‹ Œuvres complètes de saint François de SalesChapitre 21 sur 355 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

QUE LA CROIX REPRESENTE LA PASSION DE NOSTRE-SEIGNEUR. PREUVE SEPTIESME.

L'on treuve que le sainct bois de la croix a eu plusieurs usages parmy les chrestiens , dés son Invention; mais parlant generalement, on les peut reduire à trois : 4° Car les anciens s’en sont servis comme d’un cher memorial et devote remembrance de la passion. 2° Comme d’un bouclier et remede contre toutes sortes de maux. 3° Comme d’un sainct et propre moyen pour honorer Jesus-Christ crucifié. Or le traitteur fait semblant d'ignorer tout cecy, et quant au premier usage, qui est de representer la passion, il en parle en cette sorte :

« Si par le mot de Croix nous entendons les souffrances que » le Fils de Dieu a portées en son corps et en son ame, ayant » esté remply de douleurs, comme dit Isaye (c. 53), et ayant esté » contesté en son ame jusques à la mort, voire ayant beu la » coupe de lire de Dieu, à cause de quoy il a crié : Mon » Dieu, mon Dieu! pourquoy m'as-tu abandonné (Matth. 27)? » il est certain que telles souffrances ne se peuvent representer, » car nos sens ne les sçauroient comprendre; mais par la foy » nous entendons quelles sont infinies et indicibles : pourtant » nous disons en nostre symbole que nous croyons que Jesus- » Christ a souffert, qu’il a esté crucifié, mort et ensevely; et » est descendu aux enfers : que si cela est indicible, il est » aussi irrepresentable. »

Voilà la philosophie; mais voyons un peu ce qu’elle vaut.

Si par les souffrances de Nostre-Seigneur il entend la valeur et merite d’icelles, il dit vray qu’elles sont infinies : mais il

s'explique mal, les appellant souffrances, douleurs , tristesse, coupe de l'ire de Dieu, et abandonnement d’ iceluys) il faudroit plutost les appeller consolations, et douce eau salutaire, de la-

quelle les abreuvez n'auront jamais plus soif. Puis encore dit-il mal; car, quoy que cette valeur et ce merite de la passion soient infinis, et que nos sens ne les puissent comprendre, ils sont neantmoins representables, autrement ils ne seroient pas croyables. Rien n’est creu qui ne soit premier representé à nostre oùye, qui est un de nos sens. Daniel represente Dieu; l’homme est fait à l’image et ressemblance de Dieu, ce qui ne se peut sans qu'il le represente : « Les choses invisibles de Dieu se voyent » de la creature du monde, par les choses faites (Rom. 1). » « Ainsi les cieux nous representent et annoncent la gloire de » Dieu (Psal. 18). » Aïnsi les cherubins, quoy qu'invisibles, et surmontant de bien loing la capacité de nos sens, n’ont pas laissé d’estre representez en l’ancienne loy (Exod. 25).

S'il entend les propres peines, souffrances et passion de Nostre-Seigneur, 1l est inepte de dire qu’elles sont irrepresentables; car qu'est-ce que representoient tant de sacrifices sanglans de l’ancienne loy (1. Cor. 10 ; Heb. 9)? et qu'est-ce que represente maintenant l'Eucharistie, sinon la passion et mort du Sauveur ? Jacob n'eut pas plutost veu la robbe de son fils Joseph ensanglantée (Gen. 37), que tout à coup il se representa si vivement la mort presupposée d’iceluy, qu'il ne pouvoit estre consolé.

Qui est-ce qui, voyant la croix de Nostre-Seigneur, ne se represente sa mort et passion? « J’ay veu bien souvent, dit S. Gre- » goire de Nissene, la figure de la passion, et n’ay peu passer les » yeux sur cêtte peinture, sans larmes, lorsque je voyois l’ou- » vrage de l’artifice estre desmontré en la personne signifiée » ({ Conc. Nic., Act. 2 et 4). » C’estoit lorsqu'il voyoit l’image d'Abraham, sacrifiant son fils, tant elle luy representoit piteusement les martyres de ces deux personnages, et la passion de Nostre-Seigneur qui y estoit figurée.

Ce mesme traitteur est encore inepte, s’il veut dire que les souffrances mesmes sont infinies, parce que boire lire de Dieu, et estre abandonné d’iceluy, est un mal infini : 1] semble neantmoins que ce soit son intention, quand il dit que le Sauveur a beu la coupe de l’ire de Dieu, et met entre les arücles de la passion la descente aux enfers; ce que sans doute il rapporte à la crainte que Calvin attribuë à Jesus-Christ, disant qu'il eut peur et crainte pour le salut de son ame propre, redoutant la malediction et ire de Dieu. Mais cela est un blaspheme intolerable, comme j'ay monstré cy-devant, puisque la crainte presuppose probabilité en l’'evenement du mal que l’on craint, et que partant

Nostre-Seigneur eust probabilité de sa damnation. Chose horrible avdire !

Le traitteur donc ne peut pas dire que les souffrances de Nostre-Seigneur sont irrepresentables pour estre infinies, et moins encore pour estre indicibles; car Dieu, qui est infiny, ne laisse pas de nous estre representé en plusieurs sortes, et sa gloire mesme, quoy qu'elle soit indicible, quant à la grandeur de ses perfections : autrement ny Dieu, ny sa gloire, ne sont pas du tout indicibles; car ils seroient incroyables, puisque nous ne croyons que par l'oüye.

Or, ces inepties sont mises en avant par le traitteur, d’autant qu'il pense que pour representer une chose, il la faille ressembler de tout poinct : ce qui est sotetignorant, car les plus parfaictes images ne representent que les lineamens et couleurs exterieures. Et neantmoins on dit, et il est vray, qu’elles representent vivement. Les choses sont representées par leurs effects, par leurs ressemblances, par leurs causes, et enfin par tout ce qui en reveille en nous la souvenance; car tout cela nous rend les choses absentes comme presentes.

Le traitteur dit que c’est un article de foy, et partant incomprehensible à nos sens. Je confesse tout cela : mais je dy aussi que cet article est representable, non pas certes parfaictement, (car qui representeroit jamais la valeur et le prix de ce sang divin, et la grandeur des travaux interieurs du Sauveur?) mais il est representable comme les hommes et les maisons, dont on ne represente que les visages et façades exterieures.

Or, que le bois de la croix represente la passion de Nostre-Seigneur, la chose est de soy trop claire; l’infaillible rapport que la croix à au Crucifix ne peut moins operer que cette representation. Dont Ruffin parlant de la piece de la croix qu'Helene laissa en Hierusalem, 1l dit qu'elle estoit encore gardée de son tems, avec une soigneuse veneration, pour souvenance et memoire : Etiam nunc ad memoriam solita veneratione servatur. Autant en dit Socrate. Theodoret dit qu’on la bailla en garde à l’evesque, affin qu’elle fust pour memorial de salut à la posterité. Ainsi Constantin le Grand, en l'Epistre à Macaire, appelle les lieux du sepulchre et croix de Nostre-Seigneur : Sigruficationem passionis sanclissinæ; Signe de la tres-saincte passion.

Et S. Paulin, en l’Epistre à Severe, lui envoyant une petite piece d’une partie de la croix : « Que vostre foy, dit-il, ne soit » point retrecie, vos yeux charnels voyant peu de chose : mais

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