DE L'ANTIQUITÉ DES IMAGES DU CRUCIFIX
Le traitteur, qui confesse le moins qu'il peut de ce qui establit la coustume ecclesiastique, apres avoir nié qu'avant le tems de Constantin il y eust des croix parmy les chrestiens, en un autre endroict dit qu'au commencement et mesme du tems de Theodose : « La croix n'estoit sinon deux bois traversant l’un » l’autre, et n’y avoit point de Crucifix, et moins encore de » Vierge Marie, comme depuis en quelques croix l’image du » Crucifix est d’un costé, et celle de sa Mere de l’autre. »
Je ne scay qui peut esmouvoir cet homme à faire cette observation; car, quel inconvenient que l’on ayt fait des croix simples, plutost que des images du Crucifix, puisqu'aussi bien c’est chose toute certaine qu’on ne dresse pas des croix, sinon pour representer le Crucifix? mais avec cela cette observation est du tout fausse, et digne d’un homme qui mesprise l'antiquité.
S. Athanase, qui vivoit du tems de Constantin, escrit une histoire remarquable de la malice enragée d’aucuns Juifs de la ville de Berite, lesquels crucifierent une image tres-ancienne de Jesus-Christ, qu'ils avoient treuvée parmy eux en cette sorte. Un chrestien s’estoit logé en une maison de loüage, pres la synagogue des Juifs, et avoit attaché à la muraille vis-à-vis de son lict une image de Nostre-Seigneur, laquelle contenoit en proportion la stature mesme d'iceluy ; apres quelque tems il desloge de là, et prend maison ailleurs, là où portant tous ses meubles, il oublia de prendre l’image, non sans une secrette disposition de la Providence divine.
Du depuis un Juif prit logis là-dedans , et sans avoir pris garde à cette imâge, ayant invité un autre Juif à manger, il en fut extremement tancé, et quoy qu'il s’excusast de ne l'avoir pas veuë, il fut accusé et deferé comme mauvais juif, ayant une image de Jesus de Nazareth : dont les principaux des Juifs entrant dans la maison où estoit l’image, l’arracherent et la mirent en terre; puis exercerent sur elle toutes les semblables actions qui furent exercées sur Jesus-Christ quand on le crucifia, jusques à luy bailler un coup de lance sur l’endroict du flanc. Chose admirable ! à ce coup, le sang et l’eau commencerent à sortir et couler en tres-grande abondance; si que les Juifs en ayant porté une cruche pleine en leur synagogue, tous les malades qui en furent arrousez ou moüillez furent tout soudainement gueris.
Voilà le recit qu'en fait S. Athanase, par lequel l’on peut cognoistre que cette image-là estoit l'image du Crucifix, tant parce qu'il eust esté mal-aisé au Juif qui accusa celui qui l’avoit en sa maison de recognoistre si soudainement que c’estoit l’image de Jesus-Christ, si ce n’eust esté qu'il estoit peint en crucifié : qu'aussi parce que les Juifs n’eussent sceu representer la crucifixion de Nostre-Seigneur, tant par le menu comme ils firent, sinon sur l’image d’un Crucifix.
Or cette image, commeil apparut par la relation qu’en fit le chrestien, à qui elle estoit, en presence de l’evesque du lieu, avoit esté faite de la main propre de Nicodeme, qui la laissa à Gamaliel, Gamaliel à S. Jacques, S. Jacques à $. Simeon, S. Simeon à Zachée; et ainsi de main en main elle demeura en Hierusalem, jusques au tems de la destruction de ladite ville, qu’elle fut transportée au royaume d’Agrippa, où se retirerent les chrestiens de Hierusalem, parce qu’Agrippa estoit sous la protection des Romains. Ce n’est donc pas ce que le traitteur disoit, que les images de la croix furent seulement faites du tems de Constantn, et qu'encore de ce tems-là et longtems apres, on n'y adjoustoit point de Crucifix; car je ne voy pas qu’il puisse rien opposerà cette authorité pour garantir la negative de fausseté et temerité.
Dedans la litrgie de S. Chrysostosme, selon la version d’'Erasme, le prestre est commandé, se retournant vers l’image de Jesus-Christ, de faire la reverence : ce que, non sans cause, les plus judicieux rapportent à l’image du Crucifix ; car, quelle representation de Jesus-Christ peut-on mettre plus à propos dedans l’eglise, et mesme vers l'autel, que celle du Crucifix?
Qui verra de bon œil le carme (1) que Lactance a fait de la passion de Nostre-Seigneur, cognoistra qu'il a esté desseigné sur la rencontre que l’on fait de l’image du Crucifix, qui est ordinairement au milieu de l'Eglise, en laquelle il fait parler Nostre- Seigneur par un style poëtique, à ceux qui entrent dedans l’eglise.
S. Jean Damascene, qui vivoit passé huict cens ans, parlant de l’image du Crucifix, il en tient compte comme d’une tradition ancienne et legitime. « Parce, dit-il, que chacun ne cognoist pas les lettres, ny ne s’addonne à la lecture, nos peres ont » advisé ensemble que ces choses, c’est-à-dire les mysteres de » nostre foy, nous fussent representez comme certains trophées » és (2) images, pour soulager et ayder nostre memoire ; car bien » souvent ne tenant par negligence la passion de Jesus-Christ en nostre pensée, et voyant l’image de la crucifixion de Nostre-
(1) Carmen poëme. — (2) Dans les.