‹ Œuvres complètes de saint François de SalesChapitre 34 sur 355 · LIVRE Il, CHAPITRE II · texte numérisé non relu

LIVRE Il, CHAPITRE II

chrestiens estoit de dresser des croix, s’il n’eust cognu qu'ils en avoient dressé auparavant, et les honoroient?

Pour vray, les reformateurs n’eussent pas esté amys de ces anciens fidelles, ny leur doctrine jugée chrestienne, puisqu'ils abattent leurs croix, et taschent de persuader que « C’est une » corruption d’en avoir introduit l’usage, et que c’est encore » plus mal fait de le retenir. » Ce sont les parolles mesme du traitteur.

Et s’il est vray, comme sans doute il est, ce qu'il dit ailleurs, rapporté de S. Gregoire Nazianzene, « Que la verité n’est point » verité, si elle ne l’est du tout, et qu’une pierre precieuse perd » son prix à cause d'une seule tare (1), ou d’une seule paille ; » la doctrine chrestienne n’aura plus esté pure du tems de Constantin, selon l'opinion de cet homme, puisque les chrestiens desiroient et se playsoient que l’on portast des croix, qui est une corruption, levain et doctrine erronée à son dire.

Ce n’est pas peu, à mon advis, d’avoir gaigné cette confession sur les ennemys des croix, que les chrestiens, il y a treize cens ans, aymoient et desiroient que l’on dressast des croix : et ne sçay comme on pourra appointer ce traitteur avec Calvin et les autres novateurs; car luy dit, d’un costé, que du tems de Constantin il y avoit corruption en l'Eglise, et Calvin avec les autres tiennent que l'Eglise à esté pure jusques presques au tems de Gregoire le Grand. Car Calvin, parlant de $S. Irenée, Tertullien, Origene, et S. Augustin, dit : « Que c’estoit une chose notoire » et sans doute, que depuis l’aage des Apostres jusques à leur » tems, il ne s’estoit fait aucun changement de la doctrine, ny » à Rome, ny aux autres villes. » Et le traitteur mesme (ne sçachant bonnement ce qu’il fait) parlant du tems de S. Gregoire, et reprenant la simplicité des chrestiens d'alors, il dit, « Que » leurs yeux/commençoient fort à se ternir, et à ne voir plus » gueres clair au service de Dieu. »

Voyez-vous comme il rapporte le commencement de leur pretenduë corruption de la doctrine chrestienne au tems de $. Gregoire : et neantmoins, quant à la croix, il l’a rapportée aux chrestiens qui vivoient du temps de Constantin le Grand, lesquels il fait (et c’est la verité) grands amateurs de l’erection des croix, que puis apres il appelle corruption. Enfin, à ce que je voy, ils confesseront tantost que c’est du tems des apostres que nostre Eglise a commencé.

Jay donc preuvé non-seulement que ce traitteur est ignorant

(4) Perte, déchet.

d’avoir dit que Constantin estoit le premier qui avoit dressé des croix en matiere subsistante, mais encore que l’erection des croix a esté prattiquée par les plus anciens chrestiens; car nous n'avons gueres de plus anciens autheurs que Justin et Tertullien.

Encore diray-je que de la memoire de nos Peres, environ l’an mil cinq cent quarante-six l’on treuva pres de Meliapor, en une petite colline, sur laquelle l’on dit que les barbares tuerent S. Thomas l’apostre, une croix tres-ancienne, incisée sur une pierre carrée, arrousée de gouttes de sang, sur le sommet de laquelle il y avoit une colombe. Elle estoit enfermée dedans un cercueil de pierre, sur lequel il y avoit certaine ancienne escriture gravée, laquelle, au rapport des plus experts brachmanes , contenoit le martyre du sainct apostre; et entre autres qu'il mourut baisant cette croix-là, ce que mesme les gouttes de sang tesmoignent.

Cette croix ayant esté mise dans une chapelle que les Portugais edifierent en ce mesme lieu, toutes les années, environ la feste de S. Thomas, ainsi que l’on commence à lire l'Evangile de la saincte messe, elle commence à suer le sang à grosses gouttes, et change de couleur, paslissant, puis noireissant, et apres se rendant bleuë celeste, et tres-aggreable à voir, revient enfin à sa naturelle couleur, à mesme que l’on a achevé le sainet office. Que s’il est arrivé en quelques années que ce miracle ne se soit point fait, les habitans de ces contrées, enseignez par l'experience, se tiennent pour menacez de quelque grand inconvenient.

Cecy est une chose toute cognuë, et qui se fait à la veuë de tout le peuple, dont l’evesque de Cecine en envoya une ample et authentique attestation, avec le pourtraict de cette croix-là, au commencement du sainct Concile de Trente : qui est une marque bien expresse que les apostres mesmes ont eu en honneur la saincte croix. Et comme l’apostre qui planta la foy parmi ces peuples y porta quant et quant (1) l'usage de la croix ; ainsi Dieu, voulant en ces derniers tems y replanter encore la mesme foy, leur a voulu recommander l'honneur de la croix, par un signalé miracle, tel que nous avons recité.

Aussi les habitans de Socotore, isle de la mer Erythrée, qui ont esté et sont chrestiens dés le temps que S. Thomas y prescha, entre les autres ceremonies catholiques, ils ont celle-cy, de porter ordinairement une croix penduë au col, et luy porter grand honneur. Or, ce que je vay dire preuvera encore fort vivement ce que j'ay desjà dit ci-devant.

(4) En mème temps.

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