CHAPITRE IV
DE L'APPARITION DE L’'IMAGE DE LA CROIX A CONSTANTIN LE GRAND, ET EN D'AUTRES OCCASIONS.
C’est une notable preuve de l'honneur et vertu de l'image de la croix, que Dieu tout-puissant l’a fait comparoistre miraculeusement en plusieurs grandes et signalées occasions, et s’en est servy comme de son estendart, tantost pour asseurer les fidelles, tantost pour espouvanter les mescreans.
Mais pour vray l'apparition faite à Constantin le Grand a esté, non sans cause, la plus celebre et fameuse parmy les chrestiens ; d'autant que par icelle Dieu toucha le cœur de ce grand empereur, pour luy faire embrasser le party chrestien, et fut comme un signe sacré de la cessation du desluge du sang des martyrs, duquel jasques à cette heure-là toute la terre regorgeoit, et qu'au demeurant cette croix monstrée à Constantin, fut le patron d’un monde de croix, qui, depuis, ont esté dressées par les empereurs et princes chrestiens. Ce qu'appercevant le traitteur, affin de rendre doubteuse l’histoire de cette grande apparition, il discourt en cette sorte :
« Combien que les historiens chrestiens parlent d'une appari- » tion de croix en l'air, avec ces mots : Surmonte par cecy, si » est-ce que Zozimus, historien payen, qui vivoit de ce tems- » là, et qui a esté tres-exact rechercheur des faits de Constantin, » n’en a fait mention aucune. Aussi paroist-il que les histoires » ecclesiastiques en parlent diversement; car Eusebe dit que » cette vision advint en plein midy, et Sozomene escrit qu'elle » apparut de nuict à Constantin dormant : Dieu neantmoins a » peu faire ce miracle pour ayder à la conversion de ce prince, » encore payen alors, et qui a beaucoup servy depuis à l’advance- » ment de la gloire de Christ, de quelque affection qu’il y ayt esté » induit; car quelques autheurs le notent de grands deffauts. »
Voilà son dire, par lequel il s’imagine effacer l'apparition de la saincte Croix faite à Constantin, et par deux moyens : l’un, opposant aux histoires chrestiennes l’authorité de Zozimus payen; l'autre, monstrant qu'il y a contrarieté sur ce fait entre les au-
heurs chrestiens.
Pyrrhon n’entendroit rien au prix de ce traitteur : toute sa
doctrine consiste àrendre toutes choses doubteuses et esbranlées; il ne se soucie d'autre chose, sinon d’establir l'incertitude certes, il ne nie pas que cette apparition ne soit probable, mais il veut aussi qu’elle soit probablement fausse.
Or, quant à Zozimus, je ne sçay comme il l’ose produire en cette cause 1cy, contre tous les autheurs chrestiens; car 1° Zozimus est tout seul, et ne peut point faire de pleine preuve. 2° [] ne nie pas cette apparition, mais seulement il s’en tait. 3° Il est suspect; caril estoit ennemy de la Croix. 4° Encore qu'il fust exact rechercheur des faits de Constantin, il ne l’estoit pas toutesfois des merveilles de Dieu. Or, l'apparition de la croix fut une œuvre de Dieu, et non de Constantin. J'admire la rage de cette opiniastreté, qui veut rendre comparable en authorité le silence ou l’oubly d’un seul historien payen, avec l’asseurance et exprez tesmoignage de tant de nobles et fidelles tesmoins. Qui ne sçayt les sottises que les historiens payens, apres Tacitus et autres, ont imposées aux chrestiens avec leur teste d’asne? je vous laisse à penser s'ils se sont espargnez à se taire en nos advantages et prerogatives, puisqu'ils ne se sont pas espargnez à dire des fables et faire des contes, pour honnir et vituperer le christianisme. Pourquoy est-ce que Zozimus sera meilleur que les autres?
Mais quant à ce que le traitteur veut qu'Eusebe soit contraire à Sozomene, en l’histoire de cette apparition, en ce que l’un dit qu'elle advint en plein midy, et l’autre de nuict à Constantin dormant, je croy que c’est une contradiction qu'il aura veuë en songe et en dormant. Et de fait, Sozomene, en cet endroict icy, fait expresse profession de suivre Eusebe. Oyons le parler, Je vous prie :
« Combien que plusieurs autres choses soient arrivées à cet » empereur Constantin, par lesquelles estant induit, il commença » d'embrasser la religion chrestienne, nous avons toutesfois » appris qu'une vision qui lui fut divinement presentée l'a prin- » cipalement induit à ce faire; car dressant la guerre contre » Maxence, ilcommencça (comme il est vraysemblable) à doubter, » à part soy, quel evenement auroit cette guerre, et quel secours » il pourroit appeller : dont estant en soucy, il regarda par vision » le signe resplendissant de la Croix au ciel; et les anges assis- » tant pres de luy jà (1) tout esblouy de la vision, luy dire : En » cecy, 0 Constantin! tu vaincras. On dit encore que Jesus-Christ » mesme luy apparut, et luy monstra la figure de la Croix, et
() Déjà.