‹ Œuvres complètes de saint François de SalesChapitre 31 sur 355 · LIVRE I, CHAPITRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAPITRE I

Et pour cela la croix ne laissera pas d’estre semblable au T latin, grec et hebrieu, puisqu'il y aura peu de difference.

Outre cela, les anciens ont quelquesfois peint ou façonné sur la croix d’autres choses, pour remarquer quelques mysteres et moralitez; car les uns courboient le bout de la croix en forme d’une crosse, pour representer la lettre P des Grecs : un peu plus bas, ils y mettoient deux pieces en forme de la lettre X, qui sont les deux premieres lettres du nom de Christ; et un peu plus bas estoit le traversier de la croix, auquel pendoit un voile, comme on fait maintenant en nos gonfanons, pour monstrer que c’estoit l’estendart de Jesus-Christ. C’est ainsi que l’a descrit Pierius, et apres luy le docte Bellarmin, et plusieurs autres des nostres, à quoy le traitteur s'accorde. Les autres mettoient sur la croix une couronne emaillée, qui de pierres precieuses comme Constantin fit en son /abare (1), qui de fleurs, comme fit S. Paulin, en une belle eglise de Nole, sur l'entrée de laquelle ayant fait peindre en cette sorte une croix, il y fit mettre ces vers :

Cerne coronatam Domini super atria Christi Stare crucem, duro spondentem celsa labori Præmia : tolle crucem, qui vis auferre coronam.

Voy, sur le sainct portail de cette eglise ornée,

La croix de ton Sauveur hautement couronnée,

Qui fidelle promet aux peines et travaux

De ses vrays courtisans mille loyers tres-hauts.

Prends donc avec sa croix tous les maux qu'il te donne, Si par elle tu veux prendre un jour sa couronne.

Et sur trois autres portes de la mesme eglise estoient peintes deux croix, decà et delà, sur lesquelles, outre les couronnes de fleurs, estoient branchées des colombes avec cette devise :

Ardua floriferæ crux cingitur orbe coronæ,

Et Domini fuso lincta cruore rubet :

Quæque super signum resident cœleste columbæ , Simplicibus produnt regna patere Dei.

De mille belles fleurs une large couronne La croix de mon Sauveur tout par tout environne : Croix qui prend sa couleur de ce rouge et pur sang Qui sort des pieds, des mains, de la teste, et du flanc : Deux colombes en sus montrent qu’il nous faut croire Qu’aux simples seulement Dieu fait part de sa gloire.

(1) Labarum,

. Et sur le mesme subjet :

Hac cruce nos mundo, et nobis interfice mundum , Interitu culpæ vivificans animam :

Nos quoque perficies placitas tibi, Christe, columbas, Si vigeat puris pars tua pectoribus.

Fay, Dieu ! que par ta croix nous mourions tous au monde, Fay que le monde aussi meure tout quant à nous :

Aïnsi il adviendra pour le salut de tous,

Que le peché mourant, la vie en l’ame abonde;

Et puisque nos forfaits nous sont abominables,

Espure de nos cœurs les cachots plus infects :

Lors nous serons, Ô Dieu ! comme colombes faits,

Simples et bien-aymez tout aussi-tost qu'aymables.

Le mesme $S. Paulin avoit fait peindre la croix autour de l’au-

tel, avec une troupe de colombes sur icelle (1), et force palmes, et un agneau qui estoit sous la croix teinte en sang : autant designoit-il d’en faire en une basilique qu’il faysoit bastir à Fondy; et tout cecy monstre combien d'honneur l’on portoit à la croix. Constantin meltant la croix en son labare, croyoit que ce luy seroit un estendart salutaire, comme dit Eusebe; et en y mettant le nom abregé de Christ, monstroit que la croix estoit la vraye enseigne de Jesus-Christ, et non le siege de l’idolastrie, comme le traitteur l’a descrit, et y mettant la riche couronne de pierres precieuses, 1l declaroit que tout honneur et gloire appartient au Crucifix, et que la couronne imperiale devoit s'appuyer sur la Croix.

.S. Paulin, mettant la couronne de fleurs sur la croix, vouloit dire, comme il tesmoigne par ses vers, que par la croix nous obtenons la couronne de gloire; par les colombes, il signifioit que le chemin du ciel, qui a esté ouvert par la croix, n’estoit que pour les simples et debonnaires; autresfois, par la troupe des colombes, il entendoit la troupe des Apostres, qui, en leur simplicité, ont annoncé par tout la parolle de la croix; par les palmes et par le sang, il figuroit la royauté de Nostre-Seigneur; par l’agneau qu’il mettoit sous la croix, il representoit Nostre- . Seigneur, qui, estant immolé sur l'autel de la croix, a lavé les pechez du monde. ;

C'estoit une tres-honorable persuasion que les anciens avoient de la saincte croix, qui les faysoit ainsi sainctement philosopher sur icelle. Par où l’on peut voir que quand le traitteur dit que

(1) Elle.

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