PREMIERE ESLEVATION
O SEIGNEUR, je suis devant vous comme un vray neant. Hé! comment eustes-vous memoire de moy pour me creer et m’honnorer du premier estre du monde visible, capable de vivre eternellement, et de m'unyr parfaictement à vostre divine Majesté ? Helas ! mon ame, tu estois abysmée dans cet ancien neant, et tu y serois encore à present, si Dieu ne t'en eust retirée. Hé ! que ferois-lu dedans ce rien ?
O mon bon et souverain Createur, combien vous suy-je redevable, puisque vous m'estes allé prendre dans mon rien, pour me rendre, par vostre misericorde, ce que jesuy ! Qu'est-ce que je feray jamais pour dignement benir vostre sainct nom, et remercier vostre immense bonté? Mais, helas ! mon Createur, au lieu de m'unyr à vous par amour et service, je me suy rendue toute rebelle par mes desreglées affections, me separant et esloignant de vous pour me joindre au peché, n’honnorant non plus vostre bonté que si vous n’eussiez point esté mon Createur.
O mon ame, scache que le Seigneur est ton autheur: c’est luy qui t'a faite, et Lu ne n’es pas faite toy-mesme. O Dieu, je suy l’ouvrage de vos mains : je ne veux donc plus desormais me complayre en moy-mesme, qui, de ma part, ne suy rien. Hé ! de quoy te glorifies-tu, Ô poudre et cendre ? Mais plutost, Ô vray neant, de quoy t’exaltes-tu ? Pour m'humilier, je me veux croire digne de tout opprobre, je choisy dés maintenant pour partage la honte et la confusion, j’aggrée pour jamais toutes sortes de mespris ; en un mot, je veux changer de vie et suivre desormais mon Createur, et m'honnorer de la condition de l’estre qu'il m'a donné, l'emplovant tout entierement à l'obeyssance de sa volonté par les moyens qui me seront enseignez, et desquels je m'enquerray vers mon pere spirituel.
Beny, Ô mon ame, ton Dieu, et que toutes mes entrailles loüent son sainct nom; car sa bonté m'a tiré du rien, et sa misericorde m'a creé.
(1) Extraites de l’Introduction, 1ïe Partie, ch. 9 ei suiv.
O mon Dieu, je vous offre l’estre que vous m'avez donné, avec tout mon cœur : je vous le dedie et consacre.
O Dieu! fortifiez-moy en ces affections etresolutions. O saincte Vierge, recommandez-les à la misericorde de vostre Fils, et m’obtenez que j y sois toujours fidelle.
IIe Escevarion. — Sur la fin pour laquelle nous sommes creez.
Helas ! que pensois-je quand je ne pensois point en vous ? Helas ! je me devois repaistre de la verité, je me remplissois de la vanité, et je servais le monde, qui n'est fait que pour me servir.
Je vous renonce, pensées vaines, pensées et cogitations inules ; je vous abjure à jamais, Ô souvenir detestable.et frivole ; je vous renonce, amytiez infideles et desloyales, services perdus et miserables, gratifications ingrates, complaysances fascheuses. CHR
Et vous, mon Sauveur et mon Dieu, c’est à vous que je me convertis : vous serez meshuy (1) le seul objet de mes pensées : nou, jamais je n'appliqueray mon esprit à des cogitations qui vous soient desaggreables. Ma memoire se remplira, tous les jours de ma vie, de la grandeur de vostre debonnaireté, si doucement exercée en mon endroict. Vous serez les delices de mon cœur, et la suavité de mes affections.
Hé donc ! tels et tels fatras et amusemens auxquels je m'appliquois, tels et tels vains exercices auxquels j’employois mes journées, telles et telles affections qui engageoient mon cœur, me seront desormais en horreur; et à cette intention j'useray de tels et tels remedes.
(Chascun specifiera en particulier, soit les attaches et desreglemens, soit les remedes.)
O Seigneur, qui m'avez fait pour une fin si excellente, qui est affin que je jouysse eternellement de l’immensité de vostre gloire, quand sera-ce que j'en seray digne ? et quand vous beniray-je selon mon devoir ?
Je vous offre, Ô mon cher Createur, tous les bons desirs que vous m'en donnez, toutes ces miennes affections et resolutions, avec loute mon ame et mon cœur.
Je vous supplie, à mon Dieu, d’avoir aggreable mes souhaits et mes vœux, et de donner vostre saincte benediction à mon ame, affin qu'elle les puisse accomplir par le merite du sang de vostre Fils, repandu pour moy et pour tous les pecheurs, en croix.
(4) Désormais.
ESLEVATIONS A DIEU. 513
IIIe ESLEvVATION. — Des bienfaicts reçus de Dieu.
Quelle recognoissance, à mon Dieu, pour tant de graces et de bienfaicts spirituels et corporels que vous m'avez faits depuis le premier moment de ma vie jusqu’à maintenant! que je sois enfant de l'Eglise, et que vous m’ayez enseigné vostre cognoissance dés ma jeunesse, Ô mon Dieu! que vous m'ayez donné tant de fois vos divins sacremens, et pardonné tant de fois mes fautes, et deslivré des occasions de me perdre où j’estois exposé ! Quelle grace ! O que vous estes bon en mon endroict, à mon Dieu! O que vostre cœur est riche en misericorde, et liberal en debonnaireté! O mon ame, racontons à Jamais combien de graces il nous a faites.
Mais que suy-je, Seigneur, que vous ayez eu memoire de moy? O que mon indignité est grande! Helas! j'ay foulé aux pieds vos benefices, j'ay deshonnoré vos graces, les convertissant en abus et mespris de vostre souveraine bonté; j'ay opposé l’abysme de mon ingratitude à l’abysme de vostre grace et de vostre faveur!
Sus donc , Ô mon cœur! que jamais plus tu ne sois infidelle, ingrat et desloyal à ce grand et liberal bienfaiteur. Hé! mon ame, -quoy ! ne seras-tu pas desormais fidelle à Dieu, qui a fait tant de merveilles et de graces en toy et pour toy? Ah! Seigneur, reürez donc mon corps de telles et telles voluptez ; rendez-le subjet à vostre service, vous qui avez tant fait pour luy. Je veux appliquer mon ame à vous cognoistre et recognoistre par tels et tels exercices qui sont requis pour cela. J'employeray serieusement les moyens qui sont dans l'Eglise pour vous aymer et me sauver. Ouy, Seigneur, je prattiqueray l’orayson, je frequenteray les sacremens, j escouteray vostre saincte pärolle, je suivray vos instructions et les conseils qui me seront donnez de vostre part. Mais enfin, quelle recognoissance, Ô Seigneur, de la cognoissance que vous me donnez maintenant de mon devoir et de tous les autres bienfaicts que j’ay cy-devant reçus de vous?
Je vous offre tout moy-mesme, mon cœur, tous les saincts desirs et sainctes resolutions que vous me donnez de vous servyr. Fortifiez donc ma foiblesse, et me donnez le courage de les prat-
tiquer fidellement par le merite de vostre mort : à cet effect, j'im-
plore l’intercession de vostre tres-saincte Mere, de tous les saincts, et de mon bon ange, qui sont tesmoins de ma resolution.
IVe EsL&vATION. — Sur le nombre et lu gricefveté des pechez.
O Dieu, qui seul cognoissez le nombre et l’enormité de mes crimes, vous sçavez, Seigneur, en quelles etcombien de manieres ils se sont multipliez par ma malice, depuis que j’ay commencé à vous offenser jusqu’à present. Ah! Seigneur, comment osay-je comparoistre devant vos yeux? Helas! je ne suy qu’un aposteune (1) du monde, un esgout d'ingratitude et d'iniquité : est-il possible que j'aye esté si desloyal, que je n'aye pas laissé un seul de mes sens, une des puissances de mon ame, que je n’aye gastée, violée, et soiullée; et que pas un jour de ma vie ne se soit escoulé, auquel je n’aye produict de si mauvais effects ? Est-ce ainsi que je devois contre-changer les benefices de mon Createur et le sang de mon Redempteur?
Voicy, mon Seigneur, que comme un autre prodigue, que comme une pauvre Magdelene, et comme une espouse infidelle qui auroit soüillé le lict de son mariage de toutes sortes d’adulteres, je me prosterne à vos pieds, et j'implore vostre misericorde sur cette pauvre pecheresse. Misericorde donc, Seigneur ! Helas! Ô vive source de compassion! ayez pitié de cette miserable !
O non, Seigneur, jamais plus, moyennant vostre grace, non, jamais plus je ne m'abandonneray au peché.
Helas! je ne l’ay que trop aymé : je le deteste et vous embrasse, à Pere de misericorde! je veux vivre et mourir en vous.
Pour effacer les pechez passez, je m'en accuseray courageusement, et n’en laisseray pas un que je ne pousse dehors, quelque confusion que j'en aye.
Je feray tout ce que je pourray pour en deraciner entierement toutes les plantes de mon cœur, particulierement de tels et tels, N. N., qui me sont plus ennuyeux.
Et pour ce faire, j'embrasseray, constamment les moyens qui me seront conseillez, ne croyant jamais avoir assez fait pour reparer de si grandes fautes.
Mais quelles graces et recognoissance, à mon Dieu! qui m'avez attendu jusqu'à l'heure presente, et me donnez ces sainctes affections et le desir d’une veritable penitence!
Je vous fay offrande de mon cœur pour les effectuer : recevezle en unyon des amertumes et de l'immense douleur que ressenüt celuy de vostre Fils bien-aymé en son agonie du jardin, par l'horreur qu'il conçceut de mes crimes et de ceux de tous les
(4) Aposthume , tumeur,
ESLEVATIONS À DIEU. 545
hommes; et que sa souveraine contrition supplée maintenant à mon deffaut.
J'espere cette grace de vostre infinie bonté, et vous la demande au nom et pour l’amour de vostre mesme Fils, qui à voulu mourir pour tous les pauvres pecheurs.
Ve ESLEVATION. — Sur la nécessité de la mort.
Dieu tout-puissant, arbitre de la vie et de la mort, vous sçavez que mon ame sortira un jour de ce corps; mais quand, comment, et en quelle mamiere cela arrivera-t-1l? il n’y a que vous qui le cognoisse. D'une chose suy-je asseuré seulement, que nous mourrons tous, et qu'à mon esgard ce sera tousjours plus tost que je ne pense; qu’alors le monde finira pour moy, et qu'il renversera sens dessus dessous, avec toutes ses vanitez, ses divertissemens, ses pompes et ses convoitises. Oh! Seigneur, je verray pour lors pour quelles bagatelles et chimeres je vous ay si laschement offensé. Alors j'experimenteray aussi, mais peutestre trop tard, à mon Dieu, que les pechez qui me sembloient icy fort petits, me paroistront gros comme des montagnes, et que mes bonnes œuvres et ma devotion me paroistront fort petites.
Mais ce quiest de plus constant, Ô mon Dieu, c'est que l'ame, apres tous les facheux adieux qu’elle sera obligée de faire icybas au monde, aux richesses, aux vanitez, aux playsirs, aux parens, et aux plus chers amys, en fin finale, quittera aussi son miserable corps, et à la sortie de ce corps prendra sa route à droicte ou à gauche.
Helas! Seigneur, où ira la mienne en ce moment? quelle voie tiendra-t-elle? Point d'autre que celle qu’elle aura commencée en ce monde. Ah! Seigneur! dans l'incertitude de ce qui sera fait de moy, dés maintenant je me jette entre les bras de vostre misericorde. Recevez-moy donc, Pere tres-debonnaire, en vostre protection, pour ce jour effroyable. Rendez-moy cette heure favorable et heureuse, et que plutost toutes les autres de ma vie me soient tristes et d’afflictions. O monde immonde! puisque je ne sçay pas l'heure en laquelle il te faudra quitter, dés maintenant Je veux faire divorce avec toy, et ne me veux point attacher ny à toy, ny à tes trompeuses apparences.
O mes chers amys, mes cheres alliances, permettez-moy que je ne vous affectionne plus que par une amytié toute saincte, qui puisse durer eternellement. Car pourquoy m'unyr à vous en telle sorte, qu'il faille quitter et rompre la liayson?