LIVRE II, CHAPITRE IV
» esté offusquée et cachée. » Puis poursuivant il dit : « Qu’à cet » aspect tant les chrestiens que les payens commencerent à » loüer Jesus-Christ, et recognoistre que la tres-religieuse doc- » trine des chrestiens estoit divinement tesmoignée du ciel par » ce signe celeste, duquel, lorsqu'il fut monstré aux hommes, le » ciel s’en resjouyssoit et glorifioit beaucoup. » Sozomene en dit de mesme, et tesmoigne que la nouvelle fut incontinent espanchée par tout, par le rapport des pelerins, qui, de tous les coins du monde, abondoïent en Hierusalem pour y faire leurs devotions.
Un jour Julien l'Apostat regardant les entrailles d’un animal, pour faire quelque devination en iceux, luy apparut une croix environnée d'une couronne, dont partie des devins, tous espouvantez, disoient que par là l’on devoit entendre l'accroissement de la religion chrestienne, et son eternité, d'autant que la croix estoit le signe du christianisme, et la couronne estoit signe de victoire, et d'eternité encore, parce que la figure ronde n'a ny commencement ny fin, mais est par tout conjoincte en ellemesme. Au contraire, le maistre devineur presageoit par là que la religion chrestienne seroït comme estouffée, pour ne point croistre davantage, d'autant que le signe de la croix estoit comme enfermé, borné et limité par le cercle de la couronne, tant le diable scayt faire ses affaires en toutes occasions. Or Pevenement monstra que le dire des premiers estoit veritable.
Une autre fois le mesme Julien, voulant que les Juifs sacrifiassent, ce qu'ils ne vouloient faire, sinon au lieu du temple ancien de Hierusalem, il se delibera de leur faire redresser, contribuant de grandes sommes du thresor imperial; et desjà les materiaux estoient preparez pour le rebastir, quand S. Cyrille, evesque de Hierusalem, predit que l'heure estoit arrivée en laquelle seroit verifiée la prophetie de Daniel, repetée par Nostre-Seigneur en son Evangile, à sçavoir, que pierre sur pierre ne demeureroit au temple de Hierusalem : dont la nuict ensuivant la terre trembla si fort en ce lieu-là, que toutes les pierres de l'ancien fondement du temple furent dissipées çà et là, et les materiaux jà preparez avec les edifices prochains tout fracassez.
L'horreur d’un si terrible accident s’espancha par toute la ville, de façon que de tous costez plusieurs vinrent sur le lieu voir que c'estoit : et voicy que les merveilles redoublant, un grand feu sortit de la terre, lequel s’ättachant aux preparatifs faits pour le temple, et aux outils des ouvriers, ne cessa point
qu'il ne les eust consommez à la veuë de tout le peuple. Plusieurs des Juifs espouvantez confessoient que Jesus-Christ estoit le vray Dieu, et neantmoins demeuroient tellement saysis de la vieille impression de leur religion, qu’ils ne la quitterent point.
Ce prodige fut suivy d’un troisiesme miracle; car la nuict ensuivant, apparurent des croix de rayons lumineux sur les vestemens de tous les Juifs, lesquels, tantils estoient obstinez, voulant effacer le lendemain ces sainctes images de leurs habits, par lavemens et autres moyens, 1l ne leur fut oncques (1) possible, et par-là plusieurs se firent chrestiens : mais outre tout cela, un grand cercle apparut au ciel, dedans lequel estoit une croix tresresplendissante. Mes autheurs sont en cet endroict Gregoire de Nazianze, Ammian Marcellin, Ruffin, Socrate, Sozomene.
Je pourrois produire les autres apparitions que le docte Bellarmin apporte, comme celle qui se fit en l’air, quand l'empereur Arcadius combattoit contre les Perses, pour la foy catholique; en quoy il fut aydé divinement : comme aussi celle des croix qui apparurent sur les vestemens au tems de Leon Iconomache, lorsque les heretiques exerçoient leur rage sur les images ; et quelques autres semblables, desquelles les autheurs font mention. Mais ce que j'en ay dit jusques à present suffit pour ce qui touche l’antiquité. Qui en voudra voir davantage, qu'il lise le livret d’Alphonse Ciacone De signis sanctæ Crucis.
De nostre tems, lorsque le grand capitaine Albuquerque estoit du costé de l’isle Camarane, une grande croix pourprée et tres-resplendissante apparut au ciel, du costé du royaume des Abyssins, laquelle fut veuë par toute l’armée des Portugais, qui estoit en ces contrées-là, avec une incroyable consolation, et dura l’apparition quelque espace de tems, jusques à tant qu’une blanche nuée la cacha aux yeux de ceux qui, pleurant de joie, ne pouvoient se saouler (2) de voir ce sainct et sacré signe de nostre redemption. Dequoy Albuquerque envoya bien-tost apres par escrit une bien asseurée attestation à son maistre Emmanuël, roy de Portugal.
De mesme vers le Japon apparut une croix en l’air, environ l'an 1558, au rapport de Gaspard Vilela, en une sienne epistre envoyée à ses compagnons de Goa.
En la sedition que Pansus Aquitinus esmeut contre Alphonse, roy de Congi, son frere aisné, un peu apres que la foy catholique fut semée par les Portugais en ces pays-là, l’on vit une grande multitude de soldats rebelles fuyr devant une petite poignée de
(4) Jamais. — (2) Se rassasier.