LIVRE II, CHAPITRE IV
» mesme luy commanda qu'il en fist faire une semblable, et qu'il » en usast comme d’une ayde en l’administration de la guerre, » et comme d’un instrument propre pour obtenir victoire. La- » quelle chose Eusebe, surnommé Pamphile, asseure avoir ouye » de la propre bouche de l’empereur, qui l’affirmoit par serment; » à sçavoir, qu'environ midy le soleil commençant un peu à » descliner, tant l’empereur mesme, que les gens d'armes qui » estoient avec luy, avoient veu le signe de la croix resplendis- » sant au ciel, formé de la splendeur d’une lumiere, auquel estoit » cette inscription : Surmonte par cecy. Car iceluy faisant » voyage en quelque endroict avec son armée, eut en chemin » cette admirable vision, et cependant qu’il demesloit dans son » cerveau que vouloit dire cela, la nuictle surprit : si (1) luy » apparutJesus-Christensonrepos, aveclesigne même qui luy es- » toit apparu au ciel, luy commandant qu'il fist un autre esten- » dart sur le patron de celuy-là, et qu’il s’en servist comme d’une » deffense és combats qu’il avoit à faire contre ses ennemys. »
Ce sont certes presque les propres mots, non-seulement de Sozomene, mais encore d'Eusebe son autheur, tant ils sont d'accord en ce poinct. Je sçay qu’un grand docte de nostre aage s’est trompé en cet endroict, mais il merite excuse; car ç’a esté au milieu d’une grande et laborieuse besogne, où il est tolerable, si quelquesfois l’on s’endort : mais le traitteur, en si peu d'œuvre qu'il a fait, nous accusant et formant ses causes d’oppositions, ne peut avoir fait cette si evidente faute, qu’il ne merite d’estre tenu pour un imposteur, ou pour un ignorant, quoy qu'il fasse l’entendu.
Au demeurant, il monstre la haine qu’il porte à la saincte Croix, quand, pour contredire à son honneur, il va recherchant si curieusement quel a esté Constantin le Grand , et met en doubte le zele avec lequel il a servy à l'honneur de Dieu. Constantin tant loüé par nos devanciers, autheur du repos de l'Eglise, « prince » des princes chrestiens, comme l'appelle S. Paulin, tres-grande » lumière de tous les empereurs qui ont jamais esté, tres-illustre » predicatear de la vraye pieté, » comme l'appelle Eusebe, subira en fin finale (si Dieu le permet) les censeures et reproches de ces chrestiens reformez, lesquels, pires que des chiens, cherchent de soüiller les plus pures et blanches vies des Peres du christianisme.
« Quelques autheurs, dit le traitteur, le notent de grands » deffauts. » S'il eust cotté les autheurs et les deffauts, quoy que c'eust esté sortir hors du chemin de mon affaire, je me fusse
(1) Alors bien.
essayé d’affranchir ce grand empereur de ces iniques accusations. Et certes je sçay bien en partie ce qui se pourroit dire, pour charger Constantin de quelques imperfections; mais je ne veux pas faire accroire au traitteur qu'il soit plus sçavant que jele voy, ny presupposer qu'il en sçache plus que ce qu'il en dit; car je le voy si passionné en cet endroict, que s’il eust sceu quelque chose en particulier, il l’eust bien fait sonner.
Or bien, voilà l'apparition faite à Constantin bien asseurée, en laquelle tout cecy est remarquable. Premierement que, parlà, l’empereur fut induit à embrasser vivement le party catholique, comme par un signe certain que Dieu approuvoit la Croix, et en la Croix tout le Christianisme; si que l'approbation de la Croix et du Christianisme ne fut qu’une mesme chose. Secondement, combien que Dieu voulust que Constantin recognust ses victoires de sa liberalité, si voulut-il qu'il sceust que ce seroit par l'entremise du signe de la Croix. Tiercement , non-seulement Dieu fit paroistre la Croix au ciel à Constantin, comme un tesmoignage de son ayde et faveur, mais encore comme un patron et modele pour faire faire plusieurs croix materielles en terre. Quatriesmement, que ce ne fut pas une seule fois que cette croix apparut à Constantin, mais deux fois, à sçavoir, de jour en plein midy, et de nuict encore. Que si cela n’est pas appreuver l’usage de la Croix, il n’y aura rien d’appreuvé.
Mais outre ces deux fois alleguées par Eusebe , Nicephore tesmoigne que deux autres fois la mesme croix apparut à Constantin : une fois à la guerre contre les Bysantins, avec cette inscription : Tu vaincras lous tes ennemys en ce mesme signe; l’autre fois en la guerre contre les Scythes. Voilà quant à ce qui touche Constantin.
Saint Cyrille Hierosolymitain escrit une lettre exprez à Constance l'empereur, fils de Constantin, pour luy faire le recit d'une celebre apparition de la Croix faite au ciel, sur le mont Calvaire : « Ces saincts jours, dit-il, de la saincte Pentecoste, » environ l'heure de tierce, une tres-grande Croix formée de » lumiere apparut au ciel, sur la tres-saincte montagne de » Golgotha, estenduë jusques au sainct mont d'Olives; veuë » non par une, ou deux personnes, mais monstrée tres-claire- » ment à tout le peuple de la cité, et non (comme peut-estre » quelqu'un penseroit) courant hastivement selon la phantaysie, » mais tout ouvertement recognuë par plusieurs heures sur » terre, avec des splendeurs brillantes, surpassant les rayons du » soleil; car si elle eust esté surpassée par iceux, certes elle eust
LS