LIVRE I1, CHAPITRE II
la croix, il sera nostre sectateur, quand il honore ou flatte quelque bois.
Et apres avoir remonstré qu’en la religion des Romains on honoroit et prisoit des pieces de bois, qui estoient peu differentes de la croix, et que les fayseurs d'idoles se servoient d’instrumens faits en forme de croix pour faire les mesmes idoles; item, qu'ils adoroïient les victoires, et que le dedans de leurs trophées (c'est-à-dire, les instrumens sur lesquels on portoit les trophées) estoit en forme de croix; item, que la religion des Romains estant toute militaire, veneroit les enseignes et estendarts, juroit par iceux, et les prisoit plus que tous les dieux; et que les voiles ou drapeaux des estendarts n’estoient que comme des manteaux et vestemens des croix; il conclud disant : Je loue cette diligence ; vous n'avez pas voulu consacrer des croix nuës et descouvertes ou sans ornement. Là où cet autheur si claivoyant ne nie pas, mais confesse plutost que les chrestiens adoroient la croix, ne mettant point autre difference entre les croix des Gentils et les nostres, sinon en ce que les nostres estoient nuës et sans enrichissemens, et les leurs estoient vestuës de divers paremens.
Autant en dit, et beaucoup plus clairement, Justin le martyr, en sa seconde Apologie : là où ayant monstré que sans la figure de la croix l’on ne peut rien faire; et davantage, que les trophées et masses que l’on portoit devant les magistrats avoient quelque ressemblance de la croix; et que les Gentils consacroient les images de leurs empereurs defuncts, par la figure de la croix; il conclud enfin cette sorte : Puis donc que par bonnes raisons, tirées mesme de la fiqure, nous faysons tant que nous pouvons ces choses avec vous, nous serons desormais sans couple. Justin donc confesse qu'en matiere de faire des croix, nous ne faysons rien moins que les Gentils, quoy que ce fust avec diversité d'intention, ce qu’il va deduisant par apres, fort doctement et au long.
Autant en fait Minutius Felix. S. Athanase qui vivoit du tems de Constantin le Grand, au livre des Questions à Antiochus, fait cette demande : « Pourquoy est-ce que tous nous autres fidelles » faysons des croix pareilles à la croix de Christ, et que nous ne » faysons point de remembrance (1) de la sacrée lance, ou du ro- » seau, ou de l’esponge; car ces choses sont sainctes comme la » croix mesme? » À quoy il respond : « Pour vray, nous adorons » la figure de la croix, la composant de deux bois. Que si quel- » qu'un des infidelles nous accuse que nous adorons le bois,
(4) Représentation,
» nous pouvons aysement separer les deux pieces de bois, et » gastant la forme de la croix, tenant ces deux bois ainsi sepa- » rez pour neant, persuader à cet infidelle que nous n’honorons » pas le bois, mais la figure de la croix : ce que nous ne pou- » vons faire de la lance, du roseau et de l'esponge. » Quelle apparence donc y a-t-il que Constantin ayt esté le premier qui a fait la croix en matiere permanente, puisque S. Athanase confesse que tous les fidelles de ce tems-là faysoient des croix de bois, et les honoroient, et n’en parle point que comme de chose toute vulgaire et accoustumée ?
Là où je ne me puis tenir de remarquer l'imposture du traitteur, lequel citant ce passage de S. Athanase, luy fait dire en cette sorte : « Les chrestiens monstroient qu’ils n’adoroient pas la » croix quand ils des-assembloient ordinairement les deux prin- » cipales pieces d’icelle, recognoissant que ce n’estoit que bois ; » car au contraire S. Athanase dit expressement que tous les fidelles adoroient la croix, mais non pas le bois. Certes, ces reformateurs en font accroire de belles!
Et de vray, au moins ce traitteur devoit considerer que si Constantin dressa son labare en forme de croix, pour la vision qu'il avoit euë d’une croix, à la façon de laquelle il fit dresser les autres (comme le traitteur mesme confesse que cela s’est peu faire), ce ne sera pas Constantin qui aura fait la croix le premier, en matiere subsistante; mais plutost Dieu qui luy en fit le premier patron, sur lequel les autres furent dressées.
Que si au contraire ce ne fut point par advertissement de Dieu, ny pour aucune vision que Constantin fit dresser son labare, et plusieurs autres croix, mais plutost par raison d’estat (qui est l'opinion laquelle agrée plus au traitteur) ; à sçavoir, « Que d’au- » tant (ce sont ses parolles) qu'il avoit fraischement esté eslevé à » la dignité imperiale, par la volonté des gens de guerre, qui » l’avoient preferé aux descendans de Diocletien, il advisa que » le moyen de se maintenir en cette dignité, contre ses competi- » teurs et debatteurs, seroit de se faire amy des chrestiens que » Diocletien avoit persecutez à outrance. Et à cette occasion il fit » eriger des croix, avant mesme qu'il fust chrestien. » Je prendray le traitteur au mot en cette sorte.
Constantin, pour se rendre amy des chrestiens, fit dresser plusieurs croix : donc les chrestiens de ce tems-là aymoient que l'on dressast des croix. Et qui les avoit gardé d’en dresser jusques à cette heure-là, au moins dedans leurs maisons et oratoires? et comme pouvoit sçavoir Constantin que la maniere de flatter les