LIVRE II, CHAPITRE II
» Seigneur, nous nous remettons en memoire la passion du » Sauveur, et nous prosternant, nous adorons non la matiere, » mais celuy qui est representé par l’image. »
C'est le dire de ce grand personnage, lequel un peu apres poursuit en cette sorte : « Or cecy est une tradition non escrite, » ne plus ne moins que celle de l’adoration vers le levant, à » scavoir, d’adorer la croix, et plusieurs autres choses sem- » blables à celles qui ont esté dites. » L'image donc du crucifix estoit desjà dés ce tems-là receuë comme authorisée d’une forte ancienne coustume. D'ou vient donc cette opinion au traitteur de dire qu'anciennement l’on ne joignoit pas le Crucitix à la croix? Et quel interest a-t-il en cela, sinon d’assouvir l'envie qu'il a de contredire à l'Eglise catholique? L'image du Crucifix est autant recevable que celle de la croix.
Quand le grand Albuquerque faysoit fortifier Goa, ville principale des Indes orientales, comme l’on abattoit certaines maisons, on rencontra dedans une muraille une image du Crucifix en bronze, par laquelle on eut tout à coup cognoissance que la religion chrestienne avoit jadis esté en jces lieux-là, quoy qu'il n'y en eust plus de memoire, et que ces chrestiens anciens avoient en usage l’image du Crucifix. Et ne fut pas une petite consolation à ce grand capitaine et à ses gens, de voir cette marque de christianisme en un lieu qui de tems immemorable avoit esté privé de l'Evangile.
Quant à la reprehension de ce qu'on met en quelques croix l’image du Crucifix d’un costé et celle de sa Mere de l’autre, j'ay eu peine d'entendre ce qu’il vouloit dire : enfin, c’est de deux choses l’une. Ou bien il reprend les croix esquelles nous mettons decà et delà du Crucifix les images de Nostre-Dame et deS. Jean l’Evangeliste. Mais en cecy la censeure seroit tres-injuste; car comme il est loisible et convenable que nous ayons l’image du Crucifix, selon la coustume mesme des plus anciens chrestiens, il est loysible aussi d’avoir des images de Nostre-Dame et des apostres : dequoy S. Luc sera nostre garant, qui, le premier, au recit de Nicephore Calixte, fit l’image du Sauveur, de sa Mere, de S. Pierre et de S. Paul. Que s’ilest ainsi, où peut-on mieux mettre les images de Nostre-Dame, et de S. Jean, qu'aupres de la remembrance du Crucifix? quand ce ne seroit que pour representer tant (1) mieux l’histoire de la Passion, en laquelle l’on sçayt que Nostre-Seigneur (Joan. 19) vit ces deux singulieres personnes pres de sa croix, et recommanda l’un à l’autre.
(4) D'autant.
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Ou bien il parle de quelques croix où peut-estre il aura veu au dos du crucitix quelque image de Nostre-Dame, et lors il aura grand tort de vouloir tirer en consequence contre nous la diversité des volontez des graveurs et peintres, ou de ceux qui font faire les croix ; car à la verité cette façon de crucifix n’est gueres usitée en l'Eglise : si ne veux-je pas dire pourtant qu'il y ayt aucun mal en cela. On mettoit bien anciennement des colombes sur la croix et autour d’icelle, pourquoy n’y peut-on bien mettre une image de la Vierge ou de quelqu’autre sainct? J’en ay veu là où au dos de la croix il y avoit des agneaux, pour representer Nostre-Seigneur, qui a esté mis sur la croix comme un innocent agnelet, ainsi qu'il est dit en Isaye (Isa. 53). D’autres, où il y avoit d’autres images, non-seulement de la Vierge, ains (1 }encore de S. Jean, S. Pierre et autres. En ce cas la croix ne sert pas de croix de ce costé-là (elle en a servy du costé du Crucifix); elle sert comme de tableau. Aussi ne peint-on pas Nostre-Dame en crucifix, ny aucun autre sainct avec Nostre-Seigneur.
Au demeurant, le traitteur adjouste « Que l’on y met l'image de » Nostre-Dame comme si elle avoit esté compagne de souffrances » de nostre Sauveur, et qu'elle eust fait en partie la redemption » du genre humain. » Cela, dis-je, vient de son goust, qui est corrompu par la defluxion d’une humeur aigre et chagrine, avec laquelle ces reformateurs ont accoustumé de juger les actions des catholiques; car qui fut jamais le catholique qui ne sceut que nous n'avons autre Sauveur ny Redempteur qu’un seul Jesus-Christ? Nous mettons tres-souvent la Magdelene embrassant la croix, que n’a-t-il dit que par-là nous la croyons estre nostre redemptrice ? Ces gens ont l’estomach et la cervelle gastez; ils convertissent tout en venin.
Nostre-Dame ne fut pas crucifiée, mais elle estoit bien sur la croix quand son Fils y estoit; car là où est le thresor d'une personne, là est son cœur, et l’ame est plus là où elle ayme que là où elle anime. Certes, on treuve presque partout en l’Evangile (Joan. 15), où il est parlé de Nostre-Dame, qu'elle estoit avec son Fils, et aupres d’iceluy, et surtout en sa passion. Ce ne seroit donc pas hors de raison de la peindre encore aupres de luy en la croix, non pas comme crucifiée pour nous, mais comme celle de laquelle on peut dire beaucoup plus proprement que de nulle autre : Christo confixa est cruci (Gal. 2); Elle est cloüée à Jesus-Christ en la croix. Ç’a donc esté la rage que le traitteur
a contre les catholiques qui l’a empesché de prendre garde à (1) Mais.