé non relu

DE L'INVENTION DE LA CROIX. PREUVE SIXIESME

APRES que ce traitteura discouru à playsirsur le sous-terrement et lieu de la croix, il veut en un autre endroit combattre l’Inventon d'icelle, et veut persuader que cette Invention est inventée.

« Il n’est besoin, dit-il, d’entrer sur la recherche, si ç’a esté » uneinvention contreuvée,ou vraye:combien(2)que Volaterran, » et frere Onuphrius Panuinus, de l’ordre des Augustins, en ses » notes sur Platine, en la vie d'Eusebe, pape trente-deuxiesme, » donne assez à entendre que c’est chose incertaine, veu la » diversité qui se treuve és autheurs, touchant le tems de cette » Invention; et si l’on croit quelques historiens, Helene estoit » encore infidelle alors, et Constantin mesme n’estoit pas ferme » chrestien, et n’avoit rien en Syrie encore : et quelques-uns » disent qu’elle ne fut treuvée du tems du grand Constantin, » mais de Constantin son fils : joint qu'Eusebe, qui a escrit la vie » de Constantin, et qui parle de ce qu'Helene fit en Hierusalem, » ne dit un seul mot de cette Invention de croix. Aussi ne s’ac- » corde S, Ambroise avec les autres historiens; car il dit que » cette croix fut cognuë au tiltre d'icelle, et les autres disent que » ce fut par la guerison miraculeuse d’une femme. » Voilà ce que dit le traitteur quant à ce poinct.

Or, qui vid jamais une raison si deraisonnable, que pour l'incertitude du tems on tre en consequence l'incertitude de la chose mesme?

(1) Représentation. — (2) Quoi.

Combien de temps y a-t-il que le monde fut ereé? Il n’y à chronologien qui n’en ayt son opinion à part : faut-il dire pourtant que le monde n’a pas esté creé? En quel aage mourut Nostre-Seigneur? Qui dit à trente-un, qui dit à trente-deux, qui dit à trente-quatre ans, et ce grand Irenée passe jusques à cinquante : faudroit-1l donc dire, pour cette diversité d'opinions de l’'aage auquel Nostre-Seigneur souffrit, que sa mort fut incertaine? Autant en diray-je du baptesme d’iceluy, et des autres choses tesmoignées en l’'Escriture, lesquelles, estant tres-certaines, ont la circonstance du tems tres-incertaine. Chacun sçayt que S. Clement fut pape, mais on ne sçayt si ce fut devant, ou apres Linus et Cletus. Combien de gens y a-t-il au monde qui ne sçavent ny le jour, ny l’an de leur naissance ?

Volaterran donc et le docte Onuphrius ne monstrent point que l’histoire de l’Invention de la Croix soit incertaine, quoy qu'ils produisent l'incertitude du tems auquel elle a esté faite. Il n'importe de sçavoir le jour, l’an, l'heure; il suffit que la chose soit advenuë. Et quant à Panuinus, voyant Platine dire que cette Invention fut faite sous Eusebe, 1l se resout, et dignement, à l'opinion contraire, ne laissant pas la chose indecise, comme presuppose le traitteur, qui s’enferre luy-mesme, quand laissant les autheurs d'accord, en l'Invention de la Croix, il allegue seulement leur discorde en l’aage et tems d’icelle; car c’est purement confesser ce qu'il avoit premierement nié, à sçavoir, qu'il y a bon tesmoignage que Dieu a voulu que.la croix de son Fils vinst à cognoissance.

Rien de bon, rien de sainct ne se fait que Dieu n’en soit autheur. Or, l’Invention de la Croix est celebrée par tant de graves et saincts Peres comme une œuvre pieuse et saincte, comme donc n’y a-t-il point de tesmoignage que Dieu l'ayt vouluë? Tesmoigner qu’une œuvre est saincte, c'est tesmoigner que Dieu la veut.

Mais il y a plus; car tous les plus graves autheurs qui ont escrit de l’Invention de la saincte Croix, comme $S. Ambroise, S. Paulin; Eusebe, Ruffin, Sozomene, asseurent qu'Helene fut inspirée d’aller à la recherche de ce bois sacré. Eusebe dit : Advertie par de divines visions. Divino inspirata concilio, dit Paulinus, Inspirée par le conseil divin. /nfuso sibi sancto Sptritu, dit S. Ambroise. Le Sainct-Esprit luy estant infus. Et Socrate : Admonestée divinement en sommeil. Voilà donc plusieurs tesmoignages que Dieu à voulu la croix de son Fils estre treuvée.

Mais le traitteur oppose qu'Eusebe, parlant en la vie de Constantin de ce qu'Helene fit en Hierusalem, ne fait aucune mention de l’Invention de la Croix. Je dy qu'il laissa d’en parler tout exprez en la vie de Constantin, pour estre chose toute cognuë de ce tems-là : et neantmoins il touche cette histoire en passant, és lettres qu'il recite de Constantin à Macaire, evesque de Hierusalem. Mais en sa Chronique traduite par S. Hierosme, il tesmoigne si ouvertement cette Invention que rien plus : « Helene, » dit-il, mere de Constantin, advertie par de divines visions, » treuva pres de Hierusalem le tres-heureux bois de la croix, » auquel le salut du monde fut pendu. »

Et S. Ambroise ne se treuvera point contraire en cet endroict aux autres ; car ce qu'il dit, les autres le disent, quoy qu'il ne dit pas tout ce que les autres disent. Il est vray, comme dit S. Ambroise , que la croix de Nostre-Seigneur fut cognuë par le tiltre: mais parce que le tiltre estoit separé de la croix, comme dit Sozomene, elle n’estoit pas encore du tout assez evidemment recognuë, dit Ruffin. On commença donc à la recognoistre par le lieu de l’affixion du tiltre : c’est ce que rapporte S. Ambroise; puis on la recognut encore mieux et plus parfaictement, par les miracles que Dieu fit à l’attouchement de ce sainct bois : car Helene ayant treuvé trois croix aupres du sepulchre, et ne pouvant recognoistre, à plein, laquelle estoit la saincte et sacrée, Macaire, evesque de Hierusalem , fit une belle priere à Dieu, recitée par Ruffin, pour obtenir un signe par lequel on pust discerner la croix de Jesus-Christ. Or il y avoit là pres une dame presque morte d’une maladie longue et incurable, à laquelle on appliqua les deux croix des larrons; mais pour neant, car la mort ne les craignoit point. On la toucha donc du bois de la croix saincte , et tout aussi-tost la mort se retira bien loing, ne pouvant porter l'effort de la croix sur laquelle elle avoit esté vaincuë et morte, lorsqu'elle osa entreprendre d’y faire mourir la vie. Ainsi cette femme, toute guerie sur-le-champ, se leve cheminant et loüant le Crucifié. S. Paulin (Epist. 31 ad Sev.), Sulpice (His. sacr., 1. 2), et Sozomene (Hist. Eccl.), recitent qu’alors mesme un homme mort ressuscita au toucher de ce sainct bois.

Enfin le traitteur dit plusieurs choses en cet endroict, sans alleguer autres autheurs , sinon quelqu'un, et quelques-uns, à quoy je ne suis obligé de respondre, jusques à ce qu'il me les nomme. Aussi bien, ce qu’il en vent deduire n’est guere à propos, non plus que l’histoire impertinente qu'il a prise des sermons de Discipulus (Serm. 21, de Invent. Crucis), qui ne fait rien contre

nous, puisque les catholiques ne tiennent pas ce Disciple pour maistre de leur foy : et ne disons pas que quelque particulier catholique ne puisse advancer quelque chose mal asseurée; mais cela ne prejudicie point à la foy publique de l'Eglise. Cependant Discipulus ne baille pas ce conte-là pour chose asseurée, mais proteste de l’avoir pris du livre apocryphe de Nicodeme. Ce que le traitteur a dissimulé.

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