LIVRE I, CHAPITRE X
ensemble, et que l'abbé Jean Anachorete avoit accoustumé de le faire bien souvent.
3° Par l’adoration solemnelle de cette mesme croix qui estoit en Hierusalem, « laquelle (et ce sont les parolles de $. Paulin) l’'evesque de cette ville-là produit toutes les années à Pasques, pour estre adorée du peuple, luy estant le premier à l’honorer : Episcopus urbis ejus quotannis, cum Pascha Domini agitur, adorandam populo, princeps ipse venerantium promit. Et ceux qu'Eviratus raconte y avoir fait pelerinage y alloient pour adorer la saincte croix, et les lieux venerables, comme dit expressement l’histoire.
4° Mais il y a bien plus : car, auparavant mesme que la croix fust treuvée par Helene, les chrestiens monstroient en quel honneur ils avoient la croix, honorant mesme le lieu où elle avoit esté plantée. Ce qui est touché par tous les autheurs; mais beaucoup plus expressement par Sozomene, qui dit : « Que les enne- » mys de la croix avoient dressé un temple à Venus, dans lequel » ils avoient mis l’idole d'icelle, à cette intention, que ceux qui » adoreroient Jesus-Christ en ce lieu-là, semblassent adorer Ve- » nus, et qu'à la longueur du tems la vraye cause vinst en ou- » bly, pour laquelle les hommes honorent ce lieu-là. » Donc les Gentils virent que les chrestiens honoroïent ce sainct lieu, auquel Nostre-Seigneur avoit esté crucifié. Combien plus eussentils honoré la saincte croix?
5° Et partant Lactance Firmien, avant que la croix fust treuvée, avoit desjà escrit :
Flecte genu, lignumque crucis venerabile adora. Plie les genoux, et adore le bois venerable de la croix.
Et Sozomene apres avoir raconté l’histoire de l’Invention de la croix, et les merveilles qui s’y firent : « Et cela, dit-il, n’est pas » tant esmerveillable, principalement puisque les Gentils mesme » confessent que cecy est un vers de la Sybille :
» O lignum felix in quo Deus ipse pependit!
» O bois heureux qui tiens Dieu mesme en toy pendu!
» Car personne (quoy qu'on voulust par tous moyens combattre » contre cecy) ne le sçauroit nier; donc le bois de la croix, et sa » veneration, a esté presignifié par la sybille. » Voilà ses mots.
6° Parce que les anciens estimoient beaucoup de s’entre-honorer, quand ils se donnoient les uns aux autres des pieces de la croix par present, comme nous avons veu d'Helene et Constan-
tin, de S'° Meleine et de Paulin, et de Sulpice. Ainsi S. Gregoire le Grand envoya à Reccarede, roy des Visigoths, une particule de la croix comme un grand present : comme de la memoire de nos peres, le roy des Abyssins envoya par honneur un pareil present au roy Emmanuël de Portugal, par Matthieu Armenien son ambassadeur, comme un gage de la fidelité de son alhance.
7° Les anciens ont honoré la croix, luy attribuant plusieurs noms honorables, comme Helene et S. Ambroise l'ont appellée « Estendart de salut, triomphe de Jesus-Christ, palme de la vie » eternelle, redemption du monde, espée de laquelle le diable » a esté tué, remede de l'immortalité, sacrement du salut, bois » de verité. » S. Paulin l’appelle « Deffense de la vie presente, » gage de l'eternelle, chose de tres-grande benediction. » Macaire, evesque de Hierusälem, l'appelle Bois bien-heureux, croix qui a esté pour la gloire du Seigneur. Justinien l’empereur : Sacrum christianorum signum , Signe sacré des chrestiens. Et le grand S. Cyrille, au recit du traitteur mesme, l'appelle Bois salutaire; et ailleurs Trophée du roy Jesus. Eusebe : Bois tres-heureux; Lactance : Bois venerable. Ainsi l’antiquité l’a nommée de cent noms tres-venerables.
8° Quelques-uns des anciens Peres ont estimé que ce mesme bois de la vraye croix seroit reparé, et comparoistroit au ciel le jour du jugement, selon la parolle de Nostre-Seigneur (Matth. 24) : Alors apparorstra le signe du Fils de l’homme au ciel : c'est l’advis, ce me semble, de S. Chrysostome, au Sermon de la Croix et du Larron, et de S. Ephrem, au livre de la Vraye penitence, chap. 3, 4, et a esté predit par la Sybille, disant :
O lignum felix in quo Deus ipse pependit!
Nec te terra capit, sed cœli tecta videbis, Cüm renovata Dei facies ignita micabit !
C'est-à-dire,
O bois heureux qui tiens Dieu mesme en toy pendu! Quel honneur te pourroit en terre estre rendu?
Au ciel un jour, Ô croix, tu seras triomphante, Quand la face de Dieu s’y fera voir ardente.
Et la raison y est bien apparente, parce qu'entre toutes les croix, la vraye croix est le plus proprement signe et estendart de Jesus-Christ.