‹ Œuvres complètes de saint François de SalesChapitre 32 sur 355 · DE L'ANTIQUITÉ DES IMAGES DE LA CROIX · texte numérisé non relu

DE L'ANTIQUITÉ DES IMAGES DE LA CROIX

J'AuRoIS une belle campagne, pour montrer l'antiquité de l'image de la croix, si je voulois m’estendre sur un monde de figures de l'Ancien Testament, lesquelles n’ont esté autres que les images de la croix : et ne penserois pas que ce fust une petite preuve; car, quelle raison y pourroit-il avoir que cet ancien peuple, outre la parolle de Dieu, eust encore plusieurs signes pour se rafraischir coup sur coup l’apprehension de la croix future, et qu'il ne nous fust pas loisible d'en avoir en nostre eglise, pour nous rafraischir la memoire de la crucifixion passée.

Certes, il n’y auroit si bon traitteur qui ne s’eblouyst, quand je luy produirois tant de sainctes observations qu’en a fait toute l’antiquité. Et S. Justin martyr, traittant avec Tryphon, Tertuliien avec Marcion, et S. Cyprien avec tous les Juifs, ont estimé de faire un bon et ferme argument, produisant les figures de l’Ancien Testament pour l'honneur et reverence de la croix. Pourquoy ne pourrois-je raisonner sur un mesme subjet par pareilles raisons, avec un traitteur qui se dit estre chrestien?

Or, la briefveté à laquelle je me suis lié ne me permet pas de prendre le loysir qu'il faudroit pour faire un si grand amas. Aussi lira-t-on avec plus de fruict ce que j'en pourrois dire, és autheurs que j’ay desjà citez, et en Jonas d'Orleans, en S. Gaudence sur l’Exode, et en la Theogonie de Cosme Hierosolymitain. Je me contenteray seulement de mettre en avant celle que tous les anciens, d’un commun accord, appliquent à la croix : c’est le serpent d’airain, qui fut dressé pour la guerison de ceux qui estoient mordus de serpens. Duquel parlant le traitteur il remarque : « Qu'il ne fut pas mis, ou dressé sur un bois traver- » sier, comme on le peint communement; car il estoit eslevé » sur un estendart, dit-il, ou sur une perche, comme le texte le » dit. » Là où je contre-marqueray :

4° Que la proprieté des mots du texte ne porte aucunement que le serpent fust eslevé sur une perche. Aussi Sanctes Pagni-

nus à laissé le mot d'Estendart, qui est sans doute (1) le plus sortable, et se rapporte mieux à ce qui estoit sigmifié.

2° Je remarque que les estendarts et enseignes se faysoient autresfois en forme de croix, en sorte que le bois auquel pendoit le drapeau traversoit sur l’autre, comme l’on voit aujourd’huy en nos gonfanons. Tesmoins le labare des Romains, et Tertullien en son Apologetique. Si (2) que le serpent estant mis sur un estendart , estoit par consequent sur un bois traversier.

3° Je remarque que le traitteur a tort de contredire en cecy à la commune opinion, qui porte que le serpent estoit eslevé sur un bois traversier sans avoir ny raison, ny authorité pour soy; et qu'au contraire il est raisonnable que S. Justin le martyr soit preferé en cet endroict, lequel, en lApologie pour les chrestiens, recitant cette histoire, tesmoigne que Moyse eslevant le serpent, le dressa en forme de croix.

Voicy donc où je pourrois coter la premiere image de la croix; car puisqu'il est ainsi qu'une chose, pour estre image d’une autre, doit avoir deux conditions : l’une, qu’elle ressemble à la chose dont elle est l’image; l’autre, qu’elle soit copiée et tirée sur icelle; le serpent d’airain estant dressé en semblable forme que la croix, et ayant esté figuré par la prevoyance de Dieu sur icelle, ne peut estre sinon une vraÿe image de la croix. Mais pour m’accommoder au traitteur, il me suffira de parler des croix qui ont esté faites en l’ancienne Eglise. De quoy il parle ainsi :

« Les signes que l’on faysoit au commencement n’estoient si- » non avec un mouvement de la main appliquée au front, ou » remuée en l'air, n'ayant subsistance en matiere corporelle, de » bois, pierre, argent, or, ou autres semblables. Le premier qui » en fit d’estoffe fut Constantin, lequel, ayant obtenu une no- » table victoire contre Maxence, fit son gonfanon en forme de » croix enrichy d’or et de pierreries. »

J'admire cette ignorance si hardie : qui est celuy tant soit-il peu versé en l'antiquité, qui ne sçache que tout au fin commencement de l'Eglise les Gentils reprochoient de tous costez aux chrestiens l’usage et veneration de la croix? ce qu'ils n’eussent jamais fait, s’il n’eussent veu les chrestiens avoir des croix.

Pour vray, Tertullien, en son Apologetique, dit qu’on reprochoit aux chrestiens de son tems qu'ils estoient religieux et devots de la croix. À quoy il ne respond autre chose sinon : Que crucis nos religiosos putat, consectaneus noster erit, cum lignum aliquod propitiatur; Celuy qui nous pense religieux de

(1) Certainement. — (2) Tellement.

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