‹ Œuvres complètes de saint François de SalesChapitre 233 sur 355 · QU’IL FAUT ESTRE FIDELE ÉS GRANDES ET PETITES OCCASIONS · texte numérisé non relu

QU’IL FAUT ESTRE FIDELE ÉS GRANDES ET PETITES OCCASIONS

L’Espoux sacré, au Cantique des cantiques, dit que son Espouse luy a ravy le cœur par un de ses yeux et l’un de ses cheveux. Or, entre toutes les parties exterieures du corps humain, il n’y en a point de plus noble, soit pour l’artifice, soit par l’acüivité, que l'œil; ny point de plus vile, que les cheveux. C'est pourquoy le divin Espoux veut faire entendre qu'il n’a pas seulement aggreables les grandes œuvres des personnes devotes, mais aussi les moindres et plus basses, et que, pour le servir à son goust, il faut avoir grand soin de le bien servir aux choses grandes et hautes, et aux choses petites et abjectes, puis que nous pouvons esgalement, et par les unes et par les autres, luy desrober son cœur par amour.

Preparez-vous doncques, Philotée, à souffrir beaucoup de grandes afflictions pour Nostre-Seigneur, mesme le martyre : resolvez-vous de luy donner tout ce qui vous est de plus precieux, s’il luy playsoit de le prendre, pere, mere, frere, mary, femme, enfans, vos yeux mesmes et vostre vie; car à tout cela vous devez apprester vostre cœur. Mais, tandis que la divine Providence ne vous envoye pas des afflictions si sensibles et si grandes, et qu'il ne requiert pas de vous vos yeux, donnez-luy pour le moins vos cheveux. Je veux dire, supportez tout doucement les menuës injures, ces petites incommoditez, ces pertes de peu d’importance, qui vous sont journalieres : car, par le moyen de ces pettes occasions, employées avec amour et dilection, vous gaignerez entierement son cœur, et le rendrez tout vostre : ces petites charités quotidiennes, ce mal de teste, ce mal de dents, cette defluxion, cette bigearrerie du mary ou de la femme, ce cassement d’un verre, ce mespris ou ceste mouë, cette perte de gans, d’une bague, d’un mouchoir, cette petite incommodité que l’on se fait d'aller coucher de bonne heure, et de se lever matin pour prier, pour se communier, cette pelite honte que l’on a de faire certaines actions de devotion publiquement : bref, toutes ces petites souffrances estant prinses et embrassées avec amour, contentent extremement la Bonté divine, laquelle, pour un seul verre d’eau, a promis la mer de toute felicité à ses fidelles ; et parce que ces occasions se presentent à tout moment, c’est un grand moyen pour assembler beaucoup de richesses spirituelles, que de les bien employer.

Quand j'ay veu, en la vie de S' Catherine de Sienne, tant de ravissemens et d’eslevations d'esprit, tant de parolles de sapience, et mesme des predications faites par elle, je n’ay point doubté qu'avec cet œil de contemplation, elle n’eust ravy le cœur de son espoux celeste; mais j'ay esté esgalement consolé, quand je l'ay veuë en la cuisine de son pere tourner humblement la broche, attiser le feu, apprester la viande, paistrir le pain, et faire tous les plus bas offices de la maison, avec un courage plein d'amour et de dilection envers son Dieu. Et n’estime pas moins la petite et basse meditation qu'elle faysoit parmy ces offices vils et abjects, que les extases et ravissemens qu’elle eut si souvent, qui ne luy furent peut-estre donnez qu’en récompense de cette humilité et abjection. Or, la meditation estoit telle : elle s’imaginoit qu'apprestant pour son pere, elle apprestoit pour Nostre-Seigneur, comme une autre saincte Marthe ; que sa mere tenoit la place de Nostre-Dame et ses freres le lieu des Apostres, s’excitant en cette sorte de servir en esprit toute la cour celeste, et s’employant à ces chetifs services avec une grande suavité, parce qu’elle scavoit la volonté de Dieu estre telle. J’ay dit cet exemple, ma Philotée, affin que vous sçachiez combien il importe de bien dresser toutes nos actions, pour viles qu’elles soient, au service de sa divine Majesté.

Pour cela je vous conseille, tant que je puis, d’imiter cette femme forte que le grand Salomon a tant louée, laquelle, comme il dit, mettoit la main à choses fortes, genereuses et relevées, et neantmoins ne laissoit pas de filer et tourner le fuseau : e//e a mis la main à chose forte, et ses doigts ont prins le fuseau. Mettez la main à chose forte, vous exerçant à l’orayson et meditation, à l'usage des sacremens, à donner de l’amour de Dieu aux ames, à respandre de bonnes inspirations dedans les cœurs, et enfin à faire des œuvres grandes et d'importance, selon vostre vacation; mais n'oubliez pas aussi vostre fuseau et vostre quenouille, c’est-à-dire prattiquez ces petites et humbles vertus, lesquelles, comme fleurs, croissent au pied de la croix, le service des pauvres, la visitation des malades, le soin de la famille, avec les œuvres qui dependent d'iceluy, et l’utile diligence qui ne vous laissera point oysive : et parmy toutes ces choses-là, entrejettez de pareilles considerations à celles que je viens de dire de saincte Catherine.

Les grandes occasions de servir Dieu se presentent rarement, mais les petites sont ordinaires : or qui sera fidelle en peu de chose , dit le Sauveur mesme, on l’establira sur beaucou.

Faites donc toutes choses au nom de Dieu, et toutes choses seront bien faites : soit que vous mangiez, soit que vous beuviez, soit que vous dormiez, soit que vous vous recreiez, soit que vous tourniez la broche, pourveu que vous sçachiez bien mesnager vos affaires, vous profiterez beaucoup devant Dieu, faysant toutes ces choses, parce que Dieu veut que vous les fassiez.

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