‹ Œuvres complètes de saint François de SalesChapitre 234 sur 355 · QU'IL FAUT AVOIR L'ESPRIT JUSTE ET RAISONNABLE · texte numérisé non relu

QU'IL FAUT AVOIR L'ESPRIT JUSTE ET RAISONNABLE

Nous ne sommes hommes que par la raison, et c’est pourtant chose rare de treuver des hommes vrayement raisonnables, d'autant que l’amour-propre nous detraque ordinairement de la raison, nous conduisant insensiblement à mille sortes de petites, mains dangereuses injustices et iniquitez, qui, comme les petits renardeaux, desquels il est parlé aux Cantiques, demolissent les vignes : car d'autant qu'ils sont petits, on n’y prend pas garde, et parce qu'ils sont en quantité, ils ne laissent pas de beaucoup nuyre. Ce que je m'en vay vous dire sont-ce pas iniquités et desraisons ?

Nous accusons pour peu le prochain, et nous nous excusons en beaucoup; nous voulons vendre fort cher, et achepter à bon marché; nous voulons que l’on fasse justice en la maison d’autruy, et chez nous misericorde et connivence ; nous voulons que l’on prenne en bonne part nos parolles, et sommes chatoüilleux et doüillets à celles d’autruy; nous voudrions que le prochain nous laschast son bien en le payant, n'est-il pas juste qu'il le garde en nous laissant nostre argent? nous luy sçavons mauvais gré de quoy il ne nous veut pas accommoder, n'a-t-il pas plus de raison d’estre fasché de quoy nous le voulons incommoder?

Si nous affectionnons un exercice, nous mesprisons tout le reste, et contrerollons tout ce qui ne vient pas à nostre goust. S'il y a quelqu'un de nos inferieurs qui n’ayt pas bonne grace, ou sur lequel nous ayons une fois mis la dent, quoy qu'il fasse, nous le recevons à mal, nous ne cessons de le contrister, et tousjours nous sommes à le calanger (1). Au contraire, si quelqu'un nous est aggreable d’une grace sensuelle, il ne fait rien que nous n’excusions. [l y a des enfans vertueux, que leurs peres et meres ne peuvent presque voir, pour quelque imperfection corporelle; il y en a des vicieux qui sont les favoris, pour quelque grace corporelle. En tout, nous preferons les riches aux pauvres, quoy qu'ils

(1) Tourmenter, bousculer.

ne soyent, ny de meilleure condition, ny si vertueux : nous preferons mesme les mieux vestus. Nous voulons nos droicts exactement, et que les autres soyent courtois en l’exaction des leurs; nous gardons nostre rang pointilleusement, et voulons que les autres soyent humbles et condescendans ; nous nous playgnons aysement du prochain, et ne voulons qu'aucun se playgne de nous ; ce que nous faysons pour autruy nous semble tousjours beaucoup, ce qu’il faict pour nous n’est rien, ce nous semble : bref, nous sommes comme les perdrix de Paphlagonie qui ont deux cœurs; car nous avons un cœur doux, gracieux et courtois en nostre endroict, et un cœur dur, severe et rigoureux envers le prochain. Nous avons deux poids, l’un pour peser nos commoditez avec le plus d'avantage que nous pouvons, l’autre pour peser celles du prochain, avec le plus de desadvantage qu'il se peut. Or, comme dit l’Escriture, les levres trompeuses ont parlé en un cœur et un cœur, c’est-à-dire, elles ont deux cœurs ; et d’avoir deux poids, l’un fort pour recevoir, et l’autre foible pour delivrer, c’est chose abominable devant Dieu. Philotée, soyez esgale et juste en vos actions. Mettez-vous tousjours en la place du prochain, et le mettez en la vostre, et ainsi vous jugerez bien; rendez-vous vendeuse en acheptant, et achepteuse en vendant, et vous vendrez et achepterez justement. Toutes ces injustices sont petites, parce qu'elles n'obligent pas à restitution, d'autant que nous demeurons seulement dans les termes de la rigueur en ce qui nous est favorable; mais elles ne laissent pas de nous obliger à nous en amender, car ce sont des grands deffauts de raison et de charité : et au bout de là ce ne sont que des tricheries; car on ne perd rien à vivre genereusement, noblement, courtoisement, et avec un cœur loyal, esgal et raisonnable. Ressouvenez-vous donc, ma Philotée, d'examiner souvent vostre cœur, s’il est tel envers le prochain, comme vous voudriez que le sien fust envers vous, si vous estiez en sa place, car voilà le poinct de la vraye raison. Trajan, estant censeuré par ses confidens, de quoy il rendoit, à leur advis, la majesté imperiale trop accostable : Oüy dea! dit-il, ne dois-je pas estre tel empereur à l’endroict des particuliers, que je desirerois rencontrer un empereur, si j'estois particulier moy-mesme ?

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